CHAPITRE XVIII
faire, pour le malheur d’un pays, une domination étrangère, qui ne songe qu’à recueillir au jour le jour les fruits de la conquête, sans se soucier même d’assurer ceux du lendemain.
Depuis un siècle et demi les gouverneurs du Milanais et de Naples, et, à leur exemple, les souverains indépendants, égoïstes ou oppresseurs, sauf de rares exceptions, avaient laissé se perpétuer les anciens abus ou en avaient fait naître de nouveaux. Ils n’avaient cherché qu’à exploiter à leur profit les privilèges, les vieilles institutions du moyen âge, au lieu de les réformer ou de les améliorer. La noblesse et le clergé, particulièrement, avaient été laissés en possession de leurs vieux droits sur la chasse , la pêche, les moulins , les fours, la justice même, et étaient de vrais instruments de domination. De là, la situation la plus étrange.
Des législations, des coutumes anciennes et contradictoires qui remontaient dans le midi aux Normands, aux Hohenstaufen, aux Angevins, ou survivaient au nord dans Bologne, Florence , Pise , Sienne , aux institutions républicaines perdues, formaient un inextricable chaos où l’arbitraire trouvait merveilleusement son compte. Les franchises et les juridictions féodales et cléricales entravaient ou faussaient la justice et l’administration ; les impôts n’étaient point les mêmes de pays à pays, de personne à personne; le pouvoir se faisait sentir partout inégalement, mais partout oppresseur; les fermiers généraux, auxquels on livrait les finances, les officiers vénaux qui représentaient l'autorité augmentaient encore le désordre. Enfin le pouvoir du saint-siège, bren plus engagé danr. les institutions politiques en Italie que partout ailleurs, venait brocher sur le tout.
Dans les campagnes les droits de primogéniture, de mainmorte, les fidéicommis, le libre pacage, condamnaient la terre à la stérilité; dans les villes les vieux statuts des corporations et les monopoles récents étouffaient tout commerce et toute industrie. On ne trouvait presque plus de produits naturels dans la contrée la plus fertile de l’Europe, moins encore de produits manufacturés dans des villes qui avaient autrefois couvert les marchés de l’Europe de leurs
L’ITALIE AU XVIIIe SIÈCLE. 469
exportations; et le mauvais état des routes surchargées de péage ne permettait point de transit à cette péninsule, admirablement située, qui avait au moyen âge servi de lien entre l’Europe et le Levant. Aussi le désert s’était fait dans ses campagnes; la Pouille rappelait les temps de la décadence de l’empire romain. Dans le royaume de Naples les pâturages royaux s’étendaient de cinquante milles en longueur sur une largeur de trois à quinze milles. La maremme gagnait les côtes de la Méditerranée dans la Toscane et dans les États de l’Église. La plupart des villes de l'Italie centrale et méridionale étaient dépeuplées, les palais déserts; les maisons tombaient en ruine et ne se réparaient point. La littérature et les arts même, qui avaient résisté jusque-là , avaient suivi le sort commun ; aucun nom ne mérita d échapper à l’oubli à la fin du xvu* et au commencement du xvme siècle.
Avant que le sort de l’Italie fût définitivement réglé, quelques nouveaux souverains , sans être assurés encore de garder leur conquête, cherchèrent à la mériter par des réformes et des améliorations utiles.
Le Bourbon Charles de Naples, conseillé par son ministre Tanucci, prit l’initiative. Les nobles furent arrachés à la vie de château et attirés à la cour; l’administration des finances et celle de la justice entièrement refondues. Une magistrature d'économie paya l’arriéré des dettes et réalisa une augmentation de trois millions de recettes. Le nombre des crimes, des empoisonnements diminua; les juifs attirés par des privilèges ravivèrent les transactions ; les côtes se mirent à l’abri des ravages des Barbaresques; des lazarets et un collège nautique furent fondés. Dans la Sicile particulièrement Charles remplaça l’assemblée féodale des états généraux , les trois bras de la Sicile , par une junte presque exclusivement composée de Siciliens. Il commanda à Pascal Cirillo un code qui devait éclairer le chaos des lois napolitaines. Charles pouvait avec un juste orgueil, à la fin de son règne, énumérer les services qu’il avait rendus au pays dans le décret par lequel il instituait l’ordre de Saint-Janvier, comme pour eu reporter le mérite au patron de son royaume. Le