CHAPITRE XVIII
Mais il n’osa attaquer la féodalité dans ses possessions territoriales, et cette île, écrasée par des taxes de tout genre, parcourue par des brigands ou des pirates, était encore si souvent menacée de disette , que les révoltes y étaient plus fréquentes que partout ailleurs.
De tous les souverains, le grand-duc de Toscane, dont les soins s’étaient d’abord étendus à toutes les branches de l’administration, semblait, vers la fin du siècle, le plus exclusivement préoccupé des matières ecclésiastiques. Lui qui licenciait assez imprudemment l’armée toscane et sa propre garde, sous prétexte qu’il voulait rester en paix avec ses voisins, il allait jusqu’à rédiger le programmé des concours pour les cures; il interdisait certaines dévotions ou pratiques, et certains livres de piété ; plus semblable en cela a un disciple de Jansénius qu’au chef d’un État.
Le nouveau roi de Sardaigne seul, Victor-Amédée II (depuis 1773) ne suivait pas les errements des autres souverains; mais il tombait dans d’autres défauts. Catholique zélé, il renvoya tous les ministres de Charles-Emmanuel , qui avait cependant toujours ménagé dans ses innovations la cour de Rome, et interdit à la jeunesse d'aller étudier à l’université de Pavie, qu’il regardait comme infectée de jansénisme. .Mais, quoiqu’il reconnût et dotât l’Académie des sciences, fondation particulière du grand mathématicien Lagrange, il aimait à répéter souvent qu’il faisait plus de cas d’un tambour que d’un savant; et en effet, il consacra tous ses revenus à entretenir un nombre de troupes hors de proportion avec ses petits États, et poussa l’excès jusqu’à endetter l’État de cent vingt millions.
Le pape Pie VI ne négligea rien pour arrêter les souverains d’Italie dans une voie qu’il regardait comme funeste. Il se rendit de sa personne auprès de l’empereur Joseph II, le patron des réformes, pour le faire revenir sur ses résolutions. Des hommages et des respects empressés furent le seul résultat de son voyage. Joseph II ne changea rien à sa manière d'agir. Dans yn voyage qu’il fit, deux ans après, incognito en Italie en 1784, il rechercha les philosophes, encouragea les ministres réformateurs, visita l’université de
l’italie au xvm* sif.ci.e. 483
Pavie, et obtint du pape un concordat qui lui attribuait la nomination à l’archevêché de Milan, aux évêchés et aux bénéfices de la Lombardie autrichienne.
Le grand-duc de Toscane Léopold, comme janséniste, prêtait davantage le flanc; il empiétait beaucoup plus sur le terrain spirituel que ne le faisait le philosophe Joseph 11. Le concile de Pistoie, rassemblé par son ordre en 1786, sous la présidence de l’évêque Ricci, décréta une véritable réforme. Les évêques et les prêtres étaient soustraits à la cour de Rome, l’infaillibilité du saint-siège limitée par l’Évangile, la célébration du culte ordonnée en langue vulgaire, les images représentant la Trinité, les indulgences et plusieurs autres pratiques proscrites du culte catholique. Toute l ltalie était en émoi ; le pape, à l’occasion de quelques troubles religieux à Prato, condamna, par la bulle Auctorem firfei , cinq des propositions du synode comme hérétiques, et soixante et dix autres comme schismatiques, erronées, scandaleuses et calomniatrices (1789). Ce fut au milieu de ces querelles d’un autre siècle que la révolution française surprit la péninsule.
Les discussions des états généraux en France, celles du concile de Pistoie en Italie , montraient assez à quelle distance étaient les deux pays l’un de l’autre. En France, où le gouvernement n’avait récemment presque rien fait pour elle, la nation s’était instruite et formée elle-même. Dans la péninsule les souverains avaient fait des réformes prématurées et négligé souvent celles qui étaient nécessaires. Ils étaient restés au-dessus de leurs peuples au lieu de descendre jusqu’à eux. Ils avaient voulu éclairer leur intelligence sans retremper leur caractère, affranchir leur esprit sans pourvoir à leurs plus pressants besoins; ils n’avaient fait que violenter leurs habitudes religieuses , et n’avaient pas amélioré leur état moral.
En définitive, une partie de la péninsule n'était pas encore sortie du xvii* siècle. Dans le reste , les réformes n’avaient été ni complètes ni bien mesurées; souvent peu appropriées aux mœurs, à la situation du pays, elles étaient en beaucoup de lieux tombées à faux , et dans d’autres