CHAPITRE XXI
Le cardinal Ferretti protesta énergiquement, et fut appuyé par le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane. La question n’était plus seulement administrative et pontificale, elle était politique et italienne; le mouvement fut singulièrement accéléré par cet acte de l’Autriche. Grâce aux discours, aux menées des exilés, on commença à accuser non la volonté, mais la faiblesse de Pie IX ; on se persuada que l’acquisition de constitutions libérales serait le plus sûr moyen d’obtenir et de garantir les améliorations et les réformes; on crut entrevoir déjà que la liberté ne pourrait être assurée qu’en conquérant préalablement l’indépendance, et on s’y prépara. La révolution entra dans sa seconde phase; elle devint constitutionnelle et nationale. Aux cris de : vive Pie IX, vivent les réformes, furent substitués ceux de : vivent les constitutions, vive l’indépendance. La question d’Italie devint la première des cabinets de l’Europe.
Le gouvernement français, favorable au libéralisme italien, mais fort intéressé à ménager l’Autriche, prit à tâche de calmer l’effervescence, et d’éviter une collision. Il aimait mieux mécontenter au besoin les Italiens que les exalter outre mesure; et il s’y résignait. Il blâma, dans les expressions surtout, l’énergie de la protestation de Ferretti et du pape, mais il obtint le retrait des troupes autrichiennes. Il promit son appui aux réformes administratives de Pie IX, mais il déclara l’octroi de constitutions inconciliable avec la situation générale de la péninsule. L’ambassadeur d Angleterre, lord Minto, au contraire, heureux de pouvoir prendre en Italie l’influence de la France, appuya résolument partout les constitutionnels, les révolutionnaires même, et tous se tournèrent avec espoir vers le cabinet de Saint- James, comme leur seul espoir et leur véritable appui.
Depuis le mouvement des Autiichiens sur Ferrare, on ne pouvait plus parler aux Italiens de modération. <■ Père Ventura , dit Pie IX, découragé luf-méme en voyant sa protestation blâmée, la France nous abandonne ; nous sommes seuls! — Dieu nous reste, répondit celui-ci, marchons. » De ce jour, la péninsule se précipita en avant. Le nouveau cardinal-ministre Ferretti, était plein de confiance. « Nousmon-
trerons à l’Europe, disait-il, que nous savons nous suffire à nous-mêmes. » Il organisa la garde nationale, par les soins de son honorable commandant le prince Rospigliosi, et prépara une loi pour la conscription ; chaque jour, de braves officiers, vieux soldats de l’empire, consacrèrent quelques heures à l’instruction des conscrits, milice nouvelle, destinée à être plus tard la véritable protectrice de l’ordre public dans les États romains. Le cardinal organisa en même temps le conseil et le sénat municipal de Rome, et s’occupa de poser les bases et de déterminer les attributions de la consulte d’État qu’il devait bientôt convoquer.
La Toscane et la Sardaigne avaient marché derrière le saint-siège ; elles le devancèrent maintenant.
Déjà à l’exemple du pape, Léopold 11 avait, le 6 mai, autorisé sous de certaines conditions la critique des actes du gouvernement. Les manifestations commencées sur le modèle de Rome devinrent si fréquentes, que le grand-duc fut obligé de concéder davantage. En septembre, pour satisfaire aux demandes des nouveaux journaux, XAlba, la Patria , le Livournais , et arrêter les manifestations populaires, il accepta le programme d’un nouveau ministère, qui portait l’organisation d’une garde civique, l’augmentation de l’armée, l’établissement de conseils provinciaux électifs, et la • création d’une représentation nationale centrale.
L’entrée au ministère de M. le comte Serristori, connu à Livourne pour l’usage charitable qu’il faisait de sa fortune, et de Al. le marquis de Ilidolfi , écrivain libéral et précepteur du jeune duc, assuraient l’exécution de ce programme. L’organisation de la garde nationale sur une large base et l’abolition de la présidence du buon governo, administration qui confondait la justice avec la police, en furent les premiers gages.
Depuis plusieurs mois, Charles-Albert semblait arrêté dans la voie des réformes. Froid et grave, il se soustrayait aux manifestations qu’on essayait pour l’encourager, et se contentait de faire à l’Autriche une assez aigre guerre de tarifs. L’affaire de Ferrarc le réveilla. L’idée de l’indépendance italienne, d’un royaume italien à fonder peut-être, trouva
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écho dans son cœur, aussi bien que dans celui du dernier des Piémontais, ennemis séculaires de l’Autriche. Le 30 septembre, par plusieurs ordonnances détaillées, l’administration des provinces fut confiée à des conseils généraux, la police réunie et subordonnée au ministère de l’intérieur, les finances séparées de l’administration, la censure adoucie, une banque fondée à Turin, et l’instruction publique en partie enlevée aux jésuites, que Gioberti n’avait pas craint d’appeler les fils dégénérés de Loyola. On répéta dans toute l’Italie quelques expressions énergiques qui auraient échappé à Charles-Albert contre l’Autriche; lui-même ne se déroba plus aux manifestations qui l’accueillirent à Turin, à Nice, à Gènes, au mois d’octobre. « Mes peuples, mes frères, » dit-il aux Génois qui lui demandaient l’amnistie, « ce que vous demandez sera fait, vous serez contents.... Je vous accorderai tout ce qui pourra vous rendre heuretfx ! >•
Enfin le 3 novembre, la base de l’union des trois puissances libérales fut posée. Les ambassadeurs du saint-siège, de la Toscane et de la Sardaigne, signèrent à Turin les conditions équitables d’une alliance intime, qui avait pour but de développer l’industrie italienne et le bien-être des populations ; ils invitèrent le roi des Deux-Sieiles et le duc de Modène, à prendre place dans ce faisceau industriel des puissances italiennes et à les suivre dans la voie du progrès général. C’était évidemment le point de départ d’une union politique bien plus importante; les populations le sentirent avec joie; et un des hommes les plus éclairés et les plus modérés de l’Italie, détermina parfaitement le sens de tous ces efforts. Dans son Programma per l'opinione nationale, M. d’Azeglio posa comme le premier devoir des Italiens de se régénérer, de réformer leurs institutions dans le lambeau de la péninsule qui leur était laissé, et de se rendre euxmêmes dignes d’un regard de la Providence; il ne cacha point que l’indépendance de l’Italie était le but suprême du parti libéral, et que celui-ci attendait le moment avec calme et résolution. Mais il ne voulait point cueillir le fruit avant sa maturité. 11 sentait que les Italiens avaient besoin avant tout que des institutions fortes et sagement mesurées leur
fissent le tempérament et les mœurs publiques qui leur manquaient.
La mort de Marie-Louise duchesse de Parme (fin novembre), vint raviver justement cette question, la dernière à laquelle il fallait penser. D’après les traités de 1815, le duc de Lucques devait hériter de ce duché, mais à la condition de ne conserver de son patrimoine précédent que Pontremoli, et de laisser Lucques à la Toscane, et Fivizzano à Modène. Le seul souvenir des traités de 1815 était fait alors pour irriter la fibre nationale. Les habitants de Fivizzano et de Pontremoli déclarèrent qu’ils préféraient se rattacher comme Lucques à la Toscane ; les journaux de Rome, de Turin, de la Toscane surtout épousèrent leurs désirs. Mais les Autrichiens entrèrent à Parme et à Modène, pour réprimer les habitants des deux duchés qui se soulevaient aussi, et opérer la saisie de Pontremoli et de Fivizzano. Il fallut laisser s’accomplir encore une des conséquences des traités détestés. 11 en resta dans les masses une irritation profonde contre l’Autriche et même contre les souverains de l’Italie. Les exaltés crurent pouvoir, bien qu’à tort, reprocher à ceux-ci leur faiblesse; les radicaux commencèrent à répandre qu’on n’arriverait à rien avec tous ces atermoiements; ils semèrent la défiance et la suspicion même contre les princes réformateurs. Le comité des émigrés de la Jeune Italie , siégeant à Londres, renoua le fil des conspirations un instant détendu dans les différents centres de l’Italie; il prêcha de nouveau les soulèvements comme le seul moyen de précipiter l’octroi des constitutions, et la grande crise, d’où devaient, croyaient-ils, sortir la liberté et l’indépendance de l’Italie.
l-'crdlunnd II; les cou*! ilutlona (oct. 1MI, 1S nuira ISIS).
La révolution commença. L’étincelle partit comme de coutume aux pieds du Vésuve et de l’Etna, dans les Étals du souverain qui s’était le plus décidément prononcé contre les concessions. Déjà les 1er et 2 septembre , sur un signal donné de Naples, Reggio et Messine avaient pris les armes. Ce mouvement prématuré ne roussit point. Reggio fut bon)-
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bardée, Messine réprimée; vingt-cinq prisonniers furent fusillés , et l’université de Naples fermée. Mais depuis , les manifestations se succédèrent avec un caractère tous les jours plus hostile , à Livourne , à Florence et à Rome même.
Lé mouvement atteignit enfin les provinces soumises à l’Autriche. 11 s’y prononça d’abord par une opposition légale et de sourdes conspirations. Dans les deux assemblées centrales de Milan et de Venise, deux députés, Nazzariet Manin, présentèrent des pétitions pour l’exécution loyale de la patente autrichienne de 1815; quelques hauts personnages tournèrent comme en 1821 leurs regards vers le roi de Sardaigne, Charles-Albert. Les officiers autrichiens virent le vide se faire autour d’eux dans les salons, les soldats furent hués dans les rues ; on saisit quelques occasions de montrer les diapeaux de la ligue lombarde ; en attendant le moment de se mesurer avec l’armée de l’Autriche, on attaqua sa régie en s’imposant des privations volontaires. Là, comme partout, cependant, on ne songeait généralement qu’à des institutions libérales.
Tout dépendait encore de celui qui avait réveillé l’Italie. Pie IX avait passé de l’hésitation à la crainte. La péninsule marchait aux constitutions; il recula aux réformes. Le jour où il ouvrit (fin novembre 1847) la consulte si longtemps annoncée, il eut soin d’établir que les décisions de cette assemblée ne pouvaient être que des avis soumis au ministre et au sacré collège; et il lui donna pour président le cardinal Àntonelli. Dès les premiers jours , malgré les efforts de l’ambassadeur français, Rossi, il y eut contlit entre l’assemblée et le pouvoir sacerdotal , peu accoutumé à rencontrer en face de lui l’examen et la délibération. Pendant les quelques mois que siégèrent la consulte et le sénat romain , avec son président Corsini , ils ne parvinrent pas à faire adopter un seul de leurs projets ; et les ministres laïques que le pape admit dans son conseil , dès le 18 décembre, n’eurent guère plus d’influence.
Effrayé des proportions que prenait le mouvement qu’il n’avait pas su guider; découragé par l’accord de l’Autriche et de la France qui voulaient le maintien des traités de 1815,
bien qu’elles ne fussent pas aussi unanimes sur les concessions à faire au parti libéral , Pie IX retomba tout à fait clans la dépendance du parti grégorien. Ce fut une fatale victoire remportée sur l’àme généreuse du pontife. Le parti libéral et modéré à Rome , ne se sentant plus secondé , abandonna la partie. Il accusa l’entêtement sacerdotal , il se tint à l’écart et se résigna au besoin à une catastrophe dont il ne serait pas le plus à plaindre. Les chefs des radicaux , révolutionnaires ardents et résolus, prirent la place désertée parle pape et les libéraux , et les masses les suivirent avec l’empressement qu’elles avaient d’abord témoigné au chef de l’Église et aux constitutionnels. Le premier divorce entre les princes et les peuples eut lieu là où l’union avait paru d’abord consacrée par la religion même.
Au commencement de l’année 1848, la péninsule était comme un terrain mouvant , secoué par une lave intérieure qui cherche à faire éruption. Le gouvernement autrichien augmentait ses bataillons dans la Lombardie pour être en mesure d’agir au premier prétexte ; le roi Charles-Albert appelait dix mille hommes de réserve sous les drapeaux. Le cabinet français formait un corps expéditionnaire aux#environs de Toulon et de Marseille , pour ne pas laisser tout faire à l’Autriche, et garantir l’influence et les principes français en Italie; des vaisseaux anglais croisaient en vue de la Sicile. L’ambassadeur français, M. Bresson, parcourait l’Italie pour tout calmer; lord Minto, au contraire, pour tout encourager. Le 3 janvier, déjà les dragons autrichiens sabraient des groupes formés dans les rues de Milan. Quelques jours après, à Venise, au milieu d’une collision entre les soldats et le peuple , Manin et Tommaseo étaient arrêtés par la police autrichienne. Le 12 , une révolte sérieuse éclata à Palerme.
Les désordres engendrés par la négligence coupable du pouvoir, et les symptômes d’agitation étaient tels , que le x’oi Ferdinand II avait promis pour le 12 janvier l’arrivée d’un nouveau lieutenant général, le duc deSerra Capriola, chargé de faire les réformes nécessaires. Le 12, personne n’avait paru. Les libéraux crurent qu’on s’était joué de leur bonne foi; ex-