CHAPITRE XXI
rait-il pas sur eux comme l’Autriche même ? Rossi disait en vain : « Le mouvement naiional et guerrier qui emporte ' l’Italie est une épée; ou Pie IX prendra résolûment cette épée en main, ou la révolution la tournera contre lui. » Pie IX hésitait; les événements français l’avaient tout à coup posé en précurseur, presque en complice d'une révolution non pas seulement italienne, mais européenne. Devait-il pousser à l’ébranlement général, lui qu’on regardait comme la clef de voûte de l’ordre? comme père des fidèles pouvait-il patroner la guerre même de l’indépendance? comme souverain , était-il enfin de son intérêt de favoriser la formation d’un royaume du nord, contre lequel d’anciens papes avaient lutté ? 11 laissa mais sans se déclarer , les volontaires se réunir, s’armer sous le commandement de Durando qu’avait désigné Charles-Albert. Le grand-duc de Toscane, prince autrichien, peu disposé à porter les armes contre sa maison, voyait avec crainte le roi de Sardaigne agir déjà en dessous main à Parme et à Modène pour remplacer les souverains de ces pays. Ce fut avec peine qu’il détacha quelques régiments de sa petite armée et les envoya sûr le Pô avec les volontaires , sous le commandement d’abord de Ferrari et ensuite de Laugier.
Le roi de Naples était le plus mal disposé pour la guerre d’indépendance : l’arrivée à Naples, le 29 mars, du vétéran du libéralisme italien, Pepe, avait excité une effervescence qui le dominait; mais au fond, il était très-hostile. C’était avec regret que le 3 avril, il accordait à la future assemblée le droit de modifier la constitution, et donnait le suffrage universel. Avec plus de peine encore il voyait la Sicile, pleine des souvenirs de 1812, réunir (15 mars ) un parlement national qui allait bientôt prononcer sa déchéance. Ferdinand II n’ignorait pas que la main de l’Angleterre était dans ce soulèvement et qu’il était question même, de faire passer l’ile au duc de Gènes, un des fils de Charles-Albert. Comment pouvait-il favoriser de gaieté de cœur l’agrandissement de celui qui le menaçait au midi? A Naples, même, les libéraux parlaient de le déposer en faveur de son fils; quelques républicains trouvaient plus court encore de
le chasser. Tout en autorisant bientôt la formation d’une armée d’expédition pour la guerre d’indépendance sous le commandement de Pepe, le roi Ferdinand guetta la première occasion de trahir ou de combattre la liberté de son peuple et l’indépendance de la péninsule.
L’Italie ne pouvait pas beaucoup plus compter Sur l’appui énergique et désintéressé des deux seules puissances qui fussent satisfaites de sa levée de boucliers. L’Angleterre poursuivait avant tout ses desseins sur la Sicile; disposée à la donner au prince de Gènes à dp bonnes conditions, elle ne voulait pas du tout voir le père de celui-ci , Charles- Albert, réunir dans la Méditerranée Gènes et Venise. La # France républicaine, d’abord fort embarrassée chez elle, eût appuyé volontiers la guerre d’indépendance, mais beaucoup moins l’ambition de Charles-Albert. Le gouvernement provisoire commença à réunir un corps d’observation vers les Alpes; il prévint les puissances italiennes qu’il interviendrait au premier appel. Mais quelques émigrés ou républicains seuls désiraient, et môme peu vivement, dans leurs affaires, l’intervention française ; Charles-Albert la repoussa nettement ; roi, il ne voulait point de l’appui d’une république. L’enthousiasme général d’ailleurs, et un instinct trop développé par l’expérience, n’admettaient pointdansune guerre contre l’étranger les secours de l’étranger. C’était tout au plus un dernier recours dont on ne voulait point se priver en cas de défaite. En attendant, le patriotisme avait ses illusions pardonnables, mais dangereuses. On répéta après Charles-Albert, Italia farà du sè, « l’Italie fera par elle-même. » On alla même plus loin ; l’Italie, s’écrièrent sur tous les tons ses propres journaux, « l’Italie n’a besoin de personne. Cette fois, elle ne demandera rien aux autres, elle donnera même bèaucoup à tous. »
Les opérations de la guerre commencèrent réellement le 6 avril. Charles-Albert à la tête de cinquante mille hommes donna l’ordre de marcher sur le Mincio; Durando déclara ses drapeaux bénis par le nouvel Alexandre Illu et concentra son armée à Bologne. Radetzki avait rallié toutes ses troupes, au nombre de cinquante mille hommes, près de Vérone, et
CIIAPITRE XXI.
envoyé un renfort h Trente pour maintenir ses communications par le Tyrol avec l’Autriche ; il était dans une position admirable pour la résistance, mais non sans quelque danger. Zucchi, général en chef nommé par les Vénitiens, commençait à couper sa retraite sur la Piave, en occupant Vicence, Trévise, Padoue, etc. ; Durando commençait sa marche vers le Pô; les volontaires lombards traversaient le lac de Garde et le Tonnai sous le commandement d’ Aile— mandi pour se jeter dans le Tyrol, couper Radetzki de Trente, et donner la main aux insurgés de la Vénétie. Le 8 Charles- Albert dirigea ses deux ailes sur Goito et Monzambano aux bords du Mincio. L’engagement fut de peu de durée , les Piémontais s’emparèrent du pont de Goito. On s’attendait à une bataille générale; mais le 10, Radetzki jeta les troupes nécessaires dans Peschiera et dans Mantoue, se replia sur l’Adige et abandonna à son ennemi la ligne du Mincio. Ce premier succès remplissait déjà les Italiens d’espérance, lorsqu’on apprit que le JO, Pie IX , cédant à la faction grégorienne , avait désavoué Durando.
Il fallait se hâter ; Radetzki ne cherchait qu’à laisser au corps de réserve autrichien qui se formait alors sur l’Isonzo le temps de le rejoindre sous Vérone. On pouvait peut-être dans cette guerre de l'indépendance mêler habilement la tactique et l’enthousiasme , employer les volontaires et les soldats réguliers. En faisant soutenir les quatre mille volontaires d’Allemandi, par des régiments piémontais, et en précipitant sa marche sur l’Àdige, malgré les garnisons de Peschiera et de Mantoue, le roi faisait courir autant de risque à Radetzki qu’il en courait lui-même. Charles-Albert ne le voulut point. Il croyait, et c’était aussi prudence, devoir ménager la seule armée de l’Italie ; il craignait peut-être de trop devoir aux peuples. Il garda toutes ses troupes, prit le temps de construire un pont solide à Goito, établit lentement son armée sur la rive gauche du Mincio , étendit sa ligne de Mantoue à Peschiera et commença à investir cette place que dominent quelques hauteurs voisines. Radetzki eut le temps de faire rejeter par les Autrichiens de Trente dans le Tonnai
et le lac de Garde, les 19 et 20, les légions pleines d’ardeur mais fort mal disciplinées d’Àliemandi.
Le 27 seulement, fortement établi sur la rive gauche du Tessin quoique trop étendu de Mantoue à Peschiera, Charl s- Albert reprit l'offensive. 11 faisait prier le pape de revenir sur son désaveu; Antonelli lui-même présentait à ce sujet une supplique à Pie IX ; les Toscans et les Modenais entin arrivés avaient pris position à Govcrnolo , d’où ils inquiétaient Mantoue; Durando après avoir passé le Pô se dirigeait sur Padoue pour allersoutenir Zucchi contre l’Autrichien Nugent, qui amenait l’armée de réserve. Charles-Albert le matin du 29 fit sortir ses bataillons des positions de Villa Franca, et de Summa Campagna , et marcha sur la hauteur de Pastrengo qui protégeait Vérone. Après un combat d’avantgarde de six heures, les Autrichiens abandonnèrent la position, achevèrent d’isolcr Peschiera, et commencèrent à découvrir Vérone. Radetzki ne voulait point encore de bataille.
On n’eut pas le loisir de s’applaudir de ce succès. Le même jour 29, Pie IX rompit ouvertement par une encyclique avec le rôle qu’on avait espéré le voir jouer; il désapprouva hautement , comme père de tous les chrétiens, la guerre entreprise contre les Autrichiens. Il se rappela qu’il était pontife, et oublia entièrement qu’il était souverain. « Cette encyclique, écrivit M. d’Azeglio, est tombée au milieu de nous comme une bombe ; l’armée en a été presque dissoute. » « Vous avez effacé » s’écria le père Ventura en s’adressant aux conseillers du saint-père, « les plus belles pages de l’histoire ecclésiastique du xixe siècle; vous avêz empêché le pontife d’accomplir sa plus magnifique mission temporelle, vous avez arraché à Pie IX la gloire de donner son nom à son siècle. » Plus triste fut encore la prise d’Udine par l’Autrichien Nugent sur Zucchi et sa marche sur la Piave à la tête des trente mille hommes de réserve.
Le 1er mai, l’émeute grondant pour la première fois sous le balcon du Quirinal, arracha encore quelques instants Pie IX aux influences qui lui avaient dicté l’allocution du 29 avril. Il écrivit à l’empereur d’Autriche le 3 pour l’engager à renoncer volontairement à une domination « qui ne