CHAPITRE XXI
naissance de son programme. Comme il venait de descendre de voiture et traversait d’un pas ferme et la tête haute, la foule fort animée et hostile sur son passage, un misérable s’avança, lui porta à la gorge un coup de couteau et disparut. Rossi fit encore un pas et tomba. L’assemblée* était en séance, occupée à se constituer. La nouvelle s’y répandit eti un clin d’œil; il s’y fit spontanément urt profond silencë d’anxiété et d’etfroi ; puis, la discussion entamée fut reprise, sans qu’un mot ou un geste témoignât des sentimehts de l’assemblée. « Il faut connaître, » a dit à propos de ce lâche silence, un des députés romains , « il faut connaître les mœurs de notre pays, pour juger une telle conduite , et savoir que l’homme qui dirait un mot pour dénoncer le coupable serait assassiné le lendemain. *> Tristes mœurs, qu’ont faites à l’Italie plusieurs siècles de servitude et de juridiction arbitraire, mais dont elle doit se corriger, si elle veut être digne de cette liberté qui n’a de vrais et solides fondements que dans la fermeté des caractères et dans le courage public.
Ce forfait isolé, tout porte à le croire, fut le coup le plus funeste pour l’avenir de la péninsule; il mit entre l’Italie et la conscience de Pie IX une tache de sang ; il précipita une révolution à quif bien quelle en eût, on pouvait reprocher d’avoir débuté par un crime. La fin de la journée qu’avait ouverte le meurtre de Rossi, et la nuit avaient été fort tumultueuses. Les radicaux, les libéraux même se choyant débarrassés d’un obstacle, voulaient faire un pas de plus. Le lendemain , les soldats et le peuple divisés en bandes se portèrent en masses compactes sur le Quirinal, demandant le rappel de Mamiani, l’entrée au conseil de Sterbini, Galletti et surtout la constituante italienne ; l’idée de l’unité emportait maintenant toutes les imaginations. Le pape encore tout frémissant d’indignation de ia mort de son ministre ne voulut rien entendre. La foule s’émut et devint menaçante; une fusillade la dispersa ; mais le lendemain, 17, elle revint armée; doux canons furent braqués sur la porte du Quirinal et le pape céda. Mamiani, Galletti, Sterbini entrèrent au conseil; et le programme du 18, présenté au *
parlement romain, contint la promesse tant désirée d’une constituante italienne chargée de rédiger un traité d’union fédérale.
Mais le sang de Rossi, et l’émeute de la veille avaient tout entaché aux yeux de la conscience de Pie IX. La révolution était maintenant sanglante devant lui ; il n’écouta plus que ceux qui , dès les premiers jours , avaient entravé sa généreuse initiative , et l’avaient peut-être mis dans la situation où il se trouvait maintenant. Il laissa libres dans leur action le nouveau ministère et le parlement et ne songea plus qu’à fuir. Le 26 au soir, tandis que le comte Spaur ambassadeur de Bavière se présentait au Quirina! pour parler à Sa Sainteté, la comtesse Spaur sa femme, prit dans sa voiture, par une porte dérobée, le pontife habillé en simple prêtre, traversa la ville avec lui, et le mit sur la route de Gaëte. Pie IX demandait un asile pour la papauté fugitive à Ferdinand II.
C’était une résolution pleine de hasards. Pie IX abandonnait le parti modéré et livrait la place à la révolution. De Gaëte, il écrivit qu’il ne renonçait point à ses droits et nomma par deux fois une commission exécutive ; les personnages désignés refusèrent de se charger du gouvernement. Si le pape ne se croyait pas assez fort pour faire respecter, lui présent, l’autorité pontificale, comment des chargés de pouvoir l’auraient-ils pu, au nom d’un pape absent, qui se couvrait de la protection du plus impopulaire des rois de la péninsule ? Le parlement romain, pénétré de la gravité de la situation, et « pour essayer tous les moyens de conciliation avec le souverain en rentrant dans la vérité du régime constitutionnel, » envoya une députation des chambres et de la commune à Gaëte. Elle était chargée de supplier le saint-père ou de rentrer dans ses Etats ou de nommer une' régence qui choisirait un ministère ; les députés ne furent pas admis sur le territoire napolitain. Il n’y avait plus de gouvernement ; le pouvoir était aux plus hardis.
Mamiani et le parlement avaient beaucoup de peine à calmer l’agitation à Rome depuis le départ du pape. La nouvelle de l’injure faite à leur députation les désarma complé-