CHAPITRE XXI
sieurs lois d’un grand intérêt pour l’avenir du royaume ont été votées. Une banque nationale , formée de la fusion des deux banques de Gênés et de Turin , a été fondée par une loi du 1er juillet. Les chemins de fer qui doivent achever de relier Turin au Lombardo- Vénitien, à Gènes, à la France, sont continués avec ardeur. De nouvelles voies de communication bien nécessaires ont été adoptées dans l’ile de Sardaigne. L’instruction publique est devenue plus générale , plus laïque, plus libérale. Des traités basés sur le libre échange ont été passés avec l’Angleterre , la Hollande , la Belgique, l’Espagne; une convention sur la propriété littéraire avec la France.
L’exercice régulier de cette liberté prudente et féconde , bien que jeune encore , n’a rencontré jusqu’à présent d’obstacle que dans une affaire qui louchait au domaine spirituel. Sur la proposition du ministre de la justice , M. Siccardi, les chambres avaient voté l’abolition d’un tribunal de justice civil et criminel privilégié, présidé par l’évêque ( foro ccclcsiaslico ), et rendu les cas qui en ressortissaient jusque-là aux tribunaux ordinaires. Bientôt une nouvelle loi devait régler le contrat de mariage dans ses rapports avec la loi civile. Le saint-siège protesta contre des changements reconnus cependant par lui chez d’autres grandes nations catholiques; les deux archevêques de Turin et de Sassari , dans leurs circulaires , encouragèrent ouvertement le clergé à la désobéissance. Le gouvernement sarde s’est conduit avec prudence et fermeté ; il a fait juger, avec tous les ménagements possibles , les deux prélats , qui ont été condamnés à l’exil. Il a commencé avec le saint-siège des négociations au milieu desquelles il a sacrifié les personnes pour essayer de sauvegarder ses droits. La sagesse n’a peut-être pas été égale des deux parts. Tout devient depuis , sur le terrain du spirituel , une occasion de conflit. Les doctrines du professeur de droit canon, M. Nuitz, ont encore été dernièrement condamnées par la cour de Rome ; M. Farini , alors ministre de l’instruction publique, écrivain romain distingué adopté par le Piémont, a déclaré que le professeur n’avait enseigné que les doctrines de l’État; mais, par esprit de concession, il lui a confié
une autre chaire. La querelle en est là avec Rome ; les notes, les chargés d’affaires se sont succédé à Rome et à Turin sans arriver encore à conclure , comme on le voudrait , un concordat. Mais le Piémont continue sagement et résolument son œuvre. La loi sur le contrat de mariage n’est pas abandonnée. M. Buoncompagni , nouveau ministre de la justice et de l’instruction publique , écrivain distingué, esprit libéral, l’a présentée aux chambres bien disposées en 1852. Tout porte à croire quelle sera adoptée, malgré les répugnances du clergé.
Telle est aujourd’hui la position des différents États de la péninsule sous l’intluence prédominante de l’Autriche contre-balancée par la France. Après les récentes agitations de l’Italie et les rares efforts qui ont été faits pour en prévenir de semblables, on sent que ce n’est point là un état définitif. L’ordre rétabli dans le Lombard-Vénitien , à Rome et dans la Sicile, n’est encore que la compression; ce n’est pas le développement libre et régulier de la vie politique. Les canons braqués sur la place du Dôme à Milan , mèches allumées, l’état de siège en Sicile, les garnisons françaises ou autrichiennes dans les États romain et toscan en sont la meilleure preuve. Des faits déplorables, ici l’assassinat d’un secrétaire de Radetzki , là d’un assesseur général de la police à Rome, des conspirations avortées, des exécutions, des mouvements comprimés, des emprisonnements encore nombreux , montrent que les passions , qu’encouragent les comités d’exil à Paris et à Londres, ne sont pas éteintes dans ces malheureux pays.
On ne peut demander à l’Autriche qu’elle fasse de bonne grâce plus qu’elle n’a fait jusqu’ici en Lombardie. Elle sent qu’elle n’est pas aimée, et elle s’y résigne. Elle veut garder et exploiter sa belle conquête : c’est sa dernière raison. Ne peut-on pas espérer davantage des souverains nationaux? Le roi de Naples ne peut se le dissimuler; il ne suffit pas d’avoir pour soi , en deçà du Phare , l’appui des masses inintelligentes et souvent aussi paresseuses des bras que de l’esprit; c’est assez pour rester le maître , pas assez pour être roi ; s’il veut soustraire la Sicile au delà du Phare aux suggestions
CH A VIT Mi XXI.
de l’Angleterre cjui la guettera toujours , il faut , par de promptes réformes , effacer les bons souvenirs de la constitution insulaire de 1812. Contre le souvenir et l’espérance, l’état de siège ne peut rien. Ce n’est pas en vain non plus que la couronne de Païenne a été montrée à un prince de la maison de Savoie.
Si la protection des baïonnettes étrangères pèse aux souverains de Rome et de la Toscane, il faut qu’ils trouvent un appui aussi sûr et plus satisfaisant dans leurs propres sujets. Les exilés guettent la moindre complication européenne : le cas échéant , ils seront reçus avec d’autant plus d’empressement que les princes se seront plus confiés à l’étranger. L’expérience récente sans doute n’encourage point les souverains; mais ils doivent songer que la paix est propre à fonder d’une manière durable ces institutions que les temps de révolution montrent- et n’affermissent point. Comme homme et comme père de la chrétienté , Pie IX a le cœur ouvert à l’oubli et à la mansuétude ; qu’il ouvre ses oreilles aux conseils d’une expérience pratique des choses humaines.
L’exemple du Piémont est là, plein d’encouragement et de consolation. Au pied des Alpes, il y a un souverain confiant et un peuple apaisé qui s’entendent; une parole italienne y descend d’une tribune libre et prudente. Dans l’état actuel de l’Europe, une première épreuve de la vie constitutionnelle est délicate pour la monarchie sarde. Mais dans une récente crise , elle a montré qu’elle n’était point au-dessous. Lejeune roi, le ministère, l’opposition, ont lutté de dévouement pour la terminer, et M. Ratazzi a pu devenir président de l’assemblée sans ébranler le ministère d’Azeglio. 11 n’est rien là que n’eût pu imiter le grand-duc de Toscane, si les Autrichiens l’avaient permis. La même constitution ne peut servir de modèle aux Etats romains; mais il est des institutions provinciales, municipales, tout à fait dans les mœurs de l’Italie, qui pourraient décharger le pontife d’une lourde responsabilité; il est surtout des réformes civiles, judiciaires, qui seraient pour ces populations un grand apaisement.
Les rapports des États italiens entre eux laissent aussi
beaucoup à désirer. Que les Autrichiens se fortifient à Vérone et sur le lac Majeur, et les Piémontais à Casai, il n’y a là rien d étonnant : le cabinet de Vienne n’a pas oublié sa surprise en 18-18, ni le Piémont peut-être abdiqué son ambition. Malheureusement il y a autant de ressentiments politiques que religieux dans la conduite du saint-siège visà-vis du cabinet de Turin. Le roi de Naples Ferdinand 11 , aussi , montre un peu de jalousie du libéralisme de Charles- Emmanuel. La tribune de Turin ne doit pas être pour eux un épouvantail , mais un encouragement ; elle n’est pas un danger, elle peut être un secours.
En somme, il y a en présence, dans chaque État, sur la question d’organisation intérieure et la question d’indépendance, trois politiques, qui ont été essayées chacune, et qui sont toujours représentées par des partis puissants. •
Pour la question d’orgahisation intérieure, la politique absolutiste, la politique réformatrice ou constitutionnelle, la politique radicale.
La première, appuyée par l’Autriche, est maîtresse à Naples et à Florence, et contestée à Rome; la seconde, plus ou moins avouée- par la France, est victorieuse à Turin ; la troisième , dont les adeptes sont exilés, menace surtout les États où triomphe la première.
Pour la question d’indépendance, la politique du statu quo, la politique fédéraliste, celle de la fusion ou de l’unité, qui s’adaptent chacune différemment aux besoins de la politique intérieure de chaque parti.
La politique du statu quo ante bellum est la seule officielle et patente ; elle a pour premier soutien l’Autriche, dont elle garantit la domination. 11 s’en faut cependant beaucoup que cette politique soit pratiquée partout sans arrière-pensée. Le cabinet de Vienne , s’il n’était surveillé par la France, prendrait pied volontiers dans les légations, et il regarde toujours le Piémont avec défiance. Ce n’est pas pour rien , d’autre part , que le Piémont augmente sa force armée ; la fusion avec la Lombardie est un espoir et une vengeance qu’il nourrit en secret. 11 pourra attendre l’occasion longtemps ; mais si elle se présente , il tentera de la saisir.