CHAPITRE IV
particulières réduisaient l’Italie, firent sentir enfin aux Lombards la nécessité de concentrer les forces de la nation entre les mains d’un seul chef.
Bègnc dWmliuiTs (5M4-SOI); Thcotleliudc.
En 584, les ducs portèrent leur choix sur le fils de Klepli, Autharis, et lui restituèrent tous les domaines dont ils s’étaient emparés. Celui-ci se montra digne de cet honneur. Le pape Pélage II ourdissait une vaste conspiration contre la domination lombarde; un gasinde du roi lombard, Droctulf, devait soulever les Italiens; le roi des Francs, Childebcrt, sur la promesse d’une somme de cinquante mille pièces d’or, et une armée impériale débarquée dans l’exarchat, s'apprêtaient à envahir la lombardie. Autharis empêcha habilement la jonction des Francs et des Grecs, rejeta les premiers au delà des Alpes, reprit aux autres Parme et Plaisance qu’ils avaient enlevés , châtia Droctulf, et dans une course hardie s’avança jusqu’au fond de la Calabre, où touchant fièrement de sa lance une colonne élevée près de Reggio, sur le bord de la mer, il jura de fixer à cette limite de l’Italie, la limite de son royaume. Cet heureux début étendit au loin sa réputation. 11 alla déguisé en messager demander en mariage la belle Théodelinde, fille de Garibald, duc des Bavarois, osa lui toucher furtivement la main en lui rendant la coupe de l’hospitalité, et se fit reconnaître, quand il prit congé, à la manière dont il planta de loin sa hache dans un chêne. De crainte d’être donnée à un roi franc, Théodelinde s’échappa de la cour de son père, et vint partager la couronne de ce vaillant chef.
Le plus grand service rendu par Autharis aux Lombards fut d’affermir leur conquête en la régularisant, en fixant les conditions de la propriété, les droits des vainqueurs et des vaincus. Les conquérants formèrent une aristocratie territoriale soumise à la même hiérarchie qu’ils avaient observée lorsqu’ils n’étaient qu’un corps d’armée. Ils jouirent seuls du privilège de la liberté comme de celui de la propriété. Les anciens habitants, partagés dans les villes par corps de métiers, et dans les campagnes par domaines, réduits à la
les lombards; l’exarchat de ravenne, etc.
condition d ’aldies ou non libres, durent k leurs maîtres une part de leur travail, qui ne fut jamais bien fixée pour les artisans, mais qui pour les colons équivalut au tiers des produits. Le roi envoya dans ses domaines des officiers ou yastaldes pour administrer les biens, percevoir ses revenus et rendre la justice à ses sujets romains. Les ducs suivirent cet exemple dans leurs possessions particulières. L’assujettissement des anciens habitants qui n’eurent plus au-dessous d’eux que leurs esclaves, fut consommé en même temps que leur spoliation; une nouvelle constitution sociale commença; les débris de l’organisation romaine achevèrent de disparaître pour laisser voir les premières bases de l’édifice féodal du moyen âge : heureux les vaincus de payer au lieu de Yindiction et de la capitation , le tiers des produits, si l’avidité de leurs nouveaux maîtres n’avait bientôt inventé les corvées et les nouveaux péages sur les marchés ( platca ticum ) dans les villes, sur les eaux ( aquaticum ), les prairies ( herbaticum ) et les forêts ( glandeaticum ) dans les campagnes!
Une mort prématurée, en 591, empêcha Autharis d’achever, après cette organisation, la conquête de l’Italie. Les résultats de son règne eussent même été perdus, puisqu’il ne laissait point d’héritiers, sans les mérites de sa veuve Théodelinde. Les ducs lombards, que la mâle beauté de celle-ci avait séduits, voulurent qu’elle choisît son nouvel époux parmi eux et le fit roi. Elle offrit sa main au duc de Turin, Agilulf, Thuringien de naissance, et résolu à continuer l’œuvre de son prédécesseur. Les villes de Padoue, Crémone, Mantoue, Monselice, restées jusque-là indépendantes, se soumirent enfin. La paix fut faite avec les Francs et les Avares; le nouveau roi n’avait plus qu’à tourner toutes ses forces contre l’exarchat pour réunir l’Italie entière sous sa loi.
Règne d'Agiluir: l'exarchat ; Maint Grégoire; Ica Lombards convertis b l'orthodoxie (50*-t**0).
Cette conquête paraissait facile. L’empereur d’Orient avait essayé de resserrer entre les mains de l'exarque le gouvernement militaire et politique des provinces italiennes restées
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eu son pouvoir. Le duc de Naples, celui de Sicile, les tribuns ou comtes militaires résidant à Rome, à Venise, à Gaëte, à Gênes, à Terracine et dans d’autres petites villes, avaient été mis sous ses ordres immédiats. Les magistrats civils, le préfet du prétoire, le préfet de Rome, les juges ou présidents dans les provinces de Campanie, de Pentapole et de Flaminie, les curateurs, patrons ou défenseurs de cités lui étaient soumis. Mais l’éparpillement de ces provinces séparées les unes des autres par la conquête lombarde, en empêchant Ravenne de communiquer immédiatement avec Venise, Rome avec Ravenne, et Naples avec Rome , anéantissait réellement l’autorité de l’exarque , et poussait à l’indépendance les autorités militaires ou ecclésiastiques, toutes-puissantes à cette époque d’anarchie politique et morale. L’exarque Longin lui-même, qui employait seulement «à la fortification de Ravenne les trésors enlevés à Rosamunde, et abandonnait le reste des provinces à ellesmêmes, avait rendu le mouvement légitime, et l’exarchat divisé était bien faible en face d’une nation unie et disciplinée.
Le roi des Lombards trouva dans le pape saint Grégoire un adversaire puissant sur lequel il ne comptait pas. Descendant de la noble famille Anicia, celui-ci ajoutait à la distinction de la naissance les avantages du corps et de l’esprit. A moins de trente ans il était nommé préfet de Rome. Mais au bout de quelques mois il abandonnait les honneurs et le soin des choses mondaines pour se retirer dans un cloître, et ne s’y occuper que des choses de Dieu. Sa réputation ne lui permit pas de garder cette obscurité. Envoyé a Constantinople , vers l’an 679, comme secrétaire, puis comme apocrisiaire , par le pape Pélage II, il rendit de grands services au saint-siège dans ses rapports avec l’empire et dans ses luttes contre les Lombards. En 590, le clergé. 1<- sénat et le peuple l’élevèrent d’une commune voix au souverain pontificat en remplacement de Pélage. 11 parvint pondant trois jours à se soustraire à cet honneur ; contraint eufi i do le subir, il l’accepta en se promettant d’en remplir a-. e« persévérance et énergie tous les devoirs. Mais telles
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étaient déjà l’étendue et la complication des affaires auxquelles le saint-siège devait pourvoir, que Grégoire doutait lui-même si l’épiscopat était l'office d’un pasteur des Ames ou celui d’un prince temporel.
La position inférieure de Rome, simple ville de l’exarchat, à l’égard de Constantinople, capitale de l’empire, faisait courir quelques dangers à la suprématie que les synodes de Constantinople et de Chalcédoine avaient reconnue au saintsiège. Grégoire exerça hardiment ses droits de chef de l’Église, en s'appuyant sur les recueils des canons, édits et décrets du saint-siège publiés récemment par Denis le Petit , contemporain et ami de Cassiodore. L'archevêque de Constantinople prenait le titre d’évêque œcuménique ; il combattit cette prétention et releva le prêtre Jean do Chalcédoine de l’anathème lancé contre lui par ce prélat orgueilleux. En Italie, il fit sentir avec énergie les droits patriarcaux qu’il possédait dans le diocèse des dix provinces méridionales de la péninsule, et profita de l’exil de l’évêque de Milan qu’il secourut généreusement à Gènes de ses deniers, pour les étendre dans les sept provinces du diocèse du nord. L’évêque de Ravenne même, qui avait rêvé une certaine indépendance pour la résidence de l’exarque, fut obligé de plier devant lui.
Les immenses possessions de l’Église de Rome, dans les environs de la ville, dans le midi de l’Italie, en lllyrie, en Gaule et en Sicile, la surveillance que les lois de Justinien avaient recommandée aux évêques sur les magistrats, les circonstances enfin donnaient encore au saint-siège, dans une autre sphère, une grande importance. Abandonnée nonseulement par l’exarque, mais par l’empereur d’Orient qui libérait les provinces d’Afrique, de Sardaigne et de Corse, de l’obligation de fournir à sa subsistance, et qui négligeait de lui envoyer les secours d’hommes ou d’argent dont elle avait si besoin, Rome était dans l’impossibilité de résister aux Lombards. Grégoire employa les ressources du saint-siège à l’approvisionnement, et à la protection de la ville. Les dues ou comtes grecs épuisaient les autres cités ou provinces que l’empereur pressurait quand il ne les abandonnait pas. Gré-
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goire les défendit à la cour de Byzance même, contre de désastreuses exigences, et grâce à ses talents et à ses vertus, prit en Italie une position politique de jour en jour plus dessinée.
Ce fut contre cette puissance morale et politique que vint se heurter le puissant roi des Lombards. Grégoire avait déjà préparé des moyens de défense. Attaqué dans Rome, il reçut vivement le roi Agilulf; il partagea avec les maîtres de la milice Vélox, Maurice et V italien le soin de la guerre, assura la pave des troupes, fort négligée par l’empereur, et força les clercs, dans un temps où chaque jour amenait son danger, de prendre eux-mêmes les armes ; les fuyards de toutes les régions voisines affluèrent à Rome sous l’égide du saint-siège, qui racheta de ses propres deniers les captifs des Lombards.
Agilulf s’arrêta plutôt encore par respect que par lassitude. Celui qui avait faitla guerre négocia lui-même un traité au nom de Rome; en vain l’exarque Romanus se plaignit amèrement de cette usurpation , et l’empereur Maurice gourmanda ce qu’il appelait la simplicité île Grégoire; le pape maintint avec force son droit et l’exarque Callinicus, successeur de Romanus, ratifia le traité que Grégoire refusa cependant de signer, préférant, avec une sagesse profonde, le rôle d’arbitre de la paix à celui de partie contractante. Le saint-siège avait sauvé du même coup l’orthodoxie et l’exarchat.
Grégoire entra dès lors en rapports fréquents avec le roi lombard et surtout avec la reine Théodelinde, chrétienne orthodoxe, qui avait vu la précédente guerre avec quelque peine. Celui qui envoyait des missionnaires pour convertir les Anglo-Saxons dans la Grande-Bretagne, qui décidait l’arien Reccarède, roi des Visigoths, à renoncer à l’hérésie, ne pouvait négliger de combattre l’arianisme en Italie. Secondé par une reine qui avait déjà élevé pour les catholiques la basilique de Monza en l’honneur de saint Jean- Baptiste, il travailla activement à ramener les Lombards à l’orthodoxie; et la conversion fit de tels progrès que le roi Agilulf permit de baptiser et d’élever son fils Adelwald selon
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les rites de Rome, au mépris de la défense qu’avait faite Autharis de donner le baptême catholique aux enfants des Lombards.
L’accord du saint pontife et de la reine ne fut pas toujours sans nuages ; Théodelinde, qui voyait peut-être aussi les dangers des empiétements de Rome , soutint le patriarche d’Aquilée et plusieurs évêques lombards, partisans de la doctrine des trois chapitres , condamnée par le pape et l’archevêque de Milan. Grégoire, pour punir le patriarche rebelle, autorisa les îles vénitiennes, tous les jours plus populeuses , à élire un patriarche particulier, qui fixa sa résidence dans l’ile de Grado. Mais la conversion des Lombards à la foi catholique ne fut pas interrompue par ce dissentiment. Théodelinde y travailla encore avec plus d’ardeur après la mort d’Agilulf (615), lorsque toujours puissante et respectée elle exerça le pouvoir au nom de son fils Adelwald. Le clergé catholique obtint peu à peu la prééminence sur le clergé arien. Ses églises se relevèrent ; ses domaines lui furent rendus et même agrandis. Le monastère de Bobbio, fondé par saint Colomban, devint un des plus riches de l’Occident. Enfin , sous cette virile mais douce main de femme , qui obtenait plus du sentiment chevaleresque des Lombards que n’eût fait un homme , les mœurs des conquérants commencèrent à se polir, et la condition des anciens habitants devint plus supportable.
Troubles dans le royaume lombard et dans rexarchnt (««0-03»).
La mort de saint Grégoire et celle de Théodelinde, arrivées à peu de distance l’une de l’autre (620-625), marquèrent dans l’exarchat et le royaume lombard la fin d’une ère de paix et de prospérité. L’exarque Lémigius avait déjà provoqué une révolte en enchérissant encore sur les exigences de ses prédécesseurs, et il avait été massacré dans son palais avec sa femme et les serviteurs qu’il avait amenés de Constantinople (616). Sous son successeur Eleuthérius, le due de Naples avait voulu se rendre indépendant. Vainqueur, Eleuthérius avait imité lui-même sa victime; il s’était révolté