CHAPITRE VIH
premiers actes, que ce n’était pas seulement l’indépendance qu’il voulait pour le saint-siège et l’Italie , mais la domination politique aussi bien que religieuse de la chrétienté tout entière.
Les desseins de Grégoire Vil avaient crû avec ses succès. 11 s élançait maintenant hors de l’Italie , et rêvait de faire dans toute la chrétienté la même révolution. En revendiquant partout et pour lui seul la nomination aux évêchés et aux abbayes, vraies puissances politiques et féodales, il devenait le maître du tiers des terres de l’Occident, et commandait à l’empereur et aux rois affaiblis. Charlemagne et Othon le Grand s’étaient subordonné la papauté , et avaient mis l’Église dans l'État; lui, il soumettait politiquement tous les souverains , il mettait l’État dans l’Église , et fondait une théocratie sacerdotale et féodale, du sommet de laquelle le représentant de Dieu sur la terre disposait en maître absolu des corps et des consciences.
Les vastes projets de Grégoire VII apparurent dans ses premiers actes. 11 ne se contenta pas d’interdire à l’empereur Henri IV et au roi de France Philippe I" l’investiture aux dignités ecclésiastiques, il prétendit se faire arbitre entre le premier et ses vassaux révoltés ; il traita le second de tyran sacrilège pour quelques exactions commises sur des marchands lombards en passage sur ses terres. En Angleterre, il ne consentit à accorder à Guillaume le Conquérant sa réforme du clergé anglo-saxon qu’à la condition de nommer lui-même les évêques et de recevoir de chacun le denier de Saint-Pierre. 11 réclama la suzeraineté des royaumes de Hongrie, de Danemark et d’Espagne conquis sur les païens ou sur les infidèles par la grâce de Dieu . L’Italie qu’il avait paru vouloir affranchir fut traitée comme sa première vassale ; elle devait payer la gloire de posséder le pape par une obéissance exemplaire.
A Milan, Guido, las de la lutte, voulait au moins transmettre l’épiscopat à un certain Gottfried avec l’approbation de l’empereur. Grégoire VII désigna pour lui succéder Atto, et fit soutenir celui-ci par le gonfalonier de l'Église, le chef de faction, Herlembald. Dans la Toscane, Gottfried le Bossu,
époux de Mathilde, fille de Béatrix, héritière de ce duché , ne paraissait pas disposé à suivre aussi aveuglément que son père le parti pontifical. Grégoire Vil cassa son mariage et attacha étroitement au saint-siège , par l’ascendant qu’il prit sur elle, la pieuse et fervente Mathilde, qui devint la force, le salut du saint-siège au xi* siècle, comme Théodora et Marozie en avaient fait la faiblesse et la honte au Xe. A Rome, le préfet impérial Censio voulait sauvegarder les droits de son maître; il fut excommunié. Dans l’Italie méridionale, Robert Guiscard, maître de Tarente, Materra, Otrante, Bari, dernières possessions des Grecs, et par son frère Roger, d’Enna, de Catane,de Palerme, enlevées aux Sarrasins en Sicile, se parait du titre de duc de Sicile et donnait celui de comte à son frère, sans songer à les réclamer de la générosité toujours un peu onéreuse du pontife. Grégoire VII le déclara excommunié dans un concile tenu à Rome, et envoya des renforts au prince de Capoue , Richard , plus docile , pour l’aider à s’emparer des possessions de son compatriote.
Ce despotisme habile et hardi , qui ne ménageait même pas ses amis et brisait le lendemain les instruments de la veille , provoqua la résistance , surtout en Italie. Ee pape était plus redouté de loin que de près, comme il arrive souvent à tout pouvoir fondé sur l’opinion et non sur la force. À Rome même le préfet Censio , dans une émeute , arracha Grégoire Vil d’une église et le retint quelque temps prisonnier. À Milan les citoyens chassèrent Herlembald et son protégé Àtto , qui exerçaient une vraie tyrannie dans la ville sous prétexte de soutenir les réformes de Grégoire VII, et demandèrent un archevêque à Henri IV, qui leur envoya un noble de Castiglione.
Ce fut le commencement de la lutte entre le sacerdoce et l’empire. Grégoire VII ne voyant dans Henri IV qu’un prince aussi despote qu’il était dissolu , et un caractère faible, le cita à comparaître devant un concile à Rome, pour répondre du crime de simonie. Si ce premier acte était couronné de succès, c’en était fait de l’indépendance de tout pouvoir temporel dans la chrétienté , et principalement de l’autorité impériale en Italie, Henri IV, jeune et fougueux , fit conn-