‹ Histoire universelle publiée par une société de professeurs et de savants sous la direction de M. V. Duruy Histoire de l'Italie depuis l'invasion des barbares jusqu'à nos joursChapitre 74 sur 347 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

battre par deux conciles de prélats tenus dans les villes de Worins et de Pavic, la légitimité de l’élection de Grégoire VU, et somma celui-ci par un envoyé de déposer la tiare. C’était trop ou trop peu. Le messager faillit être déchiré à Rome ; le pape le sauva ; mais , le lendemain , plus hardi que son adversaire, et soutenu par la présence de la comtesse Mathilde, il excommunia Henri IV, le déclara déchu de ses couronnes, délia tous ses sujets du serment de fidélité, et, s’il ne proclama pas solennellement, comme on l’a tant répété, dans le fameux dictalus papæ , qu’on lui attribue à tort, le programme de la théocratie, ses actes et ses lettres prouvent qu’il se reconnaissait le droit de faire et de déposer les souverains, de lier et do délier les sujets du serment de fidélité, de nommer seul aux évêchés et de décréter seul aussi, les lois ecclésiastiques. Toute puissance devait s’incliner devant lui, parce qu’il était infaillible, saint et omnipotent sur toute la terre par la grâce de l’Apôtre.

L’effet de la première sentence de déposition qui eût été portée par un pape contre un souverain , eut un plein succès en Allemagne où la foi était grande, et le mécontentement contre Henri IV général. L’empereur n’obtint de ses vassaux , déjà décidés à procéder à une nouvelle élection , qu’un délai d’un an pour faire sa paix avec le pontife. Mais en Italie, à sa descente des Alpes, il vit venir au-devant do lui, pleins d’ardeur et d’espérance, Thédald, archevêque de Milan; Guibert, archevêque de Ravenne, et presque tous leurs suffragants qui méprisaient les anathèmes de la papauté, et ne voulaient point tomber du joug de l’empereur sous celui du pape. Il y avait là des éléments de résistance. Henri IV , courbé sous l’anathème , n’osa les employer et alla implorer sa grâce au château de Canossa. Admis sur les instances de la comtesse Mathilde , moins inflexible que le moine couronné, dans la seconde enceinte du château, il attendit à jeun, les pieds nus dans la neige , pendant trois jours ; le quatrième, il fut enfin reçu par le pape, relevé de l’excommunication , mais renvoyé pour ce qui regardait sa couronne devant la diète allemande. Le lendemain, Grégoire Yll l’écrasa encore de toute la puissance de sa foi; au

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milieu de la messe de réconciliation , il brisa l’hostie en deux , adjura Dieu en en prenant une partie , de le faire mourir sur-le-champ s’il était coupable des crimes dont il était accusé , et proposa avec l’autre moitié le même serment à Henri, qui recula épouvanté.

Le pouvoir du saint-siège semblait à son apogée. La comtesse Mathilde, subjuguée par tant de grandeur, institua l’Église romaine héritière de tous ses biens. Grégoire VH, après avoir vu à ses pieds le fils de Henri 111 , un successeur d’Othon et de Charlemagne, ne put se défendre d’une certaine exaltation. En 1078 , dans un concile , il déclara excommuniés et destitués tous les archevêques et évêques italiens du parti de Henri IV; il disposa de leurs dignités en faveur d’autres ecclésiastiques , et exigea de ceux-ci un véritable serment de vassalité qu’il avait déjà obtenu du patriarche d’Aquilée. Il lança de nouveau l’anathème contre Robert Guiscard, qui s’emparait des dernières possessions lombardes , Salerne , Amalfi , Sorrente , et attaquait même Bénévent; et contre Richard qui, détaché de l’alliance du pape, bloquait Naples. Rien ne devait plus se passer en Italie sans la permission du pape, dès qu’il réunirait au patrimoine du saint-siège les biens de la comtesse Mathilde , la disposition de tous les évêchés et la suzeraineté du midi de la péninsule. Maître de l’Italie, il l’était peut-être du monde.

Mais au moment où il se croyait vainqueur, Grégoire VU vit se lever devant lui d’autres adversaires. Les Normands, qui chassaient les Grecs schismatiques d’Italie et les infidèles de Sicile, s’embarrassaient peu de l’excommunication d’un pape contesté. La guerre du sacerdoce et de l’empire , toutes ces fréquentes compétitions de deux évêques, l'un nommé par le pape et l’autre par le roi , avaient appris aux villes de la Lombardie à méconnaître l’autorité cléricale sujette à tant de contestations. Les échevins des trois états libres, des capitaines, des vavasseurs, des francs-bourgeois, après s’être d’abord fait la guerre sous le drapeau de tel ou tel prélat, du pape ou de l’empereur, commençaient à songer à euxmêmes; partout ils instituaient en commun un collège, une magistrature urbaine, qui administraient librement la cité

OUAPITItE VIII

et son territoire. Grégoire VII se trouva avoir favorisé contre lui-même les Normands et la liberté des villes.

Henri IV, relevé de son humiliation de Canossa en Allemagne, comprit le parti qu’il pouvait tirer de ce fait nouveau. Son fils Conrad, envoyé d’abord par lui , encouragea la liberté des villes, signa ou confirma toutes les chartes communales qu’elles lui présentèrent, même aux dépens des évêques. En i OS 1 , Henri IV descendit lui-même en Italie, décidé cette fois à soulever les villes contre le saint-siège, et certain de la neutralité des Normands.

Ce fut la perte de Grégoire VII. Henri IV et le pape qu’il amenait avec lui , Clément 111, l’ancien archevêque de Ravenne , élu à Brixen en Tyrol , durent leur victoire sur la comtesse Mathilde à la milice des villes; l’empereur rétablit à Milan son archevêque Thédald, en dépit de l’archevêque et de la faction du pape, et reçut de ses mains la couronne de fer. En Toscane , dans les États mêmes de la pieuse Mathilde, Pise enrichie par son commerce et fièrede ses confluâtes en Sardaigne , Lucques et Sienne désireuses aussi d’obtenir des privilèges, se déclarèrent en sa faveur et favorisèrent sa marche sur Rome.

Grégoire VII , effrayé , leva l’excommunication lancée sur les Normands, laissa à Robert Guiscard la ville de Bénévent, l’investit du duché de Pouille, et son frère, du comté de Sicile. Mais Guiscard, voyant son ambition gênée en Italie, s’était tourné contre l’empire grec; il attaquait alors Nicéphore Botoniate , et, malgré cinquante mille Grecs, prenait Durazzo, qui ne devait être pour lui que la clef de Constantinople. Grégoire Vil se trouva dans la position la plus critique. Henri IV, dont l’armée avait d’abord été décimée par l’épidémie , forma bientôt le blocus de Rome avec les recrues envoyées par les villes italiennes, et toute la noblesse des environs, qui jurait de réduire Grégoire. Le comte de Capoue, Jordan, fils de Richard, en haine de Robert Guiscard, se joignit à l’empereur. Le peuple, pressé par la famine , commença à murmurer. En dépit des attaques du dehors et des mécontentements du dedans, le pontife résista deux années en renouvelant l’anathème contre

EMPEREURS FRANCONIENS; qUEUELLE DES INVESTITURES. 141

ses ennemis. Mais aucun des rois chrétiens qu’il avait blessés par ses prétentions ne parla même en sa faveur. Guillaume le Conquérant, qui paraissait son plus fidèle allié, était alors en querelle avec lui. Enfin la cité Léonine tomba la première avec l’église de Saint-Pierre au pouvoir des Allemands, puis le quartier de Latran qui fut livré par le peuple. Grégoire VII put voir du château Saint-Ange son rival , Clément III, consacré dans l’église de Saint-Jean de Latran , et le vaincu de Canossa couronné empereur dans l’église de Saint-Pierre. 11 jeta vers Robert Guiscard un long cri de désespoir.

Le Normand quitta Durazzo, où il chargea son fds Bobéraond de continuer ses conquêtes, battit Jordan envoyé audevant de lui pour l’arrêter, et marcha avec vingt mille hommes sur Rome. Henri IV, dont la plupart des partions s’étaient déjà dispersés, n’osa pas l’arrêter. Robert Guiscard tira Grégoire VII du château Saint-Ange; mais i! l’ennnena à Salerne, se conduisant moins envers lui en libérateur qu’en conquérant. L’ambitieux duc de Pouille et de Sicile, dont les projets embrassaient déjà l’Italie et l'Orient, ne comptait pas relâcher son captif sans faire chèrement payer ses services. Grégoire Vil, victime d’une politique qui n’avait su garder aucun ménagement, devenu la proie d’un Normand rusé, vit avec douleur qu’il n’avait travaillé que pour la liberté des villes et pour la grandeur d’un aventurier. Il mourut d'épuisement et de chagrin, le 25 mai 1085, en prononçant ces mots, dernière expression de son énergique et profondo conviction : « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité, c’est pourquoi je meurs dans l’exil ! >• L’Italie elle-même avait tué la théocratie romaine.

Irhaln II cl la grande comtesse Mathilde (lOSô-î I®6,'.

Cet événement mit d’abord le comble à la puissance de Henri et de son parti dans la péninsule. Robert Guiscard, qui était revenu plus pour ses propres intérêts que pour ceux du saint-siège, regagna bientôt la Grèce où il mourut ; et ses deux fds, Bohémond et Roger Bursa, se disputèrent son héritage , tandis que Roger son frère , sous le nom de Grand Comte, s’assura de la Sicile. L’antipape, Clément III,

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