CHAPITRE VIII
favorisé par ces circonstances, consolida son pouvoir, en dépit de la comtesse Mathilde restée seule pour soutenir la papauté. L’abbé du Mont-Cassin, Désidérius, fait pape malgré lui un an seulement après la mort de Grégoire VII, put à grand’peine se rendre maître pendant quelques jours de la cité Léonine pour s’y faire sacrer , et en fut bientôt chassé.
L’avénement d’Urbain II, en 1088, releva le saint-siège. L’àme d’flildebrand semblait avoir passé dans son successeur. Obligé pendant quelque temps de vivre des dons charitables de son parti , il renouvela néanmoins les bulles du grand pape contre ses ennemis et contre l’investiture laïque ; habile aussi à faire servir les combinaisons de la politique au succès de ses intérêts , il restaura par un mariage la puissant de Mathilde , en faisant épouser à cette chaste et obéissante fdle du saint-siège, malgré sa répugnance et ses quarante-cinq ans, le jeune Welf de Bavière, le plus irréconciliable ennemi de Henri.
C’était recommencer la guerre ; Henri IV , décidé à punir Mathilde , emporta d’abord toutes ses forteresses en Lombardie , assiégea Mantoue qui ne se rendit qu’au bout de onze mois, en destitua l’évêque ; et, fidèle à sa nouvelle politique, confirma aux habitants tous les droits et immunités obtenus déjà du parti contraire. Menacée jusque dans ses États, et conjurée par ses sujets effrayés, la grande amie de Grégoire Vil était prête à consentir pour prix de la restitution de ses places, à reconnaître Clément III pour vrai pape, et à abandonner Urbain. Une assemblée d’évéqùes de son parti, présidée par Héribert, évêque de Reggio, l’y autorisait; l’esprit monastique vint encore porter secours à l’œuvre chancelante d’Hildebrand. Un moine, l’ermite Jean, connu dans toute l’Italie pour ses saintes austérités, s’opposa au sentiment des évêques, remonta le courage de Mathilde, malgré la perte des villes de Reggio , Parme et Plaisance , et l’envoya défendre et sauver Canossa.
Urbain II eut le temps de frapper un grand coup. 11 sacrifia une partie des projets de Grégoire VII, et abandonna le temporel pour garder le spirituel ; renonçant pour l’instant à la domination de l’Italie, il en proposa la royauté au fils même
de Henri IV, Conrad, homme ambitieux et dévot, qu'il ne lui fut pas ditïicile de gagner. Celui-ci était adoré «les villes lombardes, dont il avait le premier favorisé et confirmé la liberté. Il entraîna facilement contre l’empereur, Milan, Lodi, Crémone , Plaisance, décidées à poursuivre l’œuvre de leur affranchissement sous tous les drapeaux. En vain Henri IV, soupçonnant ces projets, lit arrêter son fils à Turin; Mathilde le délivra, le conduisit à Milan, le fit couronner roi d’Italie par l’archevêque, à Monza, et lui donna pour épouse la fille de Roger, ce frère de Robert Guiscard, conquérant et comte de la Sicile , qui était maître maintenant de presque tout le midi.
Contre un roi soutenu par le pape et par Mathilde, par les villes lombardes et par les Normands, Henri IV n’avait plus rien à faire. Il se contenta de déshériter son fils comme traître et rebelle , et de susciter encore pour la forme deux antipapes à Urbain II. Un événement plus européen qu’italien, la première croisade, acheva de le décourager. La vue de toutes ces armées soulevties à la parole du pontife , et prêtes au besoin à traiter l’ennemi du pape comme l’ennemi du Christ , désarma Henri IV. Celui-là était bien le chef de la chrétienté qui jetait l’Europe sur l’Asie, et rendait à l’islamisme au xi" siècle la guerre qu’il lui avait faite au vui".
Le parti théocratique essaya de poursuivre sa victoire à la faveur du prestige nouveau dont la papauté était environnée. Les partisans mêmes du saint-siège ne s’étaient point laissé arracher par les prédications du concile de Plaisance à leurs luttes. L’Italie était le pays qui comptait le moins de croisés. La grande comtesse Mathilde brisa d’abord ses instruments. Elle avait consenti, dans un moment de détresse, à épouser We lf de Bavière ; croyant n’avoir plus besoin de cet appui, elle refusa de révoquer en sa faveur la donation précédemment faite à l’Église de Rome; et bientôt même, au milieu d’aigres et scandaleuses récriminations qui portèrent quelque atteinte sinon à sa vertu au moins à sa pudeur, elle fit prononcer par Urbain 11 un divorce facilement accepté par celui qui ne perdait qu’une épouse déjà vieille et toujours impérieuse.
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À la mort d’Urbain 11, elle imposa la papauté à Pascal II, homme paisible, qui eût préféré l’obscurité. Maîtresse tyrannique du saint-siège après en avoir été l’humble servante, elle n’attendit pas la mort de Conrad pour briser le fantôme de royauté qu’elle n’avait créé que pour vaincre l’empereur; Conrad, pour ne s’ètre point montré assez docile, se vit abandonné de presque tous, et finit, dévoré de remords, ses jours à Florence sous son ombrageuse protection, peut-être même par le poison. Tout lien entre l’empire et l’Italie était brisé. La comtesse Mathilde ne laissa pas même en paix chez lui le vieil ennemi des papes. Elle contribua à soulever contre Henri IY le second de ses fils, et à conduire le malheureux dépouillé de la couronne et des ornements impériaux par les parricides mains de Henri V, dans la ville de Liège, où la censure ecclésiastique refusa longtemps la sépulture à ses restes.
l.Vmpemir Henri V et le pape Pascal II ; afTrnnchlaseiiicnt des tilles; chute du pouvoir politique des évêques IIOO-I I 1 i).
Il ne pouvait cependant plus être question pour la papauté de réaliser le rêve théocratique de Grégoire VII, pas même de régner sur l’Italie. La dernière lutte entre l’empereur Henri V et le pape Pascal II le montre suffisamment.
La querelle n’était déjà plus italienne, moins encore politique. Avec le temps les évêques schismatiques avaient disparu, le clergé et le peuple ayant soin de ne pas procéder à une nouvelle élection lorsqu’un des deux évêques compétiteurs était mort ; les municipalités avaient presque toutes, au milieu de la lutte, obtenu ce quelles désiraient. Venise, Gènes, Pise, n’étaient plus seules en possession dune liberté puissante que l’extension de leur commerce agrandissait chaque jour; presque toutes les villes de la Lombardie, Milan, Pavie, Lodi, Cômc, Brescia, Bergame, Crémone, Mantoue, Parme, Modène, Vérone, quelques-unes de la Toscane, Lucques, Sienne, Arezzo, jouissaient des mêmes droits, arrachés de gré ou de force aux évêques et confirmés par les empereurs. La puissance politique des évêques, déjà ébranlée par les empereurs, avait été consommée par le saint -siège
lui-même. Les questions de navigation, de chemins, de péage, de commerce, passionnaient maintenant les villes beaucoup plus que les questions religieuses ou politiques, sur les droits du pape ou de l’empereur.
Quand Henri V descendit en Italie, l’an 1110, pour revendiquer comme son père, qu’il avait renversé, le droit d’investiture, les Milanais faisaient la guerre aux habitants deLodi, sous prétexte d’y rétablir l’évêque chassé de la ville avec ses gentilshommes; en réalité, pour frapper le commerce de cette ville située plus près du Pô, c’est-à-dire près de l’arrivage de toutes les marchandises. Brescia et Pavie tenaient pourLodi; Crémone, pour Milan. Toute la Lombardie était en combustion; elle laissa passer Henri V sans s’inquiéter de ses desseins contre Pascal 11. Dans les États de Mathilde, Mantoue, Modène, Pise, Lucques, Sienne, n’eurent d’autre pensée, en le voyant, que de se faire oefrpyer par lui quelques droits que leur refusait la grande comtesse. Mathilde, dont l’àge avait d’ailleurs amdrti l’ardeur, se vit obligée de prêter serment d’hommage à l’empereur à son passage, et de recevoir de lui l’investiture de ses États. Les Normands manquèrent aussi au saint-siège. Le jeune Roger II , fils du conquérant de la Sicile, sous la tutelle de sa mère Adelhaïde, et Guillaume de Pouille , petitfils de Robert Guiscard, se disputaient l’héritage qu’avaient conquis les héroïques aventuriers leurs pères, sans s’inquiéter du pontife leur souverain.
Henri Y et Pascal II étaient presque seuls en face l’un de l’autre. À Sutri, ils faillirent terminer la querelle. Pascal II s’engageait à renoncer à tous les biens de l’Église, si Henri Y, de son côté, renonçait à l’investiture séculière. Solution radicale qui témoignait du découragement du saintsiège, si elle n’accusait pas l’intelligence ou la bonne foi de Pascal II. Mais les difficultés commencèrent à Rome, quand il s’agit de conclure par acte authentique ; les évêques réclamaient, ne voulant pas perdre leurs biens après leur puissance politique ; aucun des deux contractants ne consentit à faire par écrit la première renonciation. Henri V, violent de caractère, fit saisir, dans l’église Saint-Pierre même, le