CHAPITRE IX
LES REPUBLIQUES ET LA MONARCHIE NORMANDE 5 L’EMPEREUR FRÉDÉRIC I" ET LA LIGUE LOM- BARDE (1137-1183)*.
NOUVEL ASPECT DE LA PÉNINSULE AU COMMENCEMENT DU XII* SIÈCLE. — LA MONARCHIE NORMANDE; ROGER II. — CONSTITUTION DES RÉPUBLIQUES ITA- LIENNES; NOBLESSE ET BOURGEOISIE. — RIVALITÉS ET GUERRES PARTICU- LIÈRES ENTRE LES VILLES. — UNE RÉVOLUTION A ROME ; LE DISCIPLE DE SAINT BERNARD ET LE DISCIPLE D’ABAILARD ( 1 137-1 1 52 ). — FRÉDÉ- RIC I*r BARBEROUSSE ET ADRIEN IV (1152-1158). — LA DIÈTE DE RON- CAGI.IA ; LES PRÉLATS ET LES JURISCONSULTES ITALIENS ; CHUTE DE MILAN (1I58-I1G2). — ALEXANDRE III ET LA LIGUE LOMBARDE; BATAILLE DE LEGNANO ( 1 162-1177 ). — TRÊVE DE VENISE et paix de constance (1177-1183).
Nouvel aapect de la péninsule au commencement du xn* «ilèclc.
Une ère nouvelle avait semblé poindre avec le xii* siècle , pour l’Italie. Cette terre, éprouvée par tant de vicissitudes,
I. Voir pour ce chapitre : Sismondi, Républiques italiennes; Raunicr, Geschichle lier Hohenstauffen : Giannone, Storia civile di Nai>oli: baron de Razancourt, Histoire de la Sicile sous la domination des Normands ; les Vies des pontifes; Raronius, Annales ecclesiaetici ; Hurler, Histoire d'innocent III.
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arrivée d’abord à un état d’épuisement complet , après des efforts exagérés, puis remuée, sillonnée en tous sens par les invasions des barbares et les dominations étrangères , avait repris tout à coup une fécondité d’autant plus merveilleuse qu’elle éclatait sur tous les points à la fois et sous toutes les formes. Avec le pouvoir impérial et pontifical toute l’ancienne constitution était tombée. Les ducs, les margraves, les comtes , les évêques , les abbés , avaient vu fondre entre leurs mains, toute suzeraineté et toute juridiction. La comtesse Mathilde, dernière image de cette grande féodalité, laissait en mourant le principe nouveau envahir aussi son héritage, où Henri Welf de Bavière , duc de Saxe investi de la Toscane. par Lothaire, mais résidant toujours en Allemagne , était incapable de l’arrêter. Les deux seuls débris qui restassent de cette vieille Italie, le comte de Maurienne , qui, par mariage avec l’héritière du marquis de Suse, avait réuni les deux versants des Alpes , la Savoie et le Piémont , et le marquis de Montferrat , d’origine allemande , avaient beaucoup à faire eux-mêmes , le premier avec les villes de Turin, Yerceil et Ivrée; le second avec celles d’Asti et de Chiéri.
Sur les ruines de cette constitution féodale et despotique, essayée au nord et au centre de l’Italie par les Francs et les Germains, se développait l’indépendance tout italienne, toute nationale des petits nobles , capitaines ou vavassaux dans les campagnes, et de’la bourgeoisie dans les cités. Au midi , par un contraste étrange , s’élevait à la suite d’une conquête venue encore de France, une monarchie féodale sur les débris de la vieille indépendance de petits duchés et de petites cités. Monarchie normande ou républiques lombardes étaient cependant pleines de jeunesse, d’avenir, et animées d’un esprit nouveau. Les descendants de Tancrède de Hauteville, en imposant à l’ancienne Sicile et à l’ancienne Grande Grèce des institutions monarchiques et féodales, qui rappelaient la cour de France, mirent en rapport le midi de l’Italie avec la civilisation de la France méridionale ; ils attirèrent auprès d’eux les troubadours de la langue d’oc , et sous le souffle de la littérature provençale naquit la
LES EMPEREURS SOUABES ET La LIBERTÉ ITALIENNE. 151
poésie sicilienne , premier germe d’une littérature qui promettait encore plus de chaleur et de vie. L’intérêt matériel, les besoins particuliers du commerce, n’étaient pas les seuls mobiles qui poussaient les cités dans la voie de l'affranchissement. Les nouvelles républiques relevaient du droit municipal romain , dont l’étude prenait un essor nouveau à Bologne et dans d’autres cités, et des doctrines politiques déduites par le républicain Arnaud de Brescia , des théories philosophiques de son maître le théologien scolastique Abailard.
l.a monarchie normande ; Roger II.
Après la mort de Lothaire, l’élection de l’empereur Conrad 111, de la dynastie des Hohenstauffen (1137), fut en Allemagne l’objet de tant de contestations , que pendant son règne de quinze ans le nouveau César ne parut pas en Italie. Cette sorte d’intermittence de l’autorité impériale en deçà des monts ne contribua pas peu au libre épanouissement de cette Italie nouvelle ; on put croire un instant quelle allait fleurir en pleine liberté.
Roger II, maître de la Sicile, de la Pouille, de la Calabre, et reconnu roi par le pontife, acheva de consolider, avec l’esprit méthodique et le génie administratif de scs compatriotes , l’œuvre de spoliation et d’astuce toute normande commencée par ses ancêtres. 11 paraissait difficile de ramener à l’unité , sous une race étrangère, ce nouveau royaume divisé en deux portions par un détroit, entrecoupé de montagnes, morcelé en territoires si variés; ici mêlé de Grecs et de Lombards , là de Sarrasins et de Grecs, avec des institutions féodales et municipales, des mœurs chrétiennes et mahométanes. Dans sa dernière lutte contre Innocent II et Lothaire , malgré l’anathème pontifical et les invectives plus dangereuses, peut-être encore, de saint Bernard contre le tyran sicilien , le Normand avait à la fois dompté les comtes de Capoue, d’Àlifaet de Naples, les villes d’Amalfi, de Troia, de Salerne, et ses propres barons normands effrayés de son pouvoir. Féodalité et municipalités tout avait succombé. Amalfi , la grande république com-
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merçante du x' siècle, deux fois assaillie au milieu des troubles par la jalousie des Pisans qui se faisaient les auxiliaires d’un roi contre une rivale, vit son port forcé (1135) et ses riches magasins pillés pendant trois jours ; elle ne s’en releva jamais; Capoue fut détruite avec une telle furie qu’il ne resta plus de la ville des délices que des pans de murs et les ruines d’un amphithéâtre.
Une fois maître cependant , Roger ne fut pas moins habile au gouvernement qu’il avait été ardent à la victoire. Il ne dépouilla point les barons de leurs fiefs, ni les villes de leurs institutions. Il subordonna tout à une hiérarchie de dignitaires et de fonctionnaires, qui lit du pouvoir royal le centre et le sommet de l’État. Il plaça sous la surveillance de son chancelier, dans les provinces des justiciers , dans les villes des baillis , chargés de rendre la justice et d’assurer l’exécution des droits régaliens. Dans chaque district , un baron fut mis à la tète de la petite noblesse féodale des chevaliers, et tous les barons eux-mêmes soumis à un connétable royal, chargé d’assurer avec eux le service militaire. De grands officiers, un chambellan, un maréchal, un protonotaire, un sénéchal , donnèrent à sa cour le relief des grandes cours d’Allemagne ou de France. Grâce à l’activité qu’il imprima partout , il créa une marine qui excita la jalousie de Venise, épouvanta Byzance, et sur la côte d’Afrique, Bougie, Tripoli, Hippone et Tunis. Il transplanta et généralisa dans ses États le mûrier et l’industrie des vers à soie. Couvert de la dalmatique, portant la crosse et l’anneau avec l’autorisation de Lucius II, il couvrit le sol et principalement Palerme, sa capitale, de magnifiques églises, tout en pratiquant une impartialité rare pour le temps et en déployant un luxe qui empruntait quelque chose de la vieille civilisation des Grecs et de la jeune prospérité des Arabes. Sa mère Adélaïde, née marquise de Montferrat, ce pays voisin de la Provence, avait déjà par goût attiré autour d’elle maints jongleurs et troubadours de France; Roger II par politique les y attacha, et ce fut de là, selon Dante et Pétrarque, que le courant de la poésie se répandit dans tout le reste de l’ Italie [per omnem Italiam ac longius manavit ).
Constitution des républiques italiennes; noblesse et bourgeoisie.
Les républiques italiennes encore tout entières à la lutte de l’affranchissement ou du commerce n’en étaient point aux arts du luxe, et dans le domaine de l’intelligence ne cultivaient que la science éristique du droit , ou une théologie qui empruntait à des causes particulières à l’Italie un caractère tout politique. C’était aux souvenirs toujours vivants du droit romain , puissamment réveillés à Bologne par l’enseignement du célèbre Irnerius1, et à l’influence promptement conquise par les docteurs en droit dans des municipalités avides de trouver des armes légales d’affranchissement, que la plupart des villes devaient leurs nouvelles institutions.
La première magistrature républicaine des villes, celle des consuls, chargés du pouvoir exécutif et judiciaire , empruntait son nom et ses attributs à la république romaine. Ces magistrats étaient soumis partout à l’élection des citoyens, et nommés en général tous les deux ans ; leur nombre n’était pas partout le même. 11 dépendait ordinairement du nombre de quartiers ou de portes que comptait la ville. A Milan, il y avait douze consuls pour six quartiers ; à Gênes six , à Mantoue cinq , à Lucques cinq , à Florence quatre , à Bergame douze, à Pistoie cinq, à Pise six. Le nombre des consuls varia d’une époque à l’autre, mais leur pouvoir était à peu près le même partout ; ils administraient la commune, ils commandaient les citoyens armés ; ils jugeaient. Gênes donna la première l’exemple de détacher du consulat la puissance judiciaire , qui d’ailleurs appartenait peut-être aussi dans d’autres villes, comme à Pise, à des échevins, vice-comtes ou juges. Laissant le pouvoir politique aux anciens consuls nommés dès lors consuls de commune , elle investit au commencement du xii* siècle du droit de juger d’autres magistrats, qui prirent le nom de consuls des plaids.
La puissance des consuls, qui était égale à l’indépendance
I. M. de Savigny, dans son Histoire du droit romain au moyen dge, a donné les preuves de F autorité continue du droit de Justinien, en Italie, jusqu'au xi« siè. clè.