CHAPITRE X
funeste était porté à leur avenir. Crémone seule fit opposition à l’empereur, mais moins pour ce mariage, que pour la réconciliation de Frédéric avec Milan et la réédification de Crème. Elle fut châtiée sans qu’aucune ville s’intéressât à son sort. Loin de là, Vérone retint le pape prisonnier dans ses murs, pour l’empêcher de lancer l'anathème qu’il préparait déjà contre l’empereur.
Après la mort de Frédéric I" et de Guillaume II (1190;, les villes italiennes n’empêchèrent pas davantage Henri VI de recueillir les fruits d’un mariage si dangereux pour leur liberté. Rien n’eût été plus facile : le chancelier du royaume, Mathœus, s’était mis à Naples à la tête du parti national, qui ne voulait pas d’un roi étranger , et avait opposé au prince allemand, Tancrède, comte de Lecce, fils naturel d’un frère aîné du dernier roi. Dans sa première expédition, Henri VJ, soutenu cependant par l’archevêque de Païenne, éprouva un rude échec. Il fut battu, son armée décimée par la peste et sa femme Constance faite prisonnière par les Salernitains, qui la livrèrent à Tancrède.
Si le pape et les Lombards avaient pris en ce moment une vive résolution, Henri eût été fort en peine. Milan seule, à qui il n’avait point témoigné la même faveur que son père, y songea un instant, mais elle fut tenue en respect par le marquis de Montferrat et par Crémone, Pavie, Lodi, Brescia et Bergame. La mort de Tancrède, qui ne laissait qu’un enfant en bas âge, sous la tutelle de sa mère, tira tout à fait Henri VI d’embarras. Il revint en 1 195 avec de grandes forces de terre et de mer, contre la Pouille et la Sicile, et eut bon marché de la résistance d’une femme et d'un enfant. Gaëte, Naples et Salerne, tombèrent au pouvoir de ses lieutenants; Messine, Syracuse, Palerme, capitulèrent devant les flottes fournies par les Génois et les Pisans, auxquels il avait, fait de grandes promesses; et le nouvel empereur d’Allemagne, Henri VI, devint, en dépit du pape, maître du royaume fondé pour servir d’appui au saint-siège contre l’empire.
Le fils de Frédéric Barberousse, fier, ambitieux comme son père, mais plus cruel et plus avide encore, ne se donna
pas longtemps la peine de dissimuler le but plus élevé qu’il avait poursuivi. Non-seulement au mépris de ses promesses, il fit mutiler le malheureux Guillaume, empoisonna sa mère, refusa aux Génois, aux Pisans les privilèges promis, et enleva à ses nouveaux sujets , nobles ou prélats ce qu’ils possédaient, mais il se mit en devoir d’étendre sur toute la péninsule une’ tyrannie qui ne reculait point, pour s’établir ou se maintenir , devant l’effusion du sang.
C’était cependant une rude tâche que la conquête de l’Italie; elle échappait toujours par où on croyait la tenir. Les empereurs saxons avaient élevé la féodalité ecclésiastique contre la féodalité laïque ; et les évêques se soulevèrent contre les empereurs franconiens. Les Franconiens avaient fondé l’indépendance des villes contre les évêques, et les villes se soulevèrent contre Frédéric Barberousse; toutes les résistances trouvant toujours un appui dans le saint-siège. Henri VI s’efforça de relever la féodalité laïque pour s’en foire un instrument contre les villes. Déjà Frédéric Barberousse, en 1184, avait confié à la maison d’Este, maîtresse de châteaux bâtis sur la riante chaîne des monts Euganéens, et alliée aux Welfs de Saxe et de Bavière, le vicariat de Milan et de Gènes. Henri VI chercha à s’attacher les seigneurs de Romano dont les forteresses couvraient les sommets des derniers prolongements des Alpes tyroliennes, pour tenir en respect les villes de la marche Véronaise; il favorisa les châtelains des deux versants de l’Apennin contre les villes de laRomagne et de la Toscane. Dans l’Italie centrale, il fit davantage encore contre la papauté qu’il voulait rejeter dans Rome où le sénat et le peuple imposaient alors à Célestin 111 une sorte de charte qui le dépouillait en réalité du pouvoir temporel. Il établit duc de Toscane son propre frère Philippe; duc de Romagne, son sénéchal Markwald, et ressuscita le marquisat de Spolète en faveur d’un autre de ses serviteurs, Conrad Luzenhard.
Si Henri VI eût vécu plus longtemps, et n’avait pas compromis son œuvre par sa cruauté, il eût peut-être réussi. Tout fut remis en question par sa mort prématurée, à la-