CHAPITRE X
sive. D'abord le saint-siège, tout en favorisant à son tour l’affranchissement des villes contre la féodalité , devenue impériale, avait ses arrière-pensées de domination dans la péninsule même. Innocent III l’avait suffisamment montré en se faisant prêter serment de fidélité par les villes de la Romagne , et en demandant pour prix de son adhésion à Othon le duché de Rome et une partie de la Toscane.
Les trois grandes villes maritimes avaient été presque toujours étrangères à la première lutte entre le sacerdoce et l’empire, parce que cette lutte ne touchait pas à la position particulière prise par leurs évêques vis-à-vis de la commune. Gênes et Pise allaient s’y trouver maintenant directement engagées, la question s’étant compliquée de la possession du royaume de Sicile où elles avaient des intérêts; mais ces intérêts mêmes devaient les rejeter chacune dans un parti contraire au lieu de les réunir contre l’ennemi commun. Yenise, plus que jamais occupée de l’Orient, resta encore tout à fait en dehors du débat.
En 1172, elle s’était déjà séparée par sa constitution des autres villes italiennes. Le conseil des pregadi, définitivement constitué et composé de quatre cent quatre-vingts membres élus par les tribuns , s’était réservé l’élection du doge aux dépens du peuple et formait décidément une aristocratie. En 1204 , la république était occupée d’une grande affaire à l’autre bout de l’Europe. C’était le temps où son doge Dandolo, créancier âpre et habile, après avoir conduit les guerriers de la quatrième croisade, ses débiteurs, au siège et à la prise de Zara, prenait Constantinople et conquérait de compte à demi avec eux l’empire d’ürient sous prétexte de rétablir le jeune Alexis sur un trône usurpé et de rattacher l’Église grecque à l’Église latine. Le doge Dandolo ajoutait à ses titres de duc de Yenise et de Dalmatie, celiy de seigneur d’un quart et demi de l'empire romain. La république prenait pour elle deux faubourgs de Constantinople, l’ile de Crète, Corfou, Modon et Coron que les Génois avaient voulu saisir; elle autorisait ses citoyens à s’emparer à leurs frais et profits du reste des îles et des côtes, à la charge
seulement d’en faire hommage à la république , et voyait avec orgueil un Dandolo, duc de Gallipoli ; un Sanudo, duc de Naxos; un Navaglieri, comte deLemnos, tous petits bourgeois devenus princes sur les débris d’un grand empire. Que lui importait le sort de l’Italie!
Les rivalités d’intérêts qui armaient les unes contre les autres les différentes cités continentales, n’étaient pas un mal nouveau ; elles en avaient triomphé dans la première lutte contre l’empire. Mais un autre plus terrible se déclarait alors. On sait que la bourgeoisie des villes avait été heureuse de trouver dans les nobles accoutumés à la guerre, et toujours accompagnés d’une suite assez nombreuse, des auxiliaires et même des chefs contre l’empereur. L’armée lombarde , qui vainquit à Legnano, avait été commandée par Eccelino le Moine et Anselme de Doara. Les villes avaient témoigné leur reconnaissance à la noblesse en lui prodiguant les magistratures , surtout celle de podestat , qui était devenue presque générale dans les cités même les plus puissantes , à Milan dès 1185, à Gènes dès 1191. Jusque-là rien de mieux : cette union de la noblesse et de la bourgeoisie pouvait assurer l’indépendance des villes.
Mais bientôt la charge de podestat était devenue l’objet de l’ardente ambition des familles puissantes. En possession de ce pouvoir elles voulaient s’y maintenir; privées de ce titre elles voulaient le reconquérir. Pour le garder ou le ressaisir elles étaient prêtes à embrasser contre les villes le parti de l’empereur depuis que celui-ci favorisait la noblesse.
De là dans chaque ville des factions. À Vicence et à Padoue celles des Eccelin de Romano et des Camposampieri ; à Vérone des Saint-Boniface et des Montecchi ; à Ferrare des Este et des Salinguerra, sans compter qu’au-dessus de ces petites rivalités commençait à poindre celle des deux puissantes maisons de Romano et d’Este, qui troublait déjà toute la marche véronaise.
Les cités avaient en vain cherché à conjurer, par les conditions qu’elles imposaient aux podestats , les dangers que cette charge, faisait courir à leur indépendance et à leur sécurité. Elles ne choisissaient jamais pour podestat ungen-