CHAPITRE X
tilhomme domicilié dans la ville , y ayant ses parents et ses intérêts. Ses pouvoirs étaient de courte durée ; le podestat était astreint, à son entrée en charge, à un serment de fidélité à la constitution , et à sa sortie de charge au jugement d’un syndicat pour les faits de son administration. Quelquefois même, pour tenir en équilibre les différentes familles nobles qui dominaient dans leursmurs, les villes partageaient . entre elles l’élection à la magistrature du podestat.
Mais le peuple des cités lui-même n’était pas uni ; menacés en haut par la noblesse , les bourgeois l’étaient en bas par les gens de petits métiers, qui commençaient à réclamer dans l’élection aux magistratures la part dont ils avaient été jusqu’ici presque partout exclus. En l’année 1198 se formait à Milan la credenza di santo Ambrosio , première ligue des artisans qui voulaient jouir de tous les droits de la grosse bourgeoisie, et qui donna lieu à l’association rivale nommée società de’ Gagliardi. Le même fait se reproduisait l’année suivante ( 1 199) à Reggicr, dans les deux ligues des Mazaperlini et des Scopazati ; en 1200, à Brescia, dans celle de Saint-Faustin et dans celle de Brighella , personnage, qui devint sur le théâtre le type du plébéien d’Italie; enfin à Padoue où , dit la chronique , « les plébéiens ôtèrent aux magnats l’administration de la ville et se l’attribuèrent. » On conçoit le parti que la noblesse pouvait tirer de ces divisions, tantôt en excitant l’inimitié des petites gens contre les gros bourgeois, tantôt en défendant ceux-ci contre les premiers ; enfin, en se rendant partout et toujours nécessaire.
Gudfes et Gibelins; cal lutrins et patarlns; le concile de I.afran (««00-1290J.
Au moment où le pape Innocent III opposa le guelfe Othon IV au gibelin Philippe de Souabe , rien d’étonnant qu’au milieu de toutes ces luttes d’intérêt et d’ambition , l’Italie se trouvât profondément divisée, bien qu’il s’agît de son indépendance. On ne vit pas seulement, d’un côté les villes sous le drapeau guelfe et la haute noblesse sous le drapeau gibelin. Parmi les villes Pavie, Parme, Crémone, ces vieilles alliées de l’empire restèrent attachées à Philippe de
Souabe ; parmi les nobles, Azzo d’Este, parent éloigné d’Othon de Brunswick, soutint le drapeau guelfe. Le triomphe d’Othon IV, par la mort de Philippe de Souabe, en 1208, jeta encore une bien plus grande confusion dans la péninsule.
Appelé au trône par le pape et par les guelfes italiens , en même temps héritier , comme empereur, de la politique * gibeline, Othon IV semblait devoir tout concilier. 11 s’en flattait lui-même : il se croyait appelé à apaiser, au profit de son autorité, les rivalités et les haines. Tout, d’abord, parut répondre à ses espérances. Dans la marche de Vérone, où les deux factions se chassaient successivement de Vicence , de Padoue et de Ferrare, Eccelino le Moine et Azzo d’Este, mandés devant lui, après s’être renvoyé, en sa présence, les accusations les plus odieuses, cédèrent enfin à ses instances et parurent se réconcilier. Azzo d’Este, dont le pape s’était assuré l’appui contre l’empereur gibelin Philippe, en lui conférant les droits et les revenus de la marche d’Ancône, ne fit point difficulté d’être confirmé dans ces droits par l’investiture du guelfe Othon IV ; Eccelino le Moine reçut avec reconnaissance , de l’empereur, la charge de podestat de Vicence, exercée dès lors au nom de l’empire et non plus au nom des citoyens.
Ce fut à Rome que l’incompatibilité éclata. Couronné solennellement par le pape Innocent III, Othon voulait mettre le comble à cette œuvre de réconciliation des Italiens, et de restauration du pouvoir impérial, en revendiquant ses droits sur l’héritage de la comtesse Mathilde, et en arrachant l’Italie au jeune Frédéric , fils de Constance. En cela il ne faisait que pousser à l’extrême les conséquences de la lutte commencée entre les deux familles. Mais ce n’était point le compte du pape Innocent III, qui voyait la papauté et l’Italie, victimes d’un éternel cercle vicieux, sur le point d’être remises par un guelfe dans le péril qu’il avait cru conjurer en renversant un gibelin.
Ce pape énergique était alors enhardi par ses succès temporels et spirituels dans toute la chrétienté. La quatrième croisade, quoique détournée de son but, lui soumettait l’Église grecque; il jetait contre les Almohades les rois d’Es-
CHAl’lTKE X.
pagne, autrefois rivaux, maintenant réunis; il précipitait le nord de la France sur le midi pour éteindre dans le sang l’hérésie des Albigeois; en Angleterre, le roi Jean, entouré d’ennemis, lui faisait hommage de sa couronne. Guerres contre les Grecs , contre les Maures , contre les hérétiques , contre ses adversaires même ; il transformait tout en croisade ! La foi était son levier ; par ses mandats , nouvelle forme d’élection, il disposait de toutes les dignités ecclésiastiques; pour soulever les peuples, il organisait, sous l’Italien François d’Assise et sous l’Espagnol Dominique, les milices pontificales des ordres mendiants. La pensée romaine inspirait et conduisait tout ; le règne de la théocratie semblait arrivé.
Le maître du monde ne pouvait souffrir de rival en Italie ; il le fit sentir à Othon IV.
Dès ce moment l’empereur et le pape guelfes cessèrent de s’entendre. A Rome une première lutte s’engagea entre les Romains et les Allemands. Othon, cherchant à relever partout le parti allemand, investit un certain Léopold entre autres du duché de Spolète. Innocent III fit épouser à son pupille, Frédéric II, une fille du roi d’Aragon, pour lui donner un appui. Quand l’empereur, enfin, franchit le dernier pas, envahit l’Apulie et marcha sur Naples, Innocent III n’hésita pas un instant : il lança l’anathème contre celui qu’il avait fait empereur ; il releva la famille qu’il avait renversée ; il présenta aux vassaux allemands le fils de Henri VI, le gibelin Frédéric pour empereur, en exigeant seulement de lui la promesse de laisser la Sicile à son fils au berceau , et de ne jamais réunir sur sa tête la couronne de l’empire et celle de Palerme. L’indépendance du saint-siège, la liberté de l’Italie, le salut du principe guelfe étaient à ce prix.
Ce revirement de la politique pontificale , en mettant à une nouvelle épreuve l’esprit cependant mobile des Italiens, jeta le plus grand désarroi parmi les guelfes et les gibelins, placés entre leur drapeau et leur principe, et ne sachant plus distinguer l’un de l’autre. Tandis que l’empereur Othon IV abandonnait l’Italie pour conserver l’Allemagne, où le jeune Frédéric le poursuivit bientôt, la division éclata parmi les cités et les seigneurs de la péninsule.
Plus fidèles au nom qu’au principe de leur faction, les Milanais et une partie des villes qui avaient combattu pour la liberté de l’Italie, sous le drapeau du saint-siège tenu par AlexandrellI, Plaisance, Crémone, Lodi, Verceil, Côme, Tortone, Novare, Alexandrie, se refusèrent, en dépit des injonctions du pape Innocent III, à reconnaître pour son protégé le petit-fils de celui qui avait fait raser leurs villes; Pavie, Parme, Reggio, Modène, Asti, villes toujours dévouées à l’empire contre le saint-siège, embrassèrent cette fois la cause d’innocent III, servie par un gibelin. La docte Bologne, la ville du droit impérial, et ses alliées, Faenza, Césène, Forli, se jetèrent du côté du pape contre Fano, Pesaro, Urbin, devenues impériales. Dans la Toscane seulement, et dans la Romagne, les villes se montrèrent plus conséquentes : Léopold fut attaqué dans son duché de Spolète ; Florence et les villes de la ligue guelfe, en vertu du serment prêté à Innocent 111, abandonnèrent Othon IV pour le jeune Frédéric, malgré les nobles des Apennins et la ville de Pise toujours dévouée aux personnes et aux principes gibelins.
Parmi les seigneurs plus généralement fidèles au principe qu’au drapeau, le marquis Azzo d’Este, malgré sa parenté avec Othon de Brunswick , aida le gibelin Frédéric, devenu le représentant du parti guelfe, à passer en Allemagne, au grand scandale de son oncle, Boniface d’Este, qui se réfugia auprès d’Eccelino le Moine, resté dans le parti de l’empire. L’alliance conclue au nom du même drapeau, mais avec des principes différents, d’une part entre Eccelino et la ligue milanaise, de l’autre entre Azzo d’Este et la ligue pavésane, ne fut pas l’exemple le moins étrange de cette confusion des personhes et des choses, des mots et des idées.
L’incertitude des esprits et le trouble des idées faisaient la part trop belle aux rivalités particulières des nobles, à la haine des bourgeois des villes contre ceux-ci, et à la jalousie des gens de petits métiers contre les gros bourgeois, pour que la lutte ne s’introduisît pas au sein du môme parti, de la même cité , de la même famille. Mais ce qui mit le comble à la confusion , ce fut à ce moment même la naissance de l’hérésie des cathari (purifiés) et des palarini (souffre-dou-