VIDOCQ
Voici Comment Yidocq dressa ses liaîteries :
Il rétablit d'abord ainsi l'adresse trouvée :
A M. Raoul
Md, de vin, barrière Rocliecliouart,
Chaussée de Ctignancourt, ^
Ce Raoul tenait un cabaret borgne, 6U se réunissaient des mauvais sujets, et luimême était signalé depuis longtemps à la police comme un contrebandier dé-
▼IDO'Q. I. Ut •
terminé, capable de faire un mauvais coup ou de l'indiquer à ses habitués.
La maison Raoul fut mise en surveillance.
Un individu, dont le costume se rapportait à celui sigr dé par Fontaine et qui boitait un peu, fréquentait l'établissement ; cet hoiiime, que Yidocq reconnut pour un nommé Court, était fort capable de commettre un assassinat, à en juger au moins par ses antécédents.
Aussitôt que Yidocq eut le mandat nécessaire pour arrêter ces deux bandits, il se rend, dès le petit jour, à la porte de Court ; il frappe.
— Qui est là? dem.ande-t-on.
— Ami, répond Yidocq en contrefaisant la voix de Raoul.
Court s'empresse d'ouvrir.
Mais, en voyant Yidocq, il recule épouvanté; Yidocq le rassure en lui faisant croire qu'il vient l'arrêter seulement comme contrebandier.
Couk c se sent soulagé d'un grand poids, îi laisse tranquillement fouiller son logement, où on trouve des pistolets chargés et amorcés, des couteaux^ des vêtements fraîchement lavés.
Pour éviter que la femme, restée libre,' ne donne l'éveil à Raoul, Yidocq l'arrête en môme temps que son mari et les conduit au poste de la rue Cadets
Mais là, garottant le mari, celui-ci devient sombre et inquiet; surtout, lorsqu'au poste, Yidocq recommande qu'on les sépare et qu'on les garde à vue.
Yidocq se transporte chez Raoul; il était absent; son garçcn dit que son maître a couché à Paris, dans un pied-àterre qu'il a, mais qu'il doit arriver i ienlôt.
Comme Raoul se faisait fort attendre, Yidocq craignait qu'il n'eût été averti de l'arrestation de Court.
A midi seulement, Raoul arriva à sa boutique.
Yidocq, pour le rassurer, attribue sa visite à une cause politique.
*- Yous recevez, lui dit-il, chez vous des libéraux qui chantent des chansons contre le gouvernement; remettez-moi les exemplaires de ces diatribes que vous pouvez avoir.
Raoul nie et proteste qu'il ne s'est jamais occupé de politique ; il propose à Yidocq de rester chez lui toute la journée
pour s'assurer qu'il ne reçoit personne de suspect.
Le commissaire de police, que Vidocq avait envoyé chercher, arrive sur ces entrefaites; on fit perquisition dans le cabaret ; on ne trouva rien de suspect.
Conduit au pied-à-terre de Paris, on se met en devoir d'inspecter les papiers.
Raoul donne la clef de son secrétaire; ' mais, à la première liasse, les regards de Vidocq tombent sur une assignation dont une partie est déchirée, et le lambeau, resté à Corbeil, s'adapte à la déchirure; Vidocq fait part de son observation au commissaire. Raoul s'aperçoit que cette pièce semble être l'objet d'une vive attention ; aloi^ son visage se décompose, il pâlit et s'élance vers des pistolets placés dans un tiroir; les agents le préviennent et le garotlent solidement.
Raoul et sa femme sont conduits à la préfecture vers minuit.
Court arrive quelques instants après, ils sont enfermés séparément.
Vidocq entre d'ah<»r^ dans le cachot de Court pour l'inviter à ttonf^f^er ses crimes, il lui apprend qiîe tous les gens qu'il a frappés ne sont pas morts ; il le presse
de dire la vérité ; enfin, à quatre heures du matin, Court avoue avoir assassiné un marchand de volaille.
— Mais' lui dit Yidocq, le marchand n'est pas le seul que vous ayez assassiné... ce boucher que vous avez criblé de coups de couteau?..
— Pour celui-là, reprit l'assassin, je réponds bien que, s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement dernier.
— Vous vous trompez, le boucher ne mourra pas.
— Ah! tant mieux, s'écria Court.
Après avoir longtemps soutenu qu*il
n'avait pas de complices, il finit par avouer que Raoul l'avait aidé.
Yidocq passe ensuite dans le cabanon de ce dernier : il le trouve endormi
Sans faire le moindre bruit, il s'assied sur un banc, à son côté ; le sommeil de cet homme est horriblement agité ; à son réveil, il veut nier les crimes dont Yidocq lui demande la confidence; mais, mis en présence de son coaccusé, ils se décident tous les deux à confesser leurs méfaits sans oublier aucuns détails.
Les deux assassins sont conduits à Corbeil sous bonne escorte, on les confronte
avec leur victime qui les reconnut positivement.
Les brigands avouèrent que, dans toutes leurs expéditions, ils n'avaient jamais été plus de trois; leur complice qu'ils nommèrent était un ancien douanier, Pons Gérard, qui s'était retiré dans le département de l'Aisne, près de la frontière : c'était un brigand des plus dangereux, dont la capture présentait les plus grandes difficultés.
Yidocq résolut de l'entreprendre, se promettant bien de s'en tirer à son honneur. ®
Yidocq part donc, déguisé en mar° chand de chevaux ; deux agents qui l'accompagnent passent pour ses garçons.
Arrivés au pays, on leur indique une auberge isolée que fréquentait Pons ; ils apprirent là que cet homme, en qualité de piqueur, conduisait les travaux de route, à quelques pas plus loin, et qu'il dirigeait un grand nombre d'ouvriers : le saisir au milieu de tous ces hommes, c'était s'exposer à se voir arracher sa
demander son appui pour faire entrer^ en fraude, une laisse de chevaux.
Arrivés dans un cabaret, Vidocq eut, en une minute, garotté Pons Gérard, qui fut dès-lors souple comme un mouton.
Raoul et Court furent exécutés à Versailles ; quant à Pons, comme il ne put être convaincu de meurtre, il fut envoyé au bagne pour sa vie.
On se rappelle l'histoire de Pierre Geignard, ce forçat évadé, qui, sous les premiers temps de la Restauration, était parvenu au grade de lieutenant-colonel de la légion de la Seine, à l'aide du faux nom de comte Pontis de Saint-Hélène ^ qu'il avait emprunté.
La fraude de Goignard lui avait parfaitement réussi, depuis plusieurs années, lorsqu'à une parade, il fut reconnu par un forçat libéré qui courut faire part de sa découverte à la police.
Le comte de Sainte-Hélène fut alors recommandé à la surveillance de ses chefs militaires. Il fut mandé à Paris par le général Despinois, qui avait reçu mandat pour l'interroger.
Goignard rejeta loin de lui les soupçons dont on paraissait l'entourer, et sous
prétexte d'aller chercher les papiers nécessaires pour constater complètement son identité de comte de Sainte-Hélène, il se fit conduire à son domicile, et s'é-^ vada en route.
C'est à Yidocq qu'échut dè&-lors la mission d'arrêter cet audacieux forçat, qui, depuis son évasion, et à la tête d'une bande de scélérats, comme lui, désolait Paris.
Coignard s'était réfugié chez un nommé Lexcellent, qui demeurait rue Saint- Maur ; un commissaire de police, accompagné d'agents, se présenta à ce domicile ; mais il s'y prit si peu habilement, que l'oiseau dénicha à temps , il ne trouva ■que la comtesse de Sainte-Hélène.
Yidocq alors fit déguiser dix de ses agents ; lui-même se travestit en fort de la halle et fut vers la maison qu'habitait Coignard.
Il commença par mettre la maîtresse de cet homme en état d'arrestation, et quand la nuit fut arrivée, ne doutant pas que celui qu'il cherchait viendrait^pour embrasser sa maîtresse et son petit garçon qu'il aimait beaucoup, Yidocq, après avoir placé ses agents en embuscade, fit
revêtir à l'un d'eux une robe de femme, et prenant dans une armoire un paquef de chiffons, ils en firent une' poupée de la grosseur d'un enfant de quatre à cinq ans, c'était l'âge du petit Coignard; une lumière fnt placée sur la cheminée, d'où elle pouvait être aperçue de très loin.
Le mouchard déguisé en femme, tenant le maillot dans ses bras, semblait le couvrir de baisers et l'approchait ainsi de la fenêtre ; leur silhouette devait se dessiner à l'extérieur.
Comme Vidocq l'avait bien pensé, Coignard s'avança pour pénétrer dans son asile; mais sans lui en laisser le temps, les exempts fondirent sur lui, et après avoir échangé quelques coups de pistolet, Coignard et un de ses acolytes étaient garottés et confinés au corps-de-garde.
A la cour d'assises, et sous le coup des témoignages les plus accablants, Coignard persista à soutenir qu'il était réellement le comte Pontis de Sainte-Hélène.
Malgré ses dénégations, Pierre Coignard fut réintégré pour toute sa vie au bagne de Toulon.
Son frère, Alexandre, condamné en
même temps que lui, essaya, par ses révélations, d'obtenir l'indulgence de ses juges.
11 avoua un grand nombre de crimes, auxquels il avait participé, et il nomma ses complices, qui furent arrêtés par Yidocq et punis selon leur mérite.
Une pauvre vieille femme, demeurant rue Charenton, la veuve Boutillier, fut trouvée assassinée, frappée de 56 coups de couteau. Son fils, accusé d'être son meurtrier, était en fuite ; ce scélérat, âgé seulement de ^ingt-et-un ans, après avoir servi dans la marine, avait été congédié ; et, pendant un mois, il avait partagé le lit de sa mère, qui n'avait pu, tant sa misère était grande, lui donner un autre asile.
Plusieurs fois, Boutillier s'était livre contre sa mère à des actes de violence, et il paraît qu'il l'avait assassinée, à la suite d'un refus qu'elle lui avait fait d'une somme de quarante ou cinquan:^e sous, qui formait tout ce qu'elle possédait.
Après avoir tué sa mère, l'assassin s'était couché auprès d'elle.
Ce crime était resté six ans impuni, îorsqu'en 1821 ^ la sœur de Boutillier re-
Ai
çut une lettre d'un forçat qui lui demandait des secours pour son frère ; la police pensa que ce forçat n'était autre que Boutillier lui-même.
Vidocq partit aussitôt pour Lorient, afm de reconnaître l'identité; Boutillier fu' /econnu et remis entre les mains de Vid'/'^q, sans trop savoir de quoi il s'agissait p/,iir lui.
Vidocq, pour être certain qu'il ne s'évaderait pas, lui présenta une chaussure de son invention : c'était une paire de brodequins, dont chaque semelle en plomb pesait dix livres au moins.
Vidocq, faisant passer son prisonnier pour un fou qu'il reconduisait à sa famille, l'installa en diligence à son côté, et le ramena ainsi jusqu'à Paris.
Boutillier périt sur l'échafaud.
Un détenu pour dettes, nommé Lastigue, s'échappe un jour de Samte-Pélagie; le concierge de cette prison, de- Tenu par cette évasion responsable des dettes de son prisonnier, implore Vidocq et le conjure de se mettre aux trousses du fugitif.
Un soi-disant ami de Lastigue aidant, Vidocq sut bientôt où trouver son homme.
Lastigue déjeunait avec trois de ses amis, rue des Juifs.
Vidoeq, déguisé en cocher bourgeois, ^onné sur toutes les coutures, se présente à la porte de cette maison ; le concierge veut reconduire, mais, prétextant qu'il est commissionnaire d'amour, il parvient à passer malgré la consigne, et arrive au premier.
La bonne ouvre : il la prend par le bras, la pousse sur l'escalier, et ferme la porte sur lui-même.
Les co-nvives sont surpris de la brusque apparition d^'un cocher dans la salle à manger.
Vidoeq demande à parler en particulier à M. Lastigue.
L'amphytrion dit qu'il ne connaît pas ce monsieur, et il prie le cocher de se retirer.
Vidoeq alors se nomme, et déclare à l'un des convives qu'il est son prisonnier!
En même temps, il lance sa clef dans les vitres : aussitôt , an commissaire de police et vingt agents sont dans l'appartement.
Lastigue fut reconduit à Sainte-Pé* lagie.
Un dimanche matin, la police fut informée qu'une prostituée , appelée la belle Normande, avait été assassinée par un individu, qui, ayant obtenu de coucher avec elle, moyennant salaire, lui avait volé sa montre et ses bijoux.
Un marchand de vin et une autre fille publique avaient, seuls, vu l'assassin, qui avait, un peu avant son crime, déposé et repris chez le portier de la maison de la victime, un croissant d'élagueur d'arbres.
ïl y avait donc heu de croire que cet outil était celui de son métier.
Yidocq apprit que l'élagueur, qui employait le plus grand nombre d'ouvriers, était celui qui demeurait dans le parc de Sceaux.
11 résolut d'aller le trouver, mais en emmenant avec lui la fille qui avait vu le criminel.
On se rendit c'^ez le maître élagueur : mais il était absent, et on ne trouva chez lui que^sa demoiselle.
En se retirant, la fdle publique confia à Yidocq que cette demoiselle avait une grande ressemblance avec celui qu'on supposait être l'assassin.
C'était un premier jalon.
Vidocqsut bientôt que l'élagueur avait deux lîls, l'un très bon sujet, l'autre très mauvais; et le signalement de ce dernier s'appliquait parfaitement à celui donné par la fille publique.
Le lendemain, Coco Lacour, déguisé en domestique, fait proclamer par les rues de Sceaux qu'il y aura une récompense de 300 francs pour celui qui rapportera à son maitre un épagneul qu'il a perdu.
Yidocq, en calèche découverte, ayant à ses côtés la fille, dont un voile épais cache les traits, passe par derrière, Coco- Lacour, dont il parait être le maître.
Tout cet appareil n'est déployé que pour attirer hors de chez eux tousles habitante de Sceaux.
Un jeune homme écarte la foule, et vient se poster |>ï'ès des chevaux.
La fille pousse Vidocq C'est l'assassin !
Ne vouîant pas faire d'éclat, le chef de police se tourne vers l'individu :
« C'est vous, lui dit-il, que j'ai rencontré dans la plaine?., vous avez même caressé mon chien.
— Moi, monsieur? répondl'élagueur.
Jamais je.ne vous ai vu, par plus que votre chien.
— C'est vous, peut-être, qui avez pris mon chien?,.. Je vous en conjure, rendez-le moi, et je vous compterai l'argent promis.
— Vous rêvez, avec votre chien... Je serais bien aise de l'avoir trouvé tout de même, pour avoir la récompense...
— On m'a assuré que vous l'aviez chez "VOUS, mon chien?
— Dans le garni où je demeure à Pans, on ne souffre pas de chiens.
— C'est égal, pour ma satisfaction, conduisez-moi chez vous : je vous donnerai douze francs pour la peine.
Le jeune homme monta dans la calèche, à côté de Vidocq ; mais sa présence fit un tel effet à la fille publique, qu'elle faillit se trouver mal.
L'assassin reconnut sa voix, et voulut descendre, mais Vidocq, le saisissant à la gorge, le renverse dans la calèche, et lui met les menottes.
« A présent, lui dit-il en lui mettant mi pistolet sur la gorge, si lu bouges, tu es mort'
On trouva dans la chambre de l'élagueur la chaîne et la montre de la belle Normande.
Guichet, c'était le nom de l'assassin, fut condamné et exécuté.
— En novembre 1824, un horrible assassinat fut commis à Dan ce, département de l'Orne, sur la personne d'un percepteur des contributions, nommé M. Haye, sur celle de sa servante, sur la fille de cette femme.
Une petite fille de huit à dix ans, qui était couchée dans la maison, dès l'instant du crime, et qui s'était échappé par miracle, déclara que l'un des assassins était un nommé Rodiguet, amant de la domestique.
Il était le père de l'enfant assassiné, et sa maîtresse était enceinte de lui lors de son crime.
Ce misérable s'était enfui et était venu probablement se cacher à Paris aussitôt après son attentat.
Vidocq se m.it à explorer les bureaux des diverses diligences, et, bien que l'assassin eût prisunfauinom, il fut bientôt sur sa trace.
Radiguet s'était fait conduire en cabriolet faubourg Saint- Antoine.
Il résulta des investigations de Vidocq ^u'il était remonté dans un des coucous ie Charenton, que, de là, il s'était fait rendre à Brunoy.
Revenu à Paris, il était reparti à Charenton et à Créteil.
11 était nuit lorsque Vidocq arrive dans ze dernier village ; il ne perd pas de temps, court à la chambre de Radiguet, qu'il arrête en lui laissant croire que c'est comme réfractaire.
Quand il se vit solidement lié et hors d'état d'échapper, il prit le parti d'avouer son crime.
Conseillé par un de ses compatriotes, nommé Avignon, il avait consenti à tuer sa bonne amie et son maître. Le percepteur avait été attendu un jour de recette, et égorgé dans une forêt.
Les deux complices, introduits dans la maison , avaient étranglé la domestique et sa fille avant de faire main-basse sur l'or et l'argent qu'ils trouvèrent. 9
Avignon fut bientôt arrêté par les soins ide Vidocq , et ils subirent tous les deux ik peine de leur exécrable forfait.
Un forçat^libéré, nommé Guillaume, était la terreur mêra des agents de police , qui n'avaient *^ ^ s'emparer de lui.
Ce Guillaume, en surveillance dans l'arrondissement de Melun, exerçait le métier de brocanteur, qui lui facilitait le placement de ses vols.
Il était parvenu, dans ses courses, à capter la confiance de deux vieillards , le mari et la femme, qui habitaient un petit village, près de Tournan.
Ces gens passaient pour thésauriser.
Guillaume résolut de s'emparer de leurs économies.
Retenu un soir à souper chez eux, au milieu du dessert, il se précipite comme un tigre en furie, et ne cesse de frapper ses victimes que lorsqu'il les croit expirées.
Mais il ne trouva pas l'argent et l'or qu'il convoitait.
Ces faits, il les avait confiés à un ancien
"«•çat, qui en instruisit Vidocq. Prévenu
^este par l'une des victimes, laquelle,
de mourir avait eu la force de
er l'assassin.
lant que ce scélérat avait une raaî-
tresie à Versailles, Vidocq se rend en cette "ville, pour effectuer une reconnaissance. Il parvint à découvrir le domicile de cette femme.
Surpris au moment où il allait se retirer et ajourner sa capture au lendemain , et voyant que s'il lui en laisse le temps, il ne le trouvera plus, bien qu'il ne soit accompagné que d'un seul agent, il franchit les escaliers, arrive à la porte, qu'il enfonce par un choc d'arrière-corps, et s'élance sur Guillaume, qu'il aborde, en lui portant par derrière un coup de poignard dans le flanc gauche.
Guillaume était occupé à écrire. Pris au dépourvu , il est désarmé avant d'avoir pu songer à se défendre.
Transféré à Melun, Guillaume fut condamné à mort ; et lorsque l'aumôï^iei" de la prison vint pour lui offrir les demif res consolations de la religion, il ne l'accueillit que par des sarcasmes et 'de* injures.
Sur Téchafaud, ce scélérat blasphémait encore. Aussi lorsque sa tête tomba, n'y eut-il pas pour lui de compassion.
Un mécanicien avci'tit la police qu'un individu^ soi-disant chimiste, lui avait
commandé un outil assez compliqué, propre à découper des ronds métalliques de la dimension d'une pièce de cinq francs.
Lorsque le chimiste vint chercher son instrument, les mouchards se mirent à sa piste. Il s'en aperçut, et comme il ne se pressait pas de rentrer chez lui, ils l'arrêtèrent.
Il était depuis quatre jours au dépôt, et il persistait à dire que cet instrument devait lui servir à clarifier les huiles, lorsque dans son cachot, on introduisit, garotté solidement, un individu qu'on appelait M. Dercourt, et qu'on accusait de conspiration.
Le chimiste, nommé Marie, après s'être tenu longtemps sur ses gardes avait fini par se confier à M. Dercourt ; mais sans toutefois vouloir lui avouer sa culpabilité comme faux monnayeur.
A la suite de confidences d'un autre ordre, faites réciproquement, Dercourt se chargea de faire passer par sa maîtresse, une lettre à celle de Marie. ^,
Cette femme, une fois trouvée, l'adresse de Marie, qui se refusait obstinément à la donner, fut bientôt connue.
Dercourt, on devine que c'était Vi^ docq sortit de prison.
Et à la suite d'une perquisition, qd prouva que Marie se livrait à la fabriâition de la fausse monnaie, il fut condamné à périr ; mais cet homme avait caché dans la semelle de ses bottes une lancette acérée; et lorsqu'on le conduisit à l'échafaud, il était mort avant d'arriver sur le heu de l'exécution.
Le 11 janvier 1826, à sept heures du soir, pendant que sa femme était au spectacle, M. Joseph, changeur au Palais-»
Royal, était assis dans son comptoir.
Deux individus entrent dans sa boutique et demandent à changer de l'or contre des pièces de cinq francs ; l'un d'eux, fouillant à sa poche, laisse tomber une pièce, qui roule dans l' arrière-boutique.
Joseph, sans défiance, se lève pour la chercher; mais au moment où il s« baisse, la chandelle à la main, les deux inconnus le saisissent par derrière et lui portent plusieurs coups de poignard.
Il tombe, et tandis que l'un des deui lui bourre la bouche de farine, pour l'empêcher de crier, l'autre s'introduisit
dans le comptoir, où il vole vingt-et-un mille francs. *
Malgré tous ces coups, Joseph n'est pas mort, 'il parvient à se traîner jusqu'à sa porte.
Les passants, qui entendent ses soupirs, vievnent lui apporter du secours.
Joseph , un peu remis, est assez fort pour donner le signalement de ses deux assassins, dont l'un a dit à son camarade, en italien « vite, passe dans le comptoir, et prends tout ce qui s'y trouve. »
D'après cette déposition, il était à croire que les coupables n'étaient pas français.
La police, redoublant d'activité, exerce une surveillance complète sur tous les Italiens, actuellement en séjour à Paris.
Vidocq finit par découvrir deux hommes de Naples, arrivés à Paris depuis peu de temps, et qui, après avoir paru longtemps dans un état voisin de la misère, dépensaient actuellement beaucoup d'argent. *
Ces individus furent arrêtés et confrontés avec leur victime, qui était assez bien rétabli de ses blessures, et qui les reconnut positivement.
Les deux Italiens ne furen»; nullement décontenancés par cette reconnaissance, et persistèrent à se dire innocents.
Mais ramenés dans leur prison, Vidocq pour les amener à un aveu, leur promit que, s'ils consentaient à dire la vérité, on se borner'\it à les reconduire à la frontière de leur pays ; tandis que, s'ils persistaient dans leur dénégation, on les retiendrait longtemps encore.
Les deux accusés, persuadés alors, se reconnurent coupables ; et entrèrent , à propos de leur crime, dans les détails les plus circonstanciés.
Ces deux Italiens étaient très jeunes,' l'un d'eux, Malagutti avait vingt-quatre ans. Son complice Rata avait à peine dixneuf ans. Ils moururent résignés et repentants.
Joseph, leur victime, avait sollicité leur grâce ; et bien qu'il fut guéri parfaitement de ses blessures, il tomba malade à l'approche de l'exécution, et il rendit le dernier soupir à l'instant même oii la tète de ses assassins roulait sur l'échafaud.
Aucommencementde l'hiver de 1822, des brigands armés parcouraient les en-
Tirons de Paris, et se montraient à la fois sur toutes les routes ; ils volaient mênae en plein jour, et ils détroussaient, indifféremment, toutes les voitures et tous les voyageur*.
La police ne savait sur qui porter ses soupçons, lorsqu'un forçat libéré, nommé Bertrand, vint l'avertir qu'un nommé Rafflin l'arvait sollicité de s'associer à une bande pour dévaliser la diligence de Lyon.
Ce Rafflin ne pouvait être soupçonné.
Récîusionnaire libéré, il s'était toujours parfaitement conduit depuis sa sortie de la maison centrale, et il avait formé, boulevard Montparnasse, un chantier de bois à brûler, qui avait l'air de prospérer. Bertrand nomma quatre des complices de Rafflin. Tous ces individus furent suivis attentivement. Un agent apprit qu'ils devaient dévaliser la diligence de Lyon à son passage dans la forêt de Sénart.
Vidocq et dix de ses agents se cachèrent sous la bâche, et dans la rotonde de la dilic^ence des messageries rovales. Ils n'aperçurent rien jusqu'à Lieursaint ; mais à quelques portées de fusil de ce
village, deux hommes sortant d'un fossé, saisissent les chevaux de devant à la bride, et les font entrer dans un chemin détourné.
Là, ils somment le postillon, le conducteur et les voyageurs de descendre.
Les agents de police font irruption.
Leurs armes à la main, ils poursuivent les assaillants de part et d'autre. la fusillade s'engage.
Mais les brigands prirent la fuite, il fut impossible d'en arrêter un seul en flagrant délit.
Le lendemain, prenant sa revanche, Vidocq arrête trois des scélérats : Rafflin, charpentier, et Hubert, dans le vieux chemin de Lagny, barrière du Trône , à l'instant où ils enterraient leurs pistolets. Dans la nuit suivante, deux autres. Pigeonnat et Laporte furent saisis à leur domicile.
Ces individus n'avaient pu à eux cinq commettre tous les vols qui avaient tant alarmé la banlieue.
Par Rafflin, Vidocq sut bientôt le nom de deux autres brigands, Legret et Bernard, habitant tous deux Yaujours, près
Livry. Legret était même, disait-on, le chef de Xa. bande.
Cet homme jouissait dans sa commune d'une excellente réputation ; néanmoins, Vidocq ayant exhibé son mandat au maire, ce magistrat consentit à l'accompagner.
Legret, surpris à une heure du matin, est mis en lieu de sûreté.
Bernard était allé vendre deia paille à Paris , et ne devait rentrer que vers trois heures.
Les agents se portent sur la grande route, blottis dans un fossé. Une voiture p^araît bientôt, Vidocq reconnaissant que c'est l'attelage qu'on lui a désigné, donne le signal de l'attaque. En un instant, Bernard se voit entouré par huit hommes en bbuses; il les prend pour des voleurs, et n'en paraît pas d'abord très effrayé : ce n'est qu'en entrant à Vaujours qu'il vit clairement à qui il avait affaire.
Legret, auquel Vidocq fit espérer qu'il <rt>tiendrait sa grâce, en nommant ses comphces, foien mieux, qu'il pourrait être incorporé dans la brigade de sûreté, n'hésita pas., et danna les explications
les plus complètes sur tous Tes vols auxquels il avait assisté.
Il désigna également tous ceux qui y avaient concouru; et en moins de quatre jours, quatorze hommes et sept femmes, en tout vingt-et-un individus accusés de vol, à main armée, furent placés sous la main de la justice.
Legret, après avoir donné à la justice de nombreuses indications, fut trouvé pendu dans sa prison ; les remords, dont cet homme était assailli, l'avaient déterminé au suicide ; la plupart de ses complices furent exécutés.
Un cultivateur de Montreuil tombe dans sa maison, frappé de deux balles.
Tous les soupçons planent sur son gendre nommé Laizier.
Vidocq reçut l'ordre de l'aller arrêter ; il se rend chez le maire, qui le conduit au domicile de l'accusé.
Celui-ci était à table ; Vidocq entre, et la conversation s'engage entre eux.
— Eh bien ! M. Laizier, l'assassin de votre beau-père est trouvé !
— Pas possible, qui est-ce donc?
' — Il vient d'être arrêté, on ne sait pas
son nom, il est chez M. le maire, venez voir si vous le reconnaîtrez.
Laizier se décide à suivre Vidocq, mais son trouble est extrême, il fait froid, et, en sortant, il oublie de mettre sa veste ; moitié froid, moitié terreur, il tremble de tous ses membres. Arrivé chez le maire, Laizier demande où est l'accusé.
Yidocq le conduit devant une glace :
Regardez là-dedans, lui dit-il.
— Je ne vois que vous et moi.
— En ce cas, c'est l'un de nous deux; mais, comme ce n'est pas moi, assurément ce doit être vous.
Convaincu de sor crime, Laizier fut condamné à mort, et il subit sa peine sur la petite place de Montreuil, en face du traiteur chez lequel il avait fait son repas de noce.
On se rappelle l'assassinat du bois de Vincennes, où un fou furieux, appelé Papavoine, poignarda deux jeunes enfants qu'accompagnait leur mère.
L'assassin fut arrêté presqu'aussitôt Texécution de son crime.
Mais,*'malgré l'évidence qui l'accablait, il niait énergiquement être l'auteur du meurtre dont on l'accusait.
Vidocq fut chargé de le confesser.
Malgré toute son habileté, cet agent ne put obtenir un seul mot du scélérat, que n'épouvanta . ni les justes reproches qui lui étaient adressés, ni les deux cadavres de ses victimes devant lesquels on le conduisit.
Cependant il commença à avouer son crime, il reconnut le couteau qui lui avait servi à le commettre ; de retour à la prison, il fit tout pour faire croire à ses juges qu'il était en état d'aliénation mentale.
Un jour, il mettait le feu à sa paillasse ; le lendemain, il s'esquivait de la chambre où il était retenu, pour s'élancer sur un jeune détenu et le frapper à coups de couteau.
Quelquefois il annonçait vouloir faire des révélations importantes ; mais il exigeait pour commencer la présence des duchesses d'Angoulême et de Berry.
Papavoine paya sia dette à la justice;
Il serait trop long de raconter toutes les arrestations, toutes les captures importantes que fit Vidocq.
Élevé au grade de clief de la pofice de b'ûreté, il remplissait ces fonctions à l'a-
Tenement à la préfecture de police de M. DelaYeau, en 182G.
A la suite de quelques discussions qu'il eut avec son supérieur, Yidocq donna sa démission et rentra dans la vie privée. li avait, en 1818, obtenu sa grâce, il profita de ses premiers moments d'indépendance pour aller à Douai, où il fit enre^ gistrer par la Cour royale les lettres patentes par lesquelles les droits civils qui lui avaient été ravis par une erreur de justice lui étaient rendus,
Cet entérinement si important pour la réputation de Yidocq eut lieu le l^'^jui.U let 1827.
Dans le voyage qu'il fit à Douai à cette occasion, il se cassa le bras, et la blessure fut tellement grave que les médecins pensaient pendant quelque temps à lui couper son bras ; néanmoins cette amputation n'eut pas lieu.
A son retour à Paris, Yidocq entreprit une tâche philantropiq'.ie: il avait eu par lui-même occasion de voir combien, par les préjugés sociaux, il était difficile aux libérés de trouver à s'industrier, et par conséquent à reprendre une bonne con" 4uite-
Vidocq avait fait qiieîtpies économies, il organisa une fabrique de carton, à côté de laquelle il fit élever une élégante maison d'habitation.
Vidocq admettait dans ses ateliers ceux des condamnés libérés qui, pendant leur incarcération et depuis leur mise en liberté, avaient eu une conduite irréprochable.^
Vidocq abandonna alors le surnom sous lequel il s'était fait connaître pour reprendre son nom véritable, celui de Saint-Eugène.
La maison et la fabrique de Vidocq existent encore sur le cours de Vincennes et la vieille route de Lagny, à gauche de l'allée du Cours, en sortant par la bar^ rière du Trône.
Vidocq, après la révolution de 183P, recommandé par M. Casimir Périer, entra de nouveau à la police sous l'administration de M. Gisquet. Vidocq rendit encore de nombreux services, et ce fut lui qui arrêta, entre autres, les audacieux voleurs du cabinet des médailles, à la biîîhothèque royale. -,
Dans le cours de Xh. carrière d'agent de police, Vidocq évita toujours a\ec soie
de se mêler d'arrestations politique, et sa répugnance à se mêler de ces sortes d'affaires lui fît très gia)'d tort à une époque où ceux chargés de réprimer le désordre étaient également chargés d'assommer les badauds pour les punir de leur curiosité.
V'idocq prit une seconde fois sa retraite, et il fit définitivement ses adieux à la police.
Nous placerons ici une anecdote qui fera voir combien l'opinion publique était, sans le connaître, défavorable à Vidocq.
Certain jour, la dihgence de Lagny à Paris parcourait son trajet ordinaire.
A Nogent-sur-Marne , un nouveau voyageur prend place dans l'intérieur de la voiture, à côté de ceux qui étaient partis de Lagny et quï tous se connaissaient.
L'arrivée d'un nouveau compagnon n'arrêta pas la conversation qui était fori animée.
La fabrique et la maison de Vidocq s'aperçoivent facilement de la route ; leur vue devait naturelleme^^» attirer la conversation sur le propriétaire, qui venait
— Sv —
alors d'exciter vivement l'attention publique par l'arrestation des voleurs du cabinet des médailles.
L'un des vayageurs, ancien militaire décoré de la croix d'iionneur, croyait connaître Vidocq, et tout en retraçant son portrait, il ne le faisait pas d'une manière très flatteuse pour le modèle.
« Yidocq, disait le vénérable M. H...., « c'est un gueux, un misérable, un pen- « dard, qui a assassiné père et mère ; il « a vingt fois mérité la mort, et on ne « l'a gracié qu'à la condition qu'il ferait « arrêter trente voleurs au moins par « mois, un par jour; et la prison est là, « suspendue sur sa tète, comme l'épée « nue sur celle de Damoclès, les portes « de la prison s'ouvriront pour lui, le « premier jour où il ne remplirait plus « les conditions qu'on lui a irapospes. »
Les paysans, auditeurs de ce discours, étaient terrifiés au récit de toutes les scélératesses dont l'orateur accusait Vidocq.
Un seul assistant souriait au récit du brave capilBir?.
La voiture s' arrêta*
Quel nti fut nasréionneuîJîiit Je iovis
les voyageurs, lorsque l'un d'eux, s'adressant au narrateur, lui dit : « Je ne « dois pas trop vous remercier, mon- « sieur, de la réputation que vous me « faites.
« Je me nomme Yidocq; mais yj ff vous assure que je ne me suis jam^js « permis toutes les peccadilles dont vous « m'avez chargé, que, n'ayant jamais « assassiné père et mère, ni personne, « je n'ai pa» de moi la mauvaise opinion « que vous en avez-, je vous pardonne « toutefois; mais, je vous en prie, à « l'avenir , quand vous jugerez un a homme, tâchez de le mieux connaî- « tre. »
Ceci dit, Yidocq disparut, laissant le brave chevalier fort ébahi et fort alarmé en même temps, dans la crainte de la vengeance que le chef de police pouvait exercer contre lui.
Fort heureusement, le trop loquace voyageur en fut quitte pour sa peur.
Yidocq, éloigné depuis dix ans de la vie publique, s'était établi agent d'affaires.
Une plainte en arrestation arbitraire, séquestration, abus de contiance et escra-
queriele conduisit, en 1843, devant la police correctionnelle de la Seine
La veille de l'audience, Vidocq fit distribuer à ses juges un mémoire où, retraçant les divers événements de sa vie si tourmentée, il se peignait lui-même, ainsi que ses actes.
Vidocq, en arrivant devant le tribunal, arrête sur ses juges un salut qui n'est pas sans aisance et sans une sorte de dignité. Sa taille est élevée, ses membres robustes annoncent sa force physique ; ses traits fortement accusés, mms non grossiers, annoncent la finesse el la réflexion ; quelques rides profondes sillonnent son visage, sans lui donner aucun des caractères de la caducité, et l'absence de cheveux blancs dissimule son âge avancé.
Plus d'uFjrC fois, dan« ces longs débats, oîi il prend souvent la parole, on peut s'étonner du langage presque recherché de cet homme, du choix de ses expressions, de la suite de ses idées, de ses excursions souvent lisureuses dans l'ironie pour revenir bien vite et sérieusement au point débattu.
KvL moment où M. ie président lui or-
donne de se lever, lapins vive curiosité se maiiileste dans l'auditoire.
M. Le Président. — Prévenu , dites vos noms, profession, âge, et demeure ?
Le prévenu se lève et répond d'une voix grave et sonore : « François-Eugène de Saint-Eugène, G8 ans, agent d'affaires, passage Vivienne, 13.
M. Le Président. — Vous savez les motifs de votre arrestation?.. Vous êtes prévenu d'arrestation illégale , de séquestration et d'escroqueries!.. Mais avant que je vous interroge sur ces faits, il est bon que vous nous donniez quelques explications sur des faits antérieurs Vous avez été condamné,
en i'anV, par la cour criminelle de Douai , à huit ans de travaux forcés?
R. Oui, monsieur, en Tan V, la cour de Douai me condamna à huit ans de fers pour avoir prêté ma chambre afin de rédiger une pétition au ministre de la justice en faveur d'un malheureux. J'étais le seul, dans la prison où j'étais détenu, qui eût une chambre... Je l'ai prêtée... On a fait un faux, et, par ce moyen , on 3 fait sortir do ''•"■*-«ii un père de famille
condamné à six années de réclusion, pom avoir volé dans les champs quelques boisseaux de blé qui avaient servi à nour-
rir sa famille Je sentis que j'avais
commis une grande impnruence, tout en pensant que je faisais ane chose louable; et, épouvanté d'une prévention aussi grave, je cherchai à m'évader par la porte de la prison où j'étais détenu : j'y parvins. Mais les auteurs ou complices de ce faux profitèrent de mon évasion pour me charger de ce crime.
M. Le Président. — Vous avez été gracié en 1818?.. A quelle époque êtesvous entré dans la police?
— R. J'y suis entré en 1809. Je m'étsàs rendu à Lyon après ma dernière évasion en l'an VIL J'y fis rencontre de beaucoup d'évadés et de libérés qui voulurent me pousser à mal... mais, pour mettre fin à leurs instances, je me rendis auprès de M. Dubois, alors préfet du Rhône... je lui confiai ma position, et lui proposai de faire saisir un grand nombre de ces évades.
Après avoir rendu des services très importants, j'obtins des passeports, et je pris du service en Hollande... Je par-
ViDOCQ. T. II. S
-^ 42 vins au grade d'officier de manne...
mais mes antécédents ayant été connus, je fus obligé de quitter ce pays et un poste assez avantageux que j'avais su m'y créer. . . .
D. K'avez-vQus pas fait ensuite le métier de marchand de nouveautés?
— R. Après les services que j'avais rendus à la police de Lyon, j'écrivis à ma famille pour lui faire connaître mon évasion, et j'en reçus de l'argent afin de pouvoir métablir. Je fis le commerce de nouveautés... puis je me fixai à Paris tailleur et marchand de draps... Je fus ensuite repris à Oslende, reconnu et reconduit en prison. Je me suis évadé. Ce fut à cette époque que le guichetier de la prison que je venais de quitter fut condamné à mort par la cour de Douai, pour avoir facilité mon évasion à pri\
d'argent J'étais alors en sûreté à
Bruxelles... Je fus informé de cette circonstance... Jemerendisà Saint-Omer, où le guichetier avait été conduit. Je me présentai devant le tribunal, et je demandai à y être entendu. L'ancien évêuue d'Arras, alors avocat, à qui je m'a-
dressai, fit parvenir ma réclamation. Le guichetier fut sauvé.
Je fus reconduit à Bicètre, d'où je m'évadai, et je pris le métier de marchand tailleur. Je tus encore arrêté. Je fis alors à M. Dubois, préfet de police à cette époque, la proposition de le servir. Il consentit à m'essayer, et je lui signalai de grands coupables , qui payèrent de leur tête les crimes nombreux qu'ils avaient commis, et qui, sans moi, seraient restés impunis. . . N'ayant plus rien à faire à Bicètre, je fus transféré à la Force, où ]e restai dix-huit mois comme agent secret : ce fut là que je mis l'autorité à même de me juger....
Je comprenais qu'il était impossible de rechercher les voleurs si on n'avait pas de voleurs à sa disposition J'avais, en cela, un double but , celui de rechercher les malfaiteurs , et celui de corriger des hommes qui , après avoir commis des fautes , pouvaient se corriger.
D. Combien avez-vous eu d'agents sous vos ordres?
— R. J'ai d'abord commencé par être seul... j'ai eu ensuite un , deux ,
h*ois, cinq agents. Je n'en ai jamais eu plus de douze.... C'est avec ce nombre d'auxiliaires que, pendant dix-sept ans, j'ai fait la police de Paris.
3'exerçai d'abord sous M. Dubois, puis cous M. Pasquier.... J'ai rendu les services qu'on sait J^éiais fort de mon
droit et de ma position... je l'ai quittée en 182G, à l'occasion de l'entrée à la police de M. Duplessis, ciief de ma division Indépendamment de ce que ce
jeune homme nfe partageait pas mes opinions, il avait une manière de commander qui ne pouvait pas m'ailer... Je donnai ma démission.
Je suis rentré dans la police sous M. de Belleyme. Après 1830, on me fit des offres que je ne crus pas devoir accepter. M. Périer, qui m'honorait de quelques bontés, me fit ensuite accepter de rentrer avec M. Gisquet, qui alors n'avait pas le titre de préfet de police , mais seulement celui de secrétaire-général.
Lors la brigade de sûreté fut fondue dans lapolice municipale, je donnai de nouveau ma démission.
M. Le Président. — En 1837, vous avez été poursuivi comme directeur do
- 4ï» de votre bureau de renseignement ; une ordonnance de non lieu a été rendue.
N'avez-vous pas établi une fabrique de papier et de carton à Saint-Mandé?
— R. En eiïet, j'avais fondé à Saint- Mandé une fabrique de papier de sûreté, dans l'intention d'y offrir du travail et un asile aux libérés,... J'espérais que le
gouvernement mo viendrait en aide
Tout seul, je n'étais pas assez riche.... r^ été obligé d'abandonner ces malheureux... qui sont retombés dans le mal ! . .
J'ai fait ensuite de la papeterie. Je suis l'inventeur du papier de sûreté dont M. Marion est aujourd'hui l'acquéreur.
C'est un papier entièrement infalsifîable...
D. Quel était le but que vous vous proposiez, en créant un bureau de renseignements?
— R. Le but de mon bureau de renseigneraenls était de faire connaître les
faiseurs Ces hommes, la lèpre du
commerce, plus dangereux que les voleurs, qui achètent à tout prix, ne paient pas, et revendent à cinquante pour cent de rabais , double porte pour les né^o-
^46ciants! de faire connaître aussi cette classe d'élégants sans nom et sans patrimoine, qui montent u cheval, roulent voiture, se font habiller par les tailleurs, bottiers, orner par les bijoutiers... en un mot, de procurer des renseignements sur toute cette partie de la population parisienne qui vit aux dépens de l'autre, qui encombre Clichy, et qu'il est si difficile d'amener à la Force... Sur huit mille dossiers d'affaires que j'ai traitées, il n'y en a pas une qui prouve que je me sois écarté du but d'être utile aux hcnnétes gens.
M. Le Président. — Votre bureau a pris un grand développement, et la prévention vous reproche d'avoir abusé de la connaissance des affaires qu'on vous confiait, pour rançonner vos clients ou les débiteurs de vos clients , exiger d'eux des sommes ou des concessions onéreuses, dont vous faisiez votre profit?..
— R. J'espère que ces débats prouveront qu'à côté de cette présomption se trouve la justification tout entière !
L'interrogatoire étant terminé, les
^47 débats se sont ouverts sur les faits suivants :
Le 1 4 août dernier, par suite de mandats délivrés par M. le préfet de police, un sieur Pierre Champais a été arrêté et a été l'objet d'une inculpation d'escroquerie.
Le sieur Champais avait été mis en relations par un M. Landier, avec deux associés nommés Delaunay et Lieuvain, lesquels, à l'aide de bons renseignements donnés au commerce de Paris sur ledit Champais, étaient parvenus à faire livrer à celui-ci et à se faire remettre par lui une certaine quantité de marchandises.
Les marchandises étaient livrées par le commerce à crédit et achetées par Delaunay et Lieuvain à un rabais exorbitant.
Champais, Delaunay, Lieuvain et Landier appartenaient donc à une société qu'il importait d'examiner, dont les opérations appelaient les recl^erches de la justice. Ces faits n'avaient pas échappé aux investigations de M. le préfet de police, et motivaient justement la double mesure qu'il avait ordonnée. Mais cette mesure devait jusqu'à un certain point
surprendre Champais ; car il croyait avoir déjà sjibi les rigueiire de la justice, et croyait s'être entendu avec ses créanciers, qui auraient obtenu la suspension des poursuites, et voici comment.
Le 12 dudit mois d'août, il sortait de la demeure d'un nommé Tartier, de la rue du Bac, pour remonter le Pont-Royal, se rendant chez ses marchands, lorsqu'il fit la rencontre de Vidocq, lequel, le prenant par sa redingote, lui dit : « Au nom de la loi, je vous arrête. »
En même temps, l'un des hommes de Vidocq, nommé Gouffé, recevait de celui-ci l'ordre de l'attraper de l'autre côté. Champais devait s'informer des motifs de son arrestation. Vidocq, lui montrant son portefeuille, en retira des billets signés Champais. 11 s'informa de la quahté de celui qui l'abordait, et Vidocq de se nommer.
Champais dit avoir demandé à se rendre devant le procureur du roi; mais Vidocq, tout en prétendant n'avoir pas affaire à ce magistrat, prit une voiture, y fit monter Champais, et l'emmena à sa propre demeure, où de suite il le séquestra. Iiitrocluit dans le cabinet de Vidocq^
Champais fut fouillé, ses bottes furent viciées, son chapeau fut examiné. Cette \isite effectuée, Chanipais dut remettre son portefeuille à Yiclocq et passer dans une pièce voisine, où il fut gardé à vue.
Cet état de gêne a duré depuis le matin dix heures jusqu'au soir six heures. Alors, moyennant quelques signatures, quelques aveux, quelques reconnaissances, Champais obtint enfin la faculté de sortir et de gagner sa demeure, où il se croyait en sûreté, lorsque les mesures régulières et légales de M. le préfet de police, lui ouvrant les yeux sur sa position, l'ont éclairé sur les entreprises injustes et illégales de Vidocq. il a donc porté plainte contre ce dernier.
De ce moment, une double procédure a pris naissance. Celle basée sur les mesures ordonnées par M. le préfet de police contre Champais, Delaunay, Lieuvam, pour escroquerie; celle motivée par la plainte de Champais, contre l'acte arbitraire de Vidocq et de ses agents : il n'est question ici que de celle-ci.
Vidocq d'ailleurs,- par le réquisitoire de M. le procureur du roi, et sur de certains renseignements, a été inculpé en
- SOoutred'escroquerie.Cettedernièreplanite a été suivie de l'arrestation de Vidocq et de Gouffé, d'une perquisition rigoureuse à leurs domiciles respectifs et de la mise en prévention de plusieurs agents du premier des inculpés. C'est ici le lieu de faire connaître la position de Yidocq.
Son agence avait un caractère particulier, comme l'indiquent ses annonces, ses prospectus : sa spécialité était d'ailleurs d'obtenir des renseignements sur les débiteurs du commerce et de faciliter, à l'aide de moyens qui lui sont propres, la rentrée de certaines créances. A côté de cette spécialité, Yidocq groupa plusieurs industries, pour lesquelles il faudrait une sévère probité et des mœurs peu en harmonie avec celles d'un repris de justice. Il se chargea de surveillance, de recherches d'objets volés ou perdus.
Une fois sur cette voie, Yidocq, qu'aucun principe n'arrêtait, se chargea de nouer des intrigues, de faire des enlèvements; de prêter sur gages, de prêter à gros intérêts, de rançonner ensuite, à l'aide de renseignements qu'il obtenait pour et contre ses clients, ceux qui avaient eu le malheur d'invoquer son bras ou de se
trouver aux prises avec lui. Aussi, depuis 1833, Yiclocq n'avait point élésans avoir des démêlés avec la yiislice.
En décembre 1837, il avait vu se refermer sur ses pas les portes d'une prison que naguère encore il avait ouverte à beaucoup de gens. 11 est vrai que, quelques mois après, une ordonnance de nonlieu est intervenue à son profit, mais dans de telles réquisitions que cette ordonnance est, à vrai dire, une flétrissure pour celui qui en bénéficiait.
L'arrestation de Vidocq, son interrogatoire, l'arrestation de Gouffé et les explications qui en ont été la suite, ont jeté le jour le plus compî^ct sur l'attribution scandaleuse que Vidocq s'était fait du droit d'arrestation à l'égard de Champais.
Vidocq avait réuni les pouvoirs de plusieurs créanciers de ce dernier, et sur la promesse qu'ils lui avaient faite d'une remise de 45 pour cent sur les sommes recouvrées, il avait accepté ia proposition que lui avait faite Landier de lui livrer Charapais, moyennant 25 pour cent des mêmes sommes.
11 avait donc été convenu, ce marché
fait, que Landier amènerait, le 12 au niaiiii, Cliampaisau Pont-Royal, et non content de signaler celui-ci par sa présence, Landier avait dépeint le costume que devait porter Champais.
Le 12 au matin, Vidocq sortait de son bureau avec Gouffé qu'il avait envoyé chercher d'urgence par un M. Ulysse Perrenoud, son employé, et un autre de ses employés nommés Henri Tartier.
Arrivé au Pont-Royal, Vidooq distribua ses gens comme il convenait à l'opération : Perrenoud et Tartier, au coin des rues adjacentes, étaient chargés de lui indiquer l'approche des individus signalés et de se replier sur lui, aussitôt qu'ils les apercevraient. Yidocq, en attendant, se tenait en tête du Pont-Royal avec Gouffé, attendant le succès de l'opération. Après deux heures d'attente, Vidocq passait en fiacre avec son agent, son indicateur et sa prise. Ainsi il y a eu arreslation et arrestation arbitraire.
De l'aveu de Vidocq, il y a eu arrestation, car à peine arrivé à son bureau, enchanté de son succès, il s'écriait dans sa joie en parlant à Perrenoud de la main mise sur CiKinipais : « Avez-vou:^ va
eomme j'ai emballé celui-là? » II y a eu
séquestiaiion et séquestration arbitraire; car comment qualitîep les fouilles pratiquées sur la personne de Champais, l'extorsion de son portefeuille, examiné hors de sa présence, la mise en charte privée de l'individu toute une journée, tous faits attestés par différentes circonstances des dépositions faites dans le cours d'instructions, se référant toutes aux déclarations faiies par le sieur Champais.
La position de Perrenoud et de Tartier est toute différente; tout porte à croire quils ont été des agents purement mécaniques, et qu'ils n'ont pas connu le rôle qu'ils étaient appelés à jouer. Tels sont les faits d'arrestation arbitraire et de séquestration à la charge de Vidocq et de ses agents. Ces faits ont été suivis d'autres, qualifiés d'abord d'extorsion de signatures ; mais, au surplus, l'instruction a enlevé une partie de leur gravité.
Il suffit de dire en passant que Tartier, dépositaire, du chef de Champais, d'une somme de 2,200 francs, a dû, par suite des voies de fait signalées plus haut, en souscrire la reconnaissance sur la demande de Yidocq et du consentement de
Champais au nom de Goiiffé. Tartier, ayant depuis pris la fuite et "violé le dépôt, sera l'objet d'une décision séparée à l'occasion de la première procédure, celle contre Champais, Delaunay et Lieuvain.
Les papiers saisis chez Vidocq ont été l'objet d'un examen minutieux, et ce travail a révélé une foule de faits plus ou moins coupables, une foule d'habitudes plus ou moins immorales. Pour cet homme, rien n'est sacré, en présence d'un appât offert à sa cupidité. Et l'organe du ministère public parle de faits ne réunissant pas, suivant lui, tous les caractères du délit, ou qui sont atteints ioar la prescription, tels que :
l*' L'arrestation d'une femme Lasalle, attirée hors du théâtre de la Renaissance par une femme Grenetson ; arrestation opérée par deux agents de Vidocq, les nommés Bruno et Picot Delamothe, sur les ordres de Bignon ; celte femme a été séquestrée pendant vingt-quatre heures chez la femme Grenetson et relâchée en échange d'une obligation cautionnée par un tiers.
2* L'arrestation d'un noramé Borne,
traîné au corps-de-garde par des agents de Vidocq qui l'ont maltraité.
3** L'introduction des agents de Vi-»
docq dans des maisons religieuses, soit pour y soustraire une jeune fille qu'y avait déposée son père, et la livrer à son séducteur, contre les entreprises duquel sa fa-! mille avait cru élever un obstacle, soit pour y enlever en plein jour une jeune femme qui y avait cherché.un refuge, une expiation à ses désordres passés, et la livrer à son amant.
4° Des marchés débattus avec un mari pour lui fournir contre une épouse exempte de reproches les apparences accablantes d'un flagrant déUt.
5° Des marchés débattus avec un mari pour lui livrer les secrets d'une surveillance pratiquée sur lui à la demande de sa femme.
6" L'engagement pris par correspondance de dérober dans plusieurs bureaux de poste les lettres adressées à des tiers.
7° Une entreprise de diffamation au profit de concurrences commerciales , comme dans l'affaire Souhers-Beaubout, entreprise à laquelle il ne manque pour
le cai^s de délit que la plainte de la par» tie lâchement ditfamée.
8° L'habitude d'exiger, pour les objets volés ou perdus, le paiement d'une prime acquise en cas de non succès, et de ne rien faire pour légitimer l'avance de cette prime à son gain.
Aussi, comprend-on pourquoi il s'est opposé avec d'aussi vives instances, d'abord à la saisie, puis à l'enlèvement, enfin à l'examen de ses papiers. On conçoit alors ses réclamations, les obstacles matériels qu'il suscite à la levée des scellés; on sait pourquoi il proclamait impossible, chimérique, une opération fort simple, à l'accomplissement de laquelle le dégoût seul pouvait faire empêchement.
Mais, à côté de ces faits d'une immoralité révoltante, l'examen des papiers et les dépositions du procès ont placé des faits qui tombent bout» i empire de la loi pénale.
En avril 1842, Vidocq et Tartier se sont concertés pour découvrir un nommé François Champais, père de celui dont nous venons de parkr.et un nomuiéxMorin, deux colporteurs auvergnats, et de les frapper d uay coutiijjutioa j il ies ont
découvert dans un café de la rue Mandar, appelé le café du Haut et Bas-Rhin. Yidoeq, informé de la découverte, s'est empressé de se rendre avec un certain nombre d'agenîs au lieu indiqué, et en se nommant, dit à ces deux individus que, connaissant leur genre d'industrie, il était à même de les dénoncer au commerce de Paris et de les frapper de discrédit s'ils ne consentaient à lui compter immédiatement chacun 200 fr. Ghampais et Morin n'avaient pas d'argent ; ils savaient que Vidocq avait déjà gagné beaucoup d'argent à l'aide de ce procédé; il était urgent pour eux de capituler. On fit alors intervenir fort adroitement Tartier qui, pour frapper d'intimidation les deux Auvergnats, comm.ença par leur faire remarquer les agents qui attendaient Vidocq en dehors, et demanda ensuite leur éloignement pour s'attribuer un rôle de protection vis-à-vis de ses deux victimes; il continua son rôle, offrant à Vidocq sa caution dont il fut exactement déchargé par les deux marchands, et. le lendemain il partage avec Vidocq les sommes que ceux-ci lui avaient comptées.
11 y a dans ce fait une escroquerie caractérisée, à la charge tant de Yidocg que de Tarder. Dans le courant de la raême année, et à peu près à la même date, M. Genot, commissaire central à Rouen, chargea Vidocq de rechercher l'auteur d'un crime commis à Rouen au préjudice du sieur Hardy. Une espèce de machine infernale avait éclaté dans la maison de ce dernier, et des lettres anonymes venant de Londres, contenant des menaces de mort sous condition d'argent avaient fait soupçonner un nommé Delamare d'être l'auteur de ce crime.
Vidocq commença par solliciter un àcompte de 1 50 à 200 francs, et cette dernière somme fut bientôt après envoyée.
Peu après, Vidocq donna communication d'une copie des renseignements, ou note venue soi-disant de Londres, dans les termes de laquelle le sieur Genot crut apercevoir une création de Vidocq.
Le dossier de cette affaire a été saisi,' et contrairement à ce qu'on remarque dans tous ceux où il a été fait quelque chose, on n'y trouve ni minutes des lettres écrites, ni minutes des réponses reçues, comme base au rapport du sieur.
Geiiot. Gouffé, le secrétaire de Vidocq, confirma les soupçons que les termes de la lettre et l'état du dossier révèlent, at-> testant que la note de Yidocq est apocryphe. C'est encore en 1842 que Yidocq fut consulté par un sieur Sousquet de la Tour-du-Pin, sur la possibilité d'obtenir quelques décorations pour le marquis Duvivier, et notamment la croix de la Légion-d'Honneur. Yidocq se chargea volontiers delà mission, et proposa au sieur Sousquet, pour le marquis , la croix de l'Éperon-d'Or, la croix d'Espagne, l'or-:drecréé par les sultans; la dernière, sui-» vaut Yidocq, n'était pas très importante, mais le ruban en était joli; il pouvait d'ailleurs les fournir à 3 ou 4,000 francs la pièce.
Sousquet, après avoir consulté" le marquis Duvivier, envoya à Yidocq les pièces que celui-ci lui avait demandées pour faire valoir les droits de ce dernier à la décoration de la Légion-d'Honneur, accepta les trois décorations étrangères offertes, lesquelles devaient coûter , avec celle de l'ordre royal, la somme de 4 5,000 francs. Yidocq s'empressa de solliciter quelques avances. 11 reçut du marquis,
par Sousquet, une somme de 1,500 fr.
Plus tard, il adressa un modèle de la décoration de l'Éperon, et le sieur Duvivier, le trouvant à son gré, lui fit passer de suite 3,000 francs. Bientôt après arrivèrent deux brevets, celui de l'Eperon d'or, signé Sartorio, c'est-à-dire d'un homme qui, en 1 836, avait été condamné à quinze mois de prison pour escroquerie à l'aide de cette fausse déclaration ; l'autre était d'une sultane Deldire, fondatrice à Paris d'un cercle dont les membres portent la décoration dans l'intérieur de leurs assemblées, comme signe distinctif, et non pas comme un ordre de chevalerie. Enfin, ces deux brevets étaient accompagnés d'une lettre annonçant que l'ordonnance sur la croix d'honneur était rendue. Le marquis, tran'^porté de joie, s'empressa d'envoyer à Yidocq 8,000 francs.
Plusieurs mois s'étaient écoulés, et la décoration annoncée ne venait point, le sieur Duvivier le fit rappeler à Yidocq. Son crédit n'avait jamais été tel que la demande du sieur Duvivier pût être suivie d'une réussite, f) se retrancha à l'abri d'un funeste événement qui lui ôtait,
dit-il tout espoir de succès ; aussi offritil la restitution des sommes touchées, moins les déboursés, qu'il éleva à 2,500 francs, et dont il conserva le montant.
îl est évident que cette somme de 2,500 francs a été escroquée au marquis Duvivier ; les décorations que Yidocq lui a fait délivrer ne méritent pas ce titre ; elles ne sont pas de celles que celui-ci ambitionnait. Pour les obtenir, il avait eu recours à un repris de justice, nommé Romarin Lugan, lequel s'était mis en rapport a\ec un nommé Delabbage, fondé de pouvoirs à Paris du condamné Sartorio Corte, et avec un sieur Mercier, époux et grand chancelier de la sultane Deldire. Les faits n'ont pas semblé au ministère public constituer la '^^^mplicité d'escroquerie à l'égard de Romarin Lugan, de Delabbage et Sartorio Corte.
A toutes ces charges Yidocq et ses complices opposèrent des dénégations ou des explications qui tendaient à atténuer leur caractère de froide, de violence et de culpabilité. La parole est ensuite donnée au ministère public,
M. l'avocat du roi passe rapidement en revue la carrière de Yidocq.
M. l'avocat du roi appelle les divere chefs de prévention qui pèsent sur Vidocq, et que sont : l'arrestation et la séquestration de Pierre Champais, plus, trois délits d'escroquerie : le premier contre F. Champais et Morin ; le deuxième contre M. Génot, commissaire de police de Rouen ; et le troisième contre M. Duvivier. Il examine successivement chacun de ces chefs de prévention, et démontre qu'à ses yeux ils sont parfaitement établis.
« Quel danger ce serait pour la société, dit-il en terminant, de laisser un homme aussi dangereux continuer sa coupable industrie ! Et qu'on n'invoque pas ici en sa faveur des circonstances atténuantes.
Doué d'une haute intelhgence, il sait bien ce qu'il fait ; il s'est prétendu chargé de veiller aux intérêts de la société, vous savez ce qu'il a fait; il devait respecter le domicile des citoyens, vous savez ce qu'il a fait.
Lors de la première instruction qui s'est dirigée contre lui, cet homme, qui &avait-si bien désigner la limite qui sépare l'acte immoral de celui que punit la loi, a pu échapper à l'action de la justice
— tîJ —
pour les faits qui n'ont pu être rigoureusement taxés d'escroquerie; mais cette fois il l'a transgressée lui-même, cette limite qu'il s'était imposée; il a été arrêté, et trois chefs de prévention d'escroquerie lui sont imputés et parfaitement établis: c'est donc une raison pour vous, Messieurs, de vous montrer justement sévères envers Vidocq, qui est un repris de justice. »
M. l'avocat du roi soutient la prévention de complicité d'arrestation et de séquestration contre Gouffé etLandier, et d'escroquerie dans l'affaire Champais- Morin contre Tartier, et conclut contre eux, aussi bien que contre Yidocq, à l'application des art. 341, 343, 405 et 38 du Code pénal.
La parole est à M' Jules Favre, défenseur de Vidocq.
« Je l'avouerai. Messieurs, en prenant la parole, mon embarras est extrême :
on vient de vous dire que vo'is aviez à juger un homme dangereux, uont il importait, et pour le passé et pour l'avenir, de purger la société ; on vous l'a même représenté comme si dangereux, qu'on vous a en quelque sorte prévenus de vous
tenir en garde contre l'espèce de fascination qu'il pourrait exercer sur vous.
Et cependant est homme n*est prévenu que de simples délits, si je me circonscrira dans les termes des faits énoncés dan»
l'ordonnance de la chambre du conseil :, mais on voudrait le faire passer pour plus coupable encore, si je m'en rapportais aux allégations toutes mystérieuses qui ont été énoncées contre lui. J'attends encore la preuve de ces allégations, et je l'avouerai, j'ai peur d'avoir à me débattre contre des fantômes.
Dans une accusation ordinaire, lorsqu'un homme est arrêté et mis en prison, tout se fait au grand jour. Les témoics sont entendus, l'instruction s'établit; et si tout semble s'anéantir après que la chambre du conseil a formulé son ordonnance de mise en prévention, tout tp^ naît devant vous à la publicité de l'audience, et alors commence une lutte qui doit amener ou l'acquittement ou la condamnation : mais les choses se sont-elles passées ainsi? M. l'avocat du roi s'est montré sévère, selon sa conscience, sans doute; mais sur des choses qu'il a jugé à propos de ne pas diio uuvcitement.
cédant peut-être en cela à certains scrupules que j'ignore; mais cela serait-il admissible en justice?
Quoi ! parce que ces questions oni été écartées en 1837, il farut que mon client en porte la peine aujourd'hui, qu'il soit déclaré infâme! enfin qu'il soit condamné !
Au surplus, il me sera facile de répondre à ce que j'appellerai cette partie générale, vague et élastique du réquisitoire. Une question domine tout le procès : cet homme qu'on veut faire servir d'holocauste au repos des familles, à la sûreté de tous, s'est mis, dit-on, depuis dix ans, en dehors de tout ce qu'il y a de plus sacré. Il viole le domicile des citoyens et les mystères les plus intimes de la conscience; vous l'avez fait arrêter deux fois, deux fois vous avez visité son officine et fouillé scrupuleuse^.^nt ses dossiers. Or, il garde tout, les cw^r espondances les plus insignifiantes comme celles qui pourraient le plus le compromettre. Vous ne vous êtes pas arrêtés là : vous avez appelé auprès de vous toutes les personnes avec lesquelles il a été en rap« port, et dont le nombre s'élève à pîusdt
cinq cents. Eh bien, dites, en avez-vous trouvé une seule qui ait eu à se plaindre de lui? Avez-vous pu les faire servir de cortège à la prévention? Pas une seule n'a pu dire à la justice que Vidocq ait été un mandataire infidèle, sauf une seule qui s'est constituée aujourd'hui partie civile. Mais, vous le savez, ce plaignant unique a lui-même été traduit plusieurs fois devant les tribunaux, où il a reçu la juste rétribution de ses actes. Tel est pourtant l'acolyte sur lequel s'appuie le ministère public. »
M® Favre passe aussi en revue les antécédents de Vidocq ; il raconte sa vie, dans laquelle il signale plusieurs actions honorables, et surtout les immenses services qu'il a rendus dans les emplois qui lui ont été confiés. Il rappelle qu'en 1833, Vidocq, qui avait pris une part fort active à la répression des désordres qui ensanglantèrent la capitale, ne voulut recevoir d'autre récompense que celle de savoir que le rapport qu'il avait fait serait soumis au roi, sous les ordres duquel il avait combattu à Jemmapes et à Valmy.
Le défcufct'ur fait ressortir aussi Tuti-
lité de l'établissement fondé par Vidocq, et qui a rendu, quoi qu'on dise, de grands services, aussi bien que son bureau pour la recherche des objets Yolés. Il cite entre autres cet exemple :
Un jour, Vidocq reçut d'un M. Ledessert la mission de chercher un objet qui lui avait été volé. Vidocq comprit sur-le-champ quelle était la personne qui cherchait à se cacher sous ce pseudonyme : il se mit en quête, retrouva l'objet volé, et l'envoya au Havre à M. Delessert, le préfet de police.
Passant ensuite auv différents chefs de prévention imputés à Vidocq. le défenseur s'attache à démontrer qu'ils ne sauraient être soutenus.
« La décision que vous allez rendre est grave, messieurs, parce que, dans la punition qu'on sollicite de vous, on a, en quelque sorte, cherché à ameuter vos consciences!.. Mais qu'y a-t-il de sérieux dans cette accusation?.... Dans le cours de sa carrière, agitée sans doute, Vidocq a rendu des services notables!
depuis cinquante ans, il a racheté sa première condamnation, en usant son intelligence et son corps au service du
pays. . . Point de reproches qui s'élevèrent contre lui, pas un plaignant qui soit venu vous dire : Cet homme m'a dérobé quelque chose... Messieurs, je le dis hautement, parce que j'en ai la conviction ! Vidocq n'est pas un homme capable de faire sciemment le mal... Aussi vous le jugerez comme un citoyen, et, vous dépouillant de touie préoccupation fâcheuse et étrangère à la cause, vous le jugerez surtout d'après les laits qui ont été consignés dans l'ordonnance de la chambre du conseil . »
Deux avocats présentent la défense des prévenus Gouffé et Landier.
M. le président prononce le jugement suivant :
« Attendu qu'il résulte des faits de la cause que Yidocq est convaincu d'avoir commis, en 1842, 1° le délit d'arrestatioR et de détention iilégale, prévu par les art. 340 et 343 du code pénal.
2" Celui d'escroquerie prévu par l'art.
405 dudit Code;
« Que déjà, le 7 nivôse an V, Vidocq a été condamné à huit ans de l'ers par le tribunal criminel séant à Douai, pour faux en écrilure;
« Qu'il se trouve dans le cas de récidive , prévu par l'article 53 du code pénal;
« Que Landîer est complice de l'arrestation illégale, et doit subir des peines résultant des art. 34, 343 et 60 du code Dénal;
« Vu lesdits articles ;
« Le tribunal renvoie Vidocq et Tariicr de la prévention d'escroquerie au préjudice des sieurs Hardy , François Champais et Morin, renvoie également Gouffé de la prévention de complicité d'arrestation et séquestration illégales, déclare définitive sa liberté sans caution, ordonne la restitution du cautionnement ; condamne Vidocq à cinq années d'emprisonnement et 3,000 francs d'amende; Landier à deux années d'emprisonnement; ordonne que lesdits Vidocq et Landier, après avoir subi leur peine, resteront chacun pendant cinq ans sous la surveillance de la haute police, et les condamne aux dépens; déboute la ;vî;îiô civile de ses conclusions en paiement dune somme de 2,000 IV.
Un double appel fut interjeté cou tic co ju;:ciaenl; le miuisiùrc public et Yi.iocq
et Landier en demandèrent à la Cour Royale la réformation.
Yidocq s'adressa pour sa défense à un avocat nouveau, Î\P Landrin, qui, à la suite de l'interrogatoire des appelants, soumit à la cour les observations suivantes en faveur de son client.
Au bout de onze mois d'un captivité préventive, et d'une instruction sévère, après avoir entendu cinq cents témoins, examiné huit mille dossiers, il a trouvé un tribunal qui, malgré ses explications, malgré les efforts d'un talent magnifique et dévoué, a dit que parmi ces faits il en était deux auxquels s'appliquent les définitions du code pénal. Celui-ci est une arrestation , une détention arbitraire ; celui-là une escroquerie. Cet homme, surpris ainsi d'un coup qui, à son âge et dans les conditions où il est placé, est un coup mortel, a fait appel à votre justice souveraine. Cet homme, c'est Yidocq!
« Ce nom , messieurs, me rappelle quelques considérations que je dois déposer aux pieds de la cour.
« Bien des craintes suivent mon client à votre audience, et tout ce qui s'est ac<-
compli jusqu'à ce jour les augmente jusqu'au découragement!.... Yidocq! ce nom n'a acquis que trop de célébrité, et cette célébrité étrange ne l'entoure de la bienveillance ni des sympathies publi-1 ques.
Cette prévention, dont je ne discute pas la légitimité, n'a-t-elle pas réagi sur les poursuites, sur l'instruction, sur la condamnation? Sous l'empire de l'espèce d'effroi qu'il inspire, n'aurait-on vu , examiné l'établissement fondé par lui, que sous un point de vue fâcheux qui en a grossi les dangers, changé l'aspect, fait méconnaître le but?»
Après avoir rappelé les services rendus par Vidocq. comme chef de la brigade de sûreté, M® Landrin commence l'examen des charges relatives à l'arrestation arbitraire de Champais.
Mais il est interrompu par M. le président, qui déclare que la cause est entendue.
Après quelques minutes de délibération, la cour rend l'arrêt suivant :
« La cour, faisant droit sur les appels, — en ce qui touche l'appel du ministère public, — adoptant les moti^
des premiers juges ; — en ce qui touche les appels de Vidocq et de Landier, — sur ie chef ^arrestalion et de détention illégales, — considérant qu'il résulte de l'instruction et des débats que Vidocq, chargé ies intérêts des créanciers de Charapais, l'a attendu dans 1? ~^e du Bac; qu'il n'a usé d'aucune violerice envers lui; que Champais a consenti à se rendre chez Vidocq, et qu'il l'a volontaire-» ment suivi; — qu'il s'est même déclaré satisfait de l'intervention de Vidocq; — considérant que ces faits ne Sciuraient constituer une arrestation ou détention illégale, et que, par conséquent, la complicité imputée à Landier ne peut subsister.
— Sur le chef d'escroquerie à l'égard de Diivivier, — considérant que le sieur Duvivier s'est adressé à Vidocq, par l'in- (crmcdiaire de Sousquet, pour obtenir la décoration de la Légion-d'tlonneur et quelques décorations étrangèi^s; — qu'il ; a offert spontanément une somme consi- j dérable pour/'es ohteiiir, encore bien que Vidocq Tait piévenu que la plupart de ces décorations étaient nulles ; — que cette négociation n'ayant pas eu le résultat
qu^on en attendait, Vidocq a renvoyé % Duvivier les sommes qu'il en avait reçues, en conservant seulement ce qu'il croyait lui être dû pour ses déboursés et ses démarches ; — que ni l'instruction ni les débats n'établissent que Yidocq ait usé d'aucune manœuvre frauduleuse pour persuader à Duvivier l'existence d'un crédit imaginaire ; — que, par conséquent, le fait reproché n'a point les caractères d'escroquerie prévus par la loi, — met le jugement dont est appel au néant, renvoie Vidocq et Landier des fins de la plainte sans dépens ; ordonne leur mise en liberté immédiate.
L'arrêt de la cour royale rendit la liberté à Vidocq.
Mais, dégoûté des affaires qui lui avaient valu une incarcération préventive de plus de onze mois, l'ex-chef de police résolut d'abandonner Paris et la France.
Vidocq ne dédaigna pas de s'occuper (le littérature; il publia, dans ces der- Tiicres années, deux ouvrages.
Ses mémoires qui comprennent un |raad nombre des événements de sa vie, ?t qui, imprimés en quatre volumes, s'ar
rêteni à Tùpoqno on \idocq soiîit do îa police pour ia première ibis.
Son second ouvrage, publié en 1 845, est intitulé les Vrais Mystères de Paris. C'est une série de scènes détachées où les mœurs des bandits, des escrocs et des filles publiques sont représentées ; nous laissons à ceux qui ont fréquenté ces personnages le soin d'apprécier si les esquisses qu'en a tracées Vidocq sont ressemblantes.
\idocq, après avoir mis ordre à toutes ses affaires, s'est retiré à Bruxelles, où il vit dans l'aisance.
i)crnièrement, en mai ÎS'îe, plusieurs journaux de Paris annoncèrent la nouvelle de la mort de Yidocq ; mais le soidisant mort s'empressa de réclamer contre une nouvelle qu'il déclare prématurée, et dans une lettre qu'il a adressée au Courrier Français, il invite tous ceux qui voudront s'assurer de sa parfaite santé, à venir dinsr avec lui : c'est le verre à la main qu'il entend leur prouver qu'il est toujours vivant et boa •¥>• vont.
pnc.
Nous' donnons ici le texte du jugement qui, condamnant Yidocq pour un faux qu'il n'avait pas commis, causa tous ses malheurs, ses évasions nombreuses et sa réputation.
JUGEI^ÎENT.
« Au nom de la République française, « une et indivisible ;
« Vu, par le tribunal criminel du dé- « partement du Nord, l'acte d'accusation « dressé le vingt-huit vendémaire an « cinquième, contre les nommés Sébas- « tien Boitel, âgé de quarante ans envi- « ron, laboureur, demeurant à Annou- « Kn; César Herbaux, âgé de vingt ans, a €-9-devant sergent-major dans les chas- ® teuTs dQ Vandamme, demeurant à 9 Lille; Eugène Stofflet, âgé de vingt- « trois ans, marchand-fripier, demeu- « rantàLille; Jean-François Grouard, « âgé de dix-neuf ans et demi, conduc-
ff tcui' en second des transports lïiili- « taires, demeurant à Lille ; et François « Vidocq, natif d'Arras, âgé de -vingt- « deux ans, demeurant à Lille ; prévenus ff de faux en écriture publique etauthen- « tique, par le directeur du jury de i'arû- rondissement de Cambrai, dont la « teneur suit :
« Le soussigné, juge au tribunal civil (f du département du Nord, faisant les « fonctions de directeur du jury de l'ar- « rondissement de Cambrai, pour les « empêchements du titulaire, expose « qu'en vertu du jugement rendu le sept « fructidor dernier par le tribunal cri- « minel du département du Nord, cas- « sant et annulant les actes d'accusation « dressés les vingt et vingt-six germinal « dernier, par le directeur du jury de « l'arrondissement de Lille, à la charge « des nommés César Herbaux, François « Vidocq, Sébastien Boitel, Eugène Stof- « fîet etBrice Coquelle, accusés présents, « et André Bordereau, accusé contu- « mace, tous prévenus d'être auteurs ou « complices d'un crime dé f5ux en écri- « ture publique et authentique, à l'effet a de procurer l'évasion dudit Sébastien
• Boitel de la maison d'arrêt dite la
« Tour Pierre, à Lille, où il était dé-
« tenu, et en particulier ledit Brice Co«
« quelle, d'avoir, au moyen de ce faux,
« fait évader le prisonnier confié à sa
ï -^arde comme concierge de ladite mai-
» oon d'arrêt ; tous les prévenus, avec les
"i pièces qui les concernent, auraient été
« renvoyés devant le soussigné pour être
« soumis à un nouveau jury d'accusa-
« tion; que, dans l'examen desdites piè-
« ces, il aurait aperçu que le nommé
« Jean-François Grouard, détenu en la
« maison d'arrêt dite la Tour Pierre,
t impliqué dans la procédure, aurait été
« oublié par le directeur du jury susdit,
Q pourquoi, sur les conclusions du com-
G missaire du pouvoir exécutif, et en
« vertu de l'ordonnance du vingt-quatre
A fructidor susdit, il aurait décerné man-
^ dat d'amener contre ledit Grouard, et
« par suite, après l'avoir entendu, man-
« dat d'arrêt, comme prévenu de cora-
œ plicité dudit faux; qu'aucune paitie
« plaignante ne s'étant présentée dans
« les deux jours de la remise des préve-
« nus en la maison d'arrêt de cet arron-
« dissement, le soussigné a procédé à
"^<'*ca, T. u. 5
« l'examen des pièces relatives aux cau- « ses de la détention et arrestation de « tous les prévenus; qu'ayant vérifié la « nature du délit dont ils sont prévenus « respectivement, il avait trouvé que ces « délits étaient de nature à mériter peine « afflictive ou infamante, et qu'en con- « séquence, après avoir entendu le cornet missaire du pouvoir exécutif, il a rendu a cejourd'hui une ordonnance par laa quelle il a traduit tous lesdils prévenus ^t devant le jury spécial d'acc-usation; en a vertu de cette ordonnance, le sous- « signé a dressé le présent acte d'accu- « sation pour, après les formalités rea quises par la loi, être présenté audit a jury;
« Le soussigné déclare, en consé- « quence, qu'il résulte de l'examen des « pièces, et notamment des procès-vera baux dressés par le greffier du tribunal « de paix de la quatrième section de la « commune de Lille, le dix-neuf nivôse a dernier, et les neuf et vingt-quatre « prairial suivant, par le juge de paix du a raidi, de la commune de Douai, lesct quels procès-verbaux sont annexés au 1 présent acte j
« Que le nommé Sébastien Boitel, défi tenu en la maison d'arrêt dite la l^oiir K Pierre^ à Liile, aurait été mis en lift berté, en vertu d'u:i prétendu arrêté « du comité de législation et tribunal de « cassation, daté de Paris, le vingt bruce maire, quatrième année de la Rêpufi blique, signé Carnot, Lesage-Cenault « et Le Coindre, au dos duquel se trouve « l'attache du représentant du peuple « Talot, adressé audit Brice Coquelle; « que cet arrêté et l'attache susdite, dont « ce dernier a fait usage pour sa dé- « fense, n'ont point été donnés par « le comité de législation et par ledit « représentant Talot; que de là il est a constant que cet arrêté et l'attache « présentent un faux en écriture pu- « blique et authentique, que le faux défi cèle même de la seule inspection de « la pièce arguée, en ce que l'intitulé « porie : Arrêté du Comité de législa- « lion, Tribunal de cassation^ intitulé « ridicule, qui confond dan? une même « autorité deux autorités diiîérentes ;
« Que le neuf prairial dernier, il a été H trouvé dans un des cachots de la mai- « son d'ai'ièl de Douai, un cachet de
« cuivre sans manche, caché sous le pî^ « d'un lit ; que ledit Yidocq avait cou- « ché dans le cachot précédemment; a que ce cachet est le même -que' 'îelui « qui se trouve apposé sur l'acte faux, a et présente identiquement la même « empreinte ; que, lors de la visite que a ledit juge de paix du midi de Douai fit a le jour précédent, du cachot où ledit a Yidocq était alors, on entendit, en rea tournant la literie, tomber quelque a chose ayant son de cuivr-a, or ou ar- « gent ; que Yidocq se précipita dessus, a il parvint à soustraire l'effet tomhé, en « y substituant un morceau de lime qu'il « montra ; qu'il avait été vu précédemo ment avec le cachet par lesdits Her- « baux et Stofflet, à qui il a avoué d'a- « voir été lieutenant du bataillon dont le "^ cachet porte le nom ;
a Que lesdits Herbaux, François Via docq, Sébastien Boitel, Eugène Stof- « flet, Brice Coquelle, André Bordereau « et Jean-François Grouard sont préve* « nus d'être les auteurs et comphces dua dit faux, et d'avoir par là facilité l'é- « vasion dudit Sébastien Boitel 'de la « maison d'arrêt où il ét^^it détenu ea
« vertu d'un jugement de condamnation « à la détention ;
« Que ledit Brice Coquelle est en « outre prévenu d'avoir, au moyen de « ce faux arrêté, fait évader de ladite « maison d'arrêt, ledit Sébastien Boitei, « confié à sa garde comme concierge de « ladite maison d'arrêt; que ledit Brice « Coquelle était convenu, devant le di- « recteur du jury de Lille, d'avoir mis a ledit Sébastien Boitei en liberté le trois « frimaire dernier, en vertu de la pièce « arguée de faux ;
« Que cette pièce lui avait été remise 'j par Stofflet, qui la lui avait apportée ; f qu'il l'avait reconnue devant le juge ( de paix pour en avoir été le porteur^ que ledit Stofflet était venu à la prison cinq à six fois dans l'espace de dix jours, que c'était toujours après Horbaux qu'il demandait, et qu'il restwt deux à trois heures avec lui ; que Herbaux et Boitei étaient ensemble dans la même prison, et que ledit Stofflet parlait également à l'un comme à l'autre; que le prétendu arrêté lui était adressé, et qu'il n'a pu le suspecter de faux, ne connaissant pas les si-^
« gnatures; que ledit StoMet était con- « venu qu'il était soupçonné d'avoip « porté une lettre à la Tour Pierre, mais « que cela était faux, qu'il a bien été « différentes fois en ladite maison d'ar- (( rêt, pour parler à lierbaux, mais qu'il « ne lui avait jamais porté de lettres, « et que Brice Goquelle en imposait, en « disant qu'il 1 avait reconnu devant le « juge de paix, pour lui avoir remis un « faux ordre, en vertu duquel Sébastien « Boitel avait été mis en liberté ;
« Que François Vidocq avait déclaré « n'avoir connu Boitel qu'en prison, « qu'il savait que ce dernier en était « sorti en vertu d'un ordre apporté à « Ccquelle, qui buvait bouteille avec les a frères de Coquelle, et Prévôt, autre « détenu, avait été souper avec eux au « cabaret de la Dordreck, et que Co- « quelle et Prévôt n'étaient rentrés que « vei-s minuit; qu'il déclara au juge de « paix de Douai que le cachet trouvé « sous le pied du lit ne venait pas de lu" « qu'il n'avait pas servi dans le bataille « dbnt le cachet porte le nom, et qu'i « ne savait pas si ce bataillon avait et « incorporé dans un de ceux où U âVâi
« servi; que s'il a fait de la résistance," « lors de la visite du cachot, ce fut à « cause du morceau de lime qu'il avait, « craignant qu'on ne soupçonnât qu'il c( voulût s'eu servir pour briser ses « fers;
« Que ledit Boitel était convenu d'être « détenu à la Tour Pierre ^ en vertu « d'une condamnation à une détention « de six ans; qu'il se rappelait bien « qu'un jour Herbaux et Vidocq lui « avaient demandé combien il donnerait « pour être mis en liberté ; qu'il leur .t promit douze louis en numéraire, qu'il « leur en avait do-nné sept, et devait leur « donner le reste s'il était resté tran- « quille chez lui ; qu'il était soni de pri- « son avec ses deux frères et Brice Co- 0 quelle; qu'il avait été avec eux à la « Dordreck, boire du vin, jusqu'à dix « heures du soir ; qu'il savait bien être « sorti de prison en vertu d'un ordre « faux, que Vidocq et Herbaux avaient « fait, mais qu'il ne savait pas qui l'a*- « vait apporté;
« Que ledit GroiEard était convenu « devant le soussigné, qu'il avait eu »^ ^connaissance de rélargiss«ment dudil;
« Boitel en vertu d'un ordre supérieur, « qu'après la sortie de celui-ci il avait vu « ledit ordre, qu'il l'avait soupçonné « faux, et qu'il croyait avoir reconnu ï l'écriture d'Herbaux; que, quant à « lui, il n'a coopéré en rien, ni à la a sortie dudit Boitel, ni à la fabrication « du faux ;
«f Que ledit Herbaux a déclaré au di- « recteur soussigné que, se trouvant avec « Vidocq et d'autres détenus, on parla « de l'affaire de Boitel ; que ledit Vidocq « le défia de modeler l'ordre en vertu a duquel Boitel pourrait être mis en « liberté; qu'il accepta le défi, et prit le c< premier papier qui lui tomba sous la « main, et fit l'ordre en question, sans « y mettre de signature ; qu'il le laissa « sur la table ; que Vidocq s'en empara ; « que l'ordre, en vertu duquel Boitel est « sorti de prison, est celui qu'il fit sans « signature;
c Que, quant à André Bordereau,' « contumace, il paraît qu'il a pu avoir « connaissance du faux, ^n ce que, le o.jour de la sortie de Boitel hors de la « prison, il a été remettre à Stofflet une « lettre venant dudit Herbaux, et que le
« lendemain de l'évasiou do Boitel, il a « été lui faire une \isite à Annoulin, où « ce Boitel s'était réfugié ;
€ 11 résulte de tous ces détails, attestés « par lesdites pièces et lesdits procès- « verbaux, qu'il a été commis un faux « en écriture publique et authentique, « et qu'en vertu de cette pièce fausse, le « nommé Sébastien Boitel est parvenu à « s'échapper de la maison d'arrêt dite la « Tour Pierre à Lille, où il était dé- « tenu sous la garde du concierge, et <r que cette évasion a eu lieu le trois fri- « maire dernier ; double délit sur lequel, « selon le Code pénal, les jurés auront « à prononcer s'il y a accusation contre « lesdits Boitel, Stofflet , Vidocq, Co- « quelle, Grouard, Herbaux et Bordc- « reau, à raison des délits mentionnés « au présent acte.
« Fait à Cambrai, le vingt-huit ven- « démiaire, an cinquième de la Répu- « blique, une et indivisible.
a Signé Nolekerik.
« La déclaration du jury d'accusatiou « de l'arrondissement de Cambrai, du M six brumaire an cinquième, écrite au n bas dudit acte, et portant qu'il y a
« lieu à Taccysation mentionnée audk « acte;
« L'ordonnance de prise de corps, « rendue par le directeur du jury du- « dit arrondissement le même jour, « contre lesdits Sébastien Boitel , César « Herbaux, Eugène Stofflet, François « Grouard et François Vidocq ;
« Le procès-verbal de la remise de « leurs personnes en la maison de justice « du département, du vingt-et-un bru- « maire dernier ;
« Et la déclaration du jury spécial « de jugement, en date de ce jour, por- « tant :
« 1° Que le faux mentionné en l'acte « d'accusation est constant ;
« 2° Que César Herba«ux, accusé, est « convaincu d'avoir commis ce faux;
« 3° Qu'il est convaincu de l'avoir « commis méchamment et à dessein de o nuire;
4° Que François Vidocq est con- « vaincu d'avoir commis ce faux;
« 5° Qu'il est convaincu de l'avoir « commis méchamment et à dessein de « nuire;
6° « Qu'il est constant que ledit faux a
« été commis en écriture publique et au- « tiieiitique ;
a 7° Que Sébastien Boitel, accusé, « c'est pas convaincu d'avoir par dons, « promesses, provoqué le coupable ou / « les coupables à commettre ledit faux; {
« 8° Que Eugène Stofilet n'est pas « convaincu d'avoir aidé et assisté le « coupable ou les coupables, soit dans « les faits qui ont préparé ou facilité « l'exécution dudit faux, soit dans l'acte « même qui l'a consommé;
a 9° Que Jean-François Grouard n'est « pas convaincu d'avoir aidé et assisté « le coupable ou les coupables, soit dans « les faits qui ont préparé ou facilité « l'exécution dudit faux, soit dans l'acte « même qui l'a consommé ;
« En conséquence de ladite déclara- « ration, le président a dit, conformé- « ment à l'article quatre cent vingt- « quatre de la loi du trois brumaire an « quatre, Code des délits et des peines, « que lesdits Sébastien Boitel, Eugène « Stofflet et Jean-François Grouard, sont
0 et demeurent acquittés de l'accusation « intentée contre eux, et a ordonné au
1 gardien de la maison de justice du
« département, de les mettre sur-le- « champ en liberté, s'ils ne sont retenus « pour autre cause.
« Le Tribunal, après avoir entendu le « commissaire du pouroir exécutif et le ci- « toyen Després, conseil des accusés, con- G damne François Vidocq et César Her- « baux à la peine de huit années de fers;
a Conformément h l'article quarante- « quatre de la seconde section du titre « deux, de la seconde partie du Code ï pénal, dont il a été fait lecture, lequel « est ainsi conçu :
a Si ledit crune de faux est commis c en écriture authentique et pubhque, «f la peine sera de huit années de fers;
« Ordonne, conformément à l'article ^ vingt-huit du titre premier de la pre- «r mière partie du Code pénal, dont il a « été pareillement fait lecture, lequel « est ainsi conçu : Quiconque aura été « condamné à l'une des peines des fers, « de la réclusion dans la maison de « force, de la gêne, de la détention, c( avant de subir sa peine, sera préala- « bloment conduit sur la place publique <r de la ville où le jury d'accusation aura « été convoqué; il y sera attaché à un
poteau placé sur un échafaud, et il y demeurera exposé aux regards du peuple pendant six heures, s'il est condamné aux peines des fers ou de la réclusion dans la maison de force ; pendant quatre heures, s'il est condamné à la peine de la gêne; pendant deux heures, s'il est condamné à la peine de la détention ; au-dessus de sa tête, sur un écriteau, seront inscrits, en gros caractères, ses noms, sa profession, son domicile, la cause de sa condamnation et le jugement rendu contre lui ;
<r Et à l'article quatre cent quarantecinq de la loi du trois brumaire an quatre, Code des délits et des peines, dont il a aussi été fait lecture, lequel est ainsi conçu : Elle se fait (l'exposi^ tion) sur une des places publiques de la commune oii le tribunal criminel tient ses séances ;
a Que lesdits François Vidocq et César Herbaux seront exposés pendant six heures sur un échafaud, qui sera, pour cet effet, dressé sur la place publique de cette commune ; a Ordonne qu'à la diligence du corn-
« missaire du pouvoir exécutif, le pré- « sent jugement sera mis à exécution.
« Fait et prononcé à Douai , à l'au- « diencc du tribunal criminel du départe- « ment du Nord, le sept nivôse, cinquième « année de la RépubFique française, une « et indivisible, où étaient présents les cice toyens Delaetre, président, Havvn, « Ricquet, Réat et Legrand, juges, « qui ont signé la minute du présent « juorement.
« Mandons et ordonnons à tous huis- « siers, sur ce requis, de mettre ledit « jugement à exécution, à nos procu- « reurs-généraux et à nos procureurs « près les tribunaux de première in- « stance, d'y tenir la main ; à tous com* « mandants et officiers de la force pu- « blique d'y prêter main-forte, lorsqu'ils a en seront légalement requis.
« En foi de quoi, le présent jugement « a été signé par le président de la Cour « et par le greffier.
« Pour expédition conforme,
« Signé Lepoine, greffier.
« En marge est écrit: Enregistré à « Douai, le seize prairial an treize, folio « soixante-sept, verso, case deux, reçu
«f cinq francs, savoir : deux francs pour « autant de condamnations, trois francs « pour autant de déciiarges, et cin- « quante centimes pour subvention sur « le tout.
« Signé BE'^ikG.
« En marge du premier rôle est écrit : « Paraphé par nous, juge au tribunal de « première instance de l'arrondissement « de Béthune, conformément à l'article « deiix cent trente-sept du Code civil, « et au procès-verbal de ce jour, trente « prairial an treize, remplaçant le pré- « sident absent, renvoi approuvé.
« Signé Deldicque. »
Arrêt de la Cour royale de Douais du tnois de juillet 1820.
Attendu que Yidocq François, Eugène de Saint-Eugène, était innocent du faux pour lequel il a été condamné à huit ans de travaux forcés et à six heures d'exposition publique,
La Cour le aécîare réintégré dans ses droite civils et politiques qui lui avaient
été ravis par son arrêt rendu le 28 vendémiaire an cinq de la république.
Vidocq, chef de la brigade de sûreté, avait eu beaucoup de peine à réunir autour de lui un nombre suffisant d'agents dévoués; voici quel était le règlement présenté par Yidccq et accepté par M. Aor glès, préfet de police.