‹ Histoire véritable des temps fabuleuxChapitre 10 sur 114 · I. Anciens aatenrs de l'histoire d*£gypte · texte numérisé non relu

I. Anciens aatenrs de l'histoire d*£gypte

Tont ce qui nous restée de sources pour l'histoire d'E^ gypte, jusqu'au temps où ce royaume devint province de l'empire des Perses , se réduit au second livre d'Hé^. rodote , au premier de Piodore de Sicile , aux Dynasties et à quelques fragments deManéthon , prêtre égyptien , cités par l'historien Josèphe , par Eusèbe , et par Çeor-^ ges-le-Syncelle ; et à une liste des rois de Thèbes, par Eratostbène, bibliothécaire d'Alexandrie. On trouve aussi quelques listes d'anciens rois égyptiens , dans des auteurs juifs ou arabes.

Ce qu'on peut trouver ailleurs , est tiré des trois pre-

niiers auteurs que je viens de nommer, ou se réânit à peu de chose; et c'est à eux que les savants se sont attachés.

' Oi* touj^ ces auteurs , même Hérodote , le plus ancien dé tous , «ont bien postérieurs à l'expédition de Gambyse , roi de Perse , qu'on dit avoir enlevé les mémoires des Egyptiens. L'Histoire universelle ' ti'aduite de Tanglois , et M. Pluche * , font mention de cet enlèvement , mais sans citer l'auteur d'où ils ont tiré ce fait. J'avoue que je ne Tai point trouvé, ou du moins remarqué jusqu'ici. Je suppose qu'ils ne l'ont point avancé sans preuve.

• Quoi qu'il en soit ' , Hérodote n'a écrit que du temps

d'Artaxerxès Mnémon , plus de cent ans après Cam-

byse ; Manéthon et Eratosthène n'ont écrit que sous

lés successeurs d'Alexandre ; Diodore du temps d'Au-

"guste.

Hérodote compte plus de trpis cent quarante rois d'Egypte, depuis Menés, le premier <Je tous, jusqu'à Cambyse ; et il évalue la durée de leurs règnes à trois par siècle , ce qui fait plus d'onze mille ans ; mais il n'en nomme qu'une vingtaine. Diodore n en compte qu'environ cent vingt , jusqu'à la même époque , et il n'en nomme guères plus, de vingt , non plus qu'Hérodote, ^t ce sont à peu près les mêmes. Manéthon en nomme bien davantage , et il en fait différentes dynasties, auxquelles il donne des noms de villes ou de pays. On trouve la durée de leurs règnes marquée dans Jules- Africain et dans Eusèbe, qui nous ont transmis ces Dynasties , que Georges-le-Syncelle a ensuite recueillies ;

■ Hist. iiniv, trad., tome l, page 4^2.

* Hist. du ciel, tome I.

s Prëfiid. Bouhier, Dissert, but Qérod,

mais souvent ils ne s accordent pas sur cette durée, ni même sur Tordre des dynasties. Le chevalier Marsham % et M. Fourmont *, grands partisans de Manéthon , prétendent qu'Eusèbe surtout en a dérangé qtlelques-unes , pour les ajuster à son système de chronologie. M. Fourmont avoue qu*il ne faut tenir aucun compte de la durée des règnes , qui évidemment a été ajoutée.

Eratosthène , qui a écrit à peu près du temps de Ma-*» néthon , n'a. laissé qu'une liste de trente à quarante rois de Thèbes , dont la plupart ne se trouvent point dans les Dynasties de cet auteur égyptien.

Les auteurs de l'histoire universelle composée en anglois , disent expressément ' :

ce Le peu de conformité qu'il y a entre ces diflë*-. » rentes successions des rois d'Egypte , tant à l'égard M de leurs noms que de la durée de leurs règnes , est » si visible , et l'on y remarque de si grands vides et » des erreurs si manifestes^ que ce seroit, à notre avis,, » une peine très-inutile, que de vouloir les ranger dans M un ordre chronologique qui les accordât entr'elles, » aussi-bien qu'avec l'Ecriture, et avec les observa-. » lions chronologiques des autres historiens. »

Aussi les savants , qui ont ti*availlé là-dessus , outils pris le parti de s'attacher à un auteur , préférablement aUx autres , parce qu'ils n'ont jamais pu les concilier tous. Le P. Fetau regarde les Dynasties de Manéthon comme supposées par les Egyptiens, .et il s^en tient surtout à Hérodote ; M. le présid.ent Bpuhier est fort de son avis. Marsham et M. Fourmont ^

■ Canon chron.

* Réflez.. sur les hist., tome II.

* flist. iiiiiv. trad. , tome I , page 4^6»

1» obsbuvatiows

récrient contre le sentiment du P. Petau ^ et ils re« vendiquent les Dynasties avec beaucoup de chaleur ; ils prétendent les> concilier, mais chacun à sa manière»

Je ne m arrête point à exposer, beaucoup moins i réfuter les difTérents systèmes; celaseroit fort long et fort ennuyeux , et de plus fort inutile. On peut , si Ton en est curieux , les voir dans les auteurs mêmes. On verra d'ailleurs comment tous ont eu en partie tort, et en partie raison. J'admets également Hérodote, Diodore, Manéthon et Eratosthène : on verra comment il se trouve dans tous un fond de vrai ^ mais souvent altéré et défiguré, ce ({ui a dû empêcher de les conci-» lier, eu prenant ce qu'ils disent pour vrai à la lettre. J'espère , en un mot , qu'on y verra plus clair qu'où n'a vu jusqu'ici.

n. Tous ce« auteurs sonl fabuleux ; pris à la lettre»

On a déjà vu ce qae dit M. Rollin , au commencement de son histoire des iT>is d'Egypte *; •« qu'Hère- » ^ote, sur la foi des prêtres égyptiens qu'il avoit » consultés , rapporte b^ucoup d'oractes et de faits » singuliers , qu'un lecteur éclairé ne prendra que » pour ce qu'ils sont , c'est-à-dire , pour des fables. » C'est pourquoi cet écrivain a pris le parti de passer^ sous silence la plupart de ces oracles et de ces prodi* ges; et il n'a fait en cela que suivre les^ savants les pllis attachés à Hérodote , qui en comptant même pour nuls trois cent trente rois qu'Hérodote compte bien , mais ne nomme point, s'en tiennent communément à l'a suite des règnes et des faits qui rentrent dans Tordre* naturel , en retranchant tout ce qui leur paroit tenir

' Hist. anc. , tome I.

PRÉLIMINAIRES. tZ

trop (In merveilleux , parce qu^ils le regardent comme supposé.

Les anciens eux-mêmes n'ont pas fait grâce à Hérodote sur cet article. On peut voir ce qu'eo dit Thucydide , au commencement de son Histoire , où il le désigne assez , sans le nommer. Marcellin , qui a ëcrit la vie de Thucydide, va jusqu'à dire S que le second livre d'Hérodote n'est plein que de mensonges et de fictions. Or ce second livre est justement celui qui contient l'Histoire d'Egypte,

Manéthon, suivant le témoignage de Josèphe * , rej>rochoit aussi à Hérodote d'y raconter bien des faussetés, faute d'avoir été assez instruit de l'Histoire des Egyptiens. Josèphe dit encore , en un autre endroit ' , que tous s'accordent à l'accuser de mensonge.

Plutarque * l'en accuse , non-seulement en ce qui regarde les Scythes , les Perses et les Egyptiens ; il va jusqu'à lui reprocher d'avoir supposé des réponses de l'orade de Delphes ; de prêter à tout le monde des discours de son invention , comme Esope en prête aux animaux. Il dit * qu'il faudroit plusieurs volumes pour relever tous ses mensonges et toutes ses fictions.

> Marcellin. in yita Thucyd. « Totu* secundus Herodoti liber mentilur hypotesia, i>

* Joseph, lib. 1, contra Apion. , pag. loSc), edit. Crispin.

^ Joseph, t'^û^. , pag. lo35* HpoJolo» Jiicav7c$ (<J'cuJo|xfvov imisi" jcwvtv ).

4 Plutarch, de Malign. Herod. , tomr II, pag, 871. Ôvx tri 2xv- 6at;, hv$\ n/po-atç , b^S* Acyvtarltotç xovç «aut6v Xoyovç avotliBfivt irXaTΜv ( Sç'Ktp Ai<T0W>ç xopo(^i xâu wtGi|xoc(), àXXhi ty tov IIvG^ou icpowinf XP^"" fuyoç.

^ Pag. 854- Tsvo'fwTa xai «rXoojfAala ^ov^oficvotç Iwi^cclcvat , «ra^l^luv

l4 OBSERVATIONS'

C'est cependant Hérodote qui est la plus ancienne source que nous ayons pour l'Histoire d'Egypte ; c'est le seul, avec Dîodore de Sicile , chez qui on trouve une suite de règnes un peu détaillés. Diodore, qui ne laisse pas de lui reprocher aussi des faussetés , n'a guères que le même fond d'histoire un peu suivie. Il ajoute quelques règnes et quelques faits, et en retranche aussi quelques-uns , surtout des faits prodigieux ; mai$ on voit qu'il suit à peu près les mêmes mémoires qu'Hérodote , et ils s'accordent assez tous deux , quant à l'essentiel.

Pour Manéthon, à quelques morceaux près, cités par Josèphe, il ne nous en reste qu'une ipultitudedenoms, qui composent ses Dynasties , avec quelques notes que Georges-le-Syncelle nous en a conservées ; mais , dans ce peu de notes , il se trouve des traits qui ont l'air aussi fabuleux que tous les prodiges rapportés par Hérodote , comme on le verra dans cet ouvrage.

Ainsi , toutes ces principales sources qui nous restent pour l'histoire d'Egypte, sont également pleines de fables , à prendre les récits à la letti'e ; il n en est aucune qui dès-lors ne soit suspecte , aucune sur laquelle ou puisse compter comme sur une histoire véridique*

Je sais qu'on croît pouvoir , en mettant les fables à l'écart, conserver la suite des règnes ; qu'il ne faut pas regarder toute une histoire comme fabuleuse, pour quelques faits fabuleux qui s'y trouvent imélés. Sans cela , que deviendroient la plupart des histoires un peu anciennes ? Gela est vrai pour les histoires ordinaires, dont les faits fabuleux peuvent se détacher, sans détruire le fond de l'histoire même ; npiais il n'en est pas ainsi' de l'ancienne histoire d'Egypte. C'est la dénatu-

PRéLIMIl«AI»BS. i5

rer en quelque sorte, ou même la réduire presqu'â rieil', que d*y faire ce retranchement. Hérodote lui-même observe ' qu'aucun peuple ne racontoît autant de prodiges que les Egyptiens; son Histoire d'Egypte en estpleine, et de prodiges qui y à les prendre tels qu'il, les raconte, ne sont pas croyables. C'est pourquoi le Philosophe de l'histoire n'a pas tort , en ce qu'il dit que les Egypr tiens ne parloient que de prodiges à Hérodote. De plus, ces faits prodigieux: ne sont pas moins donnés pour constants, ne sont pas moins attestés que le fond même de l'histoire , qu'on prétend en séparer. De quel droit £ïit-on cette séparation , lorsque tout porte également sur les mêmes témoignages , et est également donné pour reçu parmi les Egyptiens? On n'est plus assure de ce qu'on prétend conserver comme le fond de l'hisftoire, dès qu'on rejette comme fabuleux des oracles et des prodiges qui y sont si étroitement liés , qu'il est comme impossible de les en détacher , sans que tout tombe à la fois.

Que prétends-je en conclure? Que toute l'ancienne Histoire d'Egypte n'est qu'un amas de fables et de fic-^ tiens sans aucun fondement? Ce n'est nullement mon dessein, et je crois pouvoir montrer le contraire.

IIL n ne faut pas croire que THistoire égyptienne soit toute

fabuleuse.

Il est bien vrai que ces oracles et ces prodiges que racontoient les Egyptiens, à les prendre tels que les présentent leui*s historiens , et sur le même pied qu'ils les donnent , doivent être regardés comme fabuleux : ils les présentent revêtus de circonstances souvent ab-

* Hérodot. a. 8a. Tcpa7a ^t «^c«> vfi cvprjai Tt To?<T( aXXoivt cinaat

anmMroivu

l6 OBSERVATIONS

surdes et réyoltantes, dès-lors indignes du vmi Dieu, à qiii on ne peut pas les attribuer» Aussi les attribuentils à leurs fausses divinités ; mais , vu le nombre et la singularité de ces prodiges , il n'est pas croyable non plus que Dieu en ait tant permis de capables d'induire un peuple en erreur. Je dis , vu leur nombre et leur singularité ; car je ne prétends pas nier que Dieu permette quelquefois aux démons d'en opérer ; mais il ne faut pas non plus admettre , sans examen , tous ceux que les païens racontent ; je dévoilerai ^ dans la suite> la source d'un assez grand nombre de leurs récits.

Pour ne pas m'écarter ici de mon objet , il est vrai que ce grand nombre d'oracles et de prodiges > pris à la lettre , doit être regardé comme fabuleux ; mais il est aussi fort difficile que les Egyptiens en aient rempli leur histoire , sans avoir quelque fondement.

On se persuade trop aisément qu'un peuple entier est de lui-même , et sans aucune preuve , porté à croire des oracles et des prodiges. Cette facilité à croire ne vient guères qu*à la suite d'exemples frappants , ou de traditions originairement fondées , qui auront rendu croyable ce qu'on n'auroit pas cru sans cela. Les fausses croyances, surtout en fait de religion, ne se sont ordinairement établies qu'en conservant des vestiges et des impressions de la vi'aie, quoiqu'elles les aient bien altérées.

Si les Egyptiens racontoîent donc quantité de faits prodigieux; si, comme le dît expressément Hérodote, ils en racontoient plus que tous les autres hommes ; n'est-il pas raisonnable de penser que tout n'étoit pas une pure fiction ? On n'imagine guères ce dont on n'a vu ni entendu rien d'approchant , surtout jusqu'à en faire une assez longue suite d'histoire , telle

que celle des Egyptiens , quelque défectueuse qu'elle 80Ît d ailleurs. On fait aujourd'hui quanti Uî de romans qui semblent de pures fictions ; mais c'est qu'on a puisé dans des conversations ou dans des lectures mille idées dont on profite ; on a la tète remplie de mille histoires lues ou entendues. Qu'on suppose un peuple qui n'ait encore rien d'écrit ou d'appris de mémoire ; je doute fort que chez ce peuple , l'esprit le plus fécond , le génie le plus créatem* , enfante lui seul une longue suite d'histoire , sans aucune source étrangère où il ait puisé, sans aucun récit dont il ait profilé. Qu'on ne cite pas l'exemple d'Homère , qui a été , dit un auteur ', tout d'un coup ti*ès-gi'and , sans avoir de modèle ; car les anciens eux-mêmes ont dit qu'Homère AVoit eu des sources dont je parlerai ailleurs.

En un mot , il est plus naturel de penser que les anciens , qui d'ailleurs s'attachoient beaucoup à la foi historique , ont eu des mémoires ou des traditions , que de ci'oire qu'ils aient supposé tant de faits de pure imagination. On ne persuadera jamais au grand nqmhre des savants, qu'il n'y ait pas un grand fond de vrai, et de vrai historique, dans Thistoire d'Egypte en particulier. Je ne sache pas que M. Pluche ait réussi à persuader que Menés , par exemple , donné par les Egyptiens pour leur premier l'oi , n'ait été originairement qu'une simple affiche , dont ils se soient mis dans l'esprit de faire « leur législateur, l'auteur de y% leur police , l'instituteur de leur année -et de leurs » lois *. » Je doute que d'autres plus récents fassent jamais regarder bien sérieusement toute l'histoire de Sésosti*is comme une pure allégorie sur le cours du soleil

« Velleius Paterculus.

* Hist. du ciel /tome I. Voyez Mviiés.

l8 OBSERVATIOWS

OU sur rétablissement de son culte dans les différente colonies égyptiennes. Il peut y avoir quelques personnages foimés d'emblèmes et de symboles; mais au*cun dont Thistoire ait une suite bien marquée. Malgré les fables dont l'histoire d'Egypte est pleine, il faut donc y admettre un fond de vrai historique , qui aura été seulement altéré ou défiguré*

IV. Rapports entre les Juifs et les Egyptiens, déjà reconnus» .

Quantité de savants ont déjà obsei*vé bien des traits de ressemblance entre des coutumes , des opinions « et des lois mêmes , attribuées aux Egyptiens dans leur histoire, et les usages, les principes et les lois des Juifs ; par exemple , la circoncision , le jugement des rois après leur mort , la croyance de l'immortalité de Tàme, et quantité d'autres , qu'on trouve surtout dans le Canon de Marsh am. Cet auteur veut souvent faire entendre que les Juifs ont pris ces usages et ces sentiments des Egyptiens. L'inci^édulité comptant sur la frivolité et sur le peu de connoissances de bien des lecteurs , qui n'approfondissent rien , ne manque pas de donner la chose pour décidée. J'ai déjà indiqué ce qu'en dît le Philosophe de l'histoire , qui veut que le petit peuple esclave n'ait fait qu'imiter la grande nation des Egyptiens ses maîtres.

Les Pères de l'Eglise les plus savants , et en particulier ceux d'Egypte , tels qu'Origène , saint Clément et saint Cyrille d'Alexandrie , ont pensé tout le contraire ; ils ont pensé que les païens n'ont souvent fait qt^'altérer ce qu'ils avoîent puisé chez les Juifs.

On verra dans la suite, lesquels, des Pères de l'Eglise, ou de nos philosophes ^ sont les plus clairvoyants

et lesmîeux rastruîls, sur ce point comme sur tien d'autres. Toujours est-il constant , de l'aveu des uns et des autres , qu'il y a des traits de ressemblance assez mar* qués entre ce qu'on sait des Juifs, et ce qu'on trouve quelquefois attribué aux Egyptiens.

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