‹ Histoire véritable des temps fabuleuxChapitre 9 sur 114 · OBSERVATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PRELIMINAIRES

L'histoire d'Egypte est peut-être , de toutes les premières de rantiquité profane, celle que les savants ont le plus travaillé à débrouiller et à éclaircir. La grande idée qu'on s'est formée des Egyptiens y surtout d'après les Grecs, qui reconnoissoient leur être redevables de bien des connoissances , et d'après l'Ecriture elle-même qui parle de leur sagesse ; la grandeur des monuments qui en restent encore , soit dans le pays même ^ soit à Rome , où plusieurs ont été transportés par les empereurs jaloux d'orner leur capitale ; la liaison de THistoire Sainte avec celle d'un peuple qu'elle nous assure avoir été le témoin et même l'objet de quantité de prodiges des plus éclatants : toutes ces raisons ont toujours fait désirer de pouvoir approfondir l'antiquité égyptienne ^ et surtout d'en trouver l'accord avec l'Ecriture.

Un savant de ce siècle, zélé pour l'honneur de la religion, juge cette conciliation si utile et. si impor-

a OBSERVATIONS

tante', qu'il ne faut, dît-il, cesser d'y travailler, jusqu'à ce qu'on en soit venu à bout, et ne rien omettre pour y parvenir-

Par un motif tout contraire , d'autres écrivains la demandent encore plus , cette conciliation ; et ils ne cessent de répéter qu elle ne se trouve point.

«Hérodote, dit le Philosophe de l'histoire *, racon-

» toit ingénument aux Grecs ce que les Egyptiens lui

» avoientdit; mais comment, en ne lui parlant que de

» prodiges, ne lui dirent-ils rien des fameuses plaies

» d'Egypte, de ce combat magique contre les sorciers

M de Pharaon et le ministre du Dieu des Juifs, et d'une

» armée entière engloutie au fond de la mer Bouge, sous

n les eaux élevées comme des montagnes, à droite e( à

» gauche , pour laisser passer les Hébreux , lesquelles

M en retombant submergèrent les Egyptiens ? C'étoft

M assurément , ajoute cet écrivain , le plus grand éyé-

» nement dans l'histoire du monde. Ni Hérodote , ni

M Manéthon, ni aucun des Grecs, si grands amateurs

te du merveilleux , et toujours en correspondance avec

» l'Egypte , n'ont parlé de ces miracles qui dévoient

» occuper la mémoire de toutes les générations. •••

M Dieu ne voulut pas, sans doute, quune histoire » si divine , nous fût transmise par aucune main pron fane. »

On voit assez le ton d'ironie et de dérision sacrilège qui règne dans ce morceau; mais c'est le grand mérite

* Tanta est Historinc Sacrnft cum rebiis AFgypfiads aflSnitas et coiincxio, ut opéras pretium esse yideatur alteram alteri chronoloa^am, Sacrae AEgyptiam, aliquo vioculo colligare... Tantiim rnim habct titilitatis ista conciliatio t nihil ut omiUeodum sit qu^usque pei'ficiattir. Tournemine ^ Dissert, 5, ^ la fin de Menochius,

* Phiiofl« de rhÎ8t.| chap* 19»

PRÉLIMIIfAIRES. Z

du Philosophe, et il s'en fait gloire ; il n'est donc pas besoin de m'arrêter à le relever sur ce point. Quant A son ignorance ou à sa mauvaise foi , j'en donnerai assez de preuves dans le corps de cet ouvrage*

Four ne point m'écarter ici de mon but, on voit conunent rincrédullté objecte que Thistoire d'Egypte ne fait pas la mcfilndre mention de tant de prodiges et d'autres faits éclatants , dont l'Histoire Sainte nous dit, de son côté , que l'Egypte fut le théàti'e ; combien elle fait valoir le silence , vrai ou prétendu, de tant d'auteurs profanes 9 qui auroient du en parler; combien, par conséquent, elle nous presse d'en monti*er, s'il est possible , l'accord et la conciliation avec l'Ecriture.

Je sais qu'il n'est besoin, pour réfuter invinciblement l'incrédulité sur ce point, que de lui rappeler à elle-même ^es propres aveux. Le Philosophe que je viens de citer, dit ' dans le même chapitre , en parlant des Egyptiens : c< Jamais ennemi n'entra chez eux qu'il M ne les .subjuguât. Les Scythes commencèrent; après M les Scythes , vint Nabuchodonosor, qui conquit l'E- « gypte sans résistance ; Gyrus n'eut qu'à y envoyer un » de ses lieutenants; révoltée sous Gambyse , il ne fali» lut qu'une campagne pour la soumettre. »

Yoilà bien des désastres de l'Egypte, dès avant le temps d'Hérodote, de l'aveu du Philosophe qui dit luimême, en un autre endroit * , « qu'une guen*e malsi heureuse détruit souvent les annales d'un peuple » , et que , pour avoir une histoire , « il faut recommencer » vingt fois , comme des fourmis , dont on a foulé aux » pieds l'habitation.

* Philos, de l'hist., chap. ^g.

* Ibid. chap. 5a.

i OBSfiRYATIOHft

w II est triste, dit-il encore • , que dans la guerre de M César, la moitié de la fameuse bibliothèque desPto- » lomées ait été bmlée , et que l'autre moitié ait chauffé n les bains des Musulmans , quand Omar subjugua » TEgypte. €^ eut connu du moins Torigine des sn- » perstitioas dont ce peuple fut infecté , le chaos de M leur philosophie , quelques-unes de leurs antiquités I» et de leurs sciences. »

Aussi le Philosophe a-t-il commencé par dire , dans le même ouvrage : c< Il faut désespérer d avoir jamais M rien des Egyptiens ^ leurs livres sont perdus; leur » r<jigion s'est anéantie; ils n'entendent plus leur an- M cienne langue vulgaire , encore moins la sacrée^ »

Si Ton ne savoit pas que c'est l'intéi^ét de sa cause , l'esprit d'irréligion et de pyrrhonisme , l'habitude invétérée de se jouer de tout , qui entraine.le Philosophe dans tant de contradictions ^ on pourroi t croire que c'est le délire.

Tout homme qui raisonne ^ et qui est tant soit peu instruit , voit donc assez que le silence des Egyptiens sur ce que dit l'Ecriture , fût-il bien constaté, ne prouveroit absolument rien de la part d*utt peuple qui , depuis Moïse jusqu'à Hérodote, le plus ancien historien pix>fanequi parle de l'Egypte, dans un intervalle déplus de mille an3 , pou voit avoir oublié les faits ; d'un peuple qui avoit essuyé tant de désastres et de révolutions , dont les mémoires , suivant quelques auteurs , avoient été enlevés par Cambyse; d'un peupledont il ne notts reste , en effet , qu'une histoire nullement suivie , et qui d'ailleurs étoit intéressé, pour l'honneur de sa religion et de son pays, à taire des miracles, tels que

' Philo», de rhlflt.y chap. ai»

ceux dé Moïse , qai oonvainquoientsespréteiulits dieux, d'impuissance Y et ses prêtres d'imposture* Ainsi , point, d'objection plus frivole et moins e^^able dQ faire im-pression sur tout homme sensé«i

Mais toute défectueuse qu'est lliisioire ancienne. d'Egjpte qui nous reste ; quoiqu'on ne doive en tenir aucun compte , quand l'incrédulité prétend Topposeï: aune histoire aussi authentique et aussi incontestable que l'Histoire Sainte ^ quoiqu'elle soit pleine de faiu qui , à le» prendre à la lettre, sont évidemment f^u*^ leux^ doit-on eutièrement l'abandonner, et ne lacemp* ter pour rien? '

Ce seroitrévoher bien des savants, cpunevoudroient pas certainement être réduits à avouer qu'on ne sait absolument rien de l'antiquité d'une nation donit on a encore mie si grande idée, qu'on s!en est formée, comme je l'ai déjà observé, d'après les Grecs, qui se reoonnoisseient redevables à l'Egypte d'une partie de leurs lumières; d'après tant de monuments frappante qu'on voit encoi% ; dl'après l'Ecriture eUs-même , qui pcffle de la sagesse des Egyptiens.^

Les savants ne consentirotent jamai» , en particulier, à regarder comme nul ce que racontent des auteurs qui sont encore estimés cimmie de précieux restes de Tantiquité. On ne se persuadera jamais qu'ils aient tout écrit de pure imagination, et sans aucun fondement; ou que les mémoires des Egyptien» n'aient été que des far bles. En même temps, qu'il est impossible de erc^ire tout ce qu'ik disent , on voit, dans la manière dont ils le disent, Hérodote surtout, ua air de candeur et de vérité , qui ne permet pas de les soupçonner de vouloir continuellement en. imposer. Ils sont les premiers k prévenir le lecteur sur le peu de yraisemblance deeerr

tains faits ; mais ils assurent en même temps , qu'on les leur a racontés ; ils en appellent à des autorités et à des témoignages ; il ne faut donc pas leur refuser toute foi historique sans exception, ni révoquer en doute qu'il y ait un certain fond de vrai , quoiqu'il soit bien altéré , comme le prouvent leurs récits évidemment fabuleux, aies prendre tels qu'ils sont.

Je crois donc pouvoir proposer ici un moyen de tout concilier ; un moyen de contenter d'abord ceux qui sont révoltés de l'air fabuleux de l'histoire des Egyptiens, telle qu'on la trouve dans les auteurs profanes qui nous restent ; c'est de faire voir que les récits primitifs y sont eti effet souvent altérés et défigurés, et de montrer la cause des altérations , et sur quoi elles portent.

Un moyen de contenter aussi ceux qui ne pensent pas que cette histoire des Egyptiens soit toute fabuleuse et sans aucun fondement; c'est de leur y dévoiler un fond de vrai , et qui vient de la source la plus respectable.

Enfin un moyen de contenter ceux-mêmes ( pourvu que le désir de tous ceux-ci soit sincère ) , ceux-mêmes qui demandent qu'on leur montre dans, cette histoire quelque vestige des miracles de Moïse , et des autres faits éclatants dont l'Ecriture nous assure que l'Egypte fut le théâtre*

Ce moyen , que je puis assurer nWoir point imaginé par esprit de système ou de prévention , mais auquel j'ai été , pom* ainsi dire , amené par tpute la suite des faits , et qui m'a paru d'autant plus vrai , que je l'ai plus examiné; c'est de prendre tout ce qui nous reste de l'histoire d'Egypte jusqu'à l'empire des Perses, sur le pied d^un extrait, mais d'un extrait altéré de ce que l'Histoire Sainte elle-même nous apprend de l'Egypte ;

PRÉLIMIITAIRBS. 7

de regarder, en un mot, rEcriture , snivant son texte original qui est Thébreu, comme la source véritable où ay oient puisé les Egyptiens soit par eux-mêmes , soit par d'autres interprètes ; d'envisager enfin tout ce qu'Hérodote et les autres historiens nous racontent de l'Egypte, jusqu'au temps que j'ai dit , comme pris originairement d'une traduction , à la vérité pleine de bévues , que les Egyptiens s'étoient faite ou procurée, des ^droits qui les regardent dans les livres sacrés des Hébreux.

Par ce seul moyen , qai est asseae simple , avec cette clef, pour ainsi dire, j'espère qu'on retrouvera tout le fond de cette histoire d'Egypte : on yerraquecefondest vrai , puisque ce n'est qu'une suite de ce que l'Ecriture elle-même nous apprend de l'Egypte | on verra pourquoi tant de faits y paroissent , et y sont en effet fabuleux, à les prendre tels qu'ils sont racontés; c'est qu'ils sont défilés par quantité de méprises d'intei-prètes ignorants , et hors d'état de bien prendre le sens de l'Histoire Sainte ; on verra comment tout étant dévoilé et rétabli, s'accorde et se concilie avec l'Eariture, puisque c'est l'Ecriture elle-même qui en est la source primitive. On verra enfin que c'est tout le contraire de ce qu'avance le Philosophe de l'histoire * , lorsqu'il dit , par dérision , que Dieu ne voulut pas sans doute qu'une histoire aussi divine que celle des prodiges opérés en Egypte, nous fût transmise par aucune main profane : on verra que c'est au contraire , parce que des mains profanes nous l'ont transmise , et en la transmettant , Font défigurée, cette histoire vraiment diyine, qu'on ne l'a pas reconnue jusqu'ici.

' Philos, de l'hist, , chap. 19,

8 OBSBRVATIOWS

Je sais que cette Idée n'est encore venue à personne,* du moins que je connoisse ; elle n^enti'e point aisément dans Fesprit d'un savant , qui > en lisant Hérodote et les autres historiens profanes qui parlent de l'Egypte , n y a point aperçu, ni même soupçonné ce rapport constant et soutenu que j'annonce , avec ce qu'en dit l'Histoire Sainte*

Il est bien tard , dira-^t-on , de venir^ après plus de deux mille ans , prétendre montrer clairement dans des auteurs , ce que personne n'y a vu , ce qui a échappé à tant d'hommes incomparablement plus éclairés ; de venir, en un mot, renverser tout ce qu'on est en possession de croire et de dire sur cet objet.

Je sais de plus , que mon arrêt est prononcé d avance par l'auteur des Recherches philosophiques sur les Egyptiens ^

ce L'histoire d'Egypte , dît-il , ne seroit ni si obscure , » ni si confuse , si elle n'avoit été prodigieusement em« » brouillée par les chronologistes modernes, qui ont eu ï3 la prévention , presqu'inconcevable , de vouloir n ajuster les annales des Egyptiens avec l'histoire des » Juifs» »

Si c'est une prévention presqu'inconcevable de vouloir seulement accorder l'histoire d'Egypte avec l'Histoire Sainte , que sera-ce de dire que l'une n'est qu'un extrait de l'autre? Il n'y aura point de teime pour exprimer une pareille folie.

Cependant le même Philosophe ne laisse pas d avouer , dans un autre endroit * , que , « sans les Grecs et sans I) les Juifs, nous connoitrions à peine TEgypte ; car.

' Rech. philofl., tome I, page 19.

* IMd. tome II, page i^?»

PRÉLIMIIfAIRBS* 9

» ajoute-Wl, toii3 ses monuments sont muets , et il n'est » point resté dans le monde un seul volume de la bi* » blîothèque de Thèbes. »

L'bistoire d'Egypte , de l'aveu de ce Philosophe , a donc quelque obligation à celle des Juifs ; c'est déjà un commencement , et il ne s'agit plus que de voir )usqu'où cette obligation s'étend. Si les Grecs se trouvoientn'a^ voir fait au fond que copier les Juifs, et les mal copier, ceux-ci auront rendu le plus de service à l'histoire des Egyptiens; et on pourra même reti*ouver chez eux quelque mémoire original de la bibliothèque de Thèbes, et quelques autres antiquités de cette grande ville.

C'est, malgré toujs les préjugés qui peuvent iaire regarder la chose comme impossible, c'est de quoi je ne crois pas devoir désespérer, d'après le jugement de. nombre de personnes éclairées ; mais cooime il s'agit de voyager en pays lointain et perdu depuis long-temps,.n il est à propos de me prémunir de quelques observations que j'ai eu occasion de faire , en partie dans d'au-^ très voyages. '

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