‹ Histoire véritable des temps fabuleuxChapitre 12 sur 114 · IX. Bévues sur des langues étrangères · texte numérisé non relu

IX. Bévues sur des langues étrangères

Taî souvent éprouvé moi-même combien de méprisas un étranger peut faire dans une langue qu'il ne sait qu imparfaitement. On crut , dans une ville d'Alkmagne, que )e demandois des cerises, parce que j'a vois prononcé Ixirseh , qui en allemand signifie cerise , au lieu de kirch^ qui signifie église.

Qu'un italien, en parlant à une dame polonoise , lu traite de signora lutta garbata , ou de dame accomplie^ le compliment pourra la surprendre , parce que garbatb en polonois signifie bossue.

On peut bien croire que les anciens , dans des tempa où le commerce étoit moins étendu ^ où l'on étudioit moins les langues étrangères, étoient encoi'e plus exposés à faire des bévues , en voulant traduire des livres d'une autre natiau. Ils pquvoient se méprendre d'au^ tant plus impunément , qu'il y avoit moin« de leurs concitoyens capables de les relever.

Le premier historien de Pologne a bien pris du frariçois pour du grec. C'est du françois assez ancien, pui^ que cet h is torif n eist du commencement du XIII. * siècle. Il parle d'un roi , grec selon lui, ou du moins suivant son commentateur , lequel pour se rappeler la pensée de la mort , avoit chargé un enfant de lui répéter souvent ces paroles ,. Sçire tu moras ' ; elles reviennent évi*-

* Kadlubek, Hfsi. lib. t , ep^st. i5. Guidam etiam regum iuteir epulasaiilans, erebrè suggerebat parvulua dtcfins i S cire tu morat quod intcrpretaretur, Domine tu morieris,

CoiiuiTenlar. Apttd eosdem grnDcos coninieludo ei'at, quod rege in couvivio residl^nttf ,. puer ckmabaf :< ifex tu morieris. *

5i OBSERVATIOIÏS

4emmetit à ces mots françois : Sire, tu mouiras ; et de peur qu'on n'en doute , Thistorien lui-même en donne rinterpi'étatîon , cjuil avoltsans doute apprise par ouï^ dire, ou par tradition ; Domine ta morieris, Seigueur Ou Sire, vous mourrez. Voilà donc du françois pris pour du grec.

Ceci , pour le dire en passant , donne la clef des commencements de THistoire de Pologne , qui sont fort altérés , et ont l'air fabuleux. L'historien y a substitué le nom des Grecs à celui des Francs ou François ; la preuve , c'est qu'il dit que \es.GalU ' , nom qu'on donne aux François en latiti , avoient toute la Grèce , ( au lieu de Grèce ^ lisez France ) ; et que les Polonoîs étolent leurs voisins. Cela est vrai , du temps où les Polonois , sous le nom de Slaves ou d'Esclavons, s'étendoient ju»- •qu'aux environs de l'Elbe , et les François de leur côté s'étendoient aussi jusques-là. Le premier roi de Pologne fut un nommé Grac ou Gracus. Le nom de Grac est encore ici substitué à celui de Franc. Le roi dont il s'agît fut, dans le vrai, un marchand Franc, nommé Samon , connu dans notre histoire * , lequel dans le VU.* siècle, s'étant misa la tête des Slaves ou Esclavons Tinides contre les Huns Abarés ou Avares , en fut élu •roi. Les Polonoîs l'ont appelé Grac du nom de Franc ^ parce qu'anciennement n'ayant point la lettre Fj ils prononçoient ce nom hrac ou grac; Ils ont ensuite fait venir ce roi Gracus des Gi*acques de Rome.

Pour en revenir aux bévues qu'on peut faire sur des langues étrangères , si un historien de Pologne a pris du françois pour du grec, un françoIiS de ce siècle, quoique d'ailleurs très-savant, a ti'ouvé à son tour un

* KadluU lib. i, epist. é* GalUs UDÎTersa cesait.Graecia...

* Appcadix sea lib. i i , Gregor. XuroQ. c. 48*

.vers grec dans quatre mots russes; ce senties mot? Obraz GospodyNaszego lezusa, qui se trouvent au bas d'uflL tableau de la sainte face deNotre-Seigneur, dans Téglise des religieuses de Montreuil près de Lâon. J'ai écrit les mots comme on les prononce en polonois, car je ne sais pas au juste quelle est la prononciation russie. Us signifient , portrait de Notre-Seigneur Jésus.

Comme les caractères russes ressemblent presque tous aux grecs , le P. Hardouin , trompé par la ressemblance ' , crut y trouver un vers grec écrit avec des abréviations. Dans obrazy qui signifie portrait, il trouve ohraê j mot qu'il prétend être grec; Adjxs lezusa^ il trouve akousa ; et ainsi du reste. On peut voir son vers et son ezplicatioji à la fin de ses Œuvres choisies , imprimées en Hollande. Cet exemple prouve combien les hommes même les plus érudits , peuvent se tromper sur une langue qu'ils n'entendent pas, et qu'ils veulenjt deviner. Pour peu que les anciens aient ainsi interprété des langues étrangères , il n'est pas étonnant qu'ils aient .imaginé bien des fables.

■ X. Bëyues des oopistes.

On a déjà vu, dansée que j'ai cité de M. Founnont, quHl ne faut pas attendre des. anciens l'exactitude c^es modernes pour les citations , piarce qu'on avoit souvent beaitcoup de peine à lire et à copier les manuscrits. Je •ne m'arrêterai point à citer ici beaucoup d'exemples d/s l>évues de copistes ; je me contente dequelques-uns.de^ plus singuliers.

Le premier historien de Pologne, dont j'ai déjà parlé , dit d^ms un style qui lui est propre, que quel-

* Harduini Opéra selectai Amstelod»; pa§r. 917.

ques-tins des Polanois commencèrent à savourer leur petite portion de domination ; il veut dire qu'ils prirent goûta dominer. Je cite son texte latin pour qu'on voie mieux 1 occasion de la méprise de son copiste ' : NonnulU dominawam ligurire cœperunt portiunculam • Un autre historien , qui ne fait guères qu'abréger ce premier, a pris le mot ligurire , qui signifie lécher^ sa-vourer^ pour le nom de la Lîgurie , aujourd'hui la côte de Gènes ; en conséquence , il dit que quelques-uns des Polonois prirent une portion ou une partie de la Ligurîe * : NonnulU Liguriœ ceperunt portionem. V.oilà une conquête que les Polonois ont faite à peu de frais , puisque c'est une bévue de leur historien qui l'a établie dans leur Histoire. On conçoit bien que pour mettre ces conquérants plus à portée de la Ligurie' ou de la côte de Gènes , d'autreà historiens n'ont pas manqué de leur faire conquérir auparavant tout ce qui se trouve sur la route. On verra qu'il en est à peu près de même des (Conquêtes du grand Sésostris dans l'histoire des Egyptiens. Mezeray, comme l'observe le P. Daniel dans sa préface, fait aussi, par u^e bévue, voyager Clovis à la Terre-Sainte.

r Autre exemple singulier. Origène dans sesHexaples, avoit mis à la marge le nom de Dieti , Jeho^a , écrit ea caractères hébreux, niH^Des copistes grecs, qui ne ékvoient pas l'hébreu , ont mis les caractères grecs qui y ressemblent pour la figure > ntUt; ce qui au lieu de ieiie ,eu. comme on prononce , Jehova , y a fait UrePi/tf •

Voyez l'Histoire critique du vieux Te^ament, par Richard-Simon, Hif. 2, ch. 10.

Hérodote a pris le nom d'une petite rivière qui gâlp

* Kadlub. Hist.) epist. 3, ,

• Chronic. edit* Varsav. 176».

PUÉLIMINAIUBS. 5S

par son mélange rilypauis % appelée encore en Polonois Sina Woda , au génitif Siny Wody^ ( c'est-à-dire eau livide ) , pour Hircd Hodoi ; et il en faij; un nom %is&f^^ qui signifie chemins sacrés.

Comment le nom latin Ulysses , en françois Ulysse « ^'est-il fonné du grec Odpseus^ d'où vient celui deriOdyssée d'Homère? C'est que les premiers Latins auront pris un a ou delta majuscide, dont la b^se étoit à demijeflacée , pour un a ou lambda[; et qu'au lieu d'Odys^ .seus ils auront lu Olysseus , d'où Us aurogit ibrme Ulysses*

On trouvera peut^tre ces observations minutieuses; mais elles ne laissent pas , comme ^n l'a déjà vu , d'être de quelque utilité pour édaircir les histoires anciennes, 40Ù des bévues assez communes ont causé des altérations*

Page 1