II.* TROIS CENT TRENTE ROIS DESCENDANTS DE MÈNES
Les Egyptiens , suivant Hérodote , comptoient trois cent trente rois descendants de Menés et ses successeurs tous de père en fils , dont aucun , excepté le dernier, n'avoit rien fait de mémorable. Hérodote ne les nomme point, excepte ce dernier, qui est Mceris.
Cette longue suite de trois cent trente rois , qui se succèdent tous de père en fils, qui régnent tous sans rien faire de mémorable , est en soi destituée de toute vraisemblance.
Elle est de plus prouvée absolument fausse pour quiconque respecte l'Ecriture , à compter la durée du monde et le nombre des générations , jusqu'au temps dont il s'agit.
Aussi verra-t-on que ces trois cent trente descendants de Menés se réduisent aux trois fils de Noé , qui est le vrai Menés. Une bévue des interprètes Egyptiens sur ce que dît l'Ecriture , en parlant de ces trois fils , les leur a fait ainsi multiplier, ainsi que je le prouverai dans le détail de cet article.
Et attendant, on peut toujours observer que ce nombre de trois cent trente a un double rapport au nombre de trois ; car il est composé de trois dixaines et de trois centaines ; il est le produit de trois multiplié par dix et par cent. C'est donc, pour m'exprimer ainsi, une double gradation ou élévation du nombre trois par le nombre dix ; gradation usitée cbez presque toutes les nations , et chez les Egyptiens en particulier. Je ferai voir
DE l'histoiue d Egypte. 99
sur quel fondement ils ont cru devoir la faille dans cette occasion. J'ai déjà cité des exemples approchants dans les obsei*vations préliminaires. On a vu que les Arabes , au lieu de huit , mettent huitante ou quatrevingts personnes dans l'Arche de Noé*
De plus i dans la premièi*e dynastie de Manéthon i laquelle commence par Menés , et , comme je le ferai voir, contient ses successeurs jusqua Mœris^ qui est le dernier de ces trois cents trente prétendus rois ; on trouve des vestiges assez sensibles des noms des trois fils de Noéf et même de cette qualité de fils de Noé. L'avant-demier roi de cette dynastie est Semempsis , nom qui renferme celui de Sem,- et le dei'nîer est Bié^ nachès , nom formé des deux mots bni né , ou comme on prononce ' bené-noach , qui signifient fils de Noé.
Diodore ne compte que cinquante-deux descendants de Menés. Ces cinquante-deux , qui sont encore trop , viennent des noms mêmes des trois fils de Noé. Les Egyptiens auront nommé Cham le premier, comme celui dont ils descendoient , ce qui fait * ém xm iphth; Cham , Sem, Japhet : ém xm approche du mot * émxim^ qui signifie cinquante ; iphth approche de ^phth , qui signifie fragment, partage, division. Japheth signifie étendu, dilaté. Les Egyptiens * l'auront entendu d'une division en deux, comme Yindiqne le nom. de phtha donné à l'œuf dont j'ai déjà parlé , que le Dieu Cneph ou Créateur avoit partagé en deux en formant le monde.
* n3~*33 filii Noë* Gènes. 9, 19.
■ nâ' DV^ on Cham, Sem, Japhet.
* Câ'Ï^DH quiûquagintû.
^ Xld fragmentum.
^ Euseb. prœp. lib. Z, r. ii , pag. it5, edit. Paris. Tov ^e âtlt
«poaocyopfvovv't yOôfe
100 RAPPROCHEMENT GÉNÉllAL
Eu conséquence , quelques-uns de leurs interprètes auront pris ém xnt tphth , Cham , Sem et Japheth , fils de Noé , pour cinquante - deux descendants de Menés.
On verra encore mieux dans le détail du rappro* chement , comment l'histoire de Menés et de ses descendants n'est-qu'une altération de ce que FEcrituredit de Noé et de ses trois fils. On ti'ouvera dans différentes bévues d'interprètes , la source des différentes versions -d'Hérodote , de Diodore , de Manéthon et d'Eratosthène, qu'on n'a jamais pu concilier jusqu'ici.
m. MOERIS.
Cette longue succession de trois cent trente descendants de Menés, dont parle Hérodote, aboutit à Mœris; et c'est le seul qu'il nomme , comme étant le seul dont les Egyptiens lui eussent dit quelque chose de mémol'able.
Diodore l'appelle Myris ; et c'est le même , comme je le ferai voir, qu'Ei*atosthène appelle Mares, et qui est le neuvième roi de sa liste. Je montrerai d'où sont formés quelques autres noms que rois, que Diodore et Er^r tosthène placent au para vaut j
Ce roi Mœris, Myris ou Mares,. est Mesr,. comme l'appellent les Arabes; ou ' Mesraïm, comme il est nommé dans l'Ecriture, au dixième chapitre de la Genèse , parmi les pères des peuples.
Mesraïm , petit-fils de Noé , fut père des Egyptiens ; c'est lui dont ils portent le nom en hébreu , en arabe ', et encore aujourd'hui chez les Turcs qui sont maîtres
• tZJnifD Gènes, lo* 6, i3.
,• Hcrbeloti Bibliothé orient f^oy> Mear ou.Miau
DB L*HISTOIRE d'ÉOTPTE. , lOi
de l'Egypte. G*étoit sans doute , de tous les descendants de Mènes ou de Noé , celui à qui les Egyptiens dévoient prendre le plus d'intérêt; c'étoit leur père immédiat , leur vrai fondateur, celui dont ils conservoient le nom. Il n'est donc pas étonnant que ce fût celui qu'ils vantoient le plus à Hérodote.
Hérodote, dira-t-on, ne compte que neuf cents an» depuis Mœris jusqu'au temps où les Egyptiens lui en parloient. Il est aisé de voir qu'il n'a pas dû compter davantage, en mettant ^ comme il fait , trois générations par siècle , et en faisant succéder les rois immédiatement les uns aux auti*es ; depuis Mœris , il ne lui reste pas vingt règnes jusqu'à la conquête de TEgypte. par les Perses*
C'est , comme on commence à le voir, que les Egyp-. tiens n'ont formé leur histoire qu'en prenant de TEcriture ce qui intéresse l'Egypte, et que l'Ecriture passe quelquefois plusieurs siècles de suite sans rien dire des Egyptiens. On voit ce qui a dû empêcher jusqu'ici tous les chronologistes de reconnoitre le rapport , et de trouver la conciliation des deux histoires. Revenons à Mœris.
Dans le nom de Metsrim ou Mesra*]^ que l'Ecriture lui donne, et que le commun des Orientaux réduit à Mesr, la terminaison en ini est ordinairement celle d'un pluriel. Elle aura paru de trop aux interprètes 'des Egyptiens, qui n'étoient pas fort instruits, et ils l'au-» ront prise pour un mot séparé, Im ' pris séparément , signifie une mer ou un lac. On aperçoit dès-lors sur quel fondement l'histoire d'Egypte attribue à Mesr ou Mœris , d'avoir fait creuser le fameux lac de ce nom , qui aura été ainsi appelé , parce que c'étoit le grand
mare. lacus.
lac de Me€P ou d'Egypte , son lac par excellence. S'il a jamais été creusé de main d'homme, avec trois mille six cent stades de tour et cinquante brasses de profondeur qu'Hérodote ' luidonne; l'ouvrage, trèsKîertainement , u'aura pas été fait sous un seul règne , beaucoup moins dès le temps de Mesr ou Mœris , fondateur du royaume d'Egypte.
Comme les letUes B et M étant des lettres de même organe , se mettent quelquefois l'une pour l'autre , ainsi que je l'ai marqué à la suite de Talphabet hébreu ; les Orientaux ont aussi donné à Mesr le nom de Beisar ou Beithir. De là vient que Manéthon le nomme Boéthus ; c'est le roi qui commence sa seconde dynastie. Diodore en a fait plusieurs Busiris , qu'il met avant Myris ou Mœris. Il donne au premier de ces Busiris, huit dest^endants , qu'il ne nomme pas. Il est aisé de voir que ce sont les huit peuples descendants de Mesraïm, nommés au dixième chapitre de la Genèse ; le premier, Ludim; le second , Ânamim ; le troisième , Laabim ; le quatrième, Nephtuimj le cinquième, Phétrusim; le sixième, Ghasluïm; le septième, Philisthiim; et le huitième, Caphtorim. En voilà huit bien comptés. J'en dirai un mot ailleurs ; car Homère a tiré parti de l'interprétation de quelques-uns de ces noms , pour faire sortir deux cents hommes avec leurs chevaux et leurs chars par chacune des cents portes de Thèbes. Je laisse aux curieux à deviner sa traduction de la fin des versets dont il s'agit. J'indique seulement ici que les Phétrusim sont les habitants de Thèbes *t
' Jlerqdpt. ^. 169^
• Gènes. 10. i3, 14. Mesraïm genuit Ludim , et Anamim, et Laabim, Nephtuim, et Phétrusim, et Chasluïm : de guibus egreasi suat Philifithiim et Caphtorim.
DB l'histoirb d'éqyptb. io5
Manéthon parle d'un prodige ou d'une séparation de terre arrivée près de Bubaste , du temps de Boëthus. On peut voir que le nom de Babel, en hébreu ^6/, aura été pris , par les Egyptiens pour celui de Bbst ou Bubaste , qui étoit de leur pays. On sait que les pères des peuples , du nombre desquels étoit Mesraïm , se séparèrent à Babel pour aller peupler la terre. Dieu , par un miracle , les y obligea. Voilà le prodige ou la séparation de terre arrivée près de Bubaste. Avec la ciel que nous avons , l'histoire d'Egypte commence à s'éclaircir et à se vérifier ; et les prodiges que rapportoient les Egyptiens , ne sont plus sans fondement.