‹ Histoire véritable des temps fabuleuxChapitre 69 sur 114 · XII. Menés introduisit le luxe de la table · texte numérisé non relu

XII. Menés introduisit le luxe de la table

Quelques savants ont observé avec raison que c'est un luxe bien prématuré que celui que les Egyptiens , dans leur histoire, attribuent à Menés, en le donnant en même temps pour leur premier roi, et pour le fondateur de leur royaume. Ce luxe est encore moins croyable , à le prendre à la lettre , lorsqu'on voit que Menés est Noé. Ce saint patriarche , occupé à cultiver de ses mains la terre désolée par le déluge , et content de pourvoir à ses besoins , ne pensa certainement jamais au luxe de la table ou à la bonne chère. Les Egyptiens auront donc encore fait ici quelque bévue , el mal interprété ce que dit l'Ecriture. Voyons d'abord ce que rapportent leurs historiens.

* Joseph. 1. 1 contra Apion., p. io4o, edît. Grispîn. 1^ yàp vx xoO* Upâtv yXS(Tapav BocviX/a ovjftat'vct , xbSt cwç irocjxyiy ici %a\ itoi^/vtç xalà T»)v xoivîjy ^iotXex7ov.

DIodore ' commence par dire que dans les premiers temps, les Egyptiens avoient mangé de l'herbe, et des tiges, et des racines de plantes qui viennent dans les marais ; car , ajoule-t-il , l'homme , suivant les Egyptiens , est un animal aquatique , ou ami des marais.

Ces idées, que nos philosophes modernes ont volontiers adoptées et appuyées , venoient aux Egyptiens de leur tradition altérée du déluge; nous avons déjà vu comment l'Egypte , du temps de Menés , étoît près-, que toute un marais. Il n'est pas étonnant qu'en conséquence ils regardassent l'homme comme une espèce de poisson. Si les Egyptiens avoient eu des mici*oscopes , ils n'auroient pas manqué d'observer dans leur peau de petites écailles, qui sont encore une preuve claire comme le jouf que les hommes sont originalrement des poissons.

Pour moi, je me contente d'observer que jusqu'à Noé les hommes avoient fait leur nourriture ordinaire de plantes et de légumes. C'est ce que prouve la permission expresse que Dieu lui donna * de se nourrir de la chair des animaux , et d'en user comme des herbes et des plantes.

Les Egyptiens, suivant leur récit ', avoient ensuite vécu de poissons restés à sec après l'inondation. Us entendolent l'inondation de leur fleuve , c'est-à-dire ,. du Nil. Celaétoit naturel pour eux; mais on peut encore

' Diodor. 1. l, n, a8. B«» yàip rb irallou^y Ai)'Vir7;ovç t^o\ ;(p^9da» ^6 p.\v ap;(a(o7aIov iroay caOïovlaç , xa) xSv <v xoTç i\t<7t ytyo^/veDV touç xotuilovs xa) ptÇaç... ôtov7at yocp rbv ayOpuirov eXctov xa^ lifiySSiç etvat Çuoy.

> Gènes. 9. 3, trad. de Sanctès-Pagnin. Sxcut virentem herbam, dedî yobis omnia.

^ Diodor. l. i| n. a8. Acu7cpay Sï X/yovaty fx^^^ iictynyvtv xohç Atyrà^c- 7tovs Tyiy TÛ»v l^utav SpSvtM, ^oXAv)y ^a^tXaay «ap(;(OfAcyov tov nolo^iov^ xai fAOultTÔ* OTi pL£7à Tv)v àvxSavtv xourctyov/ACvos àya^iqpa(V0(7Q.

croire que cette tradition venoit originairement de la permission accordée à Noé, après le déluge ', de manger des poissons. Si les hommes avoient été poissons auparavant , il y auroit eu de l'inhumanité à manger leurs semblables ^ à moins que les Egyptiens , comme certains faux partisans de l'humanité , ne pensassent au fond que les gros poissons peuvent manger lespetits^ «c Les Egyptiens avoient aussi mangé de la chair de n quelques-uns des animaux qui paissent * ^ et s'é^ » toient vêtus de leurs peaux. »

Noé après le déluge , comme on Fa déjà vu, eut 6n effet une permission expresse de se nourrir de la chair des animaux '• Dieu lui accorda de pouvoir manger de ce qui a mouvement et vie ; mais il parott que cette permission ne s'étendoit pas à tous les animaux sans exception. Dès-lors on faisoitla distinction des ani-^ maux purs ^ et des animaux impurs ou immondes ; car l'Ecriture dit que Noé offrit en holocauste des animaux et des oiseaux purs. Il avoit eu ordre d'en conseiTer dans l'arche , un plus grand nombre de ceUe derhièi^ espèce.

Aussi les Egyptiens disoiènt-'ils que^ dan* ces an^ ciens temps on n'avoit mangé que de quelques espèces.

On a déjà vu qu'Usons , c'est-à-dire , Noé sauvé du déluge , avoit été le premier, suivant Sanchoniaton, qui eût ofTert des animaux en sacrifice, et qui se fût vêtu de leur peau.

* OmneA pisees maris manaî Testr» traditi sunt.

* Diodor. 1. l , n. a8. O/xotcaç et xac tuv ^09xy}p.à(7«i}y lyta 9'X^xùtfvfttty

' Gènes. 9. 5. Et omnc quod^ movetur et TÎyit) erit yphis îa cibum.

^ Diodor. sapr. Tûly $09xy}^a7e»y fycor.

L'Ecritui'e ' ne dit pas expressément que Noé s'en soît vêtn; mais elle dit en général que Dieu lui permît d-user des animaux, comme en ayant le domaine.

Les Egyptiens et les Phéniciens ont donc bien pu en inférer qu il étoit permis de s'en vêtir.

Enfin les Egyptiens , suivant Diodore * , en étoîent venus à se nourrir des fruits pix)pres à leur servir de nourriture, et en particulier à faire le pain de lotus , dont quelques-uns attribuoient l'invention à Isis, d'autres à un des anciens rois appelé Menas.

Menas ou Mènes , c'est-à-dire Noé , ne devoît pas manquer de se retrouver. Je laisse pour le présent Isis et le lot^s, dont je parlerai ailleurs, surtout dans les mythologies.

Noé , après le déluge * , recommença en effet à cultiver la terre , pour lui faire produire des finiits ou des grains propres à sa nourriture. Il fut aussi le premier à cultiver la vigne. Ne connoissant pas la force du vin ; il s'eaivra. C'est sans doute cet usage du vin et de la cbair des animaux , introduit par Noé, qui a fait dire aux Egyptiens que Menas , ou Menés , avoit été le premier à introduire le luxe de la table.

« Les Egyptiens, dit Diodore*^ ajoutent que Menas

■ Gènes. Q. 3. a, text. hebr. Manui yestm tradita sunL.. dcdi vobis omnia.

• Diodor. sapr. 1^ TfÀcvTaTov êirî tovç iêaSifKovç lulaSrtvoii xap^ovç, wv etvat xat t^v ex tou XcdIov yivofuvov aplov. xoà To\>7ei>y Ty}V Fvpcvtv oi f&iy «i( TTiv I 9-ty aya^epovffiy y ot ^i èîç riva tSv iraAatwy Bao-tX/cav t^v èyop,a- 2|o|xtyoy My)vav.

* Gènes. 9. ao. Cœpitque Noë vir agricola exercéro terram, et plantavit vineam.

^ Diodor. 1. 1, n. 39. IIp^ç Sï tov7o(ç {tpoail Mviyav) tropaîtOcvdat tpxir/Çaçxal x^tvaç, xal ç-pwpty^ 'Ko'kvltXtT ^pTioBaty xal t^ ervyoXov rpu^viv xai tToXv7eX7).6ioy ctTyjynoravOat. ^to xa\ 'KoWxtç Zçtpov ytvtoTi BacrtXeu— ffayla Tvéffa/Bov , etc.

NOÉ. ai3

M apprit aux peuples à dresser des tables et des lits, et

M à se servir de tapis ou de couvertures de pria; en un

» mot, il les accoutuma à une manière de vivre déli-

» cieuse et somptueuse. »

Noé * ayant été surpris par la force du vin , qui lui étolt inconnue , resta en effet couché dans sa tente. Deux de ses fils • , plus respectueux que le troisième , le couvrirent , dans la posture indécente où il se trouvolt ; mais son lit étoit la terre, et la couverture qu'ils lui mirent fut leur manteau , qui probablement n étoit pas fort pi'écieux. On voit donc à quoi se réduit ce prétendu luxe que Menés fut le premier à introduire. Noé laissa certainement à ses descendants beaucoup à inventer en ce genre.

Aussi les Egyptiens disoient- ils que ce n'étoît que long-temps après qu on avoit commencé à lui faire des reproches. Ce fut le roi Gnephachthus , père du sage Bocchoris , qui , dans une expédition au milieu d'un désert d'Arabie, fit des imprécations contre Menés.

J'ai déjà dit, et on le verra en détail, quand nous en serons à Gnephachthus , que c'est une bévue des Egyptiens. Ils ont confondu, à cause de la ressemblance du nom. Menés avec la manne que Dieu envoya à son peuple dans le désert. On sait que le peuple murmura contre la manne ; ces murmures sont devenus des imprécations contre Menés ; et sa gloire, ajoute Diodore ' , en a perdu beaucoup de son éclat. On voit à

' Gènes. 9. ai» Bihensque Tinum inebriatus est^ et nudatus m tahernaculo suo.

' Ibid. a3. Ai Tcr6 Sem et Japheth palUum imposuerunt humeris suis t et inccdcntes retrorsùm , operucrunt verendsi patris sui...

^ Diodor. 1. i , n. 29. O» <îrj êoxtX i».<xXiça ôiiliov 7ev«ff6at toî ^ SiorluTvat TYjV ^oÇav toû Mr^vx xxt rot; Ttfxots l^ toIi^ Cçepov ;(p&vou5.

2l4 MÊMES.

quoi tienaent les réputations daas Thistoiire des Egyptiens , et quelquefois dans d'autres* '

XII L Les Thébaixu se yantoient d'ayoir été les premiers à cou-

noUre la vigne.

On vient de voir que Noé fut le premier à cultiver la vigne, et à connoître l'usage du vin. Si ce trait ne se retrouve pas dans l'histoire de Menés , il se retrouve dans celle de Thèbes où il régna, et dont on a déjà vu tant de traits pris de la thhe , ou de l'arche de Noé.

Diodore ' dit que , suivant quelques-uns , la ville de Thèbes avoit été fondée par les compagnons d'O^ eiris.

Je pourrois montrer que la fable d'Osiris , comme je l'ai déjà indiqué , est composée en partie d'altérations de l'histoire de Noé. Il y a long-temps qu'on l'a entrevu, puisque Tzetzès • faitOsiris contemporain de Noé, s'il n'en fait pas Noé lui-même. Mais cette fable , ainsi que celles d'Isis et de Typhon , sont des composés de plusieurs parties disparates , que les Egyptiens avoient réunies , sur quelques rapports que j'expliquerai dans, les mythologies. La fable d'Osiris ressemble beaucoup à celle de Bacchus. Aussi Tzetzès donne- t-il encore Bacchus pour contemporain d'Osiris et de Noé , si même il ne les identifie pas. Cependant Noé n'est pas le principal prototype de Bacchus ; c'est , comme je J'ai déjà dit, Jttda et le peuple Juif, dont Moïse fut le conducteur.

• Diodor. 1. t , n. 9. Klto-a» è\ yao-i tov/ç itcpl tVv Oajpt» iroX(i» iy

^ ©>jÇaf«ît tÇ xal* Xtyvwlov tovç ^i piilayivtç'/powç àvlvjy ivofiiàÇetv

At*o( iroXiv, cvtovç ^1 Bvi^aç.

* Txetz, Chiliad. V* IBList. I, y, 903. O^rtpc; A(^yv97o$, Sçtç Içt

KOÉ. >l5

Juda, suivant la prophélie de Jacob * , a les yeux plus éclatants que le vin; il a lavé ses vêtements dans le vin. Sur ces traits, et sur plusieurs auti^es que je développerai , il sera aisé de voir pourquoi les païens, comme plusieurs Pères l'ont observé, en ont fait Baccbus le dieu du vin. Mais comme Noé planta la vigne , les païens ont aussi transporté quelques traits de Noé à Baccbus. Pour m^en tenir ici à mon objet présent , Osiris , à qui plusieurs attribuoient la fondation de Tbèbes , s'étoit aussi , suivant les Egyptiens • , appliqué à l'agriculture; il avoit trouvé la vigne , et l'ayant cultivée , il avoît été le premier à faire usage du vin.

Sans entrer ici dans le détail de la fable d'Osiris, que je réserve pour la mytbologie des Egyptiens , formée antérieurement à leur histoire ; qu'on envisage seulement la fondation de Tbèbes , dont on a vu tant de traits pris de la thhe , ou de l'arche de Noé ; la liaison d'Osiris avec Typhon, dont le nom signifie déluge; l'application d'Osiris à l'agriculture, et l'invention de la culture de la vigne ; avec toutes les preuves qu'on a déjà que les Egyptiens ont copié l'Histoire Sainte , on voit que c'est encore ici Noé , qui a le premier connu l'usage du vin. Je puis ajouter que les Egyptiens , d'un autre côté , regardoient le yin comme le sang des géants qui avoient fait la guerre aux dieux ; ils dîsoient que la vigne étoit née de leurs cadavres mêlés avec la terre. C'est que la vigne ne fut en effet connue , ou du moins cultivée , qu'après le déluge , qui avoit été envoyé pour

* Gènes. 44* i^* Ligans ad TÎneam pullum suum layabit in

Tino fitolam suam> et in sanguine uvae palliiun suum.

la. Pulchriores sunt oculi cjus vino...

• Diodor. 1. i, n. 9, JO. TÉv/o-Gai è\ xcà ytAoytwpy^v tov Oo-ipty. . .

cvpeJyjy (î*av7ov ytveaôai yao-i tvî; à/xTre^ov jcaî t/jv epyoL<7i(Xv tov xavlya

xocpirov '9rp07S'jr(vo^9av1aj «rpwloy oryov ^(pig^aadat.

AlG MÈNES.

punir les crimesdes hommes corrompus, appelés géants dans rEcriture '.

Les Thébaîns d'Egypte n'étoientpas les seuls à s'attribuer la gloire d'avoir trouvé la vigne. Ceux de Grèce, également fondés sur la ressemblance de leur nom avec celui de la thbe, ou de l'arche de Noé, s'en faisoient aussi honneur. On sait qu'ils s'attribuoicntBacchus. Os disoient , suivant Pausanias * , « qu'ils étoient les pre- » miers hommes chez qui la vigne eût été connue ; mais, » ajoute cet auteur, ils n'ont aucun monument qui le « prouve.»

C'est que, du temps de Pausanias , les Thébains ne connoissoient plus Torigine ou la première source de leurs récits ; il auroit fallu , pour la trouver , recourir aux livres hébreux , que leurs premiers écrivains avoient copiés près de mille ans auparavant, et la trace s'en étoit perdue depuis long-temps. Les Grecs , qui méprisoient les Juifs, auroient eu honte de reconnoitre qu'ils n'avoient fait anciennement que copier, et mal copier leurs livres; et que leurs plagiats et leurs bévues étoient la source de cette mythologie dont ils vantoientles dieux et les héros, qui n'étoient au fond que les personnages de l'Histoire Sainte défigurés par leurs idées païennes. Ils auroient it)ugi d'avouer qu'ils adoroient des travestissements absurdes , non-seulement de ce même Dieu, mais des serviteurs mêmes de ce seid vrai Dieu qu'ils blasphémoient. C'est ce qui montre de plus en plus que tout le service

* Plutarch. de Isîde, tom. Il, p. 353. Up^tpov ii ivx rirtvov otvov , ov<îs fq"it6v«îov, «oç fpikiov 5coTç, &1\* «5 5cpia ttov iro^tfAvieroévI^uv «ïro7«' xoTç âtoTçy «Ç wv o(ov7ou «(9oy7ei>y xat r/J y-TÎ ovpj^tytvltù'» ofAireOiovs yevcoOac.

* Pausan. 1. 9, p. 678. AfAi«3lov è\ yTIvat /*év ot etjÇouot tcot^ht, oyt»t TTpwJotç (^«aîv àvOpûîirwv , àwojpTïvat <îi ow<Îêv f7( «ç àv7riv V7ro)xvv}^a cT;(Ov.

NOÉ. ai;

public, ou le culte des païens, «n^éloît , comme le dit » M. Bossuet S qu^une continuelle profanation , ou M plutôt une dérision du nom de Dieu , et il falloit « bien , ajoute ce prélat, qu'il y eût quelque puissance » ennemie de ce nom sacré , qui , ayant enti'epris de » le ravib'r, poussât les bommes à l'employer dans » des cboses si méprisables , et même à le prodiguer » à des sujets si indignes. »

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