‹ Histoire véritable des temps fabuleuxChapitre 7 sur 114 · DE L'OUVRAGE · texte numérisé non relu

DE L'OUVRAGE

I. Pbesque toutes les nations ont des temps fabuleux, c^est-à-dire, des temps dont Thistoire est obscure, incertaine, et tout au moins entremêlée de beaucoup de fables.Les plus savants auteurs de Tantiquité païenne en sont eux-mêmes convenus pour ce qui regarde leurs premiers âges.

Hérodote , le plus ancien historien profane qui nous reste , aj^elé par cette raison le père de l'histoire , en rapportant bien des antiquités qu'il a recueillies , avertit souvent lui-même qu'il ne les garantît pas ; qu'il S^est fait une loi d'écrire fidèlement tout ce qu'on lui a dit , mais qu'il ne laisse pas d'y trouver bien des faits in* croyables ; et , malgré cette sage précaution , plusieurs écrivains de sa nation même l'ont encore accusé de mauvaise foi. Plutarque a fait un Traité tout exprès pour Ten convaincre. Quelques modernes vont encore plus loin ; ils croient lui faire beaucoup de grâces de dire qu'il ne ment pas tôujôprs , et veulent substituer au titre de père de l'histoire celui de père du mensonge.

^X PLAN DE I/*OTTVRAGE.

Varron , le plus docte des Romains , en faisant la division des temps ëcoulés jusqu'à lui, donne expressément le nom d'obscurs et de fabuleux à tQus ceux qui précèdent Fère des olympiades, laquelle , concourant à peu près avec celle de la fondation de Rome , ne remonte que sept à huit siècles avant Tère chrétienne.

Diodore de Sicile, qui, par un travail de trente ans , a composé , sous le titre de Ribliothèque hîstoriqoe , une histoire universelle )usqu^à son temps , comprend de même sous le nom de my-r thologie ou d'histoire fabuleuse presque toute celle qu'il écrit dans ses premiers livres , lesquels renferment les antiquités des Egyptiens, des Assyriens y des Grecs et de jdusieurs autres peu-^ pies. N

Aujourd'hui que nous avons des histoires d'un plus grand nombre de nations, les temps fabu-»' ieux se sont encore multipliéd , parce que bien des nations modernes , de leur propre aveu, ont aussi' les leurs dans ce qu'elles ont écrit de leur origine et de leurs Commencements.

■ Les auteurs d'une histoire universelle » com* posée en anglois , et traduite dans notre langue, vont jusqu'à dire que les fables sont un c< mélange » dont les antiquités d^aucune natioa , hormis j> celle du peuple Juif » ne 6ont exemptes ; et la

* Histoire univers., tom.'I> pag.43a.

PLAW DE LOUVKAGÊ. XXI

» chose , ajoutent-ils , est très-naturelle , puîs- » qu'on ne doit guère s'attendre qu'un peuple , j» placé dans les circonstances où se trouvoient » ces nations primitives,songe à laisser à la posté- » rite des Tuonuments historiques que quelques » siècles après son établissement. »

Je ne cite point ce qu'avancent sur cet article quelques historien^ philosophes de nos jours, parce que leurs assertions outrées ne tendent à rien de moins qu'à nous enlever toutes les antiquités sans exception. Laissant là de pareilles autorités qui ne sont qu'éphémères , qu'on prenne le premier ouvrage non suspect qui tombera sous la main , où l'on passe en revue les principaux peuples de l'antiquité ; par exemple , l'Histoire ancienne * de M. RoUin. Presque poiht de peuple dont les commencements n'y soient donnés pour obscurs , incertains et pleins de fables.

« Il n'y a point , dit cet écrivain , dans toute 3> l'antiquité , d'histoire plus obscure ni plus in- » certaine que celle des premiers rois d'Egypte .... » Je 'dois, ajoute-t-il, avertir dès le commen- » cément qu'Hérodote , sur la foi des prêtres » égyptiens qu'il avoit consultés, rapporte beau* » coup d'oracles et de faits singuliers, qu'un » lecteur éclairé ne prendra que pour ce qu'ils » sont , c'est-à-dire , pour des fables,

' Histoire anc, tom. I.

xxn PLAW PB l'ouvrage.

Qu'on passe aux Assyriens. « L'histoire * de >> ces temps recules , dit-il encore , est si obscure, » les monuments qui nous l'ont conservée si » opposes entr'eux, les systèmes des moder- >> nés sur cette matière si différents les uns des » autres , qu'il est difficile de donner aucun j> sentiment comme certain et comme incontes- >> table, »

Il est inutile de citer ce que dit M. RoUin des commencements des autres peuples, ou de consulter d'autres auteurs. C'est presque partout la même chose ; un aveu assez formel de l'obscurité , de l'incertitude et des fables de ces commencements.

On a déjà vu que Thistoire des Grecs en particulier , de ces Grecs, les maîtres des Romains en fait de littérature , et encore aujourd'hui les nôtres, a été regardée par eux-mêmes et par leurs premiers disciples comme incertaine et fabuleuse jusqu'à l'ère des olympiades. Le nom de mythologie qu'on lui donne en est lui seul une preuve parlante.

Un coup d' œil jeté sur les commencements des nations modernes , surtout de celles du nord, suffiroit pour convaincre quiconque en douteroit , que la plupart ont aussi leurs temps fabi^

■ Histoire anc. , tom. IL

PLAN DE l'ouvrage. XXIII

leux , quelques-unes jusqu^au dixième siècle de notre ère , ou encore en-decà.

Le règne très-étendu des fables dans Thistoire des premiers temps de la plupart des nations , est donc un point universellement reconnu de tous ceux qui ont quelque lecture.

II.Quantité de savants surtout depuis deux siècles , ont à l'cnvi travaillé à débrouiller et à éclaircir ces antiquités obscures et pleines de fables , qu'on comprertd toutes ici sous le nom général de temps fabuleux. Us ont fait des recherches et des dissertations , formé des systèmes et des conjectures , donné des éclaircissements ou même des dévoilements sans nombre.

Des seuls ouvrages qui ont paru en ce genre on feroit une bibliothèque. Si tous ces efforts ont servi à répandre du jour sur plusieurs histoires, ont convient assez que les premières surtouJt de Tantiquité païenne demeurent encore fort obscures. On ne doit pas non plus espérer de les voir jamais parfaitement dévoilées , vu le peu de monuments vcridiques que nous avons ; beaucoup moins doit-on s'attendre à voir clair dans des antiquités pour lesquelles il ne nous reste absolument aucune source. Aussi n'est-il pas besoin de savoir tout ce qui s'est passé dans l'univers. Si tout étoit écrit, la vie de l'homme ne suffîroit pas à le lire , et on est déjà surchargé

XXIV PLAN DB l'ouvrage.

de ce qui l'est. On peut donc seulement désirer de voir un peu plus clair dans les antiquités qu'il est d'usage de lire, ou qu'on est même ^obligé d'étudier , parce qu'elles font encore une partie considérable de la littérature. Telles sont celles des Egyptiens , des Assyriens , des Phéniciens , des Perses , des Grecs et des Romains , et quelques autres qui y tiennent. On peut aussi prendre intérêt à voir éclaircir les origines et les commencements des nations lés plus considérables qui existent encore , surtout en Europe.

m. Quoiqu'il semble presque impossible d'avoir jamais rien de certain et de décisif sur des points qui ont partagé tant de savants profonds et de critiques habiles, il n'est pas inutile de tenter de nouveau, pourvu qu'on ne le fasse que dans la vue d'éclaircir réellement les antiquités , en suivant pour cela des règles, et en prenant sur soi le travail nécessaire, et non dans le dessein d'embrouiller tout de plus en plus j et d'amener enfin les hommes à ne plus rien croire ; dessein criminel qui ne se manifeste que trop dans quelques prétendus dévoilements de nos jours. ^

L'Abbé Lenglet », dans un ouvrage estimé, dit , en parlant des Egyptiens , dont l'histoire dansses commencements est, comme on l'a déjà vu, reconnue pour une des plus obscures et des

» Méthode pour ëtadier l'histoire , chap, lo.

PLAN DB l'ouvrage. XXV

plus fabuleuses de toute Fantiquitc : « L^obscu- » rite de leur chronologie ne doit pas empêcher » de s'y appliquer avec soin.... Onpourroit peut- » être , ajoute-t-il , trouver des moyens de con- » ciliation qui nous sont encore inconnus; mais » que sait-on si le temps ne les découvrira poî n t » ? Le temps en effet amène quelquefois des éclaircissements ou même des découvertes qui ont échappé aux recherches des plus habiles. • ' « Je ne trouve rien de plus satisfaisant , dit » encore cet écrivain * , que de pouvoir trouver » Faccord de toutes les histoires^ C'est par-là » qu'on peut éviter le pyrrhonisme historique » trop ordinaire à ceux qui se livrent à une éru- » dition si variée et si curieuse , sans prendre » sur eux le temps de faire les réflexions néces- » saires pour mûrir et digérer leurs lectures. 3» C'est encore par-là qu'on peut affermir contre » le mécroyant les actes et les titres qui servent » de fondement à notre foi. »

IV.Si jamais ce travail fuf utile et même nécessaire, c'est surtout dans ce siècle où l'incrédulité a fait des efforts plus multipliés pour nous replonger dans d'affreuses ténèbres , en prétendant nous enlever l'antiquité même la plus instructive et la plus intéressante pour tout le genre humain ; en affectant pour cela de la confondre avec les

' Lengletj même chap.

XXVI PLAN DE l'OUVRAGB.

antiquités fabuleuses ; en s^autorisant même des traits de ressemblance que bien des auteurs chrétiens et des saints Pères eux-mêmes ont fait observer entre les fables et la vérité, parce qu'ils ont pensé, et avec raison, que les unes ne sont souvent que des altératinns de Fautre, et que dès-lors elles en sont des vestiges et même des témoinages toujours précieux, quoique bien altérés.

L'incrédulité prend acte de cet aveu des Pères mêmes sur ces traits de ressemblance ; elle prétend le tourner à son avantage, et en inférer, ou que toutes les nations sans exception ont eu leurs fablessacrées, qui n'en sont pas moins fables; ou même que notre antiquité sacrée n'est qu'une co-^ pie des autres antiquités reconnues pour fabuleu- \ ses.EUe affecte d'oublier où de méconnoître une infmité de caractères de vérité qui distinguent l'Histoire Sainte , et qui non-seulement la font triompher avec éclat de ce parallèle outrageant que des impies osent en faire avec les histoires pleines de fables , mais qui l'élèvent encore incomparablement au-dessus de toutes les autres * histoires les plus certaines et les plus avérées.

Tel est l'esprit qui règne dans V Antiquité dépoilée^ dans la Philosophie de l'histoire^ et dans quantité d'autres ouvrages du même genre , qui , malheureusement trop répandus , ne laissent pas , sinon par leur poids , du moins par leur

PLAN DE l'ouvrage. XXVir

multiplicité , de faire des impressions funestes. Quoiqu'ils se détruisent souvent les uns les autres , il en résulte toujours , dans ce siècle frivole y un esprit de doute et de pyrrhonisme qui amène insensiblement à ne plus tenir aucun compte en fait d'histoire de tout ce qu'on lit des premiers temps , et à ne plus rien croire de l'antiquité la plus certaine et la plus incontestable. V. Quoique bien persuadé que cette antiquité sacrée , contenue dans nos livres saints , n'a nullement besoin de l'appui des autres antiquités » surtout des fabuleuses ; quoique pleinement convaincu qu'elle se soutient invinciblement par ellemême ou par sa propre suite , comme le montre si bien M. Bossuet en particulier dans son admirable Discours sur l'Histoire universelle : néan»moins s'il se présente quelque voie assez sure et assez frappante d'éclaircir , de dévoiler et de rétablir plusieurs histoires anciennes , <îe manière qu'elles rendent elles-mêmes à l 'Ecriture un témoignage constant, et d^autant moins suspect , qu'il est plus contre leur propre intérêt ; je pense que c'est un avantage de plus, qui , vu l'incrédulité du siècle , n'est pas à négliger. Le triomphe de la vérité n'en sera que plus éclatant , lorsqu'on verra les histoires mêmes que les incrédules lui opposent , parler en sa faveur et devenir en quelque sorte ses garants^

XXVIII PLAN DE l'ouvrage.

Les plus savants Pères de l'Eglise nous ont mis eux-mêmes sur cette voie. On a déjà vu le passage très-clair et très-expressif de saint Clëment d'Alexandrie , que j'ai mis à la tête de cet ouvrage. Ce Père , qui avoit approfondi l'antiquité païenne , et qui avoit été lui-même païen , ne se seroit pas ainsi avancé dans la ville peutêtre la plus lettrée de son temps , s'il n'avoit été en état de donner de bonnes preuves des plagiats sans nombre qu'il reproche aux Grecs en particulier , non-seulement pour les dogmes qu'ils se sont appropriés , mais encore pour les faits qu'ils ont travestis dans leur histoire.

Je pourrois citer aussi saint Justin , Orîgène, TertuUien , saint Athanase , saint Augustin , Théodoret , Eusèbe de Césarée , Théophile d' Antioche , Minutius Félix , Tatien , Arnobe , Lactance et quelques autres Pères ou auteurs ecclésiastiques des premiers siècles , qui ont ou pensé ou du moins entrevu la même chose. S'ils ne sont pas entrés dans le détail , c'est qu'ils étoient occupés d'objets plus importants , et qu'ils avoient assez d'autres preuves de la vérité de la religion et de celle des livres saints.

On sait que tel a été aussi , à parler en général , le sentiment de plusieurs savants de ces derniers siècles , de Vossius , du Père Thomassin , de M. Jïuet et de quelques autres ; mais en se

PLAW DE l'ouvrage. XXIX

fondant sur des rapports trop vagues , quelquefois sur de simples aperçus , sur des conjectures précipitées et destituées de preuves , quelquesuns ont plutôt contribué à décrier ce sentiment qu'ils ne l'ont solidement établi. Il faut, pour opérer la conviction , une suite de rapprochements frappants , telle qu'aucun , que je sache , n'en a encore donné jusqu'ici.

VI. Je suis bien éloigné de me croire plus d'érudition et de sagacité , ni même autant , à beaucoup près , qu'en ont eu tant de littérateurs habiles qui ont travaillé dans cette vue. Je suis le premier à sentir et à me dire combien il faudroit plus de connoissances et de pénétration pour bien éclaircir une matière où les plus éclairés ont souvent trouvé leurs lumières en défaut.

Aussi ne me suis-je engagé que comme malgré moi dans une carrière où tant d'autres ont échoué , et je ne me flatte pas non plus de ne rien laisser à désirer.

Si je crois avoir découvert le vrai sur des points importants où il n'a pas été reconnu ou du moins bien prouvé jusqu'ici , ce n'est point par esprit de système ; j'y ai été , pour ainsi dire , amené sans m'en être douté , et sans chercher à dire ce qui n'a point encore été dit. Je sais* assez combien la manie de dire du neuf a égaré de savants , dont je ne me crois nullement en

iXX PLAN DE l'ouvrage.

état de racheter comme eux les écarts par un mérite d'ailleurs reconnu ; je puis assurer que je me suis moi-même mis en garde contre ce que j'ai entrevu d'abord ; que je ne me suis rendu qu'après y avoir été comme forcé par

toute la suite des traits ; qu'enfin je ne m'en

suis pas rapporté à mes seules lumières : j'a^ consulté nombre de personnes éclairées et au fait des matières, qui, malgré le préjugé naturel contre de nouvelles découvertes en ce genre , après tant de siècles de recherches , n'ont pas laissé d'être frappées en voyant la suite et la liaison des preuves , et ont fini par m'encourager elles-mêmes à continuer l'ouvrage , et à ne pas craindre de le donner au public. C'est par déférence à leur jugement que je m'y suis décidé, quoique je ne croie pas avoir encore donné à l'exposition de ces preuves toute la clarté ni toute la force dont elles sont susceptibles. Absent de ma patrie depuis 1762 , pour des raisons connues , mon peu d'usage d'écrire, la nécessité de parler des langues étrangères, et d'autres obstacles m'en ont empêché.

Si le fond de l'ouvrage est vrai , comme plusieurs personnes capables d'en juger me l'ont assure , le public éclairé me passera ces défauts , et pourra y suppléer. Il est toujours important de faire connoître ou du moins de constater le

lUtW 1^ "

PLAN DE l'ouvrage. XXXI

vrai dans une matière assez intéressante par son étendue et par ses rapports , où il faut , outre le bonheur de le découvrir, un travail pour le dévoiler et une constance dont d'autres plus habiles et plus clairvoyants ne seroient peut-être pas capables. Si l'ouvrage est solide , et sert à éclaircir ou à rétablir plusieurs antiquités, de manière à venger l'Histoire Sainte , le peu de capacité de l'écrivain fera encore plus éclater la force de la Providence , qui peut employer les plus foibles instruments pour confondre l'orgueil et la présomption des faux sages du siècle. Le même Dieu qui a produit la lumière du sein des ténèbres ; qui dit au commencement que la lumière se fasse , et la lumière fut faite ; ce même Dieu ne peut-il pas encore , par les voies les plus inespérées > faire sortir des antiquités , même fabuleuses , qiielque rayon de lumière qui dissipe les nuages que l'impiété a pris à tâche d'élever contre la vérité? Engagé à maintenir la sainte religion qu'il a établie , il peut y faire servir les mêmes armes que Fincrédulité prétend employer pour la combattre , et forcer le mensonge même , en se trahissant , à lui rendre témoignage.

VII. Ce n'est pas que je regarde toutes les antiquités fabuleuses comme des altérations de l'Histoire Sainte ; il y en a au contraire plusieurs

KXXn PLA»^ DE l'ouvrage.

dont je montrerai d'autres sources : je puis dire en général , que j'assignerai pour chacune la source la plus naturelle , eu égard aux temps et aux lieux , et aux autres circonstances ; mais ce n'est point encore sur ce rapport des temps et des Heux que je me fonde ; c'est sur la suite même des histoires fabuleuses , prises dans les plus anciens auteurs qui nous restent, rapprochées d'histoires antérieures vraies , en prenant de même celles-ci suivant le texte primitif : c'est , en un mot , sur le rapport constant et suivi des traits de part et d'autre, et sur leur ressemblance si sensible et si marquée ( aux altérations près d'où sont nées les fables ) qu^on ne peut regarder cette ressemblance copime fortuite , par la même raison qu'on ne regardera jamais comme telle la ressemblance bien marquée de deux morceaux considérables d'histoire , d'éloquence ou de poésie , ou même de peinture , de sculpture et d'architecture.

Si l'on n'admettoit ce que dicte là-dessus la droite raison et le simple sens commun , on ne seroit jamais en droit d'accuser personne de plagiat , parce qu'on pourrojt toujours penser que la ressemblance peut se trouver, sans que l'un ait pris de l'autre.

C'est en général , sur ce principe si simple et si naturel qu'on se décide dans cet ouvrage,;

PLAN DE l'ouvrage. XXXIII

c'est aux lecteurs de juger si le rapport est assez marqué , assez constant , assez soutenu pour faire preuve , car on sait que plusieurs savants se sont trop fondés , pour faire des rapprochements , sur des rapports vagues et nullement décisifs , sur des ressemblances que leur esprit prévenu a plutôt cru apercevoir , qu'il ne les a réellement aperçues : c'est ce qu'on reproche en particulier au savant évêque d'Avranches , M, Huet y dans un ouvrage aussi important que sa Démonstration évangélique. Quoiqu'on ne prétende nullement en faire une dans cet ouvrage , car on sait que la religion est bien autrement démontrée , on a taché de se tenir en garde, contre ce défaut : . on se met on ne peut plus à l'étroit pour que les rapprochements fassent preuve , pour qu'ils soient décisifs et convaincants , puisque ce n'est pas seulement sur des ouï- dire ou sur des traditions vagues , qu'on prétend que les histoires fabuleuses ont été formées d'histoires véritables : c'est presque toujours sur le pied d'extraits , ou même de traductions , à la vérité fautives , mais néanmoins reconnoissables , qu'on prétend que les unes sonjt prises des autres ; c'est, en un mot, sur les textes mêmes des auteurs rapprochés de part et d'autre, qu'on met ordinairement le lecteur en état de décider si les fables sont des copies bien infi-

XXXIV PLAN DE l'oUVRAGE.

dèles , je l'avoue , mais cependant des copies réelles de la' vérité : on le met enfin à portée d'en juger , et de s'en assurer , à peu près comme on peut s'assurer que Virgile , par exemple , a eu connoissance , et a beaucoup profité des poèmes d'Homère. Il n'est pas possible, je crois , d'exiger fien de plus décigif en ce genre , et si la prétention est chimérique , il est aisé d'en reconnoître et d'en montrer tout de suite la fausseté , sur le simple vu des rapprochements.

VIII. Je sais qu'il se présente aussitôt à l'esprit une foule d'objections ; mais si l'on veut bien les peser, et qu'on soit de bonne foi, on sentira soi-même qu'elles se réduisent à de simples questions , auxquelles je ne suis pas même obligé de répondre , si le fait d'ailleurs est assez constaté : or c'est ici un fait dont on peut s'assurer sur le simple vu des pièces, pour m'exprimer ainsi , ou sur le rapprochement des récits de part et d'autre ; rapprochement qu'on a ici sous les yeux , et dont il est d'ailleurs aisé de vérifier les citations. On peut bien appliquer ici ce principe de raisonnement * , « que le fait en » soi étant suffisamment prouvé , il n'est pas » juste de demander qu'on en prouve de la même j> sorte toutes les circonstances. »

Ainsi , quand je ne pourrois rendre raison ni

* Art de penser, part. 4> chap. i3.

PLAN DE l'ouvrage. XXXV

du temps , ni de la manière dont les Egyptiens ou les Grecs , par exemple , ont eu communication des livres hébreux ; s'il est d'ailleurs assez clair qu'ils en ont beaucoup pris , c'est agir contre la raison , que de demander sur ces circonstances des preuves positives.

Je ne laisserai pas de faire sur cela même quelques observations , qu'on paroît n^avoir point assez faites jusqu'ici. Pour le dire en passant * y Joël , qui est un des plus anciens prophètes, ne reproche-t-il pas aux Tyriens et aux Sidoniens , dont le commerce étoit si étendu , d'avoir enlevé des Juifs, et de les avoir vendus pour esclaves aux Grecs ? Ces Juifs esclaves en Grèce, ne purent-ils pas communiquer des connoissances aux Grecs, comme des Grecs esclaves en donnèrent à leur tour aux Romains ? Je montrerai en effet , par le témoignage même des auteurs profanes, qu'il avoit passé , et qu'il s'étoit établi en Grèce des Hébreux , qui eurent même très - anciennement une synagogue dans Athènes. Les Spartiates ou Lacédémoniens , dans une lettre écrite aux Juifs, ne disent-ils pas que , suivant leurs moimments , ils sont frères , et descendus comme eux d'Abraham ^ ?

• Joël 3, 4* Vcrùm quid mihi et vobis, Tyrus et Sidon

6. Et filios Juda , et fîlios Jérusalem yendidistis filiis Grscorum , ut longé faceretifl eos de finibus suis.

* Machab. la. ai. Inventum est in Scriptura de Spariiatis, et Jadaeis, quoniàm sunt fratres ^ et qu6d sunt de gênera Abraham.

XXXVI PLAIT DE l'oUVRAGE,

Mais je rëserve ces observations et bien d'autres pour les mettre à la tête de chaque partie , suivant qu'ellesy aurontrapport.Le Philosophe de l'histoire, qui ne veut pas que les Juifs aient pu enseigner les autres nations , peut toujours se rappeler qu'un simple bourgeois de la petite république voisine de ses terres ( le Fort de Genève ) n'a pas laissé de contribuer à instruire Pierre-le- Grand, et par contre-coup, à éclairer le vaste empire de Russie. Je suis d'autant mieux fondé à citer cet exemple au Philosophe , qu'il compare lui-même le pays des Juifs à la Suisse, et qu'il y a plus loin de Genève à Moscow , que de la Palestine à l'Archipel. Si ce fait étoit plus ancien, la philosophie de l'histoire ne permettroit pas de le croire.

Il ne faut donc pas , sur des raisonnements vagues, sur des inconvénients prétendus, ou sur des contrariétés apparentes , révoquer eu doute des faits, s'ils sont d'ailleurs constatés , comme j'espère que sera la communication que les Grecs et d'autres peuples ont eue anciennement de l'Histoire Sainte , puisqu'ils l'ont copiée et tra-r duite pour s'en faire des histoires.

IX. Des personnes zélées pour l'honneur de la religion , craindront peut-être que l'impiété ne prenne plus que jamais le tour qu'elle a déjà pris, de dire comme le Philosophe de l'histoire , que

PJiAN D/B l'ouvrage. XXXVII

ce sont les Juifs qui ont copié les païens, que le petit peuple esclave n'a fait qu'adopter les fables des grandes nations des Egyptiens et des Caldëems ses maîtres ; mais, sans répéter ici quantité d'ex-» cellentes réponses qui ont été faites à cette objection , et qui en démontrent invinciblement la fausseté , j'espère que cet Ouvragé en rendra sensible et palpable non-seulement la fausseté y mais^ l'absurdité. Pour la faire encpre^ cette objection, il fàttdroit qu'on pût prendre un extrait ou une traduction informe y évidemment pleine de méprises et de bévues, qui font des irait» tous disparates , sans suite et sans vraisénKblaBfce ; il faudroit qu'on pût prendre cet extrait pu cette traduction pour l'original d'une histoire claire , suivie y où tout s'appuie et ^ soutient mutuellement ; or en pareil cas, quel est l'homme dé bon sens qui peut avoir* le moindre doute? On verra, par tous les rapprochements, qu'il en est ainsi des extraits ou des triaductions des païens par rapport à l'Histoire Sainte ; et des exemple» sans nombre rendront la cho^e beaucoup plus sensible que tous les raisonnements que je pdHirroîs faire ici : il en esi^eri un mot, comme d*une copie informe qu'un peintre ignorant auroit faite d'un tableau régulier, et qu'un homme tant sôît peu cohnoisseur , ne prendra jamais potir ^original vis-à-'vïs (Jjê l'original méme^ Ainsi y i^ c

XXXVIII PLAN PB l'OUVRAOB.

que les personnes bien intentionnées niaient nulle inquiétude sur ce point.

Ce qui peut leur faire quelque peine ^ c^est de voir l^abus étrange que les païans ont fait souvent des vérités les plus saintes » , des noms les [jlus sacrés, des faits les plus respectables; mais cet abus ne revient-il pas à ce que dit positivement « l' Apôtre des Gentils, que par un aveuglement inconcevable , ils ont changé la vérité de Dieu en mensonge ? ne cite-t-il pas lui-même pour les confondre, comme pris originairement de l'idée du vrai Dieu, et comme appartenant à cette idée, ce qu'un de leurs poètes ^, Aratus, au commencement de ses Phénomènes, attribue à leur Jupiter : ISous sommes ses errants?

Le prince des apôtres 4 ne reproehe-^t-il pas à des chrétiens mêmes qui n'étoientpoint assez instruits, de prendre des endroits difficiles à entendre dans les Epîtres de saint Paul , et de les tourner en de mauvais sens pour leur perte,ainsi quelles autres Ecritures ? Si l'on réunissoit toutes

* Rjom. t. 95. ComimitaTerunt Terit^tem Dei în meadacium.

* Act. Ap. 17. a8. Sicut et quidam ye^troram poëtaram dixerunt; ipsius enim et genus âumus*

^ Ara^ p)iae^oi9« , r. i et seq.

Ex Atoç àp)(o>fU76a

Tov 7àf> xoX 7(vo{ t<j\t.h

^ a. Petr. 3. i6... in q^ibus gunt qttaedam difficilia intelleçta j, qu» indocti et instabiles dépravant; sicut et esteras Scripturas -ad suam ipsorum perdition^m;

PLAN DE l'ouvrage, XXXIX

les fausses interprétations , tous les abus qu^on fait des livres sacrés, les rabbins par leurs rêveries, les hérétiques par leur esprit particulier, et quelques «catholiques mêmes par leur imprudence ou leur témérité, qu'on enfermât un seul corps, quel composé monstrueux et approchant des interprétations païennes n'en résulteroit-il pas, quoique tous ceux que je viens de dire aient prétendu se fonder sur l'Ecriture ?

Les Pères de l'Eglise ont été les premiers à dévoiler des vestiges de l'Histoire Sainte au milieu des fables du paganisme : ils s'en sont servis comme d'autant de traits de lumière propres à faire revenir les païens dé leur égarement. Dans un siècle où l'impiété ne rougit pas de vouloir mettre l'antiquité sacrée au rang des fables , ne doit-on pas , en les dévoilant une bonne fois, si on le peut , faire voir clairement d'où viennent les traits de ressemblance qu'elles ont conservés ; et combien , d'un autre côté , elles en diffèrent essentiellement par leurs absurdités, qui sont le fruit de l'ignorance, de l'aveuglement et de la corruption ? Doit-on négliger un moyen assez sur de constater de plus en plus, et de rendre bien sensible l'existence de l'Histoire Sainte, antérieure de beaucoup aux histoires fabuleuses qui en sont des altérations? de montrer qu'elle a été très-anciennement connue

XL PLAN DE l'ouvrage.

des premiers écrivains de peuples considérables, des peuples réputés les plus sages et les plus éclairés du paganisme, dont l'empressement à y puiser prouve du moins l'estime qu'ils en faisoient, et la conformité qu'ils y trouvoient avec un certain fond de tradition des plus grands événements , qu'ils avoient toujours conservée. N'est-il pas avantageux de faire voir en même temps que leurs altériations , quoique très-différentes,ne proviennent souvent que de différentes bévues sur le niême texte original qui, par une Providence spéciale, nous a été conservé dans sa pureté chez le peuple qu'elle en a fait dépositaire , pendant que les autres ont défiguré l'histoire chacun à sa manière.

X, C'est aussi le moyen le plus sûr, ou même l'unique, de rétablir et de concilier les antiquités, que d'en pouvoir retrouver les vraies sources primitives. Sans ce point de réunion, les savants ne .cessent de disserter et de disputer -, les uns épousent un auteur , les autres . un autre , sans donner des raisons bien décisives de leur choix .ou de leur prédilection. En convenant en général , qu'il y a des fables dans tel historien, ils ne s'accordent pas toujours à juger les .mêmes faits fabuleux; de là tant de systèmes; par exemple , sur l'histoire d'Egypte : les uns s'attachent à Hérodote , comme au plus ancien historien qui

PLAN DE l'OUVUAGE. XLI

nous reste; les autres tiennent pour Manéthon, parce qu^étant égyptien , il a dû être mieux instruit de l'histoire de sa nation. JusquHcî point de moyen bien décisif de terminer ces disputes ; au lieu qu'une fois sûr de retrouver la source primitive où ont puisé ces historiens, ou ceux qui les ont instruits, on voit en quoi chacun dit vrai, en quoi il se trompe , et de quelles méprises ou erreurs différentes sont venues les différentes versions. ^ -

On verra , dans cet ouvrage , que plusieurs histoires qu'on croit non-seulement puisées dans des sources bien éloignées, mais qu'on prétend liiême aujourd'hui opposer à l'histoire vraie^ en sont originairement prises , et que si elles là contredisent, c'est que ceux qui les ont écrites d'après elle , l'ont très-mal entendue : ce n'est que par ignorance le plus souvent, et faute d'en bien saisir le «ens , qu'ils s'en sont écartés. On verra qu'il en est ainsi noij-seulement deplasieurs récits des historiens , mais encore de - plusieurs dogmes des plus anciens philosophes païens qui, coifime en le voit àans Platon, iS'appuy oient beaucoup ^ur des traditions et sur des autorités. Des systèmes que l'impiété en les renouvelant, fait aujourd'hui valoir comme le fruit du raisonnement, ne sont dans l'origine que des méprisés et des bévues sur la vérité méiûe, mal comprise

XLii plah de l outrage.

par quelques-uns, qui ne prëtendoient cependant que la suivre , et qui n'avoient nul dessein formel de la contredire ; c^est ce que je développerai ailleurs.

XL S'il semble difficile, ou même impossible que , dans un si grand ëloignement on retrouve les sources primitives, ou que le peu qui nous en reste y suffise ; c^est d^abord qu^on ne iait pas assez d^attention que, pour une manière de bien rendre la vérité, il y en a mille de l'altérer : il en est comme d'une ligne d'un point à un autre ; on ne peut en tirer qu'une seule droite ; mais on peut en tirer sans nombre qui ne le soient pas. Un même fait , en passant par différentes bouches et sous différentes plumes , surtout d'une nation et d'une langue dans une autre, peut, avec le temps , prendre bien des faqes diverses^ et produire par-là des faits tout différents.

En second lieu, je ne prétends pas ici dévoiler toutes les histoires fabuleuses sans exception ; ce n'est pas. l'ouvrage d'un seul homme, peut-être même tous les hommes les plus savants réunis n'y réussiroient pas. Je me borne à dévoiler ou à éclaircir les plus importantes , suivant qui j'y ai été amené ; car , je le répète , ce n'est point un système que je me sois fait. Je ne prétends pas non plus expliquer par la même source , toutes les antiquités fabuleuses qui seront contenues

Pli Aie DE l'oUYRAGS. XLIII

dans cet ouvrage : il y en a, surtout des nisitionfi modemeSy qu'il seroit insensë de regarcLer comme des altérations de l'Histoire Sainte^ mais qui ne laissent pas d'étré des altérations d'histoires vraies écrites antérieurement , et qui se retrouvent encore chez d'autres nations.

Sans prétendre tout embrasser , je crois qu'on trouvera d^ns cet ouvrage assez d'antiquités far buleuses dévoilée^, ou du moins éclaircies, pour qu'il réponde au titre que je lui donne , d'Histoire véritable des temps fabuleux.

XII. Je commence par les temps fabuleux des Egyptiens , depuis Menés , leur premier roi , suivant tous leurs historiens, jusqu'au temps ou l'Egypte soumise aux Perses , devint une pro^ vincede leur empire, On verra , par un rapprochement soutenu de toute la suite des règnes, et des faits de chaque règûe , que cette histoire répond à l'Histoire Sainte., depuis Noé , Iç père de tous les hommes d'après le déluge , jusqu'à la fin de h, captivité des Juifs à Babylone ; et que ce n'est même qu'un extrait suivi , quoique défiguré , de ce que l'Ecriture elle-même nous apprend de l'Egypte dans cet intervalle ; en un mot , que tout ce qu'Hérodote j Manéthon,, Eratosthène et Diodore de Sicile nous racontent de l'Egypte jusqu'à cette époque , n'est , aux descriptions près , qu'une traduction , à la

KMV PLAN DE !L'0UVRAaB.

mérité , pleine d'erreurs et de fautes grossières, que les Egyptiens s'étoient faite ou procurée des endroits de l'Ecriture qui les regardent , et dont ils s'étoient composé une histoire ; c'est le sujet des trois premiers volïunes que je présiente au public,

Les Egyptiens sont le peuple qu'on met ordinairement à la (ete de tous les autres , dans l'an^çienne histoire profane , celui dont on a le plus vanté la sagesse et les connoissances , et chez qui les Grecs disoient en avoir puisé un grand nonibre. C'est ^ussi celui dont l'histoire dans les premiers temps , doit avoir plus de liaison avec l'Histoire Sainte ; on verra que c'est en même temps l'histoire la plus propre à nous mettre sur les voies , pour dévoiler les autres qui appartiennent aux temps fabuleux ; on pourra donc juger sur cette première partie , de ce qu'on peut lattendre de celle.s qui doivent suivre,

La seconde partie renfermera l'histoire des Assyriens et des Babyloniens , en y joignant celle des J^ydiens , et les coipinencemeiïts de celle des Mèdes et des Perses , qui tiennent en^ core par quantité de fables ou d'altérations, au|: temps qu'on appelle ici fabuleux : le dévoilement de ces fables ne sera pas inutile pour éclaii^^ cir Cette partie de l'histoire ancienne, qui est encore fort obscure et fort en^barras^ée ^ et pour

PLAN DE l'ouvrage. XLV

la concilier avec l'Histoire Sainte , 6u même pour en tirer bien des témoignages en sa faveur.

Ces premières antiquités ëclaircies donneront plus de facilité pour débrouiller le. chaos des mythologies : je reprendrai celle des Egyp^ tiens , en y joignant celle des Phéniciens, et quel-^ ques-autf es , qui peuvent servir à dévoiler celle des Grecs.

J'exposerai ensuite celle-ci , ou plutôt toute rhistoire fabuleuse de la Grèce , et j'en rapprocherai toute la suite de celle de l'Histoire Sainte ; depuis le commencement du livre de la Genèse, jusqu'à la fin de; celui des Juges , ou même encore en-deçà ; et je ferai voir que ce n'en est as* sez constamment qu'une traduction altérée i pleine de bévujés étranges, et que les Grecs, qui en avoient eu cammunicatibn , soit par les Phéniciens , soit par des Israélites où des Juifs esclaves chez eux , comme Fattsste le prophçte Jo*éI , s'en sont formé une histoire en y mêlant leur idolâtrie grossière déjà établie , et en l'ac* commodant , autant qu'ils ont pu, à la Grèce et aux contrées voisines.

On y verra la justification de cequ ont avancé tant de Pères de l'Eglise^ eh particulier saint Clément d'Alexandrie , au sujet des plagiats sans nombre que la vanité a fait faire aux Grecs ,

XLVI PLAN DE l'ouvrage.

}osqu à s'approprier danâ leur mythologie ^ eh les travestissaiit , les prodiges rapportés dans les livres saints ; on y verra de plus le germe de quelques-uns de leurs plus beaux ouvrages, et de ce qu'ils ont eu de meilleur dans leurs dogmes , que le même Père assure qu^ils ont pris de ceux qu^ils traitoient de barbares ; on verra enfin pourquoi les Grecs sont si féconds sur leurs temps fabuleux , et si stériles dans leur histoire à l'approche des temps connus, et d'où vient ce grand intervalle presque vide -> que les savants modernes , et même quelques anciens , y ont ob^ serve depuis la guerre de Troie.

Quoique l'Histoire grecque , depuis l'ère des olympiades, commence à avoir plus de certi-^ tude , je ne laisserai pas d'y découvrir encore des fables ^ ainsi que dans l'origine et dans les commencements des Romains , et même du temps d'Alexandre.

On a souvent observé que dans le/»ècle ou JésûS'-Ghrist et sfes apôtres ontpiaru, les histor vietis pafens recommencent à parler d'un grand iiombrëde prodiges arrivés de leur temps ^ et peu croyables , tels qu'ils les racontent : j'en tnontretai la source à Tavantage du christianisme , en faisant voir que du moins plusieurs de œs récits de Juifs et de païens , ne sont que des altérations ou des contrèfàctions des vrais mi-

PLAN DE l'outrage. XLVII

rades de Jésus-Christ surtout , et de ses premiers disciples ; on y retrouvera des vestiges assez sensibles des faits les plus éclatants rappoi^és dans TEvangile,

Je finirai par des éclaircissements , ou même des découvertes assez intéressantes sur les origines et les conmiencements de plusieurs nations modernes.

Tout l'ouvrage formera une suite de dix à douze volumes , tels que les trois premiers qui paroissent. J^espère qu^il servira du moins à répandre quelque jour sur bien des antiquités qu^on n*a jamais pu concilier jusqulci , ni entr^elles , ni avec FHistoire Sainte , parce qu'on a trop ai^ sèment pris les récits des pifiens pour vrais , tels qu'ils les présentent ; qu'on n'a pas toujours commencé par en rechercher et en constater les sources ; qu'on n'a point surtout fait assez d'attention à ce qui doit naturellement arriver , et à ce qui arrive en effet Souvent au passage d'une histoire d'une langue et d'une contrée dans une autre , surtout dans des temps et dans des pays où la littérature n'étoit pas , à beaucoup près , aussi étendue qu'elle l'est aujourd'hui ; où du moins les livres étoient beaucoup plus rares , où il n'y avoit point tant de critiques et d'autres surveillants, attentifs à relever les méprises , et les plagiats , et les travestissements d^bistoires

XLVHI PLAN DE l'C/UVRAGE*

que pouvoit faire impunément un possesseur d'un manuscrit étranger, qu'il étoit le seul à avoir et à entendre > encore bien imparfaite-* ment.

XIII. Si l'on objecte que c^est réduire à rien plusieurs, antiquités , je puis répondre que c'est au contraire les rétablir et les ramener à la vérité que le temps et bien d'autres causer y ont altérée ou défigurée. Tous les savants ne conviennent-ils pas , qu'à prendre ces antiquités tçUès qu'elles sont,il y a évidemment quantité de fables ? Est-il un seul qui en doute? Ne vautil pas mieux affermir de plus en plus la vraie antiquité, en y faisant servir ces fableiS elles-mêmes , p^r le jour qu'on y répand , que de les laisr ser subsister , pour fournir tout au plus matière à des conjectures. et à des systèmes qui ne décident rien , ou même pour servir à faire naître des doutes sur la vérité ?

D'ailleurs je fais voir 4ans la plupart de ces antiquités fabuleuses , un fond beaucoup plus vrai qu'on ne le croit communément ; j y mour tre du moins un fond vraiment historique , et non de pures allégories , ou des -enveloppes cer^ tainement bien peu naturelles de préceptes de iqorale ou de politique , de leçons de physique pu d'astronomie , de travaux d'agriculture , ou d'opérations du grand œuvre , comme préten-t

PLAN DE l'ouvrage. XHX

dent y en trouver quelques savants , d^ailleurs estimables , à qui du moins on n^en fait pas un crime.

Ce n'est pas que je prétende qu'il n y ait aticune fable fondée sur des symboles ou sur des allégories ; j'en fer^^i moi-même usage , mais en y joignant des témoignages ou d'autrei» preuves, et ce ne sera que pour quelques traits particuliers : les histoires fabuleuses qui ont une certaine étendue , doivent avoir une source plus historique.

• XIV. Si l'on objecte encore que c'est supposer l'Ecriture sainte beaucoup plus connue des nations , et même traduite en différentes langues , bien plus anciennement qu'on ne le croit d'ordinaire : je prie d'abord d'observer qu'il n'y a aucune preuve qu'elle ne l'ait pas été , surtout les livres de Moïse. Des Pères de l'Eglise, et des Juifs mêmes avant eux, ont pensé le contraire. Aristobule, ancien auteur juif cité par Eusébe * , dit positivement qu'avant le temps de Démétrius de Phalère , et par conséquent avant la traduction des Septante , même avant le règne d'Alexandre et celui des Perses , d'autres avoient

' £u8eb. Pmpar. lib. iZ, c. 12. Aiy)p|xiqvev7at yotp Trp^ Ayj^viTptov T9Û t^Xripttoç y ^l c7cpuy, tcpit tviç AXcÇocy^pov xat Ilcpo'ciilv r'nr(xpa7v]9c«DÇy xa Tt xalot Tr)v «Çaywyviv. tyjv «Ç Aiyv-nrlow tSv EÇpafwv, iQful/pwv St iroXc— lôSy, xa\ "h tSif ycyoyolwv ô^iràvlcov oo/loiç cirt^avcca, xéà xpoCItivcç t^ç

L PLAIT DB L^OUVRAGiB.

traduit Tliistoire de la Sortie des Israélites d'Egypte , celle des prodiges opérés en leor faveur et de la conquête de la terre promise , et 1 exposition de toute la loi.

Voilà une traduction , du moins d'une partie des livres de Moïse , déjà fort ancienne , puis-* qu'elle est antérieure à l'empire des Perses ou au temps de Cyrus. N'est-il p^s croyable qu'encore bien antérieurement , dès le temps de Salomon , qui avoit tant de liaisons avec Hiram , roi de Tir , les Phéniciens avoient connoissance^ et purent avoir communication des livres hébreux , et en donner conimunication à leur tour^ du moins à quelques curieux des autres nations^ car il n^est pas besoin que les nations entières en aient eu connoissance. Si les Juifs , ce qui n'est pas prouvé , ne donnoient aucune commù-* nication de leurs livres , tant qu'ils étoient fidèles , ne furent-ils pas souvent infidèles ? Les dix Tribus séparées, quoique d'ailleurs idolâtres, ne

Conservèrent-elles pas le Pentateuque ? Sans que

les Hébreux communiquassent eux-mêmes ces livres , au milieu de tant de guerres et d'oppres« sions , leurs voisins ne purent-ils pas leur en en« lever des exemplaires? Le prophète Joël *, dans l'endroit que j'ai déjà cité , reproche en particu**

' Joël 3. 5..... Desiderabilia mea et pulcbenima intuliatis in delubra yestra.

PLAV DE l'ouvrage. LI

lier aux Tyriens et aux Sidoniens , d*avoir enlerë des choses consacrées à Dieu , et de les avoir transportées dans leurs temples. Ne purent -ils pas enlever aussi quelques exemplaires des livres sacrés ? Je prouverai du moins qu^ils en ont connu. Ces Phéniciens qui portèrent les lettres en Grèce , et les mêmes lettres que celles des Hébreux , comme on le voit par le nom même d^alphabeth , ne purent-ils point y porter pareillement quelque exemplaire de ces livres , dont les premiers écrivains des Grées , curieux d'histoires étrangères , comme l'observé M. Bossuet^ auront profité pour se faire honneur à eux et à leur pays ? Qu'on pense enfin combien des livres tels que ceux de Moïse ^ qui ont indubitablement existé près de mille ans avant les temps bien certains et bien connus des autres nations ; des livres uniques , pleins d'événements frappants , et qui , en nous apprenant le commencement de tout , intéressent tout le genre humain ; combien , dîs-je , de tels- livres ont pu , dans cet intervalle , sans que nous en sachions la marche , influer dans les eonnoissances que les autres nations se sont appropriées ? M. Pluche , quoiqu'il ne pense pas que les fables des païens se soient formées d'altérations des livres saints , fait luimême observer que le peuple Juif par sa situation', étoit le plus à portée d'être connu des trois

LU PLAN DE l'ouvrage.

grarfdes parties de notre continent. Il étoit à rentrée de FEgypte , et consëquemraent de l'Afrique ; de plein pied ayec la grande Asie ; et par la mer et le commerce des Phéniciens , à portée de la Grèce et de l'Asie-mineure. .

Jje ne fais an reste ces observations , dont je produirai ailleurs beaucoup de preuves, qqe pour répondre en général au préjugé contraire ; car ce n'est point sur ces raisons que je me fonde ; c'est , comme je l'ai déjà dit y sur toute la suite des histoires rapprochées de l'Histoire Sainte : la rapport constant et sensible , malgré les altérations et les travestissements , est un fait que je crois pouvoir démontrer , autant qu'on peut l'exiger en pareille matièi^e.

XV. Comme je suis obligé , dans plusieurs parties de cet ouvrage , de citer le texte hébreu de l'Ecriture , pour mettre tous les lecteprs à portée de voir l'occasion des méprises que des traducteurs étrangers et peu habiles ont pu faire en le traduisant ; je me sers , pour écrire les mots hébreux, de nos caractères ordinaires, et je les rends lettre pour lettre , suivant l'alphabet que je joins ici : ceux qui en seront curieux , trouveront au bas de la page, les mot^ écrits en caractères hébreux.

Je n'y mets point les points voyelles, parce que la plupart des savants s'accordent à ne les

PL4N DE c'oUYttAGp. un

pas regarder CQinme atissi anciens que les traductions dont il s^agit ici : on voit d^ailleurs par la version des Septante , que cem^-ci ne prononçoient pas les nom^ hébreux comme les prononcent atujouré^hui les hébraïsants. Toutes le^ langues éprouvent d^s changements de prononeiatioii avec le temps , et de plus , on fie reconnoîtroit pas quelquefois, par exemple, les iioms frai^çais prononcés par des étrangers : nous leur isendoas aussi la pareille, en pronpnçant les leurs. On peut bien croire que c'étoit ancien^ nement la n^éme chose entre différentes nations.

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