II. Noms de Mœris
H seroît, comme je l'ai déjà observé , assez surprenant que les Egyptiens n'eussent pas mis dans leurhistoîre le nom de leur vrai père, celui qu'ils portoîent eux-mêmes : nous voyons tant de nations qui ne sachant plus le vrai nom du leur, lui en ont fait un conforme à celui qu'elles portent elles-mêmes. Quelques auteurs ont bien imaginé pour les François un Francus fils d'Jîector , pour la ville de Paris un descendant de Paris, (Bt ainsi de bien d'autres.
Le nom di^ vrai père des Egyptiens , est Mesraïm , que les orientaux réduisent ordinairement à Mesr. Gomme les lettres B et M étant de même organe, se mettent quelquefois l'une pour l'autre , surtout dans les langues orientales * , on a dit aussi Besr ou Beisar pour Mesr, comme on a dit Beccah pour Meccah ou la Mecque , ainsi qu'on le voit dans la Bibliothèque de M. a'Herbelot. Bochart ' observe que B et M sont des lettres que les Arabes en particulier confondent souvent ; il cite pour exemples Merbat et Berbat , Meccha et Beç-
* Bibl. orient. F'oy, Meccah.
? Bochart Phaleg.i 1. a , ch. 16. ^ et fi stvpè permutant (librarii ). Quamyis etiam Arabibus Q et M siat litterse promiscu».
mesraYm. 265
cka , Matnan et Batnan : il ajoute que les copistes grecs Ont souvent confondu ces lettres.
Comme le ts ou tsadé , qui se trouve dans le nom de Mesr ou Bsr, se rend tantôt par 5, tantôt par «, ainsi qu'on lie voit dans le nom de Tsr^ aujourd'hui Sour, appelée Tyr chez les Grecs et chez les Latins : on a dit aussi Beithir pour Betsr ou Metsr : nous verrons aussi l'Egypte , Metsraïm , appelée Metra ou Mestra. Avec tous ces changements de prononciation , et surtout la grande liberté qu'ont les orientaux de changer les voyelles , on voit comment Mtsr a pu être appelée Mœris et Myris par Hérodote , Busîris et Myris par Diodore , qui les a pris pour des rois différents ; Mares par Eratosthène ; Boëthos par Manétlion , outre qu'il y a des variantes sur ce nom de Boëthos ' , qui est le premier de la seconde dynastie ; Eusèbe l'appelle Bôchos % les copistes • ont pu mettre en grec Boëthos au lieu de Béthros, ou Béthris , qui sera Beithir, comme Metsr est aussi appelé par plusieurs auteurs juifs ou arabes : on le trouve même appelé Bodisir, ce qui est encore une plus grande altération du nom, M. d'Anville * dont l'étendue de connoissances en fait de géographie est avouée de tout le monde , pense même avec le P. Sicard, que le vrai lac attribué à Mœris , est celui qu'on appelle aujourd'hui Bathen, et ce nom de Bathen n'est pas éloigné de celui de Boëthus, que Manéthon donne à Mœris ; il ne faut donc pas être arrêté par ces différences de noms , quand tout prouve d'ailleurs l'identité des personnes. Un des rois qui viennent peu après Boëthos dans
« B0Y160Ç, B*)Gpoç.
* Kircher. (Edip. , tom. I, syntagm. t, pag. 81. — Bochart. Phaleg. , 1. 4; c. 38.
* Mem. aur TEgypte. ^
26d MOERIS,
cette seconde dynastie de Manéthon , se trouve bien appelé Binothrj s suivant Jule-Africain , Biôphis suivant Eusèbe , et Anoyphis dans EralostLcne.
II paroît même qu'au Heu de Mares', c'est Mitres qu'ont écrit les auteurs où Eratosthènea puisé , car il interprète ce nom Héliodôros, don du soleil, ce qui a rapport à Mithrès ou Mithras , nom du soleil chez plusieurs orientaux, chez les Perses en particulier, a qui TEgypte avoit été long-temps soumise avant qu'Eratosthène écrivît. Mithrès sera un nom fort approchant de Metsr : l'Egypte, comme on le verra, se trouve aussi appelée Métra ou Mestra dans les mythologies.
C'en est plus qu'il n'en faut sur ces différences de noms , quand d'ailleurs tout nous conduit à reconnoitre Metsr ou Mesraïm, sous ces différents noms de.Mcf^ris, Myris , Mares, Beisar, Beithir, Busiris, Plusieurs Egyptiens , comme on le voit dans Strabou * , ni oient même qu'ils eussent jamais eu aucun roi du nom deBusiris , quoique les Grecs, et Diodore en particulier, leur en donnent plusieurs ; c'est que ces Egyptiens ne reconnoissoicnt pas que c'étoit leur propre nom de Mesr ou Mesir, prononcé par des étrangers Besr, Beisar, Busir, etc.
C'est ainsi que les Polonois, comme je le ferai voir dans leur origine , du temps de Charlemagne '.ne vouloient point du nom de F'ilci^ que les Fi'ançois leur donnoient : c'étoit en effet un nom qu'ils ne dévoient pas reconnoitre , tant il étoit altéré , et il étoit même injurieux pour eux , puisque dans leur langue il signi-
' Syncell. pag. 96. Map-^ç tçtv flAtocfcopoç.
* Strabo. Geogr. lib. 17, pag. 760, edit. Basil. ÔvJc Ba(7(}lco; fAoc
Ata, omSÏ tvpavvov yevopt,e'vov Ttvoç rovi Bov^ec'pi^oç. ' Egiuartli. Vila Caroii.
MESnAÏM. , 267
fie loups ; et néanmoins c'étoit originairement leur propre nom ' , qu'ils portent encore dans leur langue , Polacy , prononcé par les Allemands , Pfulacy ouPfulci, par les François Befulci , ensuite Vulci , enfii^ Vilci : il faut avouer qu'il avoit bien changé sur la route ; mais comme j'ai fait moi-même cette route , je crois pouvoir en répondre.
Suivons actuellement les traces de Mesr ou Mesraïm, malgré ses différents noms dont on vient de voir l'origine.