LES ENFANTS DEPORTES
16 enfants à bord du Du^iiesdin — le plus âgé moins de 17 ansj le plus jeune 14 ans moins trois mois. Apprentis faisant des commissions. Écoliers allant à l'école. Un avait été pris son carton à dessin sous le bras. Sur les 16, 10 arrêtés rue Saint-Martin, dans la mairie du v^ — Dossier de chacun dressé par Lemaître. Tous interrogés. — On voulut les mettre avec les mousses. Ils eurent peur qu'on ne ks fit corvettes {HeHerna occurrere cœnce). Ils voulurent rester avec les détenus. — Aucun n'avait subi de jugement. — • Pas un voyou. Olivier, le plus jeune, était l'enfant au carton. — La plupart ne purent donner de nouvelles à leurs mères que sur le DuguescJin après 3 mois de détention. — Des enfants si jeunes parmi tant d'hommes! — Le commandant offre une supplique pour obtenir leur libération. Presque tous avaient combattu. — Ne voulaient pas dc^/v/f^. — Ils disaient : nous ne voulons rien de Badinguet. — Badinguey Badinguet, Bat/net sont les trois sobriquets que le peuple de Paris donne à Louis Bonaparte. — Peu ont été libérés. Les autres envoyés dans des maisons de correction pleurèrent d'y aller. — Un de 19 ans, (non d'eux) a été déporté en Afrique, nommé Guerbois, peintre, complexion faible, y mourra. — Quand on les enccllula à Brest, le plus petit (non le plus jeune), Malherbe, surnommé ironiquement le grenadier, monta sur les marches de la voiture cellulaire, et à la barbe des gendarmes : — Montrons autant de cœur que les citoyens. Crions : Vive la République démocratique et sociale! — Tous crièrent. — Disaient aux matelots : — ne nous appelé"; pas gamins, nous sommes des hommes. On demanda pour eux du vin. Refusé.
Sur les 475 partis, envoyés à Lambessa, environ 200 avec les signes -)et — j d'autres en police correctionnelle, d'autres internés à 80 lieues de Paris et du lieu de leur arrestation j d'autres expulsés, environ 50, Quelquesuns libérés, parmi lesquels des repris de justice. — Personne à Cayenne. On n'y a pas renoncé pourtant. Pendant que le DuguescUn était en rade, vers la mi-février, passèrent deux navires, dont le brick le ViBoi; portant des déportes pour Cayenne, parmi lesquels nombre de forçats que du Duguesclin on voyait sur le pont, vêtus de leurs casaques rouges et vertes, et venant de
Lorient et de Rochefort. En passant, ils saluèrent les prisonniers du DugiiescJin. — Ces bâtiments portaient le nouveau gouverneur (civil) de Cayenne, nommé Sarda Garriga,
Le jour où Vasbenter sortit du ponton , sur le quai de Brest on l'arrêta.
— Qu'est-ce? — Une lettre a été interceptée, lui dit l'homme de police, d'un monsieur Darié qui vous annonce qu'il vous fêtera à votre descente à terre. Il vous attend à dîner. Nous avons invité M. Darié à ne pas bouger de Recouvrance où il loge, et vous, partez tout de suite, ou la prison. — 11 fallut partir sans embrasser son ami.
Quand on les a transbordés sur le Canada le commandant a demandé à l'agent Massé un état nominatif. — Comment! un état nominatif! je n'en ai pas. Est-ce que je sais ce que c'est que tous ces gens-là.^ — Mais je suis capitaine en mer. Je suis officier de l'état civil. — Qu'est-ce que cela me fait.^ — Mais si un de ces hommes vient à mourir.^ — Jetez-le à la mer.
— Horreur. Il ajoute : Personne ne vous en demandera compte. Ce ne sera toujours pas le président.
— Et quelle ration.^ — La ration des prisonniers de guerre. — Mais il y a des vieillards, des malades. J'ai vu même un vieil officier de la légion d'honneur. Cela ne se peut pas. —
Le commandant prit sur lui de leur faire donner la ration des matelots.
Les hamacs mal cloués. — M. Leroy, ancien notaire, se couche. Son hamac se décloue, il tombe la tête en avant, évanoui. — Trou à la tête, baigné dans le sang. — C'était la nuit. — Les prisonniers se précipitent pour lui porter secours. Un avait une bougie dans sa malle. On l'allume. Un gendarme crie : Eteignez la chandelle, ou je la mouche d'un coup de pistolet. —
A. hemaître — pontons. — Quand ils montaient sur le pont, ils voyaient sur la dunette deux caronades braquées, chargées jusqu'à la gueule et pointées de manière à diviser leurs feux sur le pont. L'infanterie de marine qui les gardait se tenait en bataille sur la dunette. Plusieurs fois, ils virent les pièces débouchées, comme prêtes à faire feu. Une fois on les déboucha, parce qu'un d'eux avait parlé haut pendant la messe.
Les femmes, les mères, les sœurs n'étaient pas admises. Toutes sortes de bateaux pleins de parents erraient autour du Duguesdin comme des âmes en peine.
390 CAHIER COMPLEMENTAIRE.
Une femme fut admise, une seule, un jour, une visiteuse, une curieuse, M'"° de Fitz-James. A travers les claires-voies destinées à les espionner on lui montra les prisonniers. Elle rit beaucoup. Pour l'égayer davantage, le capitaine lui montra les lettres des prisonniers à leurs familles dont il avait le dépôt et qu'on lui remettait toutes ouvertes. Dans le nombre, des lettres de pauvres paysans illettrés et désespérés. — Il fit rire la belle dame des fautes d'orthographe.
A Metz. 14 désignés pour Lambessa. On fait une collecte. On réunit 4,000 francs. On les leur donne. Le procureur général Gerando, fils d'un philanthrope, fait saisir l'argent dans leurs mains. — Il a fallu l'intervention de toute la ville émue et indignée pour que les 4,000 francs fussent rendus aux déportés.
La note suivante, retrouvée dans le dossier du Cahier complkmentairl: , indique clairement les intentions de Victor Hugo :