CHAPITRE DES PONTONS
Résumer les horreurs en terminant et finir ainsi :
Ah! prince Napoléon Louis, vous vous croyez empereur, et ces Saint- Arnaud, ces Fialin, ces Fortoul, ces Maupas, se croient vos ministres! Non pas, tu es le bourreau, et ils sont tes valets!
VICTOR HUGO
(Nous terminons là les notes recueillies et écrites par Victor Hugo.
Nous avons détaché ses notes sur son rôle personnel pour leur réserver cette place à part. C'est un résumé ou un mémento alors que Victor Hugo songeait à se désigner dans son livre à la troisième personne; peut-être devait-il rédiger et développer ces notes pour les introduire dans YHiBoire d'un Crime, ou peut-être devait-il les présenter comme sa déposition dans le Cahier complémentaire à côté des autres dépositions qu'il avait reçues ou sollicitées.)
Le 2 décembre au matin réveillé par Versigny. Prend son écharpe et va rue Blanche, 70. — Y trouve l'ancien constituant Alexandre Rey (du National) et Michel (de Bourges). — Charamaule survient, puis plusieurs autres représentants. Que fera-t-on.^ Victor Hugo est d'avis de descendre immédiatement dans la rue avec les écharpes et de commencer le combat. — Battre le coup d'état pendant qu'il elî chaud, — brusquer le péril. Michel (de Bourges) expose, avec d'excellentes raisons, l'utilité de la temporisation, ne rien précipiter, traîner en longueur, pas d'explosion trop hâtive qui avorterait, fatiguer les troupes, au bout de huit jours la victoire viendra d'elle-même. On délibère. L'avis de Michel (de Bourges) est adopté par la majorité des membres présents. Entre le colonel Forestier. Il offre d'enlever la 6' légion. Il demande à Michel et à Victor Hugo de lui signer sa nomination de colonel, ajoutant que cela lui suffira. Michel lui fait remarquer que ni Hugo ni lui Michel n'ont qualité pour signer une nomination au nom de la gauche. Victor Hugo offre à Forestier de l'accompagner pour donner à ses réquisitions le poids de l'Assemblée représentée. Forestier accepte. Charamaule s'adjoint. (Charamaule admirable d'intrépidité et de sang-froid toujours et partout.) Tous trois partent pour le vf arrondissement. Vont chez deux chefs de bataillon, le premier hésite, le second est plus ferme. Forestier prie les deux représentants d'aller l'attendre chez Bonvalet (rendez- vous de la gauche) pendant qu'il tâtera le colonel Watrin. Victor Hugo et Charamaule y vont par les boulevards. Victor Hugo reconnu, entouré, acclamé. On lui demande : Que faut-il faire.? — Courez aux armes et faites des barricades, répond-il. — Victor Hugo voudrait commencer le combat, mais Charamaule le retient et lui rappelle ce qui a été décidé rue Blanche.
Le rendez-vous Bonvalet ayant avorté, les représentants retournent rue Blanche. Victor Hugo y propose de faire immédiatement un appel aux
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armes. — On lui cric : Dictez! — Baudin et plusieurs autres écrivent sous sa dictée l'appel aux armes (Louis B. eff u/i traître, etc.), publié par Cassagnac, Mauduit et Mayer. — Plusieurs emportent des copies. On se met en quête d'un imprimeur.
Assiste à la réunion rue de la Cerisaie. — Boulevard Saint-Martin, avec Arnaud (de l'Ariège), Montanelli et Carini, V. Hugo s'adresse à un régiment de cuirassiers et leur reproche leur trahison. — Ceux qui servent le traître sont (les traîtres. Sombre silence des soldats.
A 8 h. du soir, réunion chez Lafon, quai Jemmapes, i. On y nomme un comité d'insurrection et de résistance composé de Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier de Montjau, Michel (de Bourges), Victor Hugo et...
A lo h. chez Cournet, rue Popincourt, 82. Victor Hugo préside la réunion. Baudin assis près de lui fait fonction de secrétaire. Victor Hugo propose de faire le lendemain une tentative suprême sur le faubourg Saint-Antoine, de s'y trouver tom a neuf heures , à la salle Roysin, de s'y constituer gouvernement, de s'y fortifier, de s'y créneler au milieu du peuple, et de combattre de là, par les décrets et par les armes, Louis Bonaparte. La gauche, convention et gouvernement, le faubourg, citadelle. Accepté par acclamation. On prend rendez-vous et l'on se sépare à minuit. (Ici se place le fait de la survenue, après la séparation de la première réunion, d'une deuxième réunion composée de plusieurs représentants notables qui accepte la (motion.^) votée, mais ces deux délibérations successives produisent des incertitudes sur l'heure. Aussi quand Victor Hugo arrivait au faubourg le lendemain matin 3, un peu avant 9 heures''^
Va successivement (le 4) avec Yvan, Bancel et Versigny à diverses barricades. — Prend rendez-vous pour la nuit (à la réunion rue Monthabor chez Dupont White) avec le délégué des associations ouvrières qui promet 4 ou 5 mille combattants au nom des associations. — Va sur divers points du combat, rue Rambuteau, rue de l'Homme-armé, rue Mauconseil, à la Chapelle-Saint-Denis. — Fait faire de la poudre par des élèves de pharmacie qui s'offrent à lui dans les bureaux de l'octroi de la barrière de la Chapelle, évacués par les douaniers. ■ — Assiste à la construction de la barricade de la barrière de la Chapelle, faite avec des fagots et des pavés et appuyée sur la grille même. — Le soir, se rend aux quartiers occupés par les barricades, va successivement aux trois rendez-vous à lui indiqués par le délégué des associations. Personne n'y vient. A l'une des barricades (prise un moment après)
'') Ici le papier est rongé et coupé.
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près la rue Montorgucil, ne trouve que deux ouvriers. (Deux hommes intrépides attendant l'assaut d'un régiment.) Reste jusqu'à la fin de l'action et parvient à regagner son asile chez un ami.
Le,.
Prend part aux dernières délibérations du comité chez Raymond, rue de la Madeleine. Charamaule y vient. Tout est désespéré. La bataille est perdue si l'on ne réveille pas le peuple par un grand coup. Charamaule offre de descendre sur le boulevard, en écharpe, suivi de tous les représentants républicains qu'on pourra réunir, en écharpes, une centaine, et d'aller droit au premier régiment qui se trouvera là, de sommer le colonel d'obéir à la loi et en cas de refus de lui brûler la cervelle, et Charamaule montre deux pistolets. Je suis prêt ^ dit-il.
Victor Hugo lui dit : descendons, je vais avec vous. Michel arrête Charamaule. Vous serez massacré, dit-il, et on dira que vous êtes un assassin. Qui sait si le peuple ne vous donnera pas tort.'* — Michel avait raison. Charamaule se rend. Mais c'est fini. Bonaparte l'emporte.
Le 6.
Victor Hugo a une dernière conférence avec Michel (de Bourges) rue d'Alger. Dupont de Bussac a vu Mallirmet. Mallarmet espère pouvoir ranimer le combat le lendemain dimanche. Michel et Victor Hugo se mettent à sa disposition et s'engagent à rester à Paris tant qu'il y aura l'ombre d'une chance de recommencer la lutte. Le dimanche, rien.
Victor Hugo, cherché par la police, mais caché dans un asile sûr, attend jusqu'au ii décembre.
Le II, quitte Paris avec un faux passeport, et déguisé, et arrive à Bruxelles le 12 au matin.
NOTES DE L'EDITEUR
Nous donnons, dans cette secoqde partie, les pièces justificatives des faits rapportes par Victor Hugo : ce sont les dépositions des témoins.
Qujétaient-ce que ces témoins? des hommes appartenant à toutes les nuances de l'opinion républicaine, tous ayant pué un rôle ou tout au moins ayant apporté leur appui au parti de la résistance ou ayant risqué leur vie. Là se trouvent confondus des représentants, des ouvriers, des hommes de lettres, des officiers. Chacun apporte le récit de ce qu'il a vu, de ce qu'il a entendu, de ce qu'il a fait. On peutsuivre ainsi tous les efforts pour organiser des barricades, les négociations pour improviser une force armée avec l'aide de quelques officiers fidèles à la loi, les démarches pour imprimer en cachette les décrets et les proclamations des représentants restés libres, les actes de courage accomplis.
Les mille détails qui échappent à l'attention de l'historien ou qui sont sacrifiés à l'étroitesse du cadre, à la nécessité d'exposer les événements dans leurs grandes lignes, sont rapportés dans ces dépositions. Nous assistons atout le travail qui s'opère sans bruit pour défendre la loi violée, nous surprenons 4es impressions des combattants, écrites sous l'influence des ardeurs de la lutte, ou parfois plus tard, lorsque le temps a a tiédi les colères sans altérer la fraîcheur des souvenirs, et c'est alors que le récit des misères et des tortures subies lors de la transportation prend une singulière grandeur de sérénité stoîque relevée par le sentiment du devoir accompli.
Ces dépositions sont précieuses. Elles nous présentent, sous toutes ses phases, le coup d'Etat, depuis l'heure où il arrête, où il emprisonne, où il mitraille, où il expulse, jusqu'à sa victoire définitive quand il a réprimé les soulèvements dans les départements et quand il a envoyé à Cayenne et à Lambessa les meilleurs citoyens. Et alors nous avons le récit des persécutions en province, des procédés employés pour faire ratifier par l'armée le coup d'Etat, des traitements odieux infligés aux déportés pendant leur traversée et à leur lieu d'internement, des mille dangers qu'ils ont affrontés dans une évasion, préférant jouer leur vie dans une aventure plutôt que de périr à' petit feu sous le climat meurtrier des colonies.
Nous avons dû, pour éviter la monotonie par la répétition des mêmes faits et des mêmes jugements, choisir les dépositions les plus caractéristiques, opérer quelques coupures. Nous avons joint à ces documents des lettres qui fixent quelques points d'histoire ou qui les complètent.
Ces pages ont l'attrait de l'inédit. Elles apportent des révélations nouvelles. Il était difficile de raconter toute la vérité, même au dehors, quand l'empereur était tout-puissant. L'intérêt s'était affaibli quand l'empire était tombé. Victor Hugo avait jugé avec raison que tôt ou tard ces documents devaient être tirés de l'oubli; lorsqu'il annonçait la publication de son Cahier complémentaire , ce n'était pas seulement pour lui le désir de fortifier son récit; c'était encore un hommage qu'il comptait rendre à ceux qiii avaient lutté et qui avaient souffert; c'était aussi une nouvelle contribution qu'il voulait apporter à l'histoire; c'était enfin un enseignement qu'il tenait à donner aux générations futures. Cette de'position d'un témoin n'était pas seulement son œuvre, elle était l'œuvre de collaborateurs célèbres et obscurs, d'amis
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et d'inconnus. Il avait pris la parole en leur nom, il voulait la leur donner à leur tour, jugeant que, si l'heure de la justice ne devait jamais sonner pour quelques-uns d'entre eux, leur dévouement, leur désintéressement, leur fidélité aux principes républicains resteraient, dans l'avenir, comme un grand cxeniple de leur probité, de leurs vertus, de leur sacrifice à une cause dont ils avaient été les défenseurs et les martyrs.