ESQUIROS
voisines où Mauduit fut renversé par un sergent de ville; un autre, ancien cuisinier associé de la barrière du Maine, reçut un coup d'épée dans le bras.
Durant ces trois jours, je n'ai pu avoir l'adresse d'aucune réunion de représentants; nous eûmes trois réunions d'ouvriers que je présidai; il fut convenu qu'on se porterait le lendemain dans le faubourg Saint-Antoine.
Ayant su que la barricade Sainte-Marguerite commençait à être attaquée et la croyant suffisamment défendue, nous nous jetâmes dans les rues adjacentes. Une barricade fut commencée par nous rue de Charonne, mais lentement : les outils manquaient pour déraciner les pavés. La plupart des hommes que j'avais réunis la veille étaient d'ailleurs opposés au système des barricades; ils avaient tous combattu en juin et soutenaient que le système des sorties brusques était très supérieur à celui de la barricade. Il ne faut pas, disaient-ils, localiser l'insurrection. C'était aussi mon avis.
Nous laissâmes donc une douzaine d'hommes pour garder la barricade (c'étaient les mieux armés), et nous nous dirigeâmes vers l'endroit où l'on disait que s'engageait l'action. Je connaissais peu le faubourg, aussi je me laissai conduire. Chemin faisant, en débouchant dans la grande rue, à travers un détour, nous rencontrâmes de la troupe. On me cria de toutes parts : Parlementez! — Je m'avançai, en effet, près des soldats qui gardaient le coin de la rue et je leur dis : Nous sommes vos frères; au nom de la République, nous vous conjurons de ne point déshonorer le drapeau français en le tournant contre le droit et contre l'Assemblée nationale. Je suis représentant du peuple, je vous somme de vous joindre à nous...
Il y eut un moment de silence. Le capitaine fit un signe : Retirez- vous!. . . Au même instant, un lieutenant ou un sous-lieutenant (je ne sais) s'élança sur moi pour me frapper. Un homme du peuple, qui était resté à mes côtés depuis le matin, silencieux, se jeta au-devant de l'épée qui le perça. Il y eût un cri d'horreur dans la foule. Au même instant la troupe exécuta un mouvement de recul et fît une décharge. Je fis tous mes efforts pour relever l'homme qui était tombé; mais la panique était dans nos rangs; je ne pus obtenir qu'on l'emportât, je crois d'ailleurs qu'il était mort.
Ayant regagné, non sans peine, à travers mille détours, la place de la Bastille, j'appris d'Arnaud (de l'Ariège) et de plusieurs autres que j'étais mort; le bruit en courut jusqu'au soir.
Je me jetai alors de l'autre côté de la Seine où j'avais donné rendez-vous à mes compagnons pour commencer des barricades dans le faubourg Saint- Marceau ; nous fîmes deux tentatives qui échouèrent : la troupe venait nous charger dès que nous touchions un pavé. On jeta une ou deux voitures par
terre, mais la troupe les releva. Le xii' arrondissement était sans armes et ne voulait pas remuer.
Vers le soir, dans tout le quartier latin, sur la place du Panthéon notamment, les troupes étaient ivres de vin, de sang ou de peur. J'entendis des soldats provoquer les passants : «Ose donc remuer un pavé, disaient-ils à un homme du peuple qui les regardait en silence. » Une femme étant tombée morte rue Saint-Jacques sous la fusillade, ils lui coupèrent les doigts pour avoir ses bagues. Sur la place du Panthéon, des prêtres serraient la main des soldats et les exhortaient à tenir bon. Un fait général, c'est que, dans le xf arrondissement surtout, il y avait plus d'indignation sous l'habit que sous la blouse. L'ouvrier ne comprenait pas.
Je n'ai pas vu les exécutions qui ont eu lieu à la préfecture de police j mais on m'a montré sur le trottoir des traces profondes et des entailles que l'on m'a assuré avoir été creusées par des balles. On avait fusillé, dit-on, à bout portant un grand nombre d'individus. Ce qui est certain, c'est qu'ayant trouvé, la nuit suivante, un gîte dans une petite chambre de la rue Saint-Dominique, près du Champ de Mars, j'entendis toute la nuit des décharges qui se succédaient de quart d'heure en quart d'heure du côté de l'Ecole militaire. Or, l'on ne se battait plus sur aucun point de Paris dans ce moment-là.