DEUX DÉCEMBRE. - DEPARTEMENT DE L'ALLIER. - DONJON ET LAPALISSE
Le 3 décembre, à quatre heures du soir, à la nouvelle du coup d'État, les démocrates du Donjon prennent instantanément les armes. Quoique peu nombreux, ils déclarent au maire, M, de Laboutresse, et au juge de paix M. d'Olivier, que Napoléon s'est mis hors la loi et que tout citoyen est tenu de lui refuser obéissance j M. d'Olivier sort un pistolet et menace de faire feu; il est à l'instant désarmé et conduit en prison avec M. de Laboutresse. En peu de temps les démocrates se trouvent en assez grand nombre pour résister à leurs adversaires si ces derniers avaient eu l'idée de prendre les armes.
Une fois maîtres du Donjon, on décide qu'on marchera sur Lapalisse, cheflieu de sous- préfecture. Fidèles à la voix du tocsin, les démocrates de la campagne ne tardent pas à grossir nos rangs. A une heure après minuit, on est prêt à partir et l'on nomme par acclamation les chefs de la petite troupe, je dis petite, puisqu'elle ne montait pas à quatrevingts hommes; quoique dans sa déposition au conseil de guerre de Moulins, M. de Rochefort, sous-préfet, l'ait évaluée à plus de deux cents hommes, j'affirme que les démocrates du Donjon arrivant à Lapalisse n'étaient pas quatrevingts.
Pour oter aux amis du coup d'État toute idée de résistance, nous emmenons les prisonniers, et nous nous mettons en marche au chant de la Marseillaise. Après six heures de fatigue, nous arrivons à Lapalisse à huit heures du matin. Le sous-préfet, M. de Rochefort, bonapartiste rallié, qui en 1848 faisait de la propagande pour le compte de son père, candidat légitimiste à la Constituante dans le département du Puy-de-Dôme, s'avance contre nous à la tête de vingt-cinq à trente hommes composés en partie des gros bonnets de la ville, tels que Meilheurat, maire, de Laboutresse, Desverne, Maridet, etc. . . et portant le costume de pompiers. Arrivés à trente pas l'une
de l'autre, sur le mot de halte, prononcé par le sous-prcfet, les deux troupes s'arrêtent; puis d'un air de Don Quichotte il ajoute : Qui êtes- vous? — Démocrates du Donjon. — Retournez d'où vous venez, vous ne passerez pas. — Vive la République démocratique et sociale!... telle est notre réponse, et l'on se couche en joue. Tout à coup la panique s'empare de ces braves, et M, de Rochefort si fier et si arrogant donne le premier l'exemple de la fuite. Nous nous contentons d'administrer quelques coups de pied dans le derrière des moins habiles, et nous prenons la mairie où nous trouvons des fusils en quantité. Nous y arrêtons le sous-préfet, et nous nous dirigeons vers l'église pour sonner le tocsin et apprendre aux républicains que le droit et la loi ont encore des défenseurs.
Notre petite troupe se trouvait divisée en ce moment en deux corps, l'un devant la mairie gardant les prisonniers du Donjon, et l'autre devant la maison du curé, qui refusait les clefs du clocher. Tout à coup, les sept gendarmes de Lapalisse, se croyant soutenus par le corps des pompiers mis en déroute et ralliés dans la basse ville, arrivent au galop la carabine au poing, et chargent le petit corps placé devant la mairie et protégé seulement par une voiture renversée en travers de la rue, très large en cet endroit; l'autre corps placé devant l'église ne leur donne pas le temps d'exécuter leur manœuvre; tout en essuyant la décharge des gendarmes, heureusement sans résultat, il leur riposte par une vive fusillade; trois tombent, l'un mort, les deux autres blessés; deux autres furent également atteints, mais peu grièvement; les pompiers qui les suivent n'ont pas plus de courage que la première fois et prennent de nouveau la fuite.
M. le sous-préfet se trouvait au milieu de nous, au moment de l'attaque et, quelques efforts que nous fîmes pour qu'il arrêtât les gendarmes, il préféra les laisser marcher à une mort certaine. Profitant du moment de stupeur bien naturel chez des hommes dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, il parvint à s'échapper et à se diriger sur Moulins à la rencontre du troisième régiment de chasseurs qu'il avait fait demander depuis la veille et qui n'était qu'à quelques lieues de Lapalisse.
Le curé effrayé ouvre l'église où l'on dépose le gendarme tué, et l'on sonne le tocsin. C'est en vain que nous attendons pendant quatre heures, les démocrates de la ville et des environs ne répondent pas à notre appel. (Depuis ils ont dû bien des fois maudire leur lâcheté; à l'heure qu'il est, les principaux d'entre eux sont en Afrique.) Effrayés de notre petit nombre, les plus timides quittent nos rangs, et au heu de marcher sur Moulins, nous sommes forcés de nous replier sur le Donjon au nombre de cinquante-trois, la plupart harassés de fatigue. A minuit, nous sommes avertis que trois cents chasseurs et la garde nationale de Bourbon-Cussay commandés par le bâtard Bour-
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bon marchent sur le Donjon. Nous nous comptons et nous nous trouvons vingt à peine capables de prendre les armes. La résistance était folie, et nous abandonnons la ville. Nous nous retirâmes à quelques lieues, comptant sur Paris et prêts à paraître à la première nouvelle j mais notre espérance fut vite évanouie, et chacun gagna de son côté.
Là finit notre rôle et commence celui de tous ces hommes qui se montrèrent d'autant plus implacables qu'ils avaient été plus lâches. A huit heures du matin, le 5 décembre, la troupe prit possession du Donjon en ville prise d'assaut.
. . . Hommes, femmes, enfants, tous furent entassés dans la petite prison de la ville. Dans un espace pouvant contenir à peine dix individus, on en mit plus de soixante. Pas un individu soupçonné de républicanisme ne fut épargné. Je pourrais citer les noms de malheureux ouvriers malades depuis fort longtemps, arrachés violemment de leur lit et transis sur la paille. Mais que lui importait, à ce M. d'Olivier, il voulait assouvir sa soif de tigre et gagner ses chevrons. Son zèle a été en effet récompensé. M. d'Olivier est maintenant juge près le tribunal de Moulins.
D'après les ordres du général Aynard et du préfet de Chamaille, le même qui quelques mois auparavant, dans une proclamation affichée dans toutes les communes du département, osait dire qu'il fallait exterminer tous les socialises (textuel), M. d'Olivier mit le séquestre sur les propriétés des républicains; les hardes et les chevaux ne furent pas épargnés; toutefois, par respect pour la propriété, M. d'Olivier avait l'impudence de se servir de ces mêmes chevaux pour aller à la tête des chasseurs et des gendarmes faire les arrestations dans les campagnes. A toute heure, le jour, la nuit, il entrait dans les maisons, cherchait, fouillait même dans les lits où dormaient des femmes et des enfants; et là, s'il ne trouvait pas l'objet de ses recherches, il laissait ces malheureux sous la menace de faire fusiller leur mari, leur père, si dans les vingt-quatre heures il ne se constituait pas prisonnier; aussi un grand nombre, effrayé, et surtout tourmenté par la faim et le froid, fut-il se livrer.
Tout individu donnant refuge à un insurgé était assimilé aux insurgés.