CHAPITRE X
De 1846 à 1872.
/. — Russell et Palmerston (1846-1852).
Le ministère virhig et Robert Peel. — La dislocation de la majorité conservatrice en juin 1846 avait troublé pour longtemps la vie constitutionnelle. Lord John Russell prit la direction d'un ministère whig, appuyé sur une minorité, et n^ vivant que grâce à la scission de ses adversaires en protectionnistes et en « Peelites » : les protectionnistes conduits d'abord par lord Geoi^es Bentinck, ensuite par Stanley et par Disraeli, dont le caractère et les allures excitaient d'ailleurs leur défiance; les « Peelites », parmi lesquels Gladstone, conduits par leur grand chef sir Robert Peel. Tant que celui-ci vécut, arbitre du Parlement et souhaitant fort peu de reprendre le pouvoir, le ministère protégé par lui fut tranquille. Quand il eut succonlbé aux suites d'une chute de cheval (1850), le cabinet libéral, troublé d'ailleurs par l'humeur indépendante de lord Palmerston, ministre presque dictatorial dcsAfTaîrcs étrangères, subit plusieurs crises plus ou moins déclarées, à moitié conjurées.
Nouveaux progrès du libre-échange. — La question du pain avait converti Peel au free trade; elle imposa i Russell, tout converti d'ailleurs, le devoir de continuer dans la même
voie. Même en Angleterre, le blé se vendit plus cher, au commencement de 1847, qu'à aucune autre époque : 102 shellings le quarter. Deux ans plus lard, la libre entrée des grains était chose complètement acquise, à la satisfaction générale, pour longtemps sinon pour toujours, car l'agriculture entra dans une nouvelle série de progrès. Cette même année 1849 voyait supprimer l'Acte de navigation, déjà adouci par Canning : désormais les navires de toute provenance pouvaient apporter dans les ports britanniques des marchandises de toute provenance.
Les progrès du free tradcy associés à ceux de la démocratie, s'affirmaient dans les élections de 1847, qui recrutèrent le parlement € du plus grand nombre d'hommes d'afTaires et de représentants des classes moyennes qu'on y eût jamais vus réunis ». John Bright, qui s'exprimait ainsi, avait accepté un mandat des libéraux de Manchester, afin de représenter plus directement € ces grands principes, avec lesquels le nom de Manchester est si glorieusement identifié i». Il avait soutenu sa candidature par un discours radical : « Je ne puis me vanter de mon noble sang ni de mes ancêtres, lesquels travaillaient honorablement comme vous. Mes sympathies sont naturellement pour la classe qui est la mienne, et je désire infiniment plus l'élever que m'élever au-dessus d'elle. » Bourgeois, d'ailleurs, et non pas ouvrier, il déclarait avoir voté, comme député de Durham, contre la journée de travail limitée à dix heures, «ne voulant pas enlever les deux autres heures au manufacturier anglais ».
La détresse irlandaise et les efforts de Russell. — Rien de plus cruel que l'état de l'Irlande de 1846 à 1848, malgré les énergiques et utiles mesures de Pcel, qui faisaient vivre 500 000 individus aux dépens de l'Elat. La récolte des pommes de terre manquant de nouveau, une famine du xui* siècle, disait le ministre, tomba sur un peuple du xix*. Le désespoir excitait les cultivateurs contre des propriétaires presque nécessiteux eux-mêmes, d*au(ant plus exigeants il est vrai. C'est l'honneur de Russell d'avoir affronté cette situation avec humanité, libéralisme et fermeté, et, malgré certaines illusions, certaines imprévoyances, de l'avoir adoucie dans les