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protectionnisme dont Disraeli faisait carrément son deuil, à la grande joie des caricaturistes. Ils le représentaient en caméléon, ou bien en belle Rosamonde à qui la reine Cobden fait boire la coupe du Libre-Echange, ou bien encore en employé des pompes funèbres, qui se grise aux funérailles de Dame Protection. Un des chefs libre-échangistes, Yilliers, avait soumis à la Chambre une résolution presque flétrissante pour la doctrine opposée et pour ses champions. Disraeli n'aurait pu subir cette humiliation, mais Palmerston la lui rendit acceptable par une rédaction anodine, que tout le monde put voler (nov. 1852), excepté les protectionnistes les plus déterminés; il ne s'agis*
sait plus que de constater les bienfaits du Libre-Echange.
Sur le budget lui-même succomba Téphémèrc cabinet conservateur. Le romancier Disraeli travaillait sérieusement ces matières arides, si bien qu'on le représentait en petit écolier recevant le prix d'arithmétique. L'expérience lui manquait pourtant, et son budget tomba sous les attaques d'un autre littérateur, helléniste et théologien, William Gladstone. Ainsi débutait le long duel parlementaire de ces hommes qui vont se disputer le gouvernement pendant trente ans.
L'année 1852 se termina par la formation d'un cabinet de coalition, whigs et « Peelites » combinés. Ses principaux membres furent : lord Âberdeen, président, lord Russell aux Affaires étrangères, lord Palmerston à Tlniérieur, Gladstone aux Finances.
//. Palmerston (i 853^1 865).
Prédominance des questions extérieures. — Une
période de douze ou treize ans commence, pendant laquelle une personnalité reste au premier rang, celle de lord Palmerston. Les partis sont désorganisés, et les individus en reçoivent plus d'importance. Ce qui change, c'est l'orientation des esprits : hier encore tout à la paix, tout aux espérances de tranquillité générale, d'améliorations politiques et sociales, les voici rendus parle tsar et l'empereur des Français aux préoccu-
pations belliqueuses. Le diplomate patriote sera donc plus que jamais Thomme nécessaire; on ne le laissera pas longtemps à rinlérieur, il lui faudra prendre la direction du gouvernement. A la Crimée succédera Tlndoustan, puis la Chine, puis les affaires italiennes, enfin les Etats-Unis. Sur pied de guerre ou sur pied de neutralité inquiète, le peuple anglais pensera plus au dehors qu'au dedans. Les grandes réformes seront ajournées, surtout celles qui déplaisent à Palmerston. Pourtant rhistoire constitutionnelle, un peu sommeillante, ne tombera pas en catalepsie, et quelques changements importants se produiront dans les mœurs ou dans les lois.
Le ministère Aberdeen (1863), la guerre de Grimée et l'opinion. — Les impressions pacifiques dues à l'Exposition universelle ne s'effaçaient pas. On croyait que le sang des Anglais ni des continentaux ne coulerait plus dans aucune grande guerre; Cobden, Bright, leur Société de la paix, donnaient le Ion, et l'on savait presque tous les ministres d'accord avec eux. Le moment paraissait bon pour les réformes : Russell préparait une réforme parlementaire, naturellement; Gladstone inaugurait ses merveilleux exposés de budget. Le remuant Palmerston lui-même, confiné dans son ministère de l'Intérieur, y accomplissait d'excellentes petites réformes.
Quelques mois plus tard, tout respire la poudre. Le tsar Nicolas, dans son voyage à Londres en 1844, et depuis dans ses entretiens et sa correspondance politique, s'était mépris sur les intentions des hommes d*Ëtat britanniques, et beaucoup plus encore sur les tendances populaires. Les réfugiés polonais, hongrois, italiens avaient indisposé les masses contre l'autocrate. Avant comme pendant la guerre, dessinateurs et journalistes démocrates font rage contre lui. Le premier ministre, qui détestait la guerre et les Bonaparte, et ses pacifiques collègues ne sont guère mieux traités. Le seul populaire, Palmerston, veut sauver les Turcs, et il le veut de telle manière qu'on n'évitera pas la guerre à outrance. Bright prêchait dans le désert : « Nation chrétienne, peuple protestant voué au culte du Prince de la Paix, votre christianisme est-il un roman, votre profession est-elle un songe? » Les premiers succès en Crimée
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excitent leothousiasme ; le terrible hiver qui sait, Tindignation. Le correspondant du Times révèle Tinsuffisancc administrative qui tue plus de soldats anglais que les balles russes. La puissance de ce journal arrive à son apogée, son tirage à 54 000 exemplaires par jour, le numéro coûtant 60 centimes!
Le ministère Palmerston et les résultats de la guerre (1855-1856). — Le cabinet Aberdeen manquait de cohésion comme de popularité. Palmerston, mécontent de rinertie de ses collègues et des idées réformistes de Russell, l'avait déjà ébranlé par des menaces de démission. En février 1855, une motion de blâme le renversa, et le seul ministre bien vu du public prit nécessairement le pouvoir. Une apostrophe éloquente de Bright produisit pourtant un grand effet : « Entendez-vous Tange de la mort qui passe, et le battement de ses ailes? Il prend ses victimes dans le château, dans la maison, dans la chaumière. Au nom de toutes les classes je vous adresse un solennel appel. Le noble lord était ministre avant ma naissance. Il a presque atteint la limite accordée à l'existence humaine. Je l'en supplie, que sa voix arrête les torrents de sang. » On sait que la guerre de Crimée réussit finalement, mais l'armée anglaise n'y avait pas figuré au premier rang, et l'opinion générale trouva la paix de Paris prématurée. Les clauses imposées a la Russie ne paraissaient valoir ni l'argent dépensé ni le sang versé.
La première géuératlou littéraire de l'ère vleto* rlenne. — Les historiens anglais ont coutume de s'arrêter ici pour embrasser d'un coup d'œil les écrivains qui ont rempli d'oeuvres remarquables les vingt premières années du long règne. Quelques mots sur ces écrivains, au point île vue politique et social. Les romanciers et les historiens surtout attirent Tallenlion.
La tendance générale des romanciers, sans oublier les romancières, est démocratique en même temps que morale. Ils ne placent plus leurs personnages, sauf exception, dans un lointain féodal; ils les font vivre de leur temps, ou parmi la génération précédente. Ils ne se confinent pas dans un milieu élégant, ils montrent plutôt la vie des classes moyennes ou des
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classes humbles; quand ils décrivent Taristocratie, c'est pour flétrir ses ridicules ou ses vices. Tels Thackeray et Dickens. Les existences soufl*rantes des classes laborieuses, ouvrières ou bourgeoises, inspirent aussi Mrss Gaskell, Charlotte Brontê. On retrouve la même note chez Bulwer Lytton, Disraeli, des écrivains de haute société ou de haute ambition.
Les historiens aussi sont pratiques et moraux; ils ont une doctrine et un but. Macaulay est un whig, il est le whig, le réformiste de 1832, et juste de 1832, pas plus, pas moins. Il espère conduire le lecteur jusqu'à cette grande date. Vingt ans de plus de vie active lui auraient permis d'y atteindre. Son récit s'arrête à l'année 1700, mais ses admirables essais jalonnent le xvni® siècle. Historien orateur, avocat passionné, Macaulay esl en butte, depuis sa mort, à une réaction légitime ; mais nous ne devons pas oublier, en le contrôlant, que son information est immense. Carlyle lui ressemble plus qu'on ne croit par sa conception historique. Tous deux ont un héros : pour le whig c'était Guillaume d'Orange, pour le puritain c'est Cromwell. Grote serait plutôt un radical utilitaire : personne n'avait encore aussi bien analysé les partis de la république athénienne ; chez lui comme chez Macaulay on reconnaît l'Anglais qui a vécu de la vie parlementaire.
Même mélange d'une riche originalité de conception avec un esprit pratique tout national se retrouverait chez un philosophe sociologi^e tel que Stuart Mill, et chez plusieurs philosophes, critiques, poètes. Nous avons déjà cité les poètes chartistes. Mrs Browning réclame en faveur des enfants pauvres et des droits méconnus de la femme. Seul, le plus grand poète d'alors fait exception par la nature aristocratique de son génie et de SOS sujets. Tennyson, que sa gloire littéraire a élevé à la pairie, chante quelquefois les existences humbles et leurs austères sacrilîces, mais il est avant tout le mélodieux évocateur de la chevalerie. Quant aux écrivains de cette génération qui ont seulement du talent* la seule énumération en serait ici trop louiTue.
Dissolution chinoise et suppression indoue. — Le patriotisme palmorstonien se donna carrièiT aux dépens du vice-roi
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de Canton, Yeh, qui avait arrêté un navire chinois faussement couvert du pavillon britannique. De graves discussions s'engagèrent à ce sujet dans les deux Chambres. Le vieux lord Lyndhurst répondit négativement à cette simple question de Yeh : c Suffit-il à un navire chinois de hisser le pavillon anglais pour devenir un navire anglais? » Mais l'ancien chancelier et lord Derby ne réussirent pas à grouper une majorité tory dans la haute assemblée. Aux Communes, ce furent les libéraux avancés, les pacifiques de Técole de Manchester, qui dirigèrent l'attaque au nom de leurs principes. Les conservateurs de la nuance de Disraeli, coalisés avec eux, mirent le cabinet en minorité. Palmerston prononça la dissolution, et adressa au pays un manifeste contre c Tinsolence des barbares ». Mieux que ses adversaires il connaissait le terrain. Les électeurs, non seulement lui donnèrent raison, mais exclurent du Parlement les chefs pacifiques.
Les terribles événements de la révolte indoue, rapportés avec des détails qui renchérissaient encore sur la réalité, soulevèrent en Angleterre, non seulement des colères légitimes, mais des accès de férocité. Quant au résultat, la suppression de la c John Company », il n'est pas dû, comme on l'a dit, à un caprice du Premier, mais à un mouvement général de l'opinion.
Orsini et la crise de 1858. — Les bombes lancées devant l'Opéra de Paris, le 14 janvier 1858, par Orsini, conspirateur italien très connu à Londres, très apprécié comme conférencier politique, tuèrent, non pas l'empereur des Français, mais le ministère britannique. Les adresses, maladroitement insérées au Moniteur, qui appelaient l'Angleterre un laboratoire d'assassinats, exaspérèrent l'opinion, et le bill présenté contre les conspirateurs fit l'efTet d'une platitude, c Lord Palmerston, écrivait le prince Albert, est l'homme le moins populaire qui soit. Il est risible d'entendre parler de lui ses anciens adorateurs. Dans la Chambre des Communes c'est à peine si on l'a laissé ouvrir la bouche. » Le ministre se défendit avec une violence inutile : une majorité de dix-neuf voix le renversa. Les tories seuls étaient en mesure d'occuper le pouvoir pendant cette singulière éclipse de son prestige.
Intermède conservateur. — Ce second ministère Derby- Disraeli laissa tomber le bill sur les conspirations et accomplit deux réformes importantes. Il supprima l'obligation, pour les députés; de posséder un domaine.. Du même coup il supprimait un mensonge, car beaucoup de candidats se déclaraient faussement propriétaires, et tout le monde le savait. Ensuite il régla la question depuis longtemps débattue de Tadmission des Israélites au Parlement.
Le ministre des Affaires étrangères, lord Malmesbury, et la reine en personne, par une lettre adressée à Napoléon III, firent de vains efforts pour prévenir la guerre dltalie. La cause italienne n'était pas encore populaire, associée comme on la voyait à la gloire militaire des Bonaparte. Impuissant de ce côté, le cabinet conservateur se rabattit sur cette question aussi inévitable qu'insoluble de la réforme électorale. Disraeli voulait confîsquer à son profit, et au profit de son parti, le mouvement réformiste : mais son projet trop étroit n'englobait pas les masses ouvrières. Le patriarche réformiste, lord John Russell, n'eut pas de peine à le faire succomber. Les élections générales de 1859, dans Teffarement des victoires françaises en Italie, ne donnèrent pas au cabinet conservateur la majorité dont il avait besoin, et un jeune whig de grande naissance, le marquis de Hartington, fit ses premières armes en le renversant.
Le dernier ministère Palmerston (1859-1865). — Pour reconstituer un gouvernement un nom s'imposait, celui du vieux diplomate patriote, malgré ses soixante-quinze ans; mais il lui fallait d'émincnts collègues, un <e ministère de tous les talents », presque de tous les partis. Le chef pouvait passer pour un conservateur quant aux questions intérieures. A ses côtés devaient se ranger un illustre whig et un illustre € Peelite » : Gladstone aux finances, Russell au Foreign office. Celui-ci présentait bien un bill de réforme, sécrétion périodique de son tempérament; mais sa grande affaire était alors « l'Italie aux Italiens ». Elle lui fournit plus d'une sourde revanche des succès napoléoniens.
Les volontaires et le traité de commerce (1860). — L'empereur, si bien vu de Palmerston, et pour lequel il était
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tombé deux fois du pouvoir, ne lui inspirait plus que défiance depuis Tanncxion de la Savoie et de Nice. Sa grande affaire était de parer à Tinvasion française par des travaux de fortification et par lorganisation de corps de volontaires.
Son ministère a pourtant conclu avec Napoléon III le traité de Commerce, mais c*est beaucoup moins son œuvre que celle de Gladstone et de Gobden. Sans aucun titre officiel, Cobden, qui venait de refuser le ministère du Commerce, jouissait dans ses dernières années d*un immense crédit, et les Tuileries Taccueillirent comme le mandataire économique du peuple anglais. Ni celui-ci ni ses représentants parlementaires n^étaient unanimes à approuver le traité. Intérêts industriels lésés, vieux ennemis du libre-échange et de Técole de Manchester, moralistes chauvins effrayés des ravages que le vin de Bordeaux ferait dans les vertus anglaises, se coalisèrent vainement contre Téloquence financière du chancelier de TËchiquier, Gladstone.
Le dégrèvement du papier. — Continuant son évolution dans le sens du libéralisme avancé, Gladstone proposa Tabolition d'un impôt imaginé jadis dans une vue moins fiscale encore que conservatrice. Lever des droits considérables sur le papier, cela revenait à rendre impossible le journal à bon marché. Or beaucoup de personnes, même fidèles aux principes whigs, estimaient utile de maintenir la presse à un prix assez élevé pour la préserver de la basse démagogie comme de la basse licence. De plus l'impôt, que les fabricants de papier faisaient payer avec usure au public, les gênait beaucoup moins qu*il ne les aidait à faire fortune, et les représentants de leurs intérêts au Parlement désiraient écarter la concurrence. Aussi, malgré l'avantage que voyaient des personnes également nombreuses à instruire par la lecture des grandes feuilles les acheteurs les plus modestes, la réforme de Glasdstone n'obtint-elle qu'une très faible majorité. Les lords, inspirés par le nonagénaire Lynd* hurst, se crurent donc autorisés à la repousser. Sur une question sociale se greffait une question constitutionnelle : la Chambre héréditaire a-t-elle le droit de rétablir un impôt supprimé par la Chambre élective? Les écrivains avancés parlèrent de chasser les lords et de jeter à la Tamise les débris de leur
chambre dorée. La nation ne se monta pas si violemment. Elle débattit la question avec vivacité, mais sans perdre son sangfroid. On tint des réunions publiques, en évitant d*humilier la pairie; et fînalement il resta bien entendu que celle-ci ne recommencerait pas. La réforme passa Tannée suivante.
Les partis et la Sécession américaine (1861-1865). — Cette époque, dominée par les préoccupations économiques, subit une crise grave, la guerre entre le Nord et le Sud des Etats-Unis. La haute et la moyenne société, malgré les principes abolitionnisles généralement admis, penchaient pour le Sud. Ce fait s'explique par plusieurs motifs. D*abord on ne croyait pas à la sincérité des Nordistes, à cause de leur énorme mépris pour toute personne conservant une trace noire à la base de longle. De plus, les planteurs Confédérés étaient des gentlemen, et obtenaient, par des moyens qu'on regrettait peut-être, le coton nécessaire à la vie quotidienne de TAngleterre. Libreéchangistes, ils ouvriraient un large débouché aux articles brilanniques, tandis que les Fédéraux devenaient industriels et protectionnistes.
La faute d'un offîcier américain mit presque le feu aux poudres. Il captura, sur un navire anglais, les négociateurs envoyés en Europe par le gouvernement sudiste. Heureusement le président Lincoln s'empressa de le désavouer. Le prince Albert, sur son lit de mort, rendit un dernier service à son pays d'adoption en demandant qu'on atténuât les termes d'une dépêche trop raide. Mais les Anglais se donnèrent un tort beaucoup plus grave en laissant construire dans les chantiers de Birkenhead un croiseur de guerre au service des Etats du Sud. Le redoutable Alabama fit subir de grandes pertes à la marine marchande du Nord. Cependant la « Famine de Coton » éprouvait cruellement les populations manufacturières du Lancashire. Elles se conduisirent admirablement, refusant d'élever la voix contre la démocratie anti-esclavagiste, dont la cause leur paraissait juste.
Débat sur le Danemark. — Pour le moment, Palmerston se refusait avec un entêtement sénile à toute extension du suffrage, « parce que je ne suis pas une oie », disait-il brutalement.
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Résolue à ne pas contrarier ses derniers jours, la nation se résignait à ne s'occuper, comme lui, que des questions extérieures. De graves changements s'accomplissaient : la Pologne succombait dans une dernière insurrection, et les deux grandes puissances allemandes écrasaient le Danemark. L'opinion anglaise, favorable sans doute à la Pologne, ne voulait pourtant pas plus que le ministre intervenir en sa faveur, même avec la France. Par contre, elle serait intervenue, même sans la France, en faveur du Danemark, et surtout elle en voulut au Foreign office d'une attitude capricieuse qui avait pu donner à l'intéressant petit pays de trompeuses espérances. Le 4 juillet 1864, Disraeli attaqua le ministère pour avoir compromis l'honneur britannique, c Nous ne devons pas menacer, pour ensuite refuser d'agir. Nous ne devons pas tromper nos alliés en leur faisant attendre ce que nous ne voulons pas accomplir : on vient nous dire que ce pays n'a pas d'alliés, qu'il no peut rien. De telles paroles ne doivent se trouver ni sur les lèvres ni dans le cœur d'un ministre anglais. » Le vieux c Pam > prononça alors son dernier grand discours, un des plus habiles, parlant moins du Danemark que du talent flnancier de Gladstone, et du danger de ramener les tories au pouvoir. Il gagna ainsi les libéraux avancés, et obtint une maigre, mais suffisante majorité.
Symptômes d'une réaction libérale (1864). — La torpeur intérieure, son principe et son mot d'ordre, ne pesa plus d'un poids aussi uniforme pendant la dernière année de son pouvoir et de sa vie. Son principal collègue, Gladstone, tournait de plus en plus au radicalisme. Il donnait le signal d'une réception enthousiaste de Garibaldi, que fêtèrent tous les Anglais, l'un comme patriote, Tautre comme révolutionnaire, tel autre comme ennemi du pape. A propos d'une motion réformiste, Gladstone prononça ces graves paroles : c Ceux qui veulent exclure du scrutin trente-neuf travailleurs sur quarante ont à faire la preuve de l'indignité, de l'incapacité, de l'inconduite des classes ouvrières. Tout homme qui n'est pas reconnu incapable ou dangereux a le droit de contribuer au fonctionnement de la constitution. » A propos d'une motion concernant l'Eglise d'Irlande, il dit qu'elle ne servait qu'à une faible partie de la
population. Deux questions qui s'imposeront bientôt. Les élections de 1864 amenèrent des recrues libérales considérables, parmi lesquelles le philosophe Stuart Mill; et la fraction du parti dirigée par Briglit grandit comme la fraction dirigée par Gladstone.
Le tout-puissant ministre aurait eu quelque peine avec cette nouvelle Chambre. Son heureuse étoile, lui épargnant cette épreuve, arrêta sa carrière en pleine popularité. Le robuste octogénaire, qui la veille encore faisait galoper son cheval, baissa rapidement, souffrit à peine et mourut.
///. — La seconde Réforme et le grand ministère libéral (i865-i8y2).
La reconstitution des partis et le progrès ouvrier.
— Le personnel parlementaire, renouvelé en grande partie, revenait au système traditionnel, mais compromis par la dislocation de 1846, de deux grands partis fortement organisés et disciplinés, Fun libéral, l'autre conservateur. L'ancien « Peelile > Gladstone était décidément le grand chef libéral avancé, sous lequel combattait le libre-échangisle Bright, à côté de nouveaux venus tels que Forsler et Slansfeld. Le vieux Russell et le duc d'Argyll, deux illustres noms du vieux whiggisme, fortifiaient Topinion libérale dans la haute Chambre. Le torysme, très fort chez les lords sous la direction du comte de Derby, s'était puissamment recruté dans la Chambre des communes sous la direction de Disraeli : sir Stafford Northcole, llugh Cairns, Gatharne Hardy, lord Robert Cecil, le futur marquis de Salisbury.
Et pourtant ce n'était plus la même Angleterre. Depuis vingt ou vingl-cinq ans les ouvriers grandissaient, en force aussi bien qu'en nombre. Le moment venait de leur faire officiellement une place dans le vieil édifice constitutionnel, et de biffer les lois de défiance et de contrainte qui pesaient encore sur eux. Ces deux termes du progrès de la classe manufacturière, pro-
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grès économique, progrès politique, la nature des choses les associait étroitement, chacun d*eux étant à la fois une cause et un effet de Tautre. Mœurs et législations marchaient en leur faveur depuis 1844. Mieux vêtus, mieux nourris par suite de l'augmentation des salaires, formant même, chose toute nouvelle, une épargne ouvrière qui grossissait, les travailleurs allégeaient d'autant la besogne de la charité légale et des tribunaux : en vingt ans, la liste des accusés et la liste des assistés avaient Tune et Tautre diminué de plus d*un tiers. D'un bon tiers également avait augmenté, depuis 1832, le nombre des modestes électeurs censitaires.
Les « trade unions n (1832-1871). — Nous avons vu* combien peu de sympathie témoignaient au peuple et aux pauvres les classes moyennes arrivées au pouvoir par la première Réforme parlementaire. Les bourgeois, manufacturiers ou aulres, et leur gouvernement libéral déclaraient en 1833 que tout syndicat constituait un délit de conspiration illégale. Il s'agissait d'étouffer la Trades Union organisée par Ovvren en fédération maçonnique.
Depuis les réformes de Robert Peel, les ouvriers avaient paisiblement développé leur prospérité en s*entendant avec leurs patrons. Mais ils voulaient surtout s'entendre les uns avec les autres, dans le même métier et dans la même ville, puis d'un métier à l'autre, d'une ville à l'autre, et ils y réussirent envers et contre tous les privilégiés. Déjà tout homme d'État intelligent reconnaissait le moment venu d'accorder le suffrage politique à de larges catégories de travailleurs.
Le ministère Russell-Gladstone et la Réforme. — Avant d'aborder cette grosse question, le ministère libéral devait se reconstituer. Opération laborieuse autant qu'éphémère : un Premier trop âgé, le comte Uussell, Clarendon aux Affaires étrangères, Gladstone toujours aux Finances et à la direction des Communes, Forster, Goschen et Layard. Le discours de la couronne attira l'attention sur « les améliorations à apporter dans la législation électorale, afin de fortifler nos
i. Voir ci-dessus, t. X, p. 5i2.
libres instiljutions et de travailler à raccroissement du bien-être dans le pays, i»
Mais le projet Gladstone n'était pas assez large, du côté précisément où il fallait du nouveau. L'abaissement du cens n'eût pas été sufGsant pour faire voter un grand nombre d'ouvriers. Ces demi-mesures déplaisaient un peu à tout le monde» et l'on vit les partis se fragmenter d'une façon confuse et stérile. Les ennemis de la démocratie faisaient fête à l'âpre éloquence de Lowe, qui, transfuge lui-même du libéralisme, groupait autour de lui d'autres transfuges, effrayés du progrès des masses, c Comme autrefois David dans la caverne d'Aduliam, lui disait Bright, vous avez fait appel à tous les mécontents. » Les libéraux dissidents conservèrent le nom iïAdullamiies, Finalement, bill et cabinet succombèrent sous l'amendement d'un député ministériel.
Le troisième ministère Derby-Disrafili et l'agitation. — Une dernière fois le comte éloquent et l'ambitieux romancier remontaient ensemble au pouvoir, dans l'absolue nécessité de faire ce qu'ils avaient si passionnément reproché i Robert Peel, de rompre avec les traditions de leur parti.
Une partie du cabinet tory et son chef essayant encore de se dissimuler cette nécessité, le public résolut de la mettre en évidence. Une agitation réformiste commença, ouvrière cette fois plutôt que bourgeoise, organisée à Londres, puis dans tous les comtés par les secrétaires des trade unions. Le meeting de Trafalgar Square déclara contraire à l'esprit de la constitution une Chambre élue par une minorité des habitants du pays, flétrit le langage tenu par certains conservateurs ou pseudolibéraux à l'adresse des classes ouvrières, et réclama le suffrage pour tous les hommes adultes domiciliés. Le gouvernement s'opposant maladroitement à un autre meeting que l'on voulait tenir dans Ilyde Park, les grilles furent renversées par la foule, et Londres prit quelques heures durant une physionomie d'émeute. Les ministres, au lieu de s'obstiner dans leur faute, respectèrent de bonne grâce les vieilles libertés bruyantes.
La seconde réforme électorale (1867). — Disraeli, que l'âge et la fatigue de lord Derby laissaient maître du gou-
Yemement, comprenait le verdict populaire. Il amusa fort la Chambre et la nation par une méthode originale, laissant la discussion aller son train jusqu'à ce que Tébuliition des idées donnât un certain résultat : alors il ferait la réforme selon ce résultat, le projet numéro un, ou le projet numéro deux, ou le projet numéro trois. Toute une provision qu'il tenait dans sa poche pour en tirer finalement le plus opportun. Or celui qu'il tira, qu'il imposa à ses amis, et que les libéraux durent accepter, dépassait en libéralisme tout ce qu'on avait jamais proposé, excepté le suffrage universel des radicaux et des chartistes. Aussi dessinait-on Disraeli en jockey, dépassant le jockey Gladstone, même le jockey Bright, et gagnant le prix de la course avec son cheval Reform-BilL Ces images étaient justes. Les restrictions tombaient les unes après les autres. L'arrangement final, tout en respectant les bases essentielles des élections britanniques, créa une démocratie anglaise, surtout une démocratie ouvrière.
En effet, d'une part on conservait la différence entre la population rurale et la population urbaine, et avec l'inégalité de représentation : 125 députés de comtés représentaient 12 millions d'âmes, tandis que 158 députés représentaient 7 millions d'âmes. 230 députés des petites villes représentaient 3 millions d'âmes, tandis que 130 députés de grandes villes représentaient 11 millions d'âmes. Beaucoup d'habitants du pays, surtout Id majorité des' habitants de la campagne, restaient en dehord du privilège électoral. D'autre part, les restes des « bourgs pourris > disparaissaient au profit des comtés et des villes agrandies.
Même â la campagne, l'abaissement du cens à 12 livres de loyer pour les occupants précaires du sol, à 5 livres pour les propriétaires ou les occupants à longs termes, augmentait d'un tiers le nombre des électeurs. Mais, surtout dans les villes, l'inscription de tout habitant payant la taxe des pauvres et de tout locataire d'une maison payant 10 livres par an triplait le nombre des électeurs.
Les Fénians et l'Église d'Irlande. — La satisfaction générale du peuple de la Grande-Bretagne (l'Ecosse acquérait
encore plus d'électeurs que rAngletenre) mettait au premier rang les questions irlandaises qui, vers 1867, reprenaient toute leur gravité. A vrai dire, elles n'avaient fait que sommeiller, pendant que s'organisait sourdement la populaire et menaçante association du Phénix. Plutôt anarchistes que catholiques» les Fénians puisaient une grande force dans la guerre de Sécession américaine, où soldats et officiers irlandais avaient joué un rôle brillant. La paix rétablie, plusieurs revinrent déguisés dans leur patrie, ou en Angleterre même, pour nuire à l'ennemie héréditaire. Une tentative de soulèvement n'aboutit qu'à l'exécution de quelques insurgés. Pour en délivrer d'autres, détenus à Londres dans la prison de Clerkenwell, les Fénians de la capitale essayèrent de faire sauter cet édifice.
De ces attentats Gladstone conclut, non pas a l'écrasement de l'Irlande, mais à la satisfaction de ses griefs religieux et économiques. Le député Hill disait : c Si un capitaine de navire punit continuellement ses matelots, ou un maître d'école ses élèves, cela prouve que ni l'un ni l'autre ne sait commander >, et il appliquait cette parabole à la politique suivie en Irlande. Gladstone voyait dans 1' « Eglise établie > de cette île le vieil abus qu'il s'agissait avant tout de déraciner.
Disraeli premier ministre (1868). — Cette question allait être la pierre d'achoppement des conservateurs. En février 1868, la retraite de lord Derby, atteint dans sa santé, mettait officiellement à la tète du ministère, Disraeli, enfin Premier après trente ans d'efTorts. Russell ayant dit au pouvoir un adieu définitif, Disraeli et Gladstone sont désormais protagonistes. Pendant quinze ans il n'y aura de possible au gouvernement que l'un ou l'autre.
Le 30 mars, Gladstone prit l'ofTensive en proposant une série de résolutions tendant au « désélablissement » de l'Eglise protestante épiscopale d'Irlande, dont la conséquence était, pour celte île, le régime américain de la séparation des Eglises et de l'Etat. La majorité lui donnant raison après de longs débats, le cabinet recourut à une dissolution qui, dans tous les cas, n'aurait pu tarder beaucoup : le système électoral de la seconde réforme demandait à fonctionner.
Avènement du grand ministère Gladstone. — Les électeurs appelés à la vie politique par les conservateurs donnèrent raison aux libéraux. Pas tous cependant, ni partout, car Disraeli avait réussi à fonder le torysme démocratique, appelé à grandir plus tard. On remarque dès lors les progrès des conservateurs dans les centres industriels du Lancashire, où naguère les classes moyennes élisaient toujours des whigs. Gladstone en personne y fut battu; les électeurs de Grcenwich le recueillirent. L'ensemble du Royaume-Uni lui donna une belle majorité de 120 voix. On pensait généralement qu*après la seconde réforme comme après la première, il fallait une série de lois libérales, et que Tétat-major libéral devait en avoir l'honneur comme la responsabilité.
Sans attendre une secousse parlementaire inutile, Disraeli laissa le pouvoir à Gladstone et à son lieutenant Forster (décembre 1868). Bright acceptait le portefeuille du Commerce. Lord Glarendon, le duc d*Ârgyll, Layard, le chancelier Hatherley étaient après eux les membres principaux de ce cabinet remarquable, qui promettait beaucoup, qui tint plus encore.
Lois irlandaises (1869-1870). —Il fallait d*abord régler la question ecclésiastique, laissée en suspens. Le gouvernement ne proposa point de supprimer brusquement TEglise c établie » dlrlande en confisquant ses biens, mais de la « désélablir », de lui enlever son privilège officiel, de la mettre sur le même pied que TEglise presbytérienne et que TEglise catholique romaine, celle de la majorité. La loi lui laissait une grande partie de ses biens et tous ses bâtiments; elle se servait du reste pour aider les deux autres Eglises, pour soutenir des œuvres d*assistance publique et pour payer des indemnités aux titulaires de certains droits. Ce projet subit des assauts énergiques dans les deux Chambres, où Topposition le qualifia de spoliateur. Si les anglicans résolus défendaient si vivement c Tarbre exotique, entretenu à grands frais et pourtant stérile », c'est qu'ils redoutaient que TEglise d'Angleterre ne suivit TEglise dlrlande. « Vous abandonnez, s*écriait lord Derby, ce grand principe que TEglise d'Angleterre est TEglise établie du pays, ce principe vital de notre constitution. Vous faites un pas décisif vers Tégalité de
Histoire oiMÉRALE. X(. 26
toutes les sectes. » On crayonnait le clergyman d'une ile et le clergyman de Tautre lie en frères fiiamois ; le chirurgien Gladstone se prépare à les séparer avec son couteau, et rassure rinquiet John Bull sur les suites de Topération. Rassurée ou non, la Chambre des lords après la Chambre des communes se décida à la permettre, non sans un dernier effort de lord Derby mourant, en faveur des protestants d*[rlande « qui sont attachés comme vous à la foi protestante, qui pour cette foi ont versé leur sang sous Guillaume le Libérateur, ces hommes que vous avez appelés à coloniser Tlrlande, et qui ont changé en province florissante le désert de TUlster ».
Par un second acte de justice, Gladstone voulut apaiser les griefs économiques des Irlandais. Il fît voter le Land Act de 1870*.
Loi sur rinstruction publique. — Un adversaire de la réforme électorale avait dit en la voyant adoptée : « Voilà les travailleurs, les petites gens, c*est-à-dire la majorité, appelés à la vie politique; le moins que nous puissions faire maintenant, c'est d'instruire notre nouveau maître. » Pénétré de cette pensée, le ministre Forstcr déposa, le 17 février 1870, un projet destiné à assurer la présence à Técole des enfants de cinq à douze ans. Le gouvernement déléguait ses pouvoirs à de nombreux school boardSy locaux et électifs. Les parents pouvaient envoyer leurs enfants, soit aux board schools^ où s'appliquait le principe de la neutralité religieuse de TEtat, soit aux écoles libres, voluntary schools, en général confessionnelles, pourvu que rinspection de l'Etat reconnût leur salubrité et leur bon enseignement. Les conseils pouvaient réclamer l'absolue gratuité dans les localités pauvres; mais autant que possible un certain écolage devait pourvoir aux dépenses concurremment avec les taxes locales et avec la subvention de l'Etat, laquelle s'accordait aussi aux écoles libres.
Les non-conformistes n'admettaient, pour les écoles publiques, que l'absolue laïcité, les Eglises, suivant eux, devant donner l'instruction religieuse à laquelle ils tenaient autant