‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 5 sur 190 · L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE

un prétexte à coups de fusil. » Et Dupin expliqua : « Ce qui interprète le mot, c'est le suffrage direct et universel. »

c La République a pour principes : Liberté, Egalité, Fraternité, pour bases la famille, le travail, la propriété, Tordre public. » La Déclaration reconnaît le droit de « s'associer, s'assembler, pétitionner, manifester ses pensées par la voie de la presse ou autrement > ; il ne doit y avoir « ni arrestation arbitraire,' ni visite domiciliaire, ni tribunaux extraordinaires, ni peine de mort, ni esclavage, ni censure ». On promet même des réformes sociales, enseignement primaire gratuit, éducation professionnelle, égalité de rapports entre patrons et ouvriers, institutions de prévoyance, de crédit, d'assistance (aucune de ces réformes ne fut faite).

La principale discussion porta sur l'article 8, relatif au travail. Le premier projet rédigé par la commission avant l'insurrection (20 juin) reconnaissait c le droU de tous les citoyens au travail et à l'assistance ». On le remplaça (en août) par une formule vague qui fut votée à une grande majorité \ Ainsi disparut le c droit au travail » proclamé par le Gouvernement provisoire.

La Constitution de 1848 organisait le gouvernement sur deux principes théoriques : 1° « Tous les pouvoirs publics émanent du peuple, ils ne peuvent être délégués héréditairement ; 2"" La séparation des pouvoirs est la première condition d'un gouvernement libre. » En conséquence on créait deux pouvoirs, délégués tous deux par le peuple français. Il déléguait le pouvoir législatif à une Assemblée unique de 750 représentants élus au suffrage universel ; le pouvoir exécutif a un citoyen élu pour quatre ans Président de la République et non rééligible. Un Conseil d'Etat élu par l'Assemblée devait préparer les lois. Grévy avait proposé de ne créer qu'un président du conseil des ministres élu par l'Assemblée; son amendement fut rejeté.

Avec le gouvernement centralisé de la France pourvu d'une

1. • La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail et mettre à la portée de chacun Tinslruction indispensable à tous les hommes. Elle doit, par une assistance fratei-nelle, assurer Texislence des citoyens nécessiteux soit en leur procurant du travail dans le»» limites de ses ressources, soit en donnant dos secours à ceux qui sont hors d'étal de travailler. -

armée irrésistible et d*un corps nombreux de fonctionnaires habitués à dominer les particuliers, le Président recevait seul la force réelle qui le rendait maître du pays; en face de lui, FAssemblée, avec son pouvoir législatif tout théorique, était impuissante et sans défense. Le sort de la République dépendait donc d'une question pratique : comment serait élu le Président? Une partie des républicains voulaient le faire élire par TAssemblée; la Constituante eût élu Gavaignac, ce qui assurait l'avenir de la République. Mais la majorité trouvait plus conforme au principe démocratique de faire élire le Président par le suffrage universel. Lamartine, qui s'imaginait être assez populaire pour se faire élire par le peuple, prononça un discours célèbre : il Aléa Jacta est! Que Dieu et le peuple prononcent! Il faut laisser quelque chose à la Providence. » L'Assemblée, par 602 voix contre 211, vota l'élection au suffrage universel. Après quoi, pour retenir le Président dans le devoir, elle décida qu'il jurerait d'observer la Constitution et régla la procédure à suivre par la Haute Cour au cas où il violerait son serment.

Élection de Louis-Napoléon. — Le chef de la famille Bonaparte, Louis-Napoléon, réfugié en Angleterre, avait profilé de la révolution pour revenir en France. Arrivé dès le 25 février à Paris, et renvoyé aussitôt par le Gouvernement provisoire, il avait laissé ses amis faire de l'agitation sur son nom. 11 n'y avait pas encore de parti impérialiste. Aux élections d'avril pouf la Constituante, on ne vota pas pour Louis-Napoléon, personne ne prit au sérieux une bande qui parcourut les rues de Paris en criant sur l'air des Lampions : c Poléon, Poléon, nous l'aurons! » Mais le nom de Napoléon était resté populaire. Aux élections complémentaires de juin, Louis-Napoléon fut élu par 84 000 voix dans la Seine et passa dans trois autres déparlements. On commença alors à crier : Vive l'Empereur! et il se fonda des journaux napoléoniens.

L'élection du Président de la République était fixée au 10 décembre; les candidats étaient Cavaignac, Louis-Napoléon, Ledru-RoUin, candidat des socialistes, Lamartine, Raspail. Cavaignac était ITiomme du parti républicain non socialiste. Le parti royaliste catholique, surnommé le « parti de l'Ordre »,

L*AS8EMBLÈE CONSTITUANTE 23

venait de s'organiser sous la direction du « Comité de la rue de Poitiers », dominé par les chefs des trois fractions : Thiers orléaniste, Berryer légitimiste, Montalembert catholique. Il offrit i Cavaignac de le soutenir, à quatre conditions : il ferait voter une loi pour interdire les clubs (ils n*étaient fermés que provisoirement), il maintiendrait 50 000 soldats à Paris, il refuserait de reconnaître TAssemblée de Francfort (Thiers était l'ennemi violent de Tunité allemande), il soutiendrait le roi de Sardaigne contre les républicains. Cavaignac refusa de s'engager. Le Comité décida d'accepter pour candidat du parti de l'Ordre Louis-Napoléon, qui promit tout ce qu'on voulut.

Louis-Napoléon eut pour lui les royalistes et les catholiques; il eut aussi la masse des électeurs paysans et ouvriers qui, n'ayant jamais reçu d'instruction politique, ne connaissaient d'autre nom que celui de Napoléon. II fut élu par 5 434 226 voix, avec une énorme majorité, même dans les départements les plus républicains (Saône-et-Loire, Isère, Drôme). Cavaignac n'en eut que 1 498000, Ledru-RoUin 370 000 et Lamartine 7910.

Fin de la Constituante. — Louis-Napoléon, installé a l'Elysée, forma un ministère pris dans la droite de l'Assemblée, présidé par 0. Barrot S avec le catholique Falloux à l'Instruction publique. Il nomma préfet de police Cartier, un bonapartiste militant, et dans les départements des préfets qui commencèrent à faire la guerre aux emblèmes républicains, arbres de liberté et bonnets phrygiens.

La Constituante, en grande majorité républicaine, assistait impuissante aux actes du pouvoir exécutif, et la minorité royaliste lui déclarait qu'ayant terminé sa mission, elle devait faire place à la Législative. C'était le sens de la proposition Râteau, qui, malgré les comités, fut prise en considération à 3 voix de majorité (8 janvier).

Puis il fut question c d'en finir avec l'Assemblée » par la force. Changarnier, le général de confiance du parti royaliste,

1. D'après un récit «le Thiers (à Nassau Senior), il aurait refusé le ininislèr.» et c'est lui qui aurait désigné à Louis-Napoléon ses ministres : il lui aurail conseillé de s'habiller en civil, de s'entourer de maîtres des requêtes et d'affecter la simplicité américaine; mais le président prit une alliluile opposée.

commandant des gardes nationales de la Seine et des troupes de Paris, disposait de toutes les forces militaires de la capitale. Le 29 janvier au matin, il faisait battre le rappel et remplissait de soldats les rues de Paris. Le bureau de TAssemblée, inquiet, manda Ciiangarnier qui, deux heures plus lard, fit répondre qu*il était retenu auprès du Président de la République et que les troupes étaient réunies pour combattre une insurrection. L'incident ne fut jamais expliqué. 0. Barrot prétendit qu*il s'agissait d'une émeute de la garde mobile. Il est probable que c étaient les préparatifs d'un coup d'Etat. Le soir, à l'Elysée, Louis-Napoléon tint une réunion secrète avec Ghangarnier, Thiers, Mole, de Broglie. Ghangarnier voulait en finir avec l'Assemblée par un coup de force; Thiers déclara l'idée absurde : « Laissez crier l'Assemblée, Barrot est aussi criard qu'elle; il est fait pour ça; c'est son métier et il le fait bien ». El il conseilla de « réserver l'opération, héroïque mais pénible, d'un coup d'Etat, jusqu'à ce que le mal fût assez invétéré et dangereux pour justifier le remède ». Louis-Napoléon, silencieux suivant son usage, approuva l'ajournement du coup de force. Et Ghangarnier, en s'en allant, dit à Thiers : « Avez-vous vu la mine qu'a fait le Président? Après tout, c'est un j... f... »

Le conQit entre la Gonstituante et le Président éclata sur une question de politique italienne. La majorité républicaine voulait soutenir le royaume de Sardaigne menacé par les Autrichiens; Louis-Napoléon, pour plaire à la droite catholique, voulait rétablir le Pape et détruire la République romaine. L'Assemblée intervint par un ordre du jour (30 mars) : t Si pour mieux garantir l'intégrité du territoire piémontais et pour mieux sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France, le pouvoir exécutif croit devoir prêter à ses négociations l'appui d'une occupation partielle et temporaire en Italie, il trouvera dans l'Assemblée le plus entier concours. » Le Président, sur le conseil de Thiers, accepta l'intervention en Italie, mais la détourna contre la République romaine. Il fit voter à l'Assemblée un crédit extraordinaire pour une expédition de trois mois; Barrot promit qu'il s'agissait seulement de t maintenir l'influence française et défendre la civilisation ». Mais le corps d'armée envoyé

SOUS OudinotaCivita-Yecchia, marcha sur Rome et fui repoussé. La majorité républicaine vota aussitôt la résolution : < L*Assemblée invite le gouvernement à prendre sans délai les mesures nécessaires pour que Texpédition dltalie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. » Au lieu d'obéir, le Président écrivit (8 mai) à Oudinot : c Nos soldats ont élé reçus en ennemis, votre honneur militaire est engagé. »

L'Assemblée refusa pourtant la mise en accusation des ministres et même une déclaration de défiance (par 329 voix sur 620); mais le ministre de l'Intérieur ayant annoncé ce vote officiellement aux départements, l'Assemblée vota un ordre du jour qui le força a se retirer. La Constituante aurait pu prolonger sa durée en attendant d'avoir voté les lois organiques complémentaires de la Constitution; mais elle s'était laissé entraîner par la droite à accepter un amendement qui équivalait à la proposition Râteau; elle se sépara le 26 mai.

Élection et réunion de la Iiégislative. — L'Assemblée législative de 750 membres, élue le 13 mai 18i9, à la majorité relative et au scrutin de liste par département, et réunie le 28 mai, représentait une proportion des partis toute diiTérenle de la Constituante. — L'ancienne majorité républicaine, le parti de Cavfiignac, était tombée à 70 membres. — L extrême gau<(he, qui prenait le nom traditionnel de la Montagne, s'était organisée pour les élections sous la direction de comités électoraux, la ' Solidarité républicaine, les Amis dp la Constitution, qui avaient fait appel au sentiment démocratique dans la lutte contre les ennemis de la République. Le manifeste des 55 représentants de la Montagne (rédigé par Félix Pyat) contenait même quelques promesses de réforme sociale : réforme du service militaire (pour abolir Tinégalilé), abolition des impôts sur les objets de première nécessité, impôt progressif sur le revenu net, exploitation par l'Etat des chemins de fer, mines, canaux, assu-

rances, crédit d'Etal*. La Montagne eut 480 représentants, élus surtout par TEst, le Midi et Paris. — Contre les 250 républicains, la coalition monarchiste et catholique de la rue de Poitiers avait fait élire environ 600 représentants du « parti de rOrdre », orléanistes, légitimistes, partisans de la fusion; les bonapartistes n'étaient qu'en petit nombre.

Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif étaient d'accord contre le parti républicain ; ils allaient travailler à l'écraser en détruisant ses moyens de propagande et d'action, les journaux républicains, les sociétés politiques, les écoles laïques et le suffrage universel.

Le 13 juin et la défaite de la Montagne. — A la nouvelle des combats devant Rome, le parti de la Montagne prit rofTensive. Les comités organisés pour les élections rédigèrent des protestations contre le gouvernement qui venait de violer l'article 5 de la Constitution : « La République française respecte les nationalités étrangères... et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple ». Ledru-RoUin demanda à TAssemblée de mettre en accusation le Président de la République et ses ministres; aux explications d'O. Barrot, puis aux cris de la droite, 1 répondit par cette déclaration qu'il répéta : « La Constitution a été violée, nous la défendrons même les armes à la main » (11 juin). L'Assemblée rejeta la proposition. Le lendemain, Ledru-Rollin et quelques représentants organisés en commissions lançaient une proclamation qui dénonçait la conspiration monarchique contre la République, et convoquaient les gardes nationaux à la mairie du 5* arrondissement pour se rendre en masse, sans armes, à l'Assemblée.

Il ne vint que quelques centaines de gardes nationaux et des ouvriers; le 13 juin, à onze heures du matin, ils partirent du Chàteau-d'Eau en criant : « Vive la Constitution! Vive l'Italie! j» et arrivèrent jusqu'à la rue de la Paix. Changarnier avait massé des troupes qui chargèrent les manifestants et les dispersèrent,

1. - Nous voulons reconnaître à tous le il roi l à la propriété par le droit au travail. Qu'est-i^e que le ilroil au travail? C'est le droit au crédit. Qu'est-ce que le droit au crédit? C'est le droit au capiUil, c'est-à-dire aux inslrumcnls de travail... Il faut que l'Étal prête au lieu d'emprunter, qu'il prêle sur immeubles comme sur meubles. •

Les organisateurs de la manifestation furent cernés dans le Conservatoire des Arts et Métiers ; les soldats allaient les fusiller, quand Tordre vint de les faire prisonniers. Ledru-Rollin s'échappa et se réfugia à Londres.

L'Assemblée profita de Toccasion pour désorganiser le parti de la Montagne. Elle mit 33 représentants en accusation. Le gouvernement, par décret, avait supprimé les journaux du parti. L'Assemblée vota une loi contre la presse qui rétablissait un cautionnement de 24 000 francs et donnait pouvoir a l'administration d'interdire la vente sur la voie publique. Elle vota une loi qui interdisait les réunions publiques politiques pendant un an. Elle vota l'état de siège à Paris par une loi qui donnait aux conseils de guerre le jugement de tous les crimes et délits « contre la sûreté de la République, la Constitution, la paix et l'ordre >. Grévy dit : c C'est la dictature militaire ». Dufaure répondit : « C'est la dictature parlementaire ».

Formation d'un parti bonapartiste. — Après avoir écrasé leur ennemi commun, le Président et la majorité commencèrent à se diviser. Les anciens parlementaires qui dominaient l'Assemblée méprisaient Louis-Napoléon; ils lui reprochaient son passé de conspirateur, ses amis aventuriers, ses dettes, sa vie privée. Lui ne se contentait plus d'être l'instrument de la majorité, il cherchait à se former un parti personnel. Il devint moins docile à Thiers, s'entoura d'hommes nouveaux, s'attacha beaucoup d'offlciers. Il voulut avoir une politique étrangère personnelle. Après le retour du Pape à Rome, il écrivit une lettre publique à son ami Ney pour se plaindre de la réaction et dire que la restauration du Pape devrait être accompagnée d'une amnistie et d'une réforme laïque du gouvernement. La majorité catholique, en volant les crédits pour l'expédition de Rome, lui reprocha cette ingérence dans les affaires du Saint-Père.

Le ministère 0. Barrot, composé d'orléanistes, refusa de prendre parti contre l'Assemblée. Le conflit resta d'abord latent. Mais tout d'un coup Louis-Napoléon, agissant, suivant sa coutume, sans avoir prévenu, publia le message du 31 octobre. C'était une déclaration de rupture avec le régime parlementaire

et un manifeste de gouvernement personnel, c La France inquiète, parce qu'elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté de Télu du 10 décembre. Or cette volonté ne peut être sentie que s'il y a communauté entière de vues, d'idées, de convictions entre le Président et ses ministres et si TAssemblée s'associe elle-même à la pensée nationale dont l'élection du pouvoir exécutif a été l'expression. » — En conséquence le Président renvoya ses ministres et les remplaça par des partisans personnels, encore presque inconnus, Rouher à la Justice, Eould aux Finances, Parieu à Tlnstruclion publique.

Le préfet de police Carlier créait la Société du 10 décembre, qui se donnait pour but de protéger la religion, le travail, la famille, la propriété, et de combattre c le socialisme, l'immoralité, le désordre, les mauvaises publications, l'endurcissement des factieux ». Elle se recruta de bonapartistes militants qui allaient, armés de bâtons, attaquer les réunions démocratiques.

Loi sur renseignement et loi du 31 mai (1850). — L'Assemblée et le Président se remirent d'accord pour lutter contre les républicains. La Constitution promettait l'instruction gratuite; il fallait donc faire une loi organique de l'enseignement; le Conseil d'Elal la préparait lentement. Le ministre Parieu présenta une loi provisoire et, dans la discussion, appela les instituteurs « officiers généraux de la République démo-, cratique et sociale », les accusant de « vulgariser au fond des campagnes les principes de subversion ».

L'Assemblée vota (16 mars 18S0) une loi générale sur l'enseignement préparée par Falloux, qui mettait l'instituteur sous la surveillance du curé et l'obligeait à enseigner le catéchisme. Il n'était plus question d'instruction gratuite. L'enseignement secondaire, qui depuis Napoléon I" était resté le monopole de l'Université d'Etat laïque, devenait libre; les particuliers avaient le droit d'ouvrir des écoles privées, secondaires ou primaires. En fait, les congrégations profitèrent presque seules de la liberté d^ enseignement en fondant des collèges et des écoles primaires. Les municipalités eurent le droit de choisir des congréganistes pour leurs écoles, et les congrégations de femmes eurent le pri-

vilège de remplacer Vexamen d'institutrice (exigé pour ouvrir une école) par une lettre d'' obédience émanée de Tévèque.

L'Université et l'Eglise commencèrent à se disputer l'éducation de la jeunesse, préparant le partage de la bourgeoisie française en deux sociétés hostiles élevées suivant des principes opposés. Montalerobert avait indiqué le sens de la loi : < La majorité a été envoyée pour combattre le socialisme... Il faut choisir entre le catholicisn}e et le socialisme. » Il faut, disait-il, c faire une expédition de Rome à V intérieur ». Ce fut le surnom qui resta à la campagne catholique contre la démocratie.

Aux élections complémentaires d'avril, où il s'agissait de remplacer surtout les républicains proscrits en 1849, la plupart des candidats de la Montagne furent élus (27 sur 37). L'Assemblée prit peur et décida c d'épurer le suffrage > ; le Président laissa faire ou même approuva ^

Ainsi fut votée d'urgence en quelques jours la loi du 31 mai (rédigée par Broglie). Sans abolir ouvertement le principe du suffrage universel, elle exigeait pour être électeur trois ans de domicile constatés par l'inscription à la taxe personnelle et enlevait le suffrage aux hommes condamnés pQur délit politique (rébellion, outrage à l'autorité, participation à un club ou une société secrète). C'était une diminution de 3 millions d'électeurs, qui portait surtout sur les ouvriers des villes, électeurs du parti républicain (64 0/0 à Paris).

L'Assemblée acheva la répression par la loi sur la presse (16 juillet 1850) qui élevait le cautionnement à 50000 francs et imposait l'obligation de signer les articles. Puis elle partit en vacances (8 août), laissant une commission de permanence de 25 membres, tous monarchistes.

Conflit entre le Président et FAssemblée. — Le Président profita des vacances pour faire une tournée dans les départements, se donnant pour le défenseur de l'ordre. Il com-

1. Tliiers raconte que le Président le pria de sauver la nation des rouges et «les socialistes; puis il réunit à TËlysée les chefs monarchistes, Thiers, Mole, ISroglic, Berr>'er, Montalembert et Saint-Priest, et on arrêta le plan de campagne. Thiers se vante d'avoir accepté la charge de faire voter la suppression du ^uiïrage universel et d'avoir annoncé qu'il emploierait dans la discussion l'expression insultante, la vile multitude, calculée exprès pour exaspérer la Montagne et lui faire commettre une faute de tactique.

mençait à faire crier : Vive TËmpereur ! et demandait la re vision de la Constitution. — Pendant ce temps les orléanistes et les légitimistes essayaient de se fondre en un seul parti; le comte de Chambord (Henri Y) aurait été roi constitutionnel avec le comte de Paris pour successeur. La fusion avorta, Henri V ne voulut pas accepter de conditions. Mais la crainte de voir rétablir la monarchie affaiblit la résistance des républicains contre le Président.

Entre le Président et TAssemblée le conQit s'engagea à propos de l'armée. A la revue de Satory (10 oct.) passée par Louis- Napoléon, la cavalerie, en défilant devant lui, cria : Vive l'Empereur! L'infanterie ne cria rien, le général Neumayer lui avait rappelé que les règlements militaires interdisent de crier sous les armes. Le gouvernement disgracia Neumayer (31 oct.); Changarnier prit parti pour lui. A la rentrée de l'Assemblée (12 nov.), le Président parut reculer; il envoya un message conciliant et changea le ministre de la guerre.

Mais le conQit reprit bientôt et ne cessa plus. Le Président voulait avoir à sa disposition l'armée de Paris; il y avait intro* duil peu à peu des officiers dévoués à sa personne, ennemis du gouvernement civil, prêts à un coup de force (Fleury, Saint- Arnaud, Espinasse, etc.). Le commandant en chef Changarnier était l'homme de l'Assemblée; le Président lui retira son commandement (5 janv. 1831). L'Assemblée répondit par un ordre du jour de défiance contre* le ministère, qui passa par 417 voix contre 286, mais avec les voix des républicains; la majorité monarchiste s'était divisée. L'Assemblée était coupée en trois tronçons presque égaux, le parti républicain, les monarchistes ralliés au Président, les monarchistes ennemis déclarés du Président. Désormais il n'y eut plus que des majorités de coalition et l'Assemblée ne put s'entendre sur aucune mesure positive.

Louis-Napoléon, alléguant l'absence de majorité, prit « un ministère de transition » formé de ses partisans personnels (24 janv.). Il demanda une augmentation de traitement de 1 800 000 francs. Montalembert, au nom des catholiques, l'acceptait. Elle fut rejetée par une coalition des républicains et des

légitimistes, par 3% voix contre 294. — Puis les orléanistes demandèrent l'abrogation de la loi qui exilait les membres des anciennes familles régnantes. Elle fut rejetée par la même coalition, les légitimisles refusant de voter un» loi dont leur prétendant ne voulait pas faire usage.

La lutte décisive s'engagea sur la revision. La Constitution de 1848 interdisait de réélire le président sortant. Louis Napoléon, pour être réélu, demandait de reviser la Constitution. Il avait fait oi^niser par les préfets un pélilionnement el fait présenter un vœu (d'ailleurs illégal) par les conseils généraux (SI en 4850, 80 en 1851). Mais avec la procédure établie par la Constituante, la revision était presque impossible : elle devait être votée par les trois quarts de l'Assemblée, trois fois de suite, et être faite par une assemblée élue exprès. Les légitimistes et la plupart des orléanistes voulaient la revision. Mais un groupe orléaniste s'unit aux républicains. Il y eut 446 voix pour, 278 contre, ce n'était pas la majorité des trois quarts : la revision fut rejetée (26 juillet). On commença, dans l'entourage du Président, à parler de se débarrasser de l'Assemblée par un coup d'Etat; mais ses hommes de confiance, les généraux Saint-Arnaud et Magnan, conseillèrent d'attendre *. Le Président changea de ministère et prit pour ministre de la guerre Saint-Arnaud. Pendant les vacances de l'Assemblée les partis se préparèrent.

Les pouvoirs de l'Assemblée allaient expirer en mai 1852, ceux du Président en décembre 1852. Les républicains comptaient sur les élections pour revenir au pouvoir. Les sociétés politiques étant interdites, les démocrates. avaient organisé des sociétés secrètes, surtout dans le Sud-Est et le centre. Quelques-unes avaient des cérémonies secrètes d'initiation à la mode des francs-maçons (serment sur un poignard), des emblèmes (le niveau, l'équerre, le bonnet phrygien, la hache) et un mot de passe (c Connaissez-vous la mère Marianne? i») ^ Elles

i. lia^tnan se borna à avertir les officiers généraux de Paris dans une allonilion : « ]1 peut se faire que d'ici à peu de temps votre général en chef jupe à propos de s'associer à une détermination de la plus haute importance. Vous obéirez passivement à ses ordres. -

2. W restait aussi des débris du groupe socialiste de Karl Marx, scindé en deux

étaient en relations avec les réfugiés français à Londres et en Suisse et les révolutionnaires étrangers. Le gouvernement les accusait d*avoir des dépôts d*armes, des listes de suspects, et de préparer pour les élections de 1852 des coups de force sur les préfectures et la création de tribunaux révolutionnaires. II cherchait à effrayer Topinion V Le Président lui-même, dans le message de rentrée, déclara à TAssemblée : € Une vaste conspiration démagogique s^organise en France et en Europe. »

A la rentrée, pour compromettre la majorité royaliste, le Président lui proposa d*abroger la loi du 31 mai et de rétablir le suffrage universel. La coalition monarchir|ue rejeta.

Les orléanistes sentaient TAssemblée à la merci d'un coup de force. Ils soutinrent la proy^osî/Zon des questeurs de faire afficher dans les casernes larticle du décret de 1848 qui donnait au président de TAssemblée le droit de requérir directement la force armée. (Le minisire de la guerre Saint-Arnaud lavait fait arracher.)

Les républicains eurent peur d'un coup d'Etat royaliste et, coalisés avec les bonapartistes, firent rejeter la proposition^ par 408 voix contre 300 (17 nov.). L'Assemblée était impuissante même à se défendre.

V, — Etablissement de V Empire.

Le coup d'État du 2 décembre. — Louis-Napoléon se décida enfin au coup d'Etal militaire préparé depuis longtemps, et choisit le 2 décembre, anniversaire d'Austerlilz. Le 1" décembre il donna une soirée à TElysée. Dans la nuit, le ministre de Tin* térieur Maupas réunit les commissaires de police; avant le jour les représentants chefs des partis, républicains ou royalistes,

sociélés : VUnxon des communes et V Alliance communiste; îles débris du parti tilanqiiiste {Àmi^ de VÊgalUé) et du parti de L. Blanc, sans importance électorale,

i. C'est dans cet esprit que fut écrit le fameux Spectre t*ouge de Romieu. « Entre le règne de la torche et le règne du sahre, vous n'avez plus que le choix. •

2. Dans la discussion, Michel (de Bourges) prononra le mot célèbre : • II n'y a point de danger et je me permets d'ajouter que s'il y avait un danger, il y a aussi une sentinelle invisible qui nous garde; celte senlinelle, c'est le peuple. •

Page 1