‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 52 sur 190 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De 1840 à 1870.

Il est question, dans ce chapitre, des peuples musulmans qui habitent TEmpire ottoman, l'Egypte, la Perse et ]*Arabie. Nous laissons de côté les Musulmans de Russie, d'Algérie, de Tunisie, de Tlnde et de la Malaisic; leur histoire ne peut plus être séparée de celle des Etats européens qui les gouvernent.

Nous examinons Thistoire de chacun de ces peuples au point de vue de ce peuple lui-même, et non de ses rapports avec les gouvernements chrétiens ou les sociétés non musulmanes avec lesquelles il est en contact direct. En Turquie, en Egypte et dans rinde, les sociétés musulmanes se sont modifiées sensiblement, entre 18i0 et 1870. Nous nous proposons de distinguer, dans les changements survenus chez les peuples musulmans, entre ceux qui sont provenus de leur propre fonds, et ceux qui ont été le résultat du contact avec les peuples chrétiens.

/. — La Turquie.

Les Turcs se donnent à eux-mêmes le nom d*Osmanlis^ < nation d'Osman » ; ce nom comporte une certaine emphase; autrefois, il signifiait < les gens d'épée, les sipahis », par opposition aux

c rayas » ', cultivateurs. Les Turcs Osmanlis ' se considéraient donc, de tout temps, comme une caste privilégiée, à laquelle étaient réservés les emplois militaires et civils; les non musulmans pouvaient y entrer par la conversion à Tlslamisme et Fadmission à un emploi. On conçoit que les Osmanlis n*aient jamais montré de zèle pour faire entrer dans leur caste et participer à leurs privilèges des rayas^ musulmans ou non. Le prosélytisme n'est d*ailleurs pas dans Tesprit de Tlslamisme, surtout dans celui des Turcs.

Les Osmanlis étaient en minorité dans Tempirc ottoman; ils ne le sont plus. En Tabsence de cadastre et de recensement régulier, il n'est pas possible de donner un chilTre exact pour la population totale, à plus forte raison pour des groupes particuliers dont chacun, suivant ses tendances et ses intérêts, enfle ou réduit le nombre'. Nous donnons comme chiffres approximatifs, d'après les documents recueillis en 1875 par Pavet de Gourteille et Ubicini, pour tout l'empire ottoman, y compris TArabie, la Tripolitaine, et les provinces séparées en 1878 par le traité de Berlin, dix-huit millions de musulmans dont treize millions d'Osmanlis, et neuf millions de chrétiens.

Il no faut pas compter tous les musulmans de l'empire ottoman comme faisant partie de la confession musulmane

1. Le terme de raya, désignant les sujets chrétiens de l'cmpirCi a été supprimé par le Khatti-Cfiérif de 1856 comme injurieux et remplacé par le mot Teba, « sectateur, sujet ».

2. Il y a encore vingt ans, le mot • Turc » se prenait en mauvaise part, dans sens de « rustre • ; depuis quelques années, il a perdu son acception péjorative; on trouve souvent dans les journaux l'expression « biz Tvrkler, nous autres Turcs de vieille race ».

3. Les chifTres suivants, relatifs au nombre des Arméniens en Asie Mineure, donneront une idée des écarts entre les documents statistiques qu'on peut recueillir en Turquie, pour les sept vllayets (gouvernements) d'Asie Mineure ci-après : Erzeroum, Van, Bitlis, Mamouret el Aziz, Diarbekir, Sivas et Alep (en nombres ronds).

Grcrs, Nchlo- Total Arméniens Musulmans ricnn. etc.

D'après loPatriarchatarménion. 1831000 780000 776000 374000

D'aprè Trotter 4347000 805000 3250000 186000

D'après Vital Cuinot 4 576000 705000 3461000 410000

Les chiflTres que donne M. Vital Cuinet pour 1891 sont :

Tnrquio d'Asie 15551186

Turquie d'Europe 4 786 M5

Arabie turque.... 6000000

Tripolitaine 1300000

sunnite, du rite hanéfiiCy qui est la religion d'Etat, dominante et officielle de Tempire. Sous le nom de Kezel Bach, c ièles rouges », sobriquet par lequel les Turcs désignaient autrefois les Persans chiites, on doit comprendre non seulement les Musulmans de la secte chiite, mais tous les sectaires professant ouvertement la religion musulmane sunnite, et en secret, d'autres doctrines qui se rattachent, de près ou de loin, à Tlslamisme officiel. Ces sectes, en vertu d'une ordonnance qui leur est commune avec les chiites, peuvent, et même doivent, dissimuler leurs croyances, dans certains cas^ On conçoit qu'il est difficile d'évaluer le nombre des Chiites et des Kezel Bach dans l'empire ottoman; les musulmans dissidents ou libres penseurs se cachent ; ce sont des Khamichan^ « des silencieux, des morts' » ; en Europe, le voisinage de chrétiens en masse a maintenu à peu près intacte l'unité d'orthodoxie musulmane, sauf en Albanie. Les Musulmans orthodoxes et dissidents de l'empire appartiennent à des races différentes, et ne parlent pas tous la même langue. La race qui a le pouvoir politique en main, les Osmanlis, parle un dialecte turc, Yosmanli ', fixé par la littérature; en Turquie d'Europe, ils sont, pour la plupart, propriétaires urbains, fonctionnaires, employés de l'Etat, artisans, ou appartiennent aux professions dites < libérales » en Occident. En Turquie d'Asie, la grande masse se compose de propriétaires agricoles et de cultivateurs; dans les villes, la plupart sont propriétaires, industriels (dans la mesure où ce mol peut

1. Lo gouvernement ottoman reconnaît les religions dissiilentes (('christianisme. Judaïsme), mais non les sectes islamit(;s: elles n'ont pas d'existence légale, et vivent gràee à la fiction «lite 'TaA*i/e : • (le mot veut dire prudence, ahslenlion, retenue; la Takifé recommande de s;* soumettre, en apparence, à toutes les exigences de la religion dominante, et de se faire passer |)our un de ses adeptes. Ainsi, tous les Persans, quand ils se trouvent en Turquie, en Egypte, ou même à la Mecque, où un devoir de |)iété les appelle, se disent Sunnites. •

2. Le Lehdjé i Osmani^ Dictionnaire de la langue turque osmanlie, par Ahmed Véfyk Pacha, explique Khamichan ■ le lieu où simt enterrés les athées, faux derviches, etc., qui se sont séparés de l'Islamisme ».

3. En Albanie, en Bosnie, en Bulgarie et en Crète, les Osmanlis, qui ne sont pas autre chose que des indigènes convertis à l'islamisme, parlaient le chkipe ou albanais, les dialectes slaves locaux et le grec. Le turc est leur langue littéraire, c'est-à-dire que les littérateurs albanais et bulgares musulmans ont écrit en turc, les chrétiens, en chkipe et en bulgare. Tout récemment les Musulmans albanais ont commencé à écrire en chkipe, en se servant des caractères turcs; plus récemment encore (fin 1898), la première Revue en langue kurde.

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être employé en Turquie), artisans de divers corps de métiers, fonctionnaires et employés; d'autres exercent des professions libérales (dans lesquelles je comprends Tétat ecclésiastique); un très petit nombre est commerçant.

Il ne faut pas confondre avec les Osmanlis les peuples de race turque, Turcomans, Yuruks, Tatares, qui habitent lempire. Quoique Musulmans, ils ont été considérés comme rayas; un grand nombre compte aujourd'hui comme achirétisy « tribu nomade ayant conservé son organisation ». Le groupe musulman le plus nombreux, après celui de langue turque, est Tarabe. Ce groupe comprend les véritables Arabes, en très grande majorité (entre 1840 et 1870, presque en totalité) AchirétiSy et des populations d'origines diverses, généralement araméenne, qui habitent les villes et cultivent les campagnes, en Syrie, en Mésopotamie, et qui parlent Tarabe. Les statistiques officielles turques, entre 1850 et 1875, évaluent le nombre des Achirélis arabes à 1 million, chiffre trop faible aujourd'hui, à plus forte raison pour la période 1840-1870.

La population musulmane de langue arabe, d'origines diverses, qui habite les villes et les villages de Syrie et du pays Âleppin a beaucoup plus d'aptitude que les Turcs pour le commerce; elle montre une tendance marquée à s'établir dans les villes et à exercer des métiers sédentaires. Elle a été longtemps réfraclaire à la langue et à la littérature turque ; elle parle, lit et écrit l'arabe; avant 1860 elle est restée distincte et en dehors de ce que les Turcs appellent Osniaîililiq, « l'Osmanlilé ».

A la suite des Arabes, il faut placer les sectaires musulmans qui forment des petites républiques en Syrie, où elles ne peuvent être maintenues sous l'autorité, plus nominale que réelle, de l'administration ottomane que par la force armée. Ce sont les Druses, lesMetualis, les Yczidis, les Ismaéliens, et les Ansaries. Toutes ces populations sont agricoles; les Ansariés montrent une aptitude particulière pour la culture, les petites industries forestières, et émigrent volontiers comme jardiniers, maraîchers; ils vivent en état d'hostilité déclarée avec les Arabes achirélis de la plaine.

Après les Arabes vient le groupe des Kurdes, classé, d'après

sa langue, parmi les Iraniens et à côté des Arméniens. La masse de la nation, dans les vilayets d*Erzeroum et de Diarbekir, se compose à*Achirélis nomades ou fixés au sol, mais ayant gardé l'organisation de la tribu et des clans. Elle est partagée en trois castes : torouns, « nobles » ; rayas, « vassaux et cultivateurs » ; zazas, c plèbe ». Eleveurs de bétail avec les petites industries accessoires (feutre, tapis), ou cultivateurs, les Kurdes émigrent volontiers, soit par clans, soit isolément. Les clans émigrés entre 1840 cl 1870 ont rompu la tribu, cessé d'être achirétis depuis cette date; au contact des Turcomans, ils se confondent très rapidement avec eux, dès qu'en même temps qu'eux ils se fixent au sol. Isolés, établis dans les villes ou entrés au service de l'État, les Kurdes s' « osmanlisent » et perdent leur langue.

Lazes, Géorgiens, Circassiens, ces derniers, à partir de 1864, ont modifié notablement la population osmanlie. Les Lazes et Géorgiens ne font pas, en réalité, partie de la population musulmane, mais ils se comportent comme s'ils en faisaient partie. Les Circassiens, tous musulmans, s'osmanlisent très vite.

En résumé, les Osmanlis, entre 1840 et 1870, étaient la minorité dans la population totale de l'empire (musulmans et chrétiens compris).

Le mot Cfieriat, de l'arabe Cher, « loi d'institution divine », désigne chez les peuples musulmans l'ensemble des lois religieuses et civiles fondées sur le Coran et la Sunna, « règle de conduite, coutume, recueil de préceptes d'obligation imitative, c'est-à-dire tirés des pratiques du Prophète, de ses compagnons et des quatre premiers kalifes orthodoxes ». On appelle Qanoun l'ensemble des lois et des règlements de l'empire ottoman. La Turquie a été gouvernée d'après les Qanoun de ses sultans *, livres de lois chéri, conformes au Cher* et à la Sunna, mais qui ne sont pas le Cheriai. Les Qanoun ont été rendus chéri par

i. Le Qanoun Sameh du suUan Soliman l" le Qanouni^ • le législateur •. comprend le Qanoun i Défier, lois relatives aux finances; Qanoun i Djeralm, code pénal; Qanoun % Se/er^ code mililairt^; Qanoun i Timar, dispositions relatives aux fiefs; Qanoun i Teklifat, protocole du cérémonial.

le Chmkh ul Islam ou Mufti en chef. Ce mot de Mufti désigne un magistrat qui rédige des Fetva, « décisions conformes au Cheriat, et créant précédent ». Le Cheriat, d'institution divine, n'est pas modifîable; mais le souverain peut modifier le Qanouny et le mufti, rendre la modification chéri. La législation de Tempire ottoman n'a été identifiée avec le Cheriat que par des artifices de casuistique. Elle a, de tout temps, admis un droit «outumier, soit particulier aux Osmanlis, soit spécial à des provinces comme la Bosnie, l'Albanie, droit coutumier en dehors du Cher'iat, et souvent en contradiction avec lui. Cette législation est possible dans l'empire ottoman, pays de droit hanéiîte; les peuples musulmans de droit hanéfite « professent le respect pour le souverain » et les lois ne peuvent se passer de sa sanction, au lieu qu'en droit chafeïte et hanbalite, « la permission du souverain est inutile dans tous les cas »..Le bon plaisir du souverain pouvait donc en Turquie, pays de droit hanéfite, décréter par la fiction du Cheriat des lois qui ne sont pas dans le Cher'iat, et mettre obstacle à la pratique des lois qui sont dans le Chei^'iat, puisque les lois ne peuvent se passer de la sanction du souverain selon le droit musulman reconnu dans l'empire ottoman.

Sous l'ancien régime, la législation sur l'état des terres et des personnes était résumée de la manière suivante :

Le monde se divisait en deux régions :

1" Dâr-ul'islamy « pays musulman » occupé par les mouminin^ « vrais croyants », ou muvahiddoimy « unitaires »;

2* Dâr-ul-harb, « pays de guerre » occupé par les kuffar, « mécréants », ou les muchrikoun, « qui donnent à Dieu des associés », les chrétiens (trinitaires).

La division agricole du sol musulman était :

1** Terre âmir on ma mour, « productive, cultivée, en rapport;

2^, T erre mévatf < morte », inculte, abandonnée, sans maître connu. Pour encourager l'agriculture le prince concède cette terre à quiconque veut la revivifier; mais le concessionnaire ne peut en jouir qu'à la condition sine qua non de la revivifier.

La division politique du territoire soumis à la domination musulmane était :

1"^ Terre uchrîîé^ « non tributaire », soumise à la dime, comprenant tout territoire conquis par la force partagé entre le» vainqueurs, et tout territoire dont les indigènes ont spontanément embrassé Tlslamisme avant la conquête.

Parmi ces terres viennent se ranger les vaqoufs^ biens de mainmorte, destinés par les fondateurs musulmans à Téreclion et à l'entretien des édifices consacrés au culte, à Tinslruction ou à l'assistance publique.

2® Terre kharadjiiéy c tributaire », soumise au kharadj\ c'està-dire sol conquis par capitulation, et qui a été laissé aux indigènes en toute propriété, < mtilk »; ou bien territoire qui, ayant été conquis par la force, n'est laissé aux indigènes que pour e» faire la culture, et qui, à titre de vaqoufy est devenu une propriété nationale, dont le revenu est employé aux besoins de tous.

D'après la fiction qui donne pour base à la propriété la conquête et le partage entre Musulmans des terres occupées par des kuffars, infidèles, ou des muchrikouUy « chrétiens trinitaires », ceux-ci étaient réduits à la condition inférieure de zimmis^ « clients » des Musulmans, qui levaient le djiziiè, c capitation,. taxe d'humiliation » sur leurs personnes et le kharadj sur leurs terres.

A différentes époques, le territoire avait été classé en une série de subdivisions, dans lesquelles le recouvrement des impôts, à divers titres, était concédé, avec l'exercice des droits seigneuriaux, a la partie militaire de la nation. Cette concession annuelle dans le principe devint ensuite viagère et enfin héréditaire; la transformation des terres miri^ c'est-à-dire du domaine public, en biens de mainmorte et en fondations pieuses {vaqouf, evqaf) ruina la petite noblesse osmanlie, qui vivait en grande partie du revenu de ces terres distribuées à titre de fiefs (le revenu moyen des petits fiefs ou timar ne dépassait pas 600 a 700 francs). Elle s'appauvrit peu à peu,, quitta le service militaire et reflua des campagnes sur les villes ; c'était cette noblesse, très nombreuse, qui représentait la classe des moyens et petits propriétaires agricoles. Les campagnes tombèrent aux mains de grands propriétaires, Déré Beys (seigneurs des vallées), qui ne s'occupaient pas de la mise

en valeur de leurs terres, ou furent louées par la mainmorte à des fermiers au cinquième, au dixième, véritables colons, exploités par les usuriers. L'établissement du guédik* contribua de son côté à l'appauvrissement du moyen et du petit propriétaire osmanli. Le guédik est l'acquisition faite par un tiers en toute propriété, en échange d'une rente annuelle, de telle ou telle portion de la propriété d'autrui, à l'elTet d'exercer à perpétuité et en droit, un métier quelconque. Pour se créer des ressources fiscales, l'Etat réglementa cette nouvelle forme de propriété, et fut amené à fixer le nombre des individus qui, seuls, avaient le droit d'exercer tel métier; comme ce nombre ne pouvait être dépassé, les iiJsnaf^y < corporations », se trouvèrent constituées d'une façon en quelque sorte immuable; chaque maître devint possesseur d'un guédik qui lui donnait le droit d'exercer son métier, mais là seulement où le guédik avait été constitué. Le guédik aboutit à faire absorber un grand nombre d'industries par la mainmorte, la plupart des rentes provenant de ce droit étant alTectées à des œuvres de piété ou d'utilité publique; d'autres entrèrent dans la grande propriété.

De l'appauvrissement graduel des particuliers — sauf quelques privilégiés — autant que de la mauvaise administration et des guerres continuelles résulta l'appauvrissement du trésor public. Déjà en 1785, il était question d'un emprunt à rélranger; la proposition n'aboutit pas, et l'on créa la Dette publique par la vente ou aliénation de certains revenus de l'Etat, en faveur de particuliers indigènes, contre des SehimSy titres de rente, en échange du capital compté par eux à l'État (1785). Il fallut lever des contributions forcées, puis émettre des monnaies fiduciaires ayant un cours supérieur à leurvaleur intrinsèque (1788). C'est surtout de cette détresse économique que sont sorties les réformes; c'est à bout de ressources qu'en 1791 le gouvernement reconnut la nécessité d'un changement radical; dès lors, il se forma en Turquie deux partis, l'un du nouveau, l'autre

1. Guédik signifie « brèche •, trou; c'est, au flguré, une brèche faite dans le bien d'autrui, donnant à Tacquéreur, dans teUe proportion déterminée, droit de propriété dans une autre propriété.

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