Engelhardt, La Turquie et le Tanzimat
L'enseignement secondaire a été organisé sur le papier. Théoriquement, dans toutes les villes au-dessus de 1000 maisons, il devait y avoir un collège, idadyièy « préparatoire », et dans les chefs-lieux de vilayelSy un lycée impérial, chahanè ou sullanyiè. En réalité, renseignement secondaire se réduisait aux écoles préparatoires à la bureaucratie, aux emplois civils et aux écoles du gouvernement civiles et militaires. L'enseignement supérieur a été, avant tout, technique. C'est, d'abord, l'Ecole navale fondée en 4852, réorganisée en 1868, et l'Ecole forestière créée en 1818 sous la direction de deux inspecteurs français des forêts (MM. Tassy et Ithème), l'Ecole télégraphique fondée en 1861, l'Ecole des arts et métiers (420 élèves garçons, et 152 ûlles en 1874), TEcole des mines; l'Ecole impériale recrulée au moyen des mchdyiès i askeryiè élémentaires, et des idadyiè i harbyè préparatoires, qui représentent, en réalité, l'enseignement secondaire en Turquie. Aux écoles militaires se rattachait l'Ecole de médecine militaire (33 élèves sortant en 1873), l'École de l'artillerie et du génie. L'école qui a certainement le plus contribué à former les esprits en Turquie a été TEcole impériale de médecine, Mektebi-thibbyi'i-Chahané^ créée à l'état rudimentaire en 1826.
Celte école est considérée à juste titre comme le meilleur établissement i^' 'action publique que possède la Turquie et celui qui a roduit jusqu'ici les meilleurs résultats. Elle forme deux sections : la section préparatoire (idadyé), qui peut être assimilée à un établissement secondaire de premier ordre, et la section médicale proprement dite. Les deux sections réunies comptaient 1189 élèves en 1873, savoir, pour la première 887, et pour la seconde 302.
En résumé, dans cette organisation faite de pièces et de morreaux, l'enseignement secondaire était donné dans les écoles préparatoires aux écoles techniques et dans le Lycée français fondé en 1868 à Galata-Scraï, sous l'inspiration de Duruy. Malgré l'opposition du clergé orthodoxe et catholique, ce lycée, dirigé par un Français, M. de Salves, comptait, en 1869, 622 élèves, dont 277 musulmans, 28 Arméniens catholiques, 85 Grecs, 65 catholiques latins, 29 Israélites, 40 Bulgares,
7 protestants. Après 1810, le directeur français se retira. On le remplaça par un directeur grec, sous la gestion duquel l'école, déjà réduite, depuis la guerre, à 471 élèves, en perdit 109.
Livres. — La bibliographie des livres publiés en turc depuis 1856 donne une idée de la manière dont s*est opérée révolution des esprits musulmans, et du caractère de cette évolution ^ Sur 317 ouvrages imprimés à Gonstantinople de 1856 à 1869 (117 de 1856 à 1860), bien peu sortent de la vieille routine théologique, scolastique, philosophique à la manière du moyen âge, ou de Tamusement littéraire en prose et en vers. Ce sont des essais d'histoire nationale, bien timides d'abord iy Histoire de fempire ottoman^ de Khaïroullah Efendi), puis plus hardis (les premiers volumes de V Histoire de V empire ottomariy de Djevdet Pacha). Le premier livre pouvant servir a apprendre le français est de 1857; il avait déjà été imprimé en 1849, mais à un très pelit nombre d'exemplaires) : « La clef du langage^ vocabulaire rimé turc-français, mise à l'usage de ceux qui veulent apprendre avec facilité la langue française, par Kercour Efendi, professeur de grammaire française à l'Ecole impériale de médecine, traducteur du Bureau des langues étrangères au ministère de la Guerre, et employé du Cabinet des traducteurs ».
Ce premier manuel coûtait encore 50 piastres (12 fr.). Peu de temps après parut un livre do l'uléma Chinasi, les Morceaux choisis (principalement de Racine, de Lamartine, de La Fontaine et de Fénelon), traduits du français en turc. C'est par ce livre que les Turcs ont commencé à se familiariser avec la pensée occidentale. A partir de cette date, les traductions du français et de l'anglais se suivent rapidement, celle de Molière par Ahmed Véfyk Pacha, des fragments de J.-J. Rousseau et de Lamartine par Kémal, des pièces de Shakespeare vendues en édition populaire à 10 paras (deux sous); puis on se met à
1. Les éléments pour faire cette bibliographie entre 1728, date de l'introduction de l'imprimerie en Turquio, et 1856, man(|uent. De 1822, date de la fondation de rimprimerie de Boulaq en Egypte, à 1843, la plupart des livres turcs proviennent (rEg}pte. De 1843, date de la fondation du journal le Djeridé à Gonstantinople, h 1850, les Turcs ont d'ailleurs imprimé un nombre insignifittiii de livres.
traduire au hasard, à tort et a travers, depuis les romans de Voltaire jusqu*à ceux de Xavier de Montépin.
La publication de livres destinés à renseignement et à la vulgarisation scientifique a suivi la même marche lente et désordonnée; le plus ancien traité d'Arithmétique est de 1857. A la même date, et succesrâvement, viennent un < Traité relatif à la découverte de TAmérique », une « Carte des contrées d'Allemagne », une c Traduction des traités de télégraphie », puis un plan de Smyrne, et un traité de cosmographie, puis le premier Atlas* « contenant une mappemonde, les dessins de quelques contrées célèbres et les cartes des cinq parties du monde ». M"* Fatma Aliia parlant des livres turcs avec lesquels elle a commencé, toute seule, son éducation à Toccidentale, les appelle « un magasin de bric-à-brac ».
Le théâtre n*a pas manqué, dans ce renouvellement confus de la pensée orientale. En 1858, au théâtre Naoum, à Péra, un Arménien, Hekimian, fait représenter', pour la première fois, une pièce en turc, le Bourru bienfaisant, adaptée de Goldoni. Le gouvernement et les gens de religion essayèrent, à plusieurs reprises, d'étoufTer le goût du théâtre naissant en Turquie. En 1859, les représentations du théâtre Naoum furent interrompues, « faute de Tappui de Tautorité supérieure », dit un journal de Constantinople, en réalité à la requête des ulémas.
La a Jeune Turquie ». — C'est de la presse, et en particulier de la presse d'opposition, qu'est sortie la nouvelle littérature turque. Les jeunes gens (presque tous exilés ou réfugiés en France à cette époque) qui l'ont transformée, vers 1867- 1868, écrivaient dans des journaux poursuivis et supprimés, ou clandestins, comme Yltlihady « l'Union », le Huîriiet, « la Liberté », ce dernier publié en turc à Paris, et en traduction arabe au Caire. A leur tète il convient de placer Zia Bey, poète, pamphlétaire, polémiste, et surtout Kemal, dont l'action a été considérable; son roman, Nazmi^ ses livres d'histoire patrio-
1. Après l'Atlas du Sultan Sélim 111, avec a préface de Tacif Efendi.
2. Par des acteurs arméniens. II existe, actuellement, une littérature dramatique turque; les auteurs sunt 0>manlis, mais les acteurs sont Arméniens.
tique, conçus à peu près à la manière de YHistoire des Girondins de Lamartine : Kanisza (guerres de Hongrie en 1604), Sultan Fatih (prise de Conslanlinople par Mahomet II), ses essais de critique, d'esthétique, de philosophie politique, ont renouvelé la langue turque.
Ce mouvement des esprits se concentre dans la capitale et dans quelques rares villes de province, Salonique, Smyrne, Alep, Bagdad. Il n'y a pas de vie provinciale turque en Turquie. La vie provinciale à Alep, à Bagdad, est arabe, anliturque; en Albanie, où elle cherche à naitre, à Elbassan, à Bérat, elle est albanaise. Le mouvement intellectuel, en Turquie, a bien été créé par des provinciaux jusqu'à 1870 et après, mais il s'est produit à Constantinople, et il ne pouvait pas se produire ailleurs.
A ce mouvement laïque a correspondu un mouvement religieux parallèle, mais d'origine différente. L'Islamisme, de nos jours, est loin de ressembler a l'Islamisme idéal (non réel), que les théologiens se figurent avoir existé au temps des quatre premiers khalifes. Envahi par les doctrines persanes du Soufisme, la religion de l'Islam n'a cessé, depuis longtemps, d'évoluer vers le mysticisme. Tliéoriquement, dogmatiquement, elle n'a pas changé; en fait, elle n'est plus qu'un voile jeté sur les anciennes croyances populaires déformées, et sur des doctrines hétérodoxes qui aboulissent à un véritable panthéisme. Les deux grands ordres religieux les plus influents en Turquie, les Derviches Bektachis et les Mevlevis, sont des libertaires panthéistes, c des libertins, au double sens dans lequel on l'entendait au xvu' siècle », m'écrit un bon observateur. Mes observations personnelles me permettent d'ajouter que ces ordres ont des tendances révolutionnaires qui vont jusqu'au républicanisme socialiste.
En frappant les Janissaires, Sultan Mahmoud frappait l'ordre des Bektachis, auquel ils étaient affiliés ; l'approbation des docteurs en théologie officielle, de ce qui représente l'Eglise dans l'Islamisme, lui élait acquise, mais il s'aliénait les sectes mystiques et panthéistes qui professent officiellement l'orthodoxie, ot qui se comportent, depuis cinquante ans, comme de véri-
tables sociétés secrètes. La doctrine des Bektachis est le pan^ théisme, avec une trinité composée d'Ali, de Mahomet, et de saint Bektach (saint Haralambos, chez les Grecs d*Asie), troisième incarnation messianique. L*esprit révolutionnaire que le contact avec TEurope a développé chez les « Jeunes Turcs », et celui qui a ses racines dans l'Islamisme (soit dans le purita* nisme islamique, républicain et collectiviste, soit dans le mysticisme panthéiste et anarchiste), se sont côtoyés pendant quelque temps; c'est vers 1868 qu'ils ont pris contact; à celte date quelques « Jeunes Turcs » sont entrés en rapport avec les Bektachis, et avec les BabiSy dont nous parlerons plus loin.
Les Turcs s'étaient imaginé sérieusement qu'un certain nombre de réformes à l'européenne, décrétées sur le papier par leur gouvernement, allait ramener l'abondance dans leurs pays, mettre l'ordre dans leur administration, arrêter les projets malveillants des puissances et les velléités d'indépendance des sujets chrétiens de l'empire. Quand ils s'aperçurent que la misère économique allait en augmentant, que l'hostilité de l'étranger n'était pas enrayée, que les réformes aboutissaient aux emprunts et à la guerre de Crimée, c'est à leur gouvernement qu'ils s'en prirent. Le parti d'opposition se forma contre les ministres de la réforme, Ali Pacha et Fuad Pacha, les uns les accusant d'avoir mal réformé, les autres de ne pas avoir assez réformé, et tous ensemble, de rompre avec la tradition nationale, de ne pas être patriotes. Quelques habiles, conseillés par des aventuriers occidentaux, jugèrent qu'ils pouvaient tirer avantage du mouvement, en se donnant en Occident pour des libéraux et pour les initiateurs de ce mouvement qu'ils dénaturaient devant les Occidentaux aGn de l'exploiter à leur profit; ce furent eux qui représentèrent le parti avancé dans l'opinion occidentale. Quand on se trouva en présence de la véritable c Jeune Turquie », les Européens furent tout surpris d'avoir affaire à des Turcs, très turcs, très nationaux, très anti-européens parce qu'ils étaient nationaux, et les accusèrent de fanatisme.
Le sentiment constant des « Jeunes Turcs > a été que l'Europe détestait leur pays, et ne cherchait qu'i le duper. Ils ont
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admiré Tœuvre scientifique et littéraire de TEuropc, sans réserve ; ils se sont, à bâtons rompus, individuellement, chacun suivant son tempérament, enthousiasmés de bonne foi pour des systèmes, ou plutôt pour djes révolutions politiques, pour Cromwell, pour Rousseau, pour Robespierre, pour Lamartine; mais ils n*ont jamais songé à adapter telles quelles des institutions politiques européennes à leur pays, et ils ont fait une opposition constante aux copies que leur gouvernement faisait semblant d*introduire chez eux.
Cependant leur éducation se faisait peu à peu, à leur manière décousue — mais originale. Dès 1864, Topposition avait acquis assez de force en Turquie pour que le gouvernement crût nécessaire de modifier la loi sur la presse, par des dispositions autoritaires empruntées à la législation française de la même époque (autorisation préalable, signature obligatoire, communiqués, avertissements, suspension, interdiction du territoire aux journaux d'opposition, etc.). On vit, pour la première fois, dans un pays musulman, où vingt ans auparavant il n'y avait ni journaux, ni livres, où toutes ces choses pernicieuses étaient considérées comme bida, c innovation réprouvée par la religion >, on vit des musulmans réclamer la liberté de la presse. En même temps que, dans la capitale, cette opposition, d'apparence européenne, d'allures libérales, prenait corps chez des jeunes gens exaltés par la lecture des livres occidentaux, elle se manifestait en province sous une autre forme, tout à fait orientale. Les sectes mystiques, et avec elles très probablement les Bektachis, sûrement les Babis, prêchaient la réforme religieuse en Anatolie, notamment à Koniah et à Scutari d'Asie. A celte date commence la série des prises d'armes arabes sur l'Euphrate, et des sectaires Ansariés et Druses, au nord et au sud de la Syrie, qui ont plus d'une fois nécessité de la part des Turcs de sérieux efforts militaires. Les jeunes gens osmanlis de l'opposition, mêlant dans leurs rêveries le romantisme révolutionnaire européen et les souvenirs des grandes agitations arabes dont leur éducation classique musulmane les avait imprégnés, bâtirent le roman d'une révolution turque initiée par des Arabes.
G*est ainsi que leur enthousiasme arabophile les conduisit a entrer en relations avec le prince égyptien Moustafa Fazyl, un intrigant à petit cerveau, sec et égoïste, qui vit dans leurs offres une affaire, et dirigea la spéculation comme une combinaison propre à lui faire donner Tinvestiture de TEgypte. Assisté d*une camarilla dlntrigants européens, il projeta de se faire passer, en Europe, pour le chef en Orient d'un parti libéral à la manière européenne. Ce fut ainsi que se forma la première c Jeune Turquie », parti de commande, où tout le monde se dupait, à commencer par les vrais « Jeunes Turcs », qui ne voyaient en Moustafa qu*un homme de paille et un bailleur de fonds. C'est ce parti-là que TOccident a connu.
L'enthousiasme des « Jeunes Turcs » pour les souvenirs arabes les avait amenés à faire entrer, dans le monde fermé de VOsmanliliq, de « Tosmanlité », un certain nombre de Syriens, gens à Tcspril plus ouvert et surtout plus souple que les vrais Osmanlis, toujours un peu gourmés. Pour la première fois, le monde arabe et le monde turc se rapprochaient, dans une pensée à la fois nationale et libérale. Pendant que le prince Moustafa Fazyl subventionnait des journaux en Europe, et amusait les « Jeunes Turcs » avec des projets de constitution, les impatients du parti, les sincères, formaient un complot à Constantinople; leur projet était de s'emparer du sultan, de le remplacer par un autre membre de la famille impériale, sous le nom duquel ils auraient établi un gouvernement constitutionnel d'abord, une république plus tard. Les Arabes, sur lesquels ils comptaient, auraient élu dans les formes un vrai khalife, un pape musulman, qui aurait siégé à la Mecque et donné Tinvestilure à la République ottomane. Tel était le programme, du moins tel il m*a été communiqué en 1868 par les exilés du parti qui se réfugièrent à Paris, et qui formaient deux groupes : l'un constitutionnel et modéré, dirigé par Zia Bey; l'autre républicain et révolutionnaire, formé de Mehemed Bey, Osmanli de vieille famille aristocratique, des Turcs d'Anatolie Réchad Bey et Nouri Bey, de l'écrivain albanais Kémal, de l'uléma albanais Tahsin, de l'uléma Ali Suavi, du Syrien Anis El Bittar, d'un Arménien que je ne puis pas nommer, etc. Un général de
brigade de la garde, Hussein Pacha, vint rejoindre les exilés, avec un colonel d'origine polonaise. Moustafa Fazyl fournissait les subsides avec lesquels furent fondés successivement Vltlihad (l'Union) et la Ilurriiet (la Liberté). En somme, le parti n'avait pas de racines profondes dans le pays.
Parallèlement à Tidée, encore rudimentaire , d'une nationalité basée sur la race, la conception d*un Islamisme capable de s'adapter aux circonstances de race, de temps et de milieu, s'est récemment formée en Turquie. Dès 1860, on peut distinguer des traces d'une interprétation rationaliste du Coran, dans des publications turques; nous citerons, à cette date, un petit livre très répandu, écrit d'ailleurs avec l'intention de glorifier l'Islamisme, et dont le titre indique suffisamment l'esprit rationaliste; c'est la « Médecine du Prophète^ traité des préceptes hygiéniques qui sont contenus dans le Coran ». A celte même époque se sont développées les doctrines du libre examen renouvelées des MotazéUtes^ des libres penseurs persécutés sous les Abbasides.
//. — U Egypte.
Lorsque le Turc macédonien Méhémet-Ali conçut le projet d'organiser l'Egypte à l'aide des méthodes européennes, il ne pensa pas un instant à se servir, pour cette organisation, des vérilables indigènes, autochtones parlant arabe, ou assimilés aux autochtones. Il remplaça simplement la classe dirigeante des Mamelouks par une autre classe dirigeante composée de colons turcs, albanais, kurdes, arméniens, grecs, syriens, auxquels il incorpora les esclaves circassiens et géorgiens que possédait la société des Mamelouks. Les souverains de FEgyple se préoccupaient très peu de former un esprit public parmi les fonctionnaires — c'est-à-dire, dans leur idée, parmi les serviteurs qu'ils employaient pour régir leurs domaines; ils voulaient simplement leur donner des aptitudes égales à celles des fonctionnaires européens, et assurer leur recrutement; ils voulaient créer une classe de Musulmans capables d'administrer et