‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 64 sur 190 · L'ALGÉRIE H · texte numérisé non relu

L'ALGÉRIE H

mullitudes aCTamées se pressèrent sur les routes, a Feutrée des villages, aux portes des villes, semant partout des cadavres. A la famine s ajouta le typhus. Malgré de généreux eiTorts, la charité publique et privée se trouva impuissante à soulager tant de misères. 300000 Arahes périrent. Dans une lettre émouvante où il sollicitait des secours, Tarchevêque Lavigerie révéla à la France les horreurs du fléau. Il en rendit hautement responsable Tadministralion des bureaux arabes. Il lui reprochait d avoir préparé le désastre en séparant systématiquement les indigènes et les colons, en écartant les populations musulmanes du contact bienfaisant de la civilisation. C'étaient donc là les fruits de cette sollicitude tant vantée pour les intérêts du peuple arabe! L autorité militaire consternée se défendait faiblement en alléguant l'extraordinaire concours de calamités qui avait déjoué toutes ses prévisioas. Les esprits les plus impartiaux estimèrent que, pour prévenir le retour de pareilles catastrophes. Tunique moyen était d'activer la mise en valeur de l'Algérie et la transformation de la société indigène, enreprenant l'œuvre interrompue de la colonisation. Telles furent les conclusions auxquelles aboutit l'enquête agricole dirigée en 1868 par le comte Le Hon. Pendant la session de 18G9, à l'occasion de la discussion du budget, il proposa comme premières réformes l'extension du territoire civil, l'attribution aux agents du service des finances de lassietle et de la perception de l'impôt, l'élection des conseillers généraux, l'inamovibilité de la magistrature algérienne. La majorité du Corps législatif n'osa pas encore le suivre. Mais le gouvernement, comprenant la nécessité d'un changement de système, institua sous la présidence du maréchal Randon une commission qui devait préparer un projet de constitution algérienne. Dans un remarquable rapport, rédigé par M. Armand Béhic, elle demanda l'agrandissement du territoire civil, l'entrée au Corps législatif de députés de la colonie et surtout Toi^anisation d'un pouvoir autonome, < confié à un chef indifféremment choisi dans l'ordre militaire ou dans l'ordre civil », avec un conseil supérieur élu, qui disposerait d'un budget local < voté en Algérie par les représentants de l'Algérie », Ce projet, mûre-

ment étudié, s'inspirait des idées les plus nettes et les plus justes, et présentait sur tous les points des solutions précises. Il n'arriva même pas devant le Sénat. Le Corps législatif, séduit par Tappa. rente simplicité d'une formule vague, se prononça pour l'application à l'Algérie du régime du droit commun. Le 9 mars 1870, il adopta à l'unanimité un ordre du jour déclarant que « dans l'état actuel des choses... l'avènement du régime civil lui paraissait concilier les intérêts des Européens et des indigènes >. Le gouvernement, qui n'avait pas su prendre les devants, suivit l'impulsion qui lui était donnée. Il aiTranchit les préfets de leur subordination aux généraux commandant les provinces, il organisa l'élection des conseils généraux. Il annonça l'intention de réaliser, avec le concours des Chambres, des réformes plus complètes. Il n'eut pas le temps de les accomplir. Entre le régime militaire déjà condamné et le régime civil encore à naître, la catastrophe de 1870 surprit l'Algérie en pleine crise de transformation.

//. — Le Sénégal et V Ouest africain.

Le Sénégal avant Faidherbe. — Le Sénégal, réoccupé en 1817, ne se composait guère que de deux centres : Saint- Louis et Corée, avec quelques escales de traite le long du fleuve ou sur la côte. Saint-Louis, bâti sur un îlot de sable au milieu du fleuve, n'était qu'une agglomération de cases indigènes en paille et de baraques en bois, sans rues, ni quais, ni ponts pour communiquer avec les deux rives; on y manquait de tout, même d'eau potable. L'interdiction de la traite des noirs avait fait disparaître un trafic immoral mais fructueux; en 1848, l'émancipation des esclaves porta le dernier coup aux. tentatives de colonisation agricole. L'unique ressource qui subsistât était le commerce des gommes, qu'on achetait aux Maures de la rive droite pour les exporter en Europe. Encore fallait-il pour s'y livrer subir les exigences et les caprices des roitelets maures, qui s'arrogeaient le droit de permettre ou d'interdire

les transactions, et percevaient sous le nom de coutumes des redevances en nature dont le taux variait à leur fantaisie. Pour eux comme pour leurs voisins de la rive gauche, les Ouolofs et les Toucouleurs, les Français n'étaient que des tributaires, tolérés tant qu'ils payaient. Tous les ans, un petit chef noir de rtle de Sor venait, en affectant des airs de suzerain, toucher le loyer du terrain sur lequel s'élevait Saint-Louis. Le roi des Trarza annonçait qu'à la première rupture avec les blancs il irait faire son salam dans l'église de notre chef-lieu.

Faidberbe gouverneur. — Cette situation était intolérable. Les négociants de Saint-Louis et les armateurs de Bordeaux demandèrent au gouvernemeut d'y mettre fin en adoptant une politique plus ferme, qui sût sauvegarder la sécurité du commerce et la dignité de la France. Pour l'appliquer avec suite, il fallait un commandement durable, l'action continue d'un vrai chef. Us désignèrent eux-mêmes l'homme qui convenait à la tâche. C'était un simple capitaine, le directeur du génie Faidberbe. En 1854, il fut fait chef de bataillon et nommé gouverneur du Sénégal. Il avait alors trente-six ans, mais, depuis sa sortie de l'école de Metz, il avait presque toujours servi en Algérie ou aux colonies. < Le nouveau gouverneur, écrivait-il modestement plus tard, présentait l'avantage d'avoir étudié le monde musulman pendant six ans en Algérie, d'avoir été en contact avec les noirs pendant deux ans à la Guadeloupe..., et depuis deux ans qu'il était au Sénégal, d'avoir parcouru toute la colonie. » Dans la force de l'âge, en pleine possession de ses moyens physiques et de ses belles facultés, il allait apporter dans son commandement, avec l'ampleur de vues du penseur et les fécondes curiosités du savant, les qualités maîtresses de l'oi^anisateur et de l'homme de guerre, la puissance du travail, l'activité réglée, le jugement sûr, la décision prompte, la calme intrépidité. Pour ses prédécesseurs, le Sénégal n'avait été qu'un lieu de passage; 31 gouverneurs ou intérimaires s'y étaient succédé depuis 1817. Il y resta onze ans, de 1852 à 1861, puis de 1863 à 1865, portant sans faiblir sous ce climat de feu le poids d'un labeur écrasant. Il en sortit épuisé. Ce ne fut que par des prodiges d'héroïque

HtSTOIRB OÉMiRALB. XI. 37

volonté qu*il pot en 1870 soutenir jusqu'au bout les fatigues de la campagne de France. On sait que le glorieux général de Tarmée du Nord passa dans un fauteuil de paralytique les années de sa précoce vieillesse. Mais l'œuvre à laquelle il avait dévoué sa vie était accomplie. De nos misérables comptoirs du Sénégal il avait fait une colonie, l'amorce d'un grand empire dont il put voir déjà s'ébaucher les contours.

Luttes contre les Maures. — Les instructions données au nouveau gouverneur étaient très fermes, mais les moyens d'exécution fort restreints. Trois bataillons d'infanterie, dont deux indigènes, un escadron de spahis mi-parti, deux batteries d'artillerie, telles furent les forces dont il disposa pour faire face à des adversaires médiocrement armés, mais nombreux et braves, pour conduire contre eux coup sur coup et *sans reprendre haleine, tantôt dans les déserts sans eau du pays maure, tantôt dans les forêts inexplorées des rivières du sud ou les lointaines contrées du haut fleuve, malgré le climat» le manque de routes, l'immensité des distances, des campagnes où il fallait vaincre chaque jour sous peine de périr.

Nos voisins les plus proches et les plus gênants étaient les Trarza. Maîtres des escales du bas fleuve, ils rançonnaient nos traitants: chaque année ils passaient sur la rive gauche pour piller les Ouolofs qui fuyaient devant eux sans oser se défendre. Us faisaient ainsi le désert autour de Saint-Louis. Dès 1865, Faidherbe donna la chasse à leurs bandes et leur arracha le butin qu'elles avaient amassé. En même temps il infligeait une rude leçon aux gens du Oualo qui, nous jugeant les plus faibles, avaient pris contre nous le parti de leurs oppresseurs. Le Oualo se soumit. Mais le roi des Trarza, Mohammed-Habib, sommé de renoncer aux coutumes, d'abandonner ses prétentions sur le Oualo et de cesser ses brigandages dans le pays oualof, répondit par un ultimatum insolent : c J'ai reçu tes conditions, disait-il, voici les miennes : augmentation des coutumes des Trarza, des Brakna et du Oualo, destruction immédiate de tous les forts bâtis par les Français, défense à tout bâtiment de guerre d'entrer dans le fleuve, établissement de coutumes nouvelles pour prendre de l'eau et du bois à Guet-N'Dar et â Bop-N'Kior

(aux portes de Saint-Louis) ; enfin, préalablement à tout pourparlers le gouverneur Faidherbe sera renvoyé ignominieusement en France. »

Faidherbe prit résolument Toffensive. A la tète d'une colonne de 1 500 hommes, il franchit le fleuve et pénétra dans le territoire des Trarza. Ceux-ci, profitant de son absence, tentèrent une pointe sur Saint-Louis; la résistance de la tour de Leybar, défendue par un sergent et treize soldats, arrêta net leur mouvement. Sans perdre son temps à les poursuivre, Faidherbe leur interdisait les approches du fleuve, surprenait leurs campements, enlevait leurs troupeaux de bœufs. Chassés du Oualo, ils ne pouvaient plus se refaire en pillant les noirs de la rive gauche, le commerce des gommes était arrêté, les Ouolofs et les Peuls enhardis se mettaient à attaquer les caravanes qui allaient à Tapprovisionnement du mil. Les Trarza ne s'avouèrent pourtant pas vaincus. Soutenus par leurs congénères, les Brakna et les Douaich, ils continuèrent encore deux ans les hostilités. Ce fut une guerre de courses et de coups de main. Nos colonnes et nos auxiliaires traversaient le fleuve et opéraient en pays ennemi de rapides razzias. De leur côté, les Maures se jetaient sur les villages soumis, enlevaient les pécheurs ou les bergers noirs. La campagne de 1857 fut décisive. Le 13 mai, par une température de 57° centigrades, le gouverneur surprit près du lac Cayar le prince royal Sidi et lui enleva son camp. Un fort parti de Trarza, qui s^élait aventuré sur la rive gauche et avait attaqué sans succès le blockhaus de N*Der, gardé par deux soldats blancs et sept noirs, fut atteint et détruit à Langobé, au moment où il essayait de repasser le fleuve.

Les Doua!ch se fatiguèrent les premiers. Dès le mois de novembre ils entrèrent en accommodement. La division se mettait parmi les Brakna. Une des plus puissantes tribus refusa de conliuuer la guerre et battit complètement les deux rois Brakna et Trarza qui s'étaient réunis pour punir cette défection. Au mois de mai 1858, Mohammed-Habib, à son tour, demanda la paix. Les Brakna suivirent peu après. Le commerce des gommes fut réglementé. Il devait désormais se faire

exclusivement dans les postes français, moyennant un droit d'environ 3 p. 100 perçu au profit des rois maures, mais par nous et non par eux. Celait labolition tant de fois réclamée des escales et des coutumes. La souveraineté de la France sur les peuples de la rive gauche était expressément reconnue par les Trarza. Tous s'engagèrent à empêcher les courses de pillage au sud du Qeuve, aucun Maure ne devait plus le passer en armes sans Tautorisation du gouverneur. On eut à remanier plus tard les conventions relatives à la traite des gommes. Mais la paix ne fut plus jamais troublée de ce côté.

El-HadJ-Omar. — Bien avant que cette lutte eût pris fin, Faidherbe n'avait pas craint d'en engager une autre contre un adversaire beaucoup plus redoutable. Son infatigable activité permit de les mener de front. On opérait contre les Maures pendant la saison sèche; aussitôt que les pluies avaient ramené les hautes eaux, qui opposaient une barrière à leurs agressions, on remontait le fleuve pour aller combattre El-Hadj-Omar.

Ce n'était rien moins qu'un Abd-el-Kader noir, un Toucouleur des environs de Podor, qui, depuis son retour d'un long pèlerinage à la Mecque, se posait en prophète et en saint. Fanatique doublé d'un ambitieux, il rêvait de convertir à l'islamisme tous les fétichistes d'entre Niger et Sénégal et d'entre Sénégal et Gambie, et de constituer un empire musulman dont il serait le chef. Prêcheur éloquent, thaumaturge adroit, intrépide au combat, impitoyable après la victoire, il savait éblouir ou terrifier ces peuples enfants. Quelques fusées lancées sur des villages récalcitrants leur persuadèrent qu'il avait la foudre à son service. Etabli depuis 1848 a Dinguiray, sur la frontière du Fouta-Djalon, il menait sans hâte ses préparatifs, chauffant Tenthousiasme des tribus musulmanes qui devaient lui fournir des soldats, dressant auprès de lui une élite de disciples, les talibés, dévoués jusqu'à la mort. Il avait alTecté d'abord de ménager les blancs, faisant courir le bruit qu'il ne prêchait la guerre sainte que contre les idolâtres, envoyant demander au gouverneur Prolat de lui prêter des canons. Il était facile de prévoir qu'il se tournerait contre nous dès qu'il se sentirait assez fort, et qu'il

faudrait bientôt le combattre à outrance si nous ne voulions lui céder la place.

En 18SS, après avoir ensanglanté de ses massacres le Bambouk et le Kaarla, il préluda aux hostilités en faisant piller nos traitants du haut fleuve. Il tenait prèle vers les frontières du Bambouk une armée de 12000 hommes, Peuls, Toucouleurs, Bambaras, Saracolais. Il invitait nos sujets musulmans à se détacher des infidèles. « Dieu vous défend de vous réunir à eux, il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les juifs et les chréliens; celui qui le fera est lui-même un juif ou un chrétien. » Ces excitations étaient entendues; il avait des partisans jusque dans Saint-Louis; les villages toucouleurs du Fouta recevaient à coups de fusil la chaloupe du gouverneur. € Notre cause était perdue, si nous ne cherchions pas à arrêter court les progrès du prophète et si nous attendions qu*il fût maître du haut fleuve pour lui résister dans le bas. »

Faidherbe agit avec sa décision habituelle. Au mois de septembre, une flottille remonta le Sénégal. Arrivée à Kayes, en aval des chutes de Félou et à plus de 1 000 kilomètres de Saint- Louis, elle débarqua des troupes, des ouvriers, des approvisionnements, des matériaux; un fort s*éleva en vingt jours sur un terrain cédé par le roi Sambala de Médine. Les ennemis d'El-Hadj-Omar reprirent aussitôt confiance. Sur toute la ligne de Bakel à Médine, ils osèrent faire tête à ses lieutenants.

Siège de Médine. — El-Hadj-Omar, occupé dans le Kaarta, différa sa vengeance. Au commencement de 1857, il revint sur le Sénégal. Le vide se faisait devant lui. 6 000 fugitifs vinrent s*entasser dans le fort de Médine et le tata de Sambala. 8 soldats blancs et 40 noirs formaient la garnison, sous le commandement de Paul Holl, un mulâtre de Saint-Louis. Le 19 avril, une femme vint l'avertir que l'ennemi approchait. Le lendemain, l'attaque commença. Trois colonnes s'élancèrent à la fois sur le fort et sur le village avec des échelles de bambou préparées pour l'escalade. Il fallut leur tuer 600 hommes pour les faire reculer. Le H mai, nouvelle tentative; les assaillants ont occupé un Ilot du fleuve, à 150 mètres seulement de Médine. Le

fort est pris à revers. Le sergent Desplat, avec 3 laptots el 8 hommes de Sambala, s*embarque sur un canot garni de bastingages en peaux de bœuf, contourne l'île et met les Toucouleurs entre son feu et celui de la place. Bientôt la position n'est plus tenable, ils s^échappent à la nage, après avoir perdu plus de 100 des leurs. Refroidis par ces deux échecs, ne voyant pas venir le miracle qui doit leur donner la victoire, les soldats d'El-Hadj ne veulent plus remonter à Tassant. Le siège se change alors en blocus. La famine aura raison de cette opiniâtre résistance. Mais les semaines passent et Médine tient toujours. La patience du prophète est à bout. Il adresse à ses troupes une harangue enflammée, pleure la mort de ses fldèles, conjure les survivants de les venger. A ce moment arrive un renfort. Les nouveaux venus, qui n*ont pas encore vu le feu, s'offrent à marcher les premiers; toute l'armée les suit. Profitant de la nuit, ils s'avancent jusqu'au tata et en attaquent l'enceinte à coups de pioche pour y faire brèche. Mais l'alarme est donnée. Les gens de Sambala les fusillent, le fort les couvre de mitraille, ils reculent en désordre, laissant au pied du mur une jonchée de cadavres.

Le 18 juillet, on est au quatre-vingt-dix-septième jour du siège. Depuis plus d'un mois les défenseurs de Médine et les réfugiés qui s'y abritent ne se nourrissent plus que d'arachides crues. Après les vivres et le bois, les munitions vont manquer. On ne donne plus de poudre au village, dans le fort il reste deux gargousses par canon et deux cartouches par fusil. Les approches de l'ennemi arrivent à SO mètres du fort, à 25 mètres du tata. On est à la merci du premier assaut.

Heureusement les secours arrivaient. Il avait fallu attendre la crue du fleuve, impraticable aux basses eaux. Dès qu'il commença à monter, Faidherbe partit de Saint-Louis avec les vapeurs Podor et Basilic, L'aviso Guet N'dar, envoyé en avant, s'était échoué sur les rochers pointus des Petites Cataractes, le Podor ne put les franchir, le Basilic faillit y rester. Il avait contre lui un courant de foudre, sous sa quille à peine 10 centimètres d'eau, à droite et à gauche les écueils. Vainement la machine chaufl'ait à toute vapeur, on ne bougeait plus. Debout

sur la passerelle avec les officiers de marine, le gouverneur déclara au commandant c qu'il fallait chercher à passer à tout prix, et que le devoir était de périr ou de sauver Médine. On surchargea les soupapes de sûreté et on poussa les feux. » Le bateau s*ébranla, refoula lentement le courant et passa. Il fallut encore forcer le déGlé des Kippes, où le fleuve resserré coule entre des murailles rocheuses que Tennemi avait garnies de tirailleurs. Enfin Médine apparut; le drapeau tricolore flottait toujours sur les remparts, mais un silence de mort y régnait. Faidherbe, dévoré d'inquiétude, n'attend pas que son artillerie soit débarquée; il part au pas de course avec une avant-garde de volontaires noirs, bouscule les Toucouleurs qui essaient de Tarrèter et fait sa jonction avec la garnison sortie à sa rencontre. Il était temps. < Les femmes se précipitaient sur les moindres morceaux de bois, comme si c'eût été des objets précieux, pour allumer un peu de feu et faire bouillir des racines; d'autres cueillaient et mangeaient de l'herbe crue. >

Cinq heures après, avec 350 hommes dont 50 blancs, Faidherbe mettait en pleine déroute les bandes du prophète. El- Hadj-Omar recula jusqu'au fond du Bambouk. Au printemps de i858, il ravagea le Bondou et le Fouta, mais en évitant les postes français. En i859, il remonta lentement vers l'est, détruisant tout sur son passage, forçant les habitants à quitter pour le suivre leurs villages incendiés. Il tenta en passant un coup de main sur Matam, mais il trouva là son ancien adversaire de Médine, Paul Holl, qui lui infligea un nouvel échec. Ce fut son dernier engagement contre nos troupes. Tout entier à la conquête des pays du Niger, il parut avoir renoncé à nous disputer le Sénégal. Dès i860, il essayait de négocier avec nous.

Les riTières du Sud et le Gayor. — Ce péril écarté, Faidherbe put porter son attention sur la rive gauche du bas fleuve et les rivières du Sud. La rapide campagne de 1859 nous valut des traités avec le Baol, le Sin, le Saloum, entre Gorée et la Gambie. Au sud de la Gambie, les peuplades de la Casamaoce reconnurent la souveraineté de la France.

11 y eut un moment difficile en i862, après le départ de Faidherbe, remplacé par le capitaine de vaisseau Jauréguiberry.

Les Toucouleurs de la rive gauche s'étaient soulevés de Podor à Bakel, coupant les communications avec le haut fleuve; en face d'eux les Maures s'agitaient; on annonçait qu'El-Hadj- Omar. allait reparaître; un de ses lieutenants, Tierno-Demba, était proclamé almamy du Fouta. Jauréguiberry prit l'ofTensive. L'almamy fut défait près de Saldé et de Dagana. Une forte colonne, appuyée par la flottille, parcourut le Toro et le Fouta central. Le Toro fit sa soumission et reconnut la souveraineté de la France.

En juillet 1863, Faidherbe, devenu général de brigade, reprît sur sa demande le gouvernement du Sénégal. II eut aussitôt à se préoccuper de la situation du Gayor. Ce pays, situé sur le littoral, entre Saint-Louis et Goréc, était désolé par les brigandages de ses damels. Nous avions été amenés à traiter avec eux pour créer une route de terre entre Saint-Louis et Gorée, puis à intervenir pour la proléger. Le damcl Madiodio que nous avions installé fut renversé. Lat-Dior, qui l'avait supplanté, agissait contre nous. Faidherbe jugea nécessaire de consolider notre ligne d'occupation par l'établissement de deux nouveaux postes, Thiës, à l'est de Rufisque, et Nguigis, sur la route même de Saint-Louis à Gorée. Lat-Dior surprit la garnison de Nguigis, qui perdit 120 hommes dont 2 officiers. Cet échec, le plus grave que nous eussions encore éprouvé au Sénégal, fut vengé par le colonel Pinet-Laprade. Lai-Dior, complètement battu et vivement poursuivi, chercha un asile auprès du chef Maba, qui avait réussi à s'emparer du Saloum. Tous deux ensemble envahirent le Djolof et menacèrent le Cayor par l'est. Une colonne légère les tint en respect. Les hostilités furent alors interrompues par rhivernage. Faidherbe, dont la sanlé était déjà perdue, dut quiller définilivement le Sénégal avant qu'elles fussent reprises. Pinet-Laprade, devenu gouverneur, traversa tout le Cayor et le Saloum et alla sur les frontières de la Gambie détruire l'armée de Maba. Mais celui-ci tint encore la campagne; nous n'en fûmes débarrassés qu'en 1867, après qu'il eut été tué dans une furieuse bataille de treize heures, livrée au roi de Sine. Dans l'intervalle, Lat-Dior avait fait sa paix avec nous. II la rompit en provoquant, d'accord avec le marabout fanatique Ahmadou-

Cheikou, un soulèvement simultané dans le Cayor etle Fouta. En 1869, il eut avec nos troupes un engagement heureux. L*escadron de spahis, abandonné devant le village de Mékhey par les volontaires noirs, fut à moitié anéanti. Lat-Dior fut battu à son tour dans plusieurs rencontres. Mais il trouvait toujours moyen de refaire ses forces. De guerre lasse, on se décida à traiter de nouveau avec lui et à le réinstaller comme damel du Cayor.

Progrès du Sénégal. — Depuis 1854 nous étions devenus les maîtres incontestés de toute la ligne du fleuve, depuis Saint- Louis jusqu'à Médine, de toute ia route côtière de Saint-Louis à Gorée. Nous avions rejeté au Soudan EI-Hadj-Omar, imposé la paix aux Maures, détruit Maba, soumis Lat-Dior. L'administration intérieure n*avait pas été moins féconde que Faction politique et militaire. Saint-Louis transformé avait maintenant des rues bien tracées, des quais en maçonnerie, des édifices publics, des ponts pour communiquer avec ses faubourgs de Guet N'dar et de Bouêtville. On avait ouvert des routes, posé des télégraphes, dressé des [ihares, planté des balises, créé en face de Gorée Texcellent port de Dakar. La colonie avait des casernes pour ses soldats, des hôpilaux pour ses malades, des écoles pour ses enfants, une banque, une imprimerie et jusqu'à im musée. L'école dite des otages, organisée à Saint-Louis pour recevoir des (ils de chefs, dressait pour notre service de précieux auxiliaires, destinés à répandre dans l'intérieur notre langue et notre influence. La pacification presque générale, l'extension des cultures, la sécurité des transactions déterminaient un mouvement d'affaires que l'ancien Sénégal n'avait jamais connu, même au temps de la traite des nègres. Le commerce extérieur, qui n'avait été que de 5 millions en 1825, arrivait à 40 millions on 1868, à 30 millions en 1869. La population, évaluée à 15000 âmes en 1830, en complaît 200 000 en 1870.

Explorations. — Mais les ambitions que Faidherbe avait conçues pour la France ne se limitaient pas au Sénégal. Devançant d'un quart de siècle le grand mouvement d'expansion européenne vers le continent noir, il voulait que cette colonie devint notre base d'opérations pour pénétrer dans l'intérieur et faire

rayon aer de toas côtés sur TAfrique occidentale Tinfluence française. C'est dans cette pensée que furent organisées des missions chargées d'opérer la reconnaissance des pays limitrophes, d'en étudier les ressources, les forces, les routes commerciales, d'y nouer des relations, d'y conclure des traités. Déjà le mulâtre Léopold Panet était allé par l'Adrar de Ghinguetti jusqu'au Maroc (1850); le lieutenant de spahis Hocquart, passant par la Casamance, la Gambie et le rio Grande, avait visité le Foula-Djalon (1851). Faidherbe envoya le capitaine d'état-major Vincent renouveler l'exploration de l'Adrar; un noir de Saint-Louis, Bou-el-Moghdad, fit, par la voie de terre, le voyage de Saint-Louis à Mogador; Tofûcier indigène Alioun-Sal tenta de gagner Alger par Tombouctou; l'enseigne de vaisseau Bourrel visita le pays des Brakna; un autre marin, Mage, le pays des Douaïch; les sous-lieutenants Pascal et Lambert parcoururent, le premier le Bambouk, le second leFoula-Djalon. En 1863, le lieutenant de vaisseau Mage et le docteur Quintin furent chargés de se rendre auprès de notre ancien ennemi El-Hadj-Omar, qui semblait disposé à négocier avec nous un traité de commerce et d'amitié. Ils devaient en même temps étudier le parcours entre nos postes du Haut-Sénégal et le Niger, en recherchant les points les plus favorables pour la création de postes espacés de trente lieues en trente lieues, qui serviraient d'entrepôt aux marchandises et de protection aux caravanes. Par les deux Qeuves ainsi reliés pourrait s'ouvrir un jour une route commerciale, allant de Saint-Louis aux bouches du Niger après avoir traversé le Soudan. Mage et Quintin ne purent joindre El-Hadj-Omar, alors engagé contre les Peuls du Massina dans une lutte où il devait trouver la mort. Son fils Ahmadou ne leur laissa pas dépasser Ségou et les retint plus de deux ans dans une demicaptivité. Pendant ce séjour forcé, ils recueillirent d'amples renseignements sur la géographie, l'histoire, les productions, le commerce, l'état politique du pays; ils virent de près Tarmée du conquérant toucouleur, l'organisation de son empire; ils se rendirent compte des moyens qu'il avait mis en jeu, des forces dont il disposait, des résistances auxquelles il se heurtait. Dans

leur voyage d'aller par Bafoulabé, Kita, Nyamina, dans lenr retour par Nioro et Koniakary, ils purent étudier un double itinéraire de Médine au Niger navigable. Ils avaient éclairé la route où devaient s*élancer plus tard, pour réaliser la grande idée de Faidherbe, les explorateurs et les conquérants du Soudan.

///. — L' Indo-Chine.

Les persécutions de Tu-Duc. Expédition de Gochinchine. — Depuis la fin du xvui' siècle, les gouvernements qui s'étaient succédé en France avaient manifesté le désir et recherché les moyens de renouer dans Tlndo-Chine orientale les relations un moment établies au temps de Louis XYI entre la France et le royaume d*Annam *. Ces tentatives échouèrent toujours devant les défiances des successeurs de Gia-Long. Ils employèrent la violence pour écarter la propagande des « maîtres de religion > européens, dans laquelle ils voyaient comme le prélude de Tinvasion étrangère. A plusieurs reprises le gouvernement de Louis-Philippe dut intervenir pour protéger les missionnaires.

Sous le second Empire, les événements de Chine apportèrent une confirmation décisive à Topinion, plus d*une fois exprimée par les marins, qu'il était nécessaire d*avoir en Extrême-Orient un port à nous pour servir de point d*appui et de base de ravitaillement à nos escadres. Les persécutions avaient redoublé depuis Tavènement de Tu-Duc (1847). La mission de M. de Monligny, chargé de réclamer la liberté de commerce, la liberté religieuse, Tinstallation d*un comptoir français à Hué et d*un consul à Tourane, n^obtint aucune satisfaction. Le vaisseau le Caiinat avait répondu aux hostilités des mandarins annamites en bombardant les forts de Tourane et en faisant enclouer leur artillerie par sa compagnie de débarquement (1856). Tu-Duc, plus irrité qu'intimidé, annonça dans une proclama-

Page 1