‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 2)Chapitre 66 sur 190 · L INDO-CHINE · texte numérisé non relu

L INDO-CHINE

Siège de Saigon. — Saigon est placé sur la rive droite de la rivière du même nom, un peu au-dessus de son confluent avec la Donnai, entre Tarroyo de l'Avalanche et Tarroyo Chinois qui établit une communication par eau avec Cholon, résidence des marchands chinois et centre principal du commerce des riz, distant de 5 kilomètres. La profondeur de la rivière permet Taccès aux plus grands navires. La garnison occupait le Fort- Neuf, bâti sur les débris de la citadelle de Saigon, la ville de Cholon, et, entre les deux, une ligne de défense appuyée sur des pagodes fortifiées. Les Annamites essayèrent d*abord de couper cette ligne. Repoussés dans une attaque nocturne (3 juillet 1860), ils organisèrent un blocus. Nguyen remuait la terre comme un Totleben à Scbastopol, « les forts poussaient comme des champignons ». Ses lignes se développaient sur un front de 16 kilomètres, tout hérissé d'obstacles, garni de tranchées, de redoutes et de forts. Il maîtrisait ainsi toutes les routes et euserrait étroitement les défenseurs de Saigon. Pendant dix mois ils restèrent sans nouvelles du dehors.

Prise de Ki-Hoa. — Cependant la guerre de Chine avait pris fin. L'amiral Charner se hâla d'expédier des secours i Saigon et s*y porta lui-même, à la tète d'une division navale avec 3000 hommes de débarquement (6 février 1861). Nguyen demeura immobile dans ses formidables positions de Ki-Hoa. Il fallut une vraie bataille pour le débusquer. Le 24, les gros canons de marine, dont on avait garni la ligne des pagodes, et les navires mouillés devant Saigon ouvrirent le feu sur le centre ennemi; à droite, la Qotlille s'avança en remontant la rivière; à gauche, les colonnes d*atlaque rompirent la circonvallation. Le 25, tandis que Tamiral Page éteignait Tun après l'autre les forts qui barraient la rivière, deux colonnes d'infanterie appuyées par l'artillerie de campagne se lançaient à l'assaut du camp retranché de Ki-Hoa. La colonne de droite, arrivée la première, escalade les remparts, mais, une fois dans l'enceinte, elle se hcurlc à un ouvrage intérieur à l'abri duquel les Annamites la fusillent. Au centre et à gauche, les obstacles accumulés, Tcnergio de la résistance ont relardé les progrès de l'attaque. Enfin, au moment où le lieutenant de vaisseau Jaurè»

enfonce à coups de hache les portes du fort intérieur, la deuxième colonne fait irruption à son tour. Tout ce qui n'est pas tué ou blessé prend la fuite, un millier d*hommes reste sur la place. Cette lutte acharnée nous a coûté 300 tués ou blessés.

Saigon ainsi dégagé» Tamiral mène vivement la poursuite. Il s'empare de Tong-Kéou, la ville du Tribut, où sont les magasins de Tennemi, pousse des avant-gardes jusqu'à Tay-Ninh, à la frontière du Cambodge. L'armée annamite s'est débandée. Hais ses débris essaient de se reformer, au nord à Bien-Hoa, sur le Donnai, au sud dans la forteresse de Mytho, sur un des bras du Mékong. Pendant qu'une escadrille, soutenue par de l'infanterie, s'avance par l'arroyo de la Poste, qui prolonge jusqu'au Mékong l'arroyo Chinois, l'amiral Page franchit l'embouchure du grand fleuve et remonte jusqu'à Mytho, qu'il trouve abandonné par ses défenseurs. Suspendue par la saison des pluies, la campagne est reprise en décembre, sous le commandement d'un nouveau chef, le contre-amiral Bonard. Bien-Hoa est aussitôt enlevé. Au mois de mars suivant, nos troupes entrent dans la citadelle de Yinh-Long.

Traité de 1862. — Pendant ce temps la corvette le Forbin, croisant à l'entrée de la rivière de Hué, interceptait les arrivages de riz, une insurrection commençait au Tonkin. Tu-Duc demanda la paix. La corvette annamite V Aigle des mers, remorquée par le Forbin, amena à Saigon ses envoyés, qui négocièrent avec l'amiral Bonard le traité du 5 juin 1862. L'amiral réclama la cession des trois provinces de Saigon, Mytho et Bien-Hoa, Touverture des ports de Tourane, Balat, Quang-An, la promesse d'une indemnité de guerre de 20 millions, la liberté religieuse pour les missionnaires et leurs prosélytes indigènes. Les négociateurs annamites cédèrent sur tous les points. On n'attendait plus que l'échange des ratifications, quand, au mois de décembre, Tu-Duc notifia au gouverneur qu'il n'avait jamais entendu céder ses provinces, mais seulement quelques ports pour y faire le commerce. Tout était remis en question. On connut bientôt la raison de ce changement d'attitude. La lettre royale était arrivée le 12, le 16 l'insurrection depuis longtemps préparée éclatait avec une telle soudaineté et un tel

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eoflemble que Tamiral Bonard pul craindre un instant de se trouver débordé. Il demanda du secours à Tescadre des mers de Chine. En février» Tarrivée des renforts lui permit de ressaisir une vigoureuse offensive. La prise de Gocong, le principal foyer de la rébellion, brisa les résistances. Dès le mois d'avril suivant, Tamiral put aller chercher i Hué la ratification du traité, que Tu-Duc lui accorda dans une audience solennelle.

Projet de rétrocession. — Au lieu d'une simple station navale, c'était une colonie que nous acquérions. Le gouvernement impérial en ressentit moins de satisfaction que d'embarras. 11 savait combien les expéditions lointaines étaient peu populaires; il était avant tout préoccupé de faire accepter par l'opinion l'aventure mexicaine, dans laquelle il venait de s'engager à fond. La Cochinchine faillit « porter la peine des péchés du Mexique >. Comme s'il eût pressenti ces dispositions, Tu-Duc, décidé à tout tenter pour recouvrer ses chères provinces, avait imaginé d'entamer une négociation directe avec Paris. Ses ambassadeurs étaient chargés d'offrir en échange une forte indemnité et de ne marchander aucun sacrifice d'argent. Un projet de convention fut préparé. Moyennant la reconnaissance de son protectorat sur toute la Basse-Cochinchine et un tribut annuel de 2 à 3 millions, la France n'aurait conservé que les quatre postes de Saigon, Cholon, Thudaumot etMytho, avec des routes d'accès et le libre parcours des Qeuves. C'était le système de l'occupation restreinte appliqué à la Cochinchine. Le consul de France au Siam, Aubaret, fut envoyé à Hué pour arrêter les termes d'un arrangement définitif. Heureusement Tu-Duc ne se pressa pas de conclure, il éleva des exigences inattendues qui parurent excessives; cependant la plupart des difficultés avaient été résolues, une audience royale, où l'entente semblait devoir s'établir, était indiquée pour le 22 juillet 1864, quand, le 21 au soir, un ordre de Paris, transmis en toute hâte parle gouverneur de Cochinchine, invita Aubaret à suspendre les pourparlers. Les protestations parties de Saigon, la campagne de brochures menée à Paris par de jeunes officiers tels que Garnier et Rieunier, qui s'étaient pris d'enthousiasme pour la Cochinchine, avaient fait impression sur l'entourage de Fem-

pereur et sur les chefs de Topposition libérale. Aussi bien que Thiers et Lambrechl, le ministre de la marine Ghasseloup- Laubat, Victor Duruy, Rigault de Genouilly, le baron Brenier se prononcèrent vivement contre toute idée d*abandon. A la fin de janvier 1865, les négociations furent définitivement rompues.

Annexion des provinces de l'ouest. — Non seulement on n'abandonna rien, mais on se trouva* entraîné à prendre davantage. Le traité de 1862 ne nous avait donné de la Basse- Cochinchine que la partie orieiitale ; les trois provinces de Touest, demeurées sous la domination de Tu-Duc, nous serraient entre elles et TAnnam central; de ce côté surtout la frontière était ouverte, c'est par là que passaient les émissaires porteurs des mots d*ordre de la cour, c*est la que se réfugiaient les bandes de rebelles et de pirates vainement pourchassées sur notre territoire. Nos troupes s*épuisaient dans cette poursuite ingrate d*un insaisissable ennemi, les lettrés étaient en état de conspiration permanente, la masse rurale, qui n'eût demandé qu'à cultiver en paix ses rizières, sollicitée par d'impérieux appels de ses anciens chefs, incertaine du lendemain, restait défiante quand elle n'était pas hostile. « Si vous voulez que nous devenions Français, disaient les plus intelligents, prenez encore Vinh-Long, Halien, An-Giang (Chaudoc), fermez Tétroite frontière de Hué du côté de Baria, et, délivrés de tout contact étranger, de toute excitation séditieuse, n'ayant plus à craindre ces menées occultes qui assiègent aujourd'hui tous ceux qui se soumettent, nous serons à vous sans arrière- pensée » (Francis Garnier). L'amiral La Grandière, gouverneur depuis 1863, insista vivement pour être autorisé à occuper les provinces de l'ouest. Quand il eut fait prévaloir ses vues, il n'attendit pas longtemps l'occasion d'agir. Au mois de mai 1867, la saison des pluies, interrompant comme à l'ordinaire les travaux agricoles, ramena Tagilation périodique toujours entretenue par les agents de Hué. Une expédition fut aussitôt préparée avec le plus grand secret. En quelques jours toutes les troupes étaient sur pied. Le 19 juin, elles entraient à Vinh-Long, le 22 à (Chaudoc, le 24 à Halien. Nulle part elles ne rencontrèrent de résistance.

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Cette nouvelle conquête ajoutait à nos possessions 1 200 000 hectares, peuplés d*un demi-million d*habitants. Elle consolidait notre position en coupant court aux espérances et aux menées du gouvernement annamite. Dès lors Tœuvre de paciQcation avança rapidement.

Organisation de la Gochinchine. — Il avait fallu s occuper d'organiser le pays. Ce fut la tâche de l'amiral Bonard et de son successeur l'amiral La Grandiëre. Difficile en raison de notre inexpérience, elle se compliquait de l'abstention systématique de l'ancienne classe dirigeante, qui semblait décidée i faire le vide autour de nous. Les communes et les cantons» avec leurs notables et leurs chefs élus, accoutumés i régler les affaires locales, à percevoir l'impôt, à faire tout seuls la police intérieure, avaient repris assez vite un train d'existence régulier. Mais il fallait entre eux et l'autorité supérieure des rouages intermédiaires. Notre personnel indigène de phus et de huyens (préfets et sous-préfets), recruté parmi les éléments médiocres dont nous disposions, fut d'abord plus compromettant qu'utile. Pour remédier à son insuffisance, l'amiral La Grandiëre généralisa l'institution des inspecteurs des affaires indigènes créée par l'amiral Bonard. Il y eut un inspecteur par arrondissement. C'était le plus souvent un officier détaché d'un des corps de la marine, ayant auprès de lui un secrétaire français, un ou deux interprètes, deux ou trois lettrés annamites. Il surveillait les phus, les huyens, les chefs de canton et de village, assurait la rentrée de l'impôt, administrait la justice, et, sans autre force armée que les milices indigènes, tenait en main le pays. Ce furent comme les bureaux arabes de la Cochinchine. Dès le début, l'amiral Bonard, résistant au zèle imprudent des missionnaires, avait proclamé que la France respecterait la liberté religieuse de ses nouveaux sujets. Malgré l'institution de tribunaux français pour les Européens, les Annamites gardèrent leurs coutumes et leur juridiction particulière. On créa pour leur usage des écoles où l'enseignement était donné dans leur langue, mais avec les caractères latins {quoc-ngu); des établissements spéciaux formaient des secrétaires et des interprètes. L'impôt, d'abord payé en nature, à la mode indigène, fut ensuite perçu

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en espèces. Le premier budget de la Cochinchine, établi pour 1865, évaluait les recettes à 4083 000 francs. Elles atteignirent à 8 670000 francs en 1868. Elles suffisaient dès lors i courrir les dépenses intérieures et même à compenser en partie, au moyen d*un contingent fourni à la métropole, les dépenses militaires demeurées à sa charge. Le bon aménagement des ressources permettait d'entreprendre d'importants travaux, d'entretenir et de développer les canaux, de porter à 2 000 kilomètres le réseau des routes, d'installer des lignes télégraphiques, de bâtir des casernes, des hôpitaux, des écoles, un arsenal, d'assainir Cholon, de transformer Saigon. Le mouvement du port dépassait 500 000 tonneaux. L'exportation des riz, nulle avant la conquête, devenait de plus en plus active et déterminait un contre-courant d'importation. Le chiffre des échanges montait à 70 millions.

Le protectorat au Cambodge. — La conquête de la Cochinchine nous avait mis en contact avec le Cambodge. Cet État en décadence, menacé d'un cdlé par les Annamites, de l'autre par les Siamois, était tombé sous la domination de ces derniers. Ils lui avaient enlevé ses deux provinces les plus fertiles, Batlambang et Angkor; un mandarin siamois établi à demeure à Oudong, la capitale, était le véritable chef du gouvernement; le roi ne faisait pas un mouvement sans sa permission. Alors déjà TinQuence anglaise était prépondérante à Bangkok. Le Cambodge siamois, c'était le Mékong barré, toute expansion vers le nord à jamais interdite. Les gouverneurs français le comprirent. Dès 1862 l'amiral Bonard allait visiter le pays des Kmers. L'année suivante, l'amiral La Grandière y installa une station navale, sous le commandement de Doudart de Lagrée. Lagrée se fit géographe, linguiste, archéologue, diplomate. Il parcourut le pays, en étudia les ressources, la langue, l'histoire, les monuments, tint tète à l'envoyé siamois, gagna la confiance du roi Norodom. Quand l'amiral vint luimême à Oudong, il n'eut pas de peine à obtenir de celui-ci un traité par lequel il acceptait la protection de l'empereur des Français, ouvrait ses États au commerce et à la prédication des missionnaires, concédait une station à Pnom-Pen, point de

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