LES COLONIES DE L^APRIQUË AUSTRALE DE 1847 Â
l'appel du roi Mochéh, les Anglais n'intervinrent pas cette fois. Mochéh, battu, se rendit au camp des Boers devant Thaba- Bosigo, leur promit une cession de territoire et 3 000 tètes de bétail à titre d*indemnité. Les Boers célébrèrent ce traité par une prière solennelle, que tout le camp écouta et qui fut prononcée par le président debout sur un chariot. Mais la paix dura peu : des difficultés s'élevèrent au sujet des territoires cédés; les Boers avaient tué plusieurs Basoutos et ils allaient recommencer la guerre quand le gouverneur Wodehouse déclara, de sa propre autorité, que le Basoutoland élait annexé aux possessions anglaises (1868). L'Etat d'Orange envoya à Londres deux délégués chargés de réclamer contre l'annexion : le ministre n'était pas mal disposé en leur faveur, mais Wodehouse ayant fait de la question une affaire personnelle, le ministre ne voulut pas le désavouer et il ne fit aucune concession à l'Orange. La colonie du Cap n'était guère moins mécontente que l'Etat libre; son parlement se plaignit que le gouverneur employât la police montée payée par le budget coloniale à occuper et a surveiller le Basoutoland. D'autre part le ministère anglais ne consentait à ratifier l'annexion qu'à condition de ne rien dépenser. On finit par se décider à incorporer le Basoutoland au Cap (1871). Ce fut, comme la Cafrerie ou comme Natal, un pays d'indigènes, gouverné par les chefs, où il n'y avait d'Européens que les missionnaires et quelques fonctionnaires chargés du contrôle. L'annexion du Basoutoland rattachait pour la première fois le territoire de Natal à celui du Cap : elle arrêtait les progrès de l'Etat d'Orange à Test. Vers l'ouest cet Etat fut bloqué de la même façon. Le pays des Griquas, situé de ce côté, et dont l'indépendance avait été reconnue en 1854, était considéré comme de valeur nulle à la fois par les Boers et par les Anglais. Leur opinion changea quand on eut découvert des diamants chez les Griquas. Les premiers furent trouvés en 1867. Deux ans après, un Hottentot vendait a un chercheur la célèbre « Etoile du Sud >, qui valait 625 000 francs. Les chercheurs affluèrent dans le pays; en 1870, on en comptait plus de 10 000, abrités sous des huttes, des tentes, des baraques de tôle. Kimberley, la capitale du district
diamantifère, était fondée. A qui appartenait le district? L*État d*Orange le considéra comme sien et y envoya des magistrats. Le gouverneur du Cap prétendit qu'il était griqua et décida le chefdesGriquas, Walerboer, à demander l'annexion de son pays aux possessions anglaises. La région, avec le district de Kimberley, devint la province de Griqualand-Ouest(1871). L'Orange réclama, et finit par se contenter d'une compensation en argent. La fortune du Cap allait commencer. Jusque-là il avait été considéré comme une colonie sans avenir; on croyait même qu'il allait être ruiné par le percement de l'isthme de Suez.
des cipayes.
Lord Dalhousie. Annexion du Pendjab, des provinces centrales, de l'Aoude. — La période qui s'étend entre 1848 et la révolte de 1857 est remplie par l'administralion de lord Dalhousie, c le grand proconsul ». Lord Dalhousie fit d'importantes annexions comme Wellesley et fut un réformateur comme Bentinck.
La deuxième et dernière guerre sick éclate six mois après l'arrivée de lord Dalhousie. Le conseil de régence des Sicks s'est divisé en parti de la reine mère et parti du jeune souverain : des troubles éclatent et deux officiers anglais sont massacrés à Moultan; tous les confédérés sicks se soulèvent; leur armée compte plus de 50000 hommes, a été dressée par des aventuriers européens et est pourvue de canons. A la première rencontre, le général anglais veut attaquer sans délai, bien que le soir approche et qu'il ne connaisse pas exactement la force des ennemis; il perd 2400 hommes, 4 canons et 3 drapeaux (Chilianwala, 13 janvier 1849). Mais un autre corps anglais a enlevé la ville de Moultan. Toutes les forces anglaises réunies écrasent les Sicks à Goudjcrate (27 février), et poursuivent jusqu'aux montagnes les cavaliers afghans de Dost Mohammed, venus à leur secours. Le 29 mars, lord Dalhousie proclame l'annexion
L'INDOUSTAN AVANT ET APRÈS LA RÉVOLTE DES CIPAYES 6i5
du Pendjab, malgré le général sir Henry Lawrence, qui eût préféré le retour au protectorat. Le maharadjah est exilé en Angleterre avec une pension de 58 000 livres; le pays est désarmé et livre 120000 armes de tout genre.
En 1852, une nouvelle guerre avec la Birmanie a pour conséquence Tannexion du Pégou, qui réunit les deux provinces prises en 1826 et isole de la mer la Birmanie indépendante.
Aux annexions par conquêtes lord Dalhousie ajoute plusieurs Etats vassaux, dont le souverain meurt sans héritiers directs. Les princes indous sans enfants avaient Thabitude d'adopter un successeur qui héritait de leurs possessions et, quand ils étaient vassaux, des subsides que leur payait TAngleterre. Lord Dalhousie refusa — pour la première fois et malgré l'opposition d'une partie de son conseil — de reconnaître les adoptions. Il fit passer sous la domination directe de la Compagnie les Etats du dernier descendant de Sivadji, radjah de Satara(1849), du dernier des Bhorsla de Nagpour (1853), du souverain de Djansi, mort sans autres héritiers que des fils adoptifs. D'après le même principe, le gouverneur refusa de continuer aux enfants adoptifs les pensions du nabab du Carnatic, du radjah de Tandjore, du péchoua (1853). L'État de Nagpour forma le noyau des Provinces Centrales. Dalhousie y joignit le Berar saisi sur le Nizam en garantie de dettes arriérées (1853). L'annexion la plus importante fut celle de l'Aoude (cap. Laknau), riche pays agricole. La dynastie de TAoude était protégée par les Anglais depuis 1765; on se plaignait qu'elle ruinât ses sujets à force d'impôts. Benlinck, le gouverneur des réformes, avait fait à ce sujet des représentations au chah de Laknau. Dalhousie, ayant décidé les directeurs à prendre le pays, ordonna au résident militaire de Laknau d'annexer l'Aoude, attendu que € le gouvernement britannique serait coupable devant Dieu et devant les hommes s'il tardait [dus longtemps à prendre à sa charge une administration responsable de tant de soufTrances » (1856). Le chah envoya sans succès une mission en Angleterre pour demander à garder ses Etats; enfin il se décida à se retirer auprès de Calcutta avec une pension de 120 000 livres, et l'Aoude passa sans résistance sous l'administration anglaise.
Lord Dalhousie avait le droit d'affirmer que le régime anglais valait mieux que les gouvernements indigènes. Les impôts avaient été diminués et mieux répartis dans les pays annexés. Un ministère des travaux publics avait été institué à Calcutla. Le grand canal du Gange, Touvrage d*irrigation le plus important de rinde, avait été terminé en 1854, la construction des chemins de fer commencée, le télégraphe établi, le tarif de la poste abaissé ; un service de steamers allait être installé entre TAnglelerre et l'Inde. Mais ces améliorations ne touchaient guère les indigènes; la population des pays annexés élait mécontente, les cipayes s'agitaient.
La révolte des cipayes. — L'armée des Indes se composait de deux éléments : l"" les régiments de la Couronne, pris dans l'armée régulière; 2** les régiments de la Compagnie, formés de cipayes indigènes, avec des officiers anglais nommes par les directeurs. Les officiers de la Compagnie ont une carrière différente de celle des officiers de l'armée régulière; ils sont nommés par faveur (ceux de la cavalerie sont pris parmi les jeunes gens protégés qui n'ont pu être reçus aux examens du service civil des Indes) ; ils ne vont pas plus loin que le grade de colonel, mais ils peuvent seuls être choisis pour remplir des emplois civils très rémunérateurs. Comme les deux séries d'officiers, les deux armées sont complètement distinctes. Les régiments indigènes sont recrutés dans toutes les classes, dans toutes les races et dans toutes les religions de l'Inde. Le cipaye, à pied ou à cheval, est équipé à l'européenne pendant les exercices ou a la guerre ; en dehors de son service, il vit dans sa maison avec sa femme et ses enfants, et s'habille comme les autres indigènes; on lui donne environ 8 roupies par mois. Les cipayes trouvent le métier rémunérateur et y font des économies; ils ne peuvent s'élever aux grades supérieurs et ils deviennent tout au plus soubadars; on appelle de ce nom des officiers indigènes dont les fonctions ressemblent à celles de nos adjudants. Ils surveillent la conduite des troupes et viennent chaque jour au rapport : les sous-lieutenants européens restent assis quand ils entrent, tandis que le soubadar ôte ses babouches et prend la position militaire. Tel est le grade le plus haut
accessible à un indigène. Les Anglais prétendent encore aujourd'hui que le cipaye fait un excellent soldat et un mauvais officier.
Les cipayes semblaient contents de leur sort; depuis les commencements de la conquête, il n*y avait jamais eu dans leurs rangs que des mutineries locales sans importance; cette tranquillité donna aux Anglais une sécurité trop grande. Après les annexions de lord Dalhousie, un grand nombre d*officiers supérieurs furent employés comme résidents sans qu*on prit la peine de les remplacer; en même temps, la Compagnie, par mesure d*économie, diminuait le nombre des blancs employés dans Tarmée. En 1856, il y avait dans Tarmée des Indes 40 000 Européens contre 21S000 indigènes. Et pourtant on savait que Tarmée était agitée ; les annexions de Dalhousie et la propagande religieuse des missionnaires et de plusieurs employés ou militaires avait fait croire que les Anglais voulaient convertir de force des Hindous. Les affaires d'Afghanislan et la guerre de Grimée avaient appris aux Hindous que TAnglelerre avait une rivale redoutable dans la Russie. Les princes dépossédés ou privés de rentes par Dalhousie excitaient les mécontents. On répétait une prophétie qui disait que la domination anglaise devait finir au bout de cent ans. Les Anglais n'attachaient pas une grande importance à tous ces mouvements; leur insouciance ne se dissipa qu*unefois la révolte éclatée; aussi personne n*a-t-il jamais démêlé jusqu*à présent les mobiles réels de Tinsurrection. La cause occasionnelle de la révolte fut la distribution des cartouches enduites de graisse de vache; c'était une grave atteinte aux croyances des Hindous brahmanistes, car leur religion déclare déchu de sa caste tout homme dont les lèvres ont touché à une matière provenant d*un être animé, et les prescriptions sont particulièrement sévères en ce qui concerne les vaches. Les Anglais, méprisant les mœurs et la religion des indigènes, ne voulurent pas perdre les cartouches. Ils essayèrent d'apprendre aux cipayes à les déchirer avec leurs doigts, sans se servir des dents. Mais les Hindous ne voulaient pas les employer même sous cette forme. Les corps de cipayes se mirent à correspondre entre eux, et les soldats musulmans, très indifférents à la graisse
animale, prirent part a l*agilation parce qulls espéraient rclablir Tempire musulman de Delhi. La rcvolle couva pendant les trois premiers mois de 1857; les officiers anglais ne se rendaient pas compte du danger qui les menaçait; ils informèrent à peine le nouveau gouverneur, lord Canning, des symptômes de rébellion. En avril et en mai, on se résolut à licencier deux régiments qui avaient refusé les nouvelles cartouches ; la mesure était destinée à intimider les cipayes menacés de perdre un métier qui leur plaisait ; elle ne suffit pas et il fallut employer la coercition. Le 9 mai, le conseil de guerre de Mirât, la plus forte garnison des provinces nord-ouest, condamna à cinq ans de fer 85 cavaliers qui avaient refusé de recevoir les nouvelles cartouches, et les condamnés furent enchaînés devant tous les cipayes entourés des troupes européennes, fusils chargés et mèches allumées. Le lendemain, les cavaliers indigènes se révoltent, délivrent les prisonniers et se précipitent vers Delhi. Le commandant de Mirât, surpris, n'essaye pas de les poursuivre et se borne à télégraphier à Delhi. Celte ville n'était pas en état de résister. Un lieutenant avec 8 hommes défend Tarsenal et les magasins, et les fait sauter pour ne pas les laisser aux mains des rebelles. Les musulmans se révoltent, massacrent une cinquantaine d'Européens et proclament roi le descendant du Grand-Mogol qui vivait retiré avec un subside de TAngleterre. La révolte avait ainsi un centre historique et se présentait comme une restauration de Tempire musulman. Les autres centres importants furent Caounpour et Laknau. A Caounpour, un Hindou de la caste supérieure, Dandhou Pant, plus connu sous le surnom de Nana Sahib, fils adoptif du péchoua mort en 1853 et à qui lord Dalhousie n'avait pas voulu continuer la pension de ce souverain déchu, vint trouver les cipayes révoltés, se fit proclamer péchoua dans leur camp, et se mit à leur tête. Les Européens de Caounpour s'étaient réfugiés derrière un retranchement improvisé ; ils étaient plus de 300 soldats et employés civils, avec beaucoup de femmes et d'enfants. Au bout de dix-neuf jours, l'eau manquant, ils demandèrent à capituler. Nana Sahib leur promit un sauf-conduit pour se rendre à Allahabad; à peine s'étaient-ils embarqués
sur le Gange que les cipayes tirèrent sur eux des deux rives. Ils furent tous noyés ou massacrés, à Texception de 425 femmes et enfants qui furent gardés comme otages par Nana Sahib.
Laknau fut le seul point ou les Anglais ne furent pas surpris par Tinsurrection. Le général sir H. Lawrence, commissaire principal de TAoude, avait fait fortifier et approvisionner sa résidence. Les Européens eurent le temps de s*y réfugier et purent y soutenir un siège jusqu'à Tarrivée des secours (2 juillet-25 septembre). Lawrence avait été tué dès le 4 juillet.
Dans les provinces nord-ouest, dans TAoude et le Bengale, les régiments indigènes brahmanistes ou musulmans se soulevèrent, délivrant les prisonniers, massacrant les blancs, pillant le trésor et rejoignant le centre d^nsurrection le plus proche.
De toute Tarméo du Bengale, un seul régiment resta fidèle. Les armées indigènes de Bombay et de Madras ne bougèrent pas; on put même plus tard se servir d*elles contre les révoltés. La révolte fut donc circonscrite à la plaine du Gange; elle resta purement militaire, sauf dans TAoude, où la population fut soulevée par une princesse de la dynaslie détrônée par lord Dalhousie. Les Etats mahrattes ne bougèrent pas. Le grand Etat musulman d'Haïderabad resta neutre, par le fait d'un ministre gagné par les Anglais. Dans Tlnde centrale, seuls quelques princes se joignirent aux insurgés. Le Dékan était donc préservé, mais dans le Pendjab récemment annexé, on pouvait craindre à la fois les Sicks et les cipayes qui formaient le gros des garnisons. Le résident réunit les cipayes, les fit entourer par les soldats européens en armes, les désarma et les licencia. Quant aux Sicks, il réussit à exploiter leur haine contre les musulmans, et loin de se révolter, ils fournirent des auxiliaires à Tarmée de répression.
Le gouvernement des Indes avait été pris au dépourvu par le soulèvement; il essaya de réparer sa faute à force d'énergie et d'audace. Quoiqu'on fût dans la saison la plus chaude et la plus malsaine et sans attendre les renforts qu'on avait demandés à la métropole, on organisa avec les soldats européens et quelques Sicks une expédition hardie contre Delhi et une autre contre Caounpour et Laknau. Dès le 8 juin 8 000 soldats anglais s'éla-
blirent devant Delhi, où ils tinrent en respect plus de 30000 rebelles; le 14 août, des renforts arrivèrent du Pendjab. Le 14 septembre fut donné Tassaut, qui dura huit jours; il fallut enlever les rues barricadées Tune après Tautre; le commandant de l'armée de Pendjab y fut tué et la moitié de leffectif anglais mis hors de combat. La ville prise, un officier de volontaires, suivi de quelques cavaliers, alla saisir le descendant du Grand- Mogol dans sa résidence; le lendemain, il revint chercher les fils du souverain et comme il était entouré d'une foule hostile qui voulait les délivrer, il les tua à coups de pistolet. La population de Delhi fut momentanément expulsée; les Hindous furent peu après autorisés à revenir, mais on témoigna plus de rancune aux musulmans. La ville et la région restèrent en état de siège pendant un an. Il y eut de nombreuses exécutions, souvent horribles ; des révoltés furent attachés à la bouche de canons chargés auxquels on mit le feu.
L'expédition contre Caounpour et Laknau fut plus difficile et ne réussit pas du premier coup. Le 7 juillet, Havelock partait d'AUahabad avec un millier d'Européens, et malgré un soleil ardent, avançait de 200 kilomètres en neuf jours en repoussant quatre fois l'ennemi. Le 17, l'armée occupait Caounpour, que Nana Sahib venait de quitter après avoir fait massacrer les femmes et les enfants restés entre ses mains. Havelock franchit le Gange et marcha sans retard sur Laknau; mais la dysenterie et le choléra s'étaient mis dans ses troupes; il ne put forcer la route défendue par des insurgés très supérieurs en nombre et pourvus de nombreux canons, et dut revenir à Caounpour. Une petite armée, commandée par sir James Outram, l'y rejoignit. Outram et Havelock, avec 3000 hommes, réussirent à pénétrer jusqu'à la résidence de Laknau où quelques Anglais se défendaient depuis trois mois (26 septembre) : la petite armée de secours fut à son tour bloquée par une masse de rebelles : enfin le général Colin Campbell, envoyé d'Angleterre pour diriger les opérations, vint délivrer les assiégés (16 novembre) et se retira avec eux, abandonnant provisoirement Laknau aux insurgés ; il ramena à Caounpour 400 femmes et enfants et plus de 1 000 blessés et malades.
Au printemps de 1858, sir Colin Cainpbell, aidé par des gourkhas du Népaul, reprit une à une toutes les villes de TAoude; le 19 mars, Laknau fut définitivement réoccupé. Nana Sahib disparut dans le Népaul. En janvier 1859, la résistance était terminée. En même temps une armée partie de Bombay soumettait les États rebelles du centre (1858-59).
Le 1'' novembre 1858, lord Canning avait promis Tamnistie à tous les rebelles qui n'avaient pas participé au meurtre d'un sujet anglais. Le 8 juillet 1859, la paix fut proclamée dans toute l'étendue des Indes. Puis lord Canning fit une tournée officielle cbez les princes vassaux, reçut leurs hommages et leur annonça que le droit de désigner un héritier adoptif leur était désormais rendu.
L'Inde passe sous radministration directe du gouvernement anglais. — La révolte eut pour conséquence la suppression de la Compagnie : cette mesure n'était pas inattendue : depuis longtemps on reprochait à la Compagnie d'exploiter l'Inde. A chaque renouvellement de son privilège depuis 1813, le Parlement lui avait enlevé quelques prérogatives. Le dernier renouvellement, en 1833, avait été vole non pour vingt années, selon l'usage, mais pour un temps indéterminé dont le Parlement pourrait fixer le terme. La dissolution de la Compagnie fut prononcée en 1858 et VAcle pour iatnélioralion du gouvernement c^e /'/nct^ régla l'administration directe du pays. La cour des directeurs était supprimée. L'Inde était gouvernée au nom de la reine par un secrétaire d'Etat particulier, distinct du ministre des colonies, et assisté d'un conseil de 15 membres. C'était tout simplement le développement de lancien bureau de contrôle. Aux Indes le gouverneur général, appelé désormais vice-roi (non officiellement), est nommé par la reine et administre avec unCon$ei7ex^cu/e/*composéde chefs de service qu'on appelle ordinairement et avec raison ministres, et avec un Conseil législatif, formé des précédents, plus un certain nombre de personnes désignées par le vice-roi. Celui-ci n'est pas obligé de suivre l'avis de la majorité de ses conseillers.
Dans le gouvernement local, le régime direct n'a pas changé grand'chose. Au temps de la Compagnie, on employait le moins
de fonctionnaires possible, on les payait très cher et on donnait les postes à la faveur. Les jeunes gens protégés par les directeurs ou les actionnaires influents étaient admis pendant quatre ans au collège de Haylebury en Angleterre ; à leur sortie et après un premier examen, ils étaient nommés wrilers et entraient pendant deux années environ, avec des appointements, au collège de Fort-William près de Calcutta, où ils apprenaient Tindoustani et la langue de la région où ils devaient être envoyés. Après un dernier examen, ils étaient nommés assistants, puis enfin collecteurs (receveurs des impôts), ou magistrats, c*est-à-dire à la fois juges et administrateurs : en cette qualité ils étaient placés à la tète d*un district, c'est-à-dire d'une région très étendue comprenant en moyenne 800000 habitants. Un chef-lieu de district ne comptait que quatre ou cinq fonctionnaires importants : un collecteur, un magistrat (fonctions souvent réunies entre les mains de la même personne), un ou deux assistants, un maître de postes, un médecin. En 1857, la Compagnie n'avait aux Indes que 800 fonctionnaires supérieurs : le service inférieur était en grande partie confié à des employés indigènes. Après 1858, on a conservé comme unité le district, et on n'a guère augmenté le nombre des fonctionnaires. Depuis 1853 le Parlement avait exigé qu'ils fussent recrutés dès l'origine au concours et non par faveur.
Ce qui a changé, c'est surtout l'esprit du gouvernement. La Compagnie ressemblait aux souverains orientaux dont elle avait pris la succession : elle ne se souciait que de tirer de l'Inde le plus gros revenu possible. L'administration anglaise prend soin des intérêts du pays et commence à dépenser au profit de l'Inde une partie toujours plus grande du produit des impôts. Cette transformation s'est efl'ectuée très lentement.
Les finances de l'Inde et Tlmpôt foncier. — Après la guerre, la dette de l'Inde se trouva augmentée de 40 millions de livres et la dépense annuelle de 10 millions. Il fallut trouver de nouvelles ressources; ce fut l'affaire du financial member du conseil exécutif de Calcutta (ministre des finances de Tlnde). Il augmenta le produit des douanes, celui des impôts indirects et créa un impôt sur le revenu dans les Indes. En même temps
qu'elle augmentait tes taxes de llnde, l'administration anglaise s'efforçait d'en rendre la perception plus équitable.
La principale source de revenu était l'impôt foncier (deux tiers du revenu total en 1869-70). 11 avait été établi par les souverains musulmans, qui se considéraient comme propriétaires de tout le sol et traitaient les cultivateurs en fermiers qui leur devaient un cens. La Compagnie s'est substituée aux souverains musulmans et le gouvernement anglais a la Compagnie. L'impôt foncier s'appelle revenu du sol {Land revenue) et l'auteur du livre moderne le plus positif sur l'Inde, W. Hunter, fonctionnaire supérieur de la colonie, se déclare incapable de résoudre celte question : c Le Land revenue est-il un impôt ou un fermage? » Cet impôt si particulier est fixé à la suite d'une série d'opérations qui datent de la Compagnie. On commence par faire un cadastre {sur\)ey)\ puis on apprécie la fertilité du sol, la plus-value que lui donnent l'irrigation, les voies de communication, etc., le prix probable des récoltes (settlement). D'après ces calculs on fixe l'impôt dû par chaque propriétaire ou par chaque village (assessment).
Sous l'administration directe, les cadastres sont devenus plus sérieux et plus fréquents; on admet les réclamations et les revisions partielles. Les contribuables peuvent plaider contre les agents financiers devant les cours de justice. La taxe a été étendue à toutes les terres, ce qui a permis de soulager celles qui étaient trop imposées. La proportion de la part prise par le fisc au revenu total de la terre était d'un tiers au temps du Grand-Mogol : elle a été réduite aujourd'hui à un dix-septième.
Réformes en faveur de l'agriculture. — Le soulagement des cultivateurs, dans un pays exclusivement agricole comme l'Inde, est devenu l'un des principaux soucis du gouvernement anglais. Aux mesures pour une répartition plus équitable de l'impôt se sont ajoutées en 1859 des dispositions spéciales pour la protection des tenanciers dans le Bengale. Le gouvernement a voulu réparer ainsi le tort fait par la Compagnie qui avait érigé, par insouciance, les zémindars, simples fermiers de l'impôt, en propriétaires, et n'avait jamais songé à protéger contre eux les cultivateurs brusquement transformés
en tenanciers. Les zémindars augmentaient sans mesure leurs fermages; les tenanciers, découragés, cultivaient mal ou quittaient le pays. Le gouvernement anglais a essayé de mettre des bornes à cette exploitation par la loi foncière de 1859, applicable au Bengale seul. Cette loi interdit aux zémindars d'augmenter les fermages qui sont restés les mêmes depuis 1793; elle présume que les fermages qui n*ont pas varié depuis vingt ans sont restés les mêmes depuis 1793, à moins que le contraire ne puisse être prouvé ; elle permet aux fermiers payant les mêmes redevances depuis douze ans de réclamer l'arbitrage des tribunaux si le propriétaire augmente la redevance.
On a entrepris des travaux publics destinés à Tamélioralion de lagriculture. Ce sont surtout des canaux d'irrigation. Les chemins de fer, dans la période qui nous occupe, sont presque tous construits par des compagnies particulières.
Le développement de certaines cultures a été favorisé par le gouvernement. Il a accordé des subventions et créé des pépinières pour l'acclimatation du thé sur les pentes sud du Bengale et sur celles des Ghats. Il a encouragé la culture du coton à l'époque où la guerre empêchait les Etats-Unis d'en fournir à l'Europe. La production du coton aux Indes, de 204 millions de livres en 1860 s'est élevée à 615 millions en 1866, mais elle est retombée à 341 en 1870. — Le gouvernement anglais a pour la première fois en 1864-65 organisé une surveillance des forêts. En 1869 a été créé un ministère de l'agriculture, supprimé plus tard, puis rétabli. On a commencé à dresser des statistiques pour le Bengale, puis pour les autres régions. Réformes de la Justice et de l'armée. — Avec les Finances, le service civil le plus important, aux Indes, est celui de la Justice; on l'a amélioré, en créant des hautes cours, intermédiaires entre les trois cours suprêmes et les juges des districts (1861). Les textes des lois ont été publiés. Dès 1837 le gouvernement avait adjoint à cet effet un law member^ véritable ministre de la Justice, au Conseil exécutif de Calcutta. Le code pénal a été enfin publié en 1860, les codes de procédure civile et criminelle en 1861. On a renoncé à faire un code civil applicable à toute l'Inde. On s'est borné à recueillir les coutumes
les plus généralement adoptées par les diverses sectes, à supprimer celles qui étaient inhumaines ou qui paraissaient immorales à des Européens, et à faire rédiger et imprimer les autres.
L*armée a élé réorganisée. Les débris des troupes de la Compagnie ont été fondus dans Tarmée de la Couronne. Les cipayes subsistent, mais ils sont encadrés dans un plus grand nombre d'Européens. Ils ne deviennent pas officiers : depuis la révolte on s*est gardé de leur apprendre le maniement des canons, qui sont servis exclusivement par des Européens. Tous les officiers des Indes appartiennent aux cadres de Tarmée britannique et sont nommés par la reine.
En 1859 commence pour Tlnde une période de paix qui durera vingt années.
A la fin de cette époque troublée par tant de guerres contre les indigènes, la paix est générale dans Tempire britannique, grâce à la politique du parti libéral.
BIBLIOGRAPHIE
IKM*iiiiientii. — Dans cette période les statistiques officielles deviennent régulières et leurs principaux résultats sont exposés chaque année dans le StatisUcal Abstract for the several colonial and other possessions of the U. K. et dans le Slatistical Abstract relating to British India. Voir les nombreux annuaires, dont le plus pratique est le Slatesmqn's Year-Book^ Londres, depuis 1867, in-8: et le plus complet, le Colonial office List, Londres, in-8.
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Pour le Cap, voir ci-dessous, tome XII, la bibliographie du chapitre correspondant.