CHAPITRE III
l«r octobre 1791. — 20 septembre 1792.
/. — Débats politiques.
Formation et réunion de l'Assemblée législative. —
La nouvelle Assemblée se réunit à Paris, dans la salle du Manège, le 1"' octobre 1791. Les opérations électorales dont elle était sortie avaient commencé plusieurs mois avant sa réunion. C'est en eflet par décret des 27 et 28 mai 1791 que la Constituante appela les citoyens actifs à se réunir en assemblées primaires, du 12 au 15 juin, pour nommer les électeurs qui eux-mêmes nommeraient les députés. Ces élections du premier degré eurent donc lieu avant la fuite de Louis XVI à Varennes. Après cette fuite, les circonstances parurent aux Constituants trop graves pour qu'ils cédassent tout de suite la place à leurs successeurs, et, le 24 juin, il fut décrété que les électeurs nommés par les assemblées primaires sursoiraient à leurs opérations. C'est seulement du 25 août au 5 septembre que les assemblées électorales de tous les départements durent nommer les députés. Voilà pourquoi la majorité de l'Assemblée législative fut «î modérée, si monarchiste : non seulement elle émanait d'un suffrage restreint, censitaire, mais ses électeurs
avaient été eux-mêmes désignés avant la fuite à Varennes, c'est-à-dire à une époque où on croyait encore à la parfaite bonne foi de Louis XVI. C'est ainsi que Paris, déjà ardemment démocrate, n'élut comme députés que des constitutionnels, pour la plupart feuillants ou suspects de feuillantisme (sur 24 députés parisiens, il n'y eut que 3 ou 4 Jacobins).
Les Constituants s'étant déclarés non rééligibles, les Législateurs étaient tous, en tant que députés, des hommes nouveaux, mais non pas sans expérience : la plupart s'étaient formés à la vie politique dans les autres fonctions à la nomination du peuple, et il y avait parmi eux beaucoup de membres des directoires de département et plusieurs procureurs généraux syndics, qui, ayant eu à appliquer la constitution nouvelle, connaissaient le maniement des affaires publiques.
Organisation intérieure de l'Assemblée législative. — L'Assemblée constituante avait pris soin de réglementer par avance (13 juin 1791) l'activité du nouveau Corps législatif, dont le règlement fut à peu près le même que celui de la Constituante. La Législative se divisa en bureaux. Elle eut des Comités, dont le rôle fut considérable, surtout celui du Comité de surveillance et du Comité diplomatique. Comme la Constituante, tout en protestant de son respect pour le principe de la séparation des pouvoirs, elle en vint à empiéter en fait sur les attributions du pouvoir exécutif. C'est ainsi qu'elle nomma (7 mars 1792) une Commission extraordinaire, chargée « de proposer les moyens les plus propres à rétablir le calme dans l'Empire », et qui, un instant suspendue pendant le ministère girondin, préluda dans une certaine mesure au rôle que jouera le Comité de salut public sous la Convention. De plus elle envoya à plusieurs reprises, dans les départements et aux armées, des commissaires pris parmi ses membres. — La France l'avait élue pour qu'elle fît fonctionner, dans des conditions normales et pacifiques, la constitution de 1791, et elle dut fausser de ses propres mains cette constitution pour défendre la Révolution contre le roi.
Les partis : la Droite et le Centre. — Le côté droit de l'Assemblée législative offrait une certaine cohésion et les
apparences d'un parti organisé. Ces royalistes constitutionnels, comme ils aimaient à s'appeler eux-mêmes, s'étaient groupés dès la première séance. < Nous nous comptâmes, dit un de leurs orateurs, Mathieu Dumas : nous étions 160, et nous n'eûmes pas à craindre une seule défection. » Bientôt beaucoup de membres du Centre se joignirent à ce groupe imposant, et dont les chefs semblaient être Yaublanc, Mathieu Dumas, Ramond, Théodore de Lameth, Stanislas de Girardin, Lemontey, Jaucourt, Quatremère de Quincy, Beugnot. En février 1192, la Droite compte 250 membres, et à la fin, dans les occasions importantes, par exemple dans l'affaire de La Fayette, elle enlève la majorité, absorbant le Centre tout entier. Personne n'y est partisan de l'ancien régime ou hostile aux principes de 1789. Mais tous y veulent que, quoi que fasse ou ait fait Louis XVI, il conserve tout le pouvoir que lui donne la constitution. C'est la politique des Feuillants.
Les 250 ou 300 députés qui formaient ce qu'on appelait déjà le Centre aimaient à s'appeler les Indépendants, Les plus connus d'entre eux étaient Pastoret, Bigot de Préameneu, Lacuée. Quoiqu'ils protestassent n'être inféodés à aucun parti, c'est la politique des royalistes constitutionnels qui eut leurs sympathies. Leur rôle se borna à décider de la majorité.
La Gauche : les Girondins; les Montagnards. — Ces appellations de Girondins et de Montagnards ne furent pas d'un usage courant avant la Convention. Au début de la Législative, alors qu'il ne semblait y avoir dans cette Assemblée que deux partis, la Droite et la Gauche, les Feuillants et les Jacobins, toute la Gauche (et on peut appeler ainsi les 130 députés qui, dès le début de la session, se firent inscrire aux Jacobins) ne paraissait avoir qu'une même politique, à savoir de surveiller, contenir, subordonner le pouvoir royal. La scission se produisit à l'occasion du grand débat sur la guerre, au club des Jacobins, à la fln de 1791 et au commencement de 1792. Brissot et ses amis les députés de la Gironde exaltèrent alors le système de propagande armée et voulurent soulever les peuples contre les rois, autant pour déjouer les projets de la coalition que pour répandre dans le monde les principes de 1789. Robespierre
trouva celle propagande maladroite, dangereuse, vu, dit-il, « qu'on n'aime pas les missionnaires armés », et d'autre part il ne crut pas qu'il fût prudent, dans l'état de nos forces, de prendre ToITensive contre la coalition. Il se prononça presque seul contre la guerre, mais si résolument, avec tant d'insistance, qu'il rallia à ses vues beaucoup d'ardents patriotes, même belliqueux et propagandistes, mais qui croyaient qu'avant de faire la guerre aux rois de l'Europe, il fallait avoir achevé de vaincre le roi de France et consolidé la Révolution à l'intérieur. Ce n'est pas seulement sur cette question de guerre que les Girondins, ou plutôt les Brissotins (comme on disait alors), et les Robespierristes se divisent, mais aussi sur la question religieuse. Robespierre est chrétien à la façon du Vicaire savoyard : il parle à la tribune de Dieu, de la Providence, avec un air sérieux, qui plaît aux tribunes du club, aux femmes, aux gens du peuple. Il n'est pas encore le pontife du culte de l'Être suprême, mais déjà il prêche. Au contraire, beaucoup de Girondins ont un langage voltairien, et ils comptent dans leurs rangs le plus illustre des survivants de l'Encyclopédie et des adversaires du christianisme : Condorcet. Le 26 mars 1792, aux Jacobins, Guadet, député de la Gironde, reprocha à Robespierre d'avoir parlé, dans un projet d'adresse, « de la Providence, qui veille toujours sur nous beaucoup plus que notre propre sagesse », et Robespierre répliqua avec amertume. Celte querelle accentua la scission qu'avait commencée la question de la guerre, et dès. lors on voit se préparer la formation des groupes qu'on appellera plus tard les Girondins et les Montagnards.
C'est par Brissot qu'à l'origine les députés de la Gironde, Guadet, Vergniaud, Gensonné, furent rapprochés de Condorcet, de M"' Roland, du maire de Paris Petion. De ce rapprochement il ne sortit pas un parli organisé. Cependant, dès la Législative, si chacun des « Girondins » garde son indépendance, il y a parmi eux des tendances politiques communes. La fuite i Yarennes a éveillé en eux des aspirations républicaines, et on peut dire que plusieurs, en 1791 et en 1792, sont républicains au fond du cœur; mais ils savent que la France n'est pas républicaine, et ils acceptent avec elle le maintien de
la constitution monarchique. Seulement, ils veulent réduire le roi à n*èlre qu*un président de république. Si le roi marche dans le sens de la Révolution, il gardera sa fonction et sa juste part d*honneur; mais, 8*il viole ou tourne la constitution, s'il devient celui que Téloquent Vergniaud appellera le tyran Lysandre^ on le déposera. De là les grandes philippiques contre Louis XVI prononcées en 1192, non seulement par Vergniaud, mais par Isnard, par Guadet.
\à extrême gauche de la Législative n'est pas formée de robespierristes. Robespierre, alors accusateur public au tribunal criminel de Paris, n*est plus député, et c'est au club des Jacobins que s'exerce son influence. Marat continue à enfiévrer l'opinion par ses libelles, mais il ne siège pas à la Législative, non plus que Danton, en qui les Girondins ne voient encore, à la fin de 1791, qu'un démagogue. Cependant les idées démocratiques du club des Cordeliers sont représentées dans l'Assemblée par un trio y souvent chansonné alors, Merlin (de Thionville), Chabot et Basire, orateurs plus enthousiastes qu'influents.
Premières séances de T Assemblée législative. — Au début, la nouvelle Assemblée parut très incertaine, très hésitante. Une fois constituée, elle eut à nommer son président de quinzaine, et il lui fallut trois tours de scrutin pour y parvenir. Le candidat des Feuillants, Pastoret, fut élu par 211 voix contre 158 données à Garran-Coulon, candidat des Jacobins (3 octobre 1791). Le surlendemain, la majorité changea et adopta par assis et levé une motion de Couthon démocratisant le cérémonial à observer quand le roi viendrait dans l'Assemblée : on lui refuserait le titre de Sire et de Majesté, et il s'assiérait sur un fauteuil pareil à celui du président et au même rang. Vingt-quatre heures après, nouveau changement de majorité : le décret sur le cérémonial est rapporté par assis et levé. Le lendemain, Louis XVI se rendit dans l'Assemblée, et alors il n'y eut plus ni Jacobins, ni Feuillants, ni côté droit, ni côté gauche : on ne vit que des monarchistes. Quand le roi déclara « qu'il fallait qu'entre le corps législatif et le roi il régnât une constante harmonie et une confiance inaltérable », toute la salle applaudit et les cris de Vive le i2o^/ retentirent de toutes parts.
Unanime pour acclamer le roi des Français, le rot constitutionnel^ TAssemblée hésitait entre les tendances des royalistes constitutionnels et celles des Jacobins ou Girondins. C'était au roi à se former une majorité en s'appuyant sur Tun de ces deux partis. Mais la cour haïssait autant les Feuillants que leurs rivaux^ et elle ne songeait qu*à les diviser, à les aigrir les uns contre les autres. Elle ne se rapprocha d'eux et n'accepta leur concours que quand ils n'eurent plus de crédit sur l'opinion. En attendant, les Girondins ne tardèrent pas à devenir les plus forts et à supplanter leurs rivaux plus modérés. La Fayette, qui depuis l'affaire du Champ de Mars semblait être l'homme du roi, donna sa démission de commandant général de la garde nationale; Bailly n'osa pas rester à la mairie, et démissionna également; La Fayette fut candidat à sa succession, la reine combattit, dit-on, cette candidature; les modérés de Paris s'abstinrent; et c'est Pelion qui fut élu maire, avec Manuel comme procureur de la commune, avec Danton comme un des deux substituts de ce procureur. Le parti avancé l'emporte ainsi dans Paris, à la fin de 1791, et semble avoir conquis définitivement la majorité dans l'Assemblée nationale. Ce parti, que nous appelons improprement Girondin, et qu'il vaudrait mieux, à cette date, appeler Jacobin, semble uni contre la politique équivoque de la cour, qui réunit dans le même ministère, à cette époque, les hommes les plus discordants, un rétrograde comme Bertrand de Moleville, un patriote comme Cahier de Gerville, un indécis comme Delessart, un intrigant comme de Narbonne, sans programme, sans vues communes. « Ils étaient brouillés entre eux, dit Dumouriez, comme dans les temps les plus tranquilles. > C'est à tort qu'on appelait ce ministère le mitiistère feuillant, et que Barnave et les Lameth, cachés dans la coulisse, croyaient le diriger : il ne servait qu'à masquer sous des apparences constitutionnelles la politique de la cour, politique d'attente et d'intrigue au dedans et au dehors.
Les massacres d'Avignon. — Les illusions de concorde et de paix que le discours royal avait fait naître furent de courte durée. Une nouvelle terrible et imprévue vint troubler les esprits, celle des massacres d'Avignon. Le tardif décret
d*annexion rendu par TAssemblée conslituante n*avait pas calmé les esprits à Avignon. Deux partis s'y trouvaient en présence : celui des officiers municipaux et celui de la petite armée qui avait été levée naguère contre Carpentras. Dans l'état d'anarchie où se trouvait le pays depuis le départ du vicelégat, ces deux partis se disputaient le pouvoir. Un certain Lescuyer, du parti de l'armée, fut martyrisé dans une église par la populace, et mourut des suites de son supplice. Ses amis le vengèrent avec barbarie. Sous la conduite d'un certain Jourdan, ex-muletier, ils arrêtèrent pêle-mêle des hommes, des femmes et des enfants, qu'on précipita, à demi vivants encore, dans la cavité d'une tour appelée la Glacière. Des troupes françaises furent envoyées pour rétablir l'ordre. On arrêta les principaux coupables, qu'une amnistie (19 mars 1192) sauva du châtiment. Ces horribles événements eurent un grand retentissement et parurent d'un sinistre présage.
Troubles religieux et autres. — C'est la question religieuse qui avait déjà brouillé Louis XVI avec la Révolution. C'est la question religieuse qui amena le conflit le plus grave entre l'Assemblée législative et Louis XVI. On verra dans un autre chapitre ' quels troubles avaient excités dans presque toute la France les conséquences de la constitution civile du clergé. Les querelles des prêtres constitutionnels et des prêtres réfractaires annonçaient la guerre civile. Le 9 octobre 1791, l'Assemblée reçut le rapport de Gallois et de Gensonné, commissaires envoyés dans la Vendée et les Deux-Sèvres par la Constituante, et elle vit que l'ancien clergé fomentait la contre-révolution dans l'Ouest. Le 29 novembre, elle décréta que les ecclésiastiques qui avaient refusé d'accepter la Constitution civile seraient tenus de prêter, dans la huitaine, le serment de fidélité, a la nation, à la loi et au roi, ou serment civique, sous peine d'être privés de leur pension et considérés comme « suspects ». Le roi, encouragé par le directoire du département de Paris, refusa sa sanction et maintint obstinément ce refus. Et quand le mal empira et que la Législative eut porté le rigoureux
i. Voir, ci-dessous, le chapitre Église catholique.
décret du 27 mai 1792 sur la déportation des prêtres insermentés, elle se heurta également à un veto inflexible. — Le danger intérieur parut aussi grave que le danger extérieur. Ce n'est pas seulement la question religieuse qui amena dans plusieurs départements, pendant la durée de la Législative, des troubles dont Thistoire obscure et compliquée excéderait les bornes de ce récit. Ces troubles furent aussi provoqués par les passions politiques, les manœuvres de la contre-révolution, le discrédit ou la contrefaçon des assignats, la faiblesse ou les défauts des institutions nouvelles, Timpuissance, Tinertie ou la malveillance des divers fonctionnaires, et surtout la question de subsistance, qui se trouve à Torigine de presque toutes les agitations qui contrarièrent ou précipitèrent le cours de la Révolution.
Décrets contre les émigrés. — Mais, au début, c'est le péril extérieur qui parut le plus pressant. Le rassemblement des émigrés sur la frontière du Rhin inquiéta surtout TAssemblée législative. Le 31 octobre 1791, elle somma le comte de Provence de rentrer en France dans le délai de deux mois^ faute de quoi il serait censé avoir abdiqué son droit éventuel a la régence. Le 9 novembre, elle déclara « les Français rassemblés au delà des frontières du royaume suspects de conjuration contre la patrie ». Si au 1" janvier 1792 ils se trouvaient encore en état de rassemblement, ils seraient poursuivis comme coupables de conjuration. Quant aux princes français et aux divers fonctionnaires émigrés, ils seraient traités de même, s41s ne rentraient pas avant le 1"* janvier. Louis XVI opposa son veto à ce décret, mais il ordonna à ses deux frères de revenir en France. Us refusèrent d'obéir, par « tendresse » pour le roi, dirent-ils insolemment, et Monsieur répondit à la sommation de l'Assemblée par une lettre ironique et impertinente.
//. — La Révolution et V Europe
Causes du conflit avec l'Europe. — La question des émigrés n'était qu'une des faces de la grande question des rapports de la Révolution française avec l'Europe monarchique.
Les événements de 1189 avaient éveillé au dehors une curiosité presque partout sympathique et en quelques endroits enthousiaste. D'autre part, les puissances étrangères n'étaient pas fâchées de voir la France s'embarrasser dans des troubles intérieurs qui paralysaient son activité au dehors. Les rois écoutaient peu les émigrés, qui les pressaient de mettre fin par les armes à un état de choses dont ils ne croyaient d'abord avoir rien à redouter. Et quand Louis XVI réclamait secrètement un congrès armé, afin d'intimider les « factieux » de son royaume, il n'obtenait que de vagues assurances. Il fallut la nouvelle des événements de Varennes, de cette insulte à la majesté royale, pour que les autres rois commençassent à sentir que la cause de Louis XVI était la leur, et à craindre que la contagion de l'exemple ne s'étendit à leurs peuples. L'éclat des théories propagandistes qui marqua l'avènement politique de Brissot et des Girondins acheva de leur ouvrir les yeux. Déjà Frédéric- Guillaume II et Léopold II s'étaient concertés à Pillnilz (21 août 1191). La diplomatie secrète de Louis XVI fît des efforts, dont les traces subsistent, pour décider ces princes à passer des paroles à l'action. Le 3 décembre 1191, le roi des Français, qui avait si souvent juré la constitution, écrivit au roi de Prusse pour lui répéter qu'un congrès appuyé d'une force armée était le meilleur moyen de rétablir un ordre de choses plus désirable et d'empêcher que la révolution ne s'étendtt au reste de l'Europe. Peu à peu l'Autriche et la Prusse, excitées d'ailleurs par la Russie, qui voulait avoir les mains libres en Pologne, se laissaient aller à l'idée d'une intervention armée. Léopold II aurait voulu maintenir la paix. Mais, l'antagonisme entre la France révolutionnaire et l'Europe féodale devenait chaque jour plus éclatant. Il ne semblait plus possible d'éviter un conflit sanglant. Cette croyance se répandit tellement qu'elle contribua à rendre la guerre inévitable.
La France avait un grief précis contre l'Empire : c'était l'émigration que les princes allemands laissaient se former en rassemblements armés. L'Empire avait un grief précis contre la France : c'était l'abolition des droits féodaux des princes de l'Empire possessionnés en Alsace. L'Empereur promettait la
dispersion des émigrés, mais il ordonnait à son armée de marcher au secours de TElecteur de Trêves, si la France Tatlaquait au sujet des émigrés ; et, dans des notes hautaines, la cour de Vienne, s*ingérant dans nos affaires intérieures, dénonçait le club des Jacobins, et refusait de regarder le roi comme libre. Quant aux princes possessionnés, la France offraitdeles indemniser. La Diète repoussait cette transaction, elle voulait que la France changeât ses lois, revint sur les décrets du 4 août. Léopold, qui répugnait à la guerre, mourut le 1**^ mars 1792, et son (ils et successeur, François II, âgé de vingt-quatre ans, se montra plus accessible aux influences belliqueuses.
Cependant Talliance autrichienne était dénoncée par Topinion française. D'autre part, la propagande s'organisait : le bonnet rouge, le sans-culottisme, les piques aux mains du peuple signalaient un état d'esprit nouveau, esprit d'humanitarisme, et aussi esprit de conquête. On parlait de municipaliser les peuples voisins, d'obtenir les frontières naturelles par un élan de fraternité armée, d'opposer la guerre des peuples contre les rois à la coalition des rois contre les peuples. Sauf Robespierre et ses amis, tout le monde voulait la guerre : le roi pour recouvrer son pouvoir, les Feuillants pour fortifier le roi, les patriotes pour fortifier la Révolution.
Cette guerre serait-elle restreinte ou générale? Le roi, les Feuillants n'auraient voulu qu'une guerre partielle et sans danger contre les petits princes allemands qui favorisaient les émigrés. C'était pour Louis XVI un moyen de redevenir populaire sans grands risques et, au besoin, de se donner une armée contre la Révolution. Les Jacobins ne voulaient d'abord qu'une guerre partielle : peu à peu, ils en vinrent à désirer une guerre contre l'Autriche, avec l'espérance et l'illusion de l'alliance ou de la neutralité de la Prusse, qu'un traité venait cependant d'attacher à l'Autriche.
Le ministère girondin. — Brissot et ses amis étaient les chefs du mouvement d'opinion propagandiste et belliqueux. Ce mouvement devint si général et si fort qu'il entraîna la presque unanimité de l'Assemblée législative et que le roi dut «e résigner à constituer le ministère auquel les contemporains
donnèrent le nom de ministère sans-culotte et que les historiens appellent le ministère girondin.
C*est i la double nouvelle de la mort de Léopold et de Tavënement en Espagne d*un ministre c philosophe », M. d*Aranda, que les Girondins se décidèrent à exercer une pression violente sur le roi. Le ministre de la guerre Narbonne ayant été congédié, quelques orateurs girondins affectèrent de voir dans cet intrigant Thomme de la nation (10 mars 1792). Le même jour, le ministre des affaires étrangères Delessart fut décrété d*accusation à cause de la timidité suspecte de ses négociations avec rAutriche. Les Girondins ne cachèrent pas que cette mesure avait pour but d'épouvanter la cour, et c'est alors que Vergniaud s'écria : < De cette tribune on aperçoit le palais où des conseils perfides égarent le roi.... La terreur et l'épouvante sont souvent sorties de ce palais; qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi! Que tous ceux qui l'habitent sachent que le roi seul est inviolable, que la loi y atteindra sans distinction tous les coupables, et qu'il n'y a pas une tète qui, convaincue d'être criminelle, puisse échapper à son glaive ! » Épouvanté, le roi se résigna à l'idée d'un ministère sans-culotte. Mais il ne pouvait appeler au pouvoir, ni des membres de la Législative, puisque leurs fonctions étaient incompatibles avec celles de ministre (décret du 19 mai 1790), ni d'anciens membres de la Constituante, puisque le décret du 7 avril 1791 portait « qu'aucun député ne pourrait être promu au ministère, ni recevoir aucunes places, dons, pensions, traitement ou commission du pouvoir exécutif ou de ses agents pendant toute la durée de ses fonctions, et pendant quatre ans après en avoir cessé l'exercice ». Il était donc impossible de constituer le ministère Brissot-Yergniaud- Condorcet-Petion, qui eût été dans la logique de la situation, et la Gironde dut gouverner indirectement par des comparses. C'est ainsi que Delessart fut remplacé au ministère des affaires étrangères par un ami de Gensonné, le célèbre Dumouriez*, ancien soldat, diplomate par goût, élève de Favier et hostile à l'Autriche, mais qui, peu considéré alors, passait pour un aven-
I. Voir ci-dessus, t. Vll. p. 487, le rôle de Diiinouriez dans les aiïaires de Pologne.
HlSTOinS GÉMÉRALE. VIII. 9
130 l'assemblée législative
turier. On put croire qu'il ne serait au pouvoir que le prêtenom de Brissoty et on ne prévoyait pas le rôle plus brillant que grand, mais si personnel, qu'il allait jouer. Introduit au ministère, Dumouriez désigna au roi des hommes peu connus : Lacoste pour la marine, Duranthon pour la justice, Clavière pour les finances, Roland pour l'intérieur. Le ministère de la guerre, alors occupé par de Grave, fut confié plus tard à Servan.
Roland, ancien inspecteur des manufactures ', devait cette fortune au crédit de sa femme, dans le salon de laquelle se fît le nouveau ministère. C'était un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une simplicité républicaine. Dumouriez le compare à un quaker endimanché : « Des cheveux plats et blancs, dit-il, avec un peu de poudre, un habit noir, des souliers avec des cordons au lieu de boucles, le firent regarder comme un rhinocéros. » Mais il était dirigé par une femme de tète et de talent, qui voulut mener par lui toute la politique, ce qui provoqua une brouille avec Dumouriez et la chute du ministère.
Politique de Dumouriez. — Le 19 mars 1792, le nouveau ministre des affaires étrangères parut à la tribune des Jacobins, coiffé du bonnet rouge. Il se fit applaudir en annonçant que ses négociations amèneraient « une paix solide ou une guerre décisive », el en demandant à ses « frères » leurs conseils et leur protection. Quelques jours après, la reine déclara à Dumouriez que « ni le roi ni elle ne pouvaient souffrir toutes ces nouveautés et la Constitution ». Mais Dumouriez était, selon M"'' Roland, « un roué très spirituel, un hardi chevalier, qui devait se moquer de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire ». Il se crut de force à concilier la cour et les Jacobins en les trompant, à durer assez pour réaliser son rêve diplomatique et militaire : une guerre heureuse et rabaissement de l'Autriche.
Puisqu'une coalition se nouait contre nous, Dumouriez et la Gironde pensaient qu'il fallait la prévenir en attaquant l'Autriche, el en l'attaquant dans cette Belgique qui ne voulait plus de son joug. Quoique l'alliance de la Prusse et de l'Autriche fût un fait accompli depuis le 7 février 1792, il croyait possible de déta-