I. Voir ci-ilr"*«4ii-i. t. Vil. |i. tM'.i
cher la Prusse de cette alliance, et il le croyait avec tous les révolutionnaires. Le jeune Custine fut envoyé dans cette vue à Berlin, pendant que Talleyrand négociait à Londres Talliance ou du moins la neutralité de TAngleterre. Quant à la neutralité de la Suède, on y pouvait compter; car Gustave III, le plus bruyant de nos ennemis, venait de mourir assassiné (mars). Après avoir opéré dans le personnel de ses bureaux et des ambassades les changements nécessaires, Dumouriez prit un ton de franchise et de fermeté hardies, qui (it sensation en Europe. Il tint à la cour de Vienne le langage que les patriotes reprochaient à Delessart de n*avoir pas tenu. Une sorte d*ultimatum fut envoyé à cette cour, et Dumouriez, qui voulait absolument la guerre (quoiqu'il s'en défende dans ses Mémoires), lut à la tribune de la Législative la correspondance diplomatique et publia les sommations adressées à l'Autriche, si bien que ni la France ni l'Autriche, ainsi compromises, ne pouvaient plus reculer. D'autre part, le patriotisme des Parisiens s'exaltait dans la fête de la liberiéy donnée en l'honneur des soldats du régiment suisse de Châteauvieux (15 avril 1792).
Le 18 avril, la Législative apprit que la cour de Vienne opposait une fin de non-recevoir dédaigneuse aux sommations de la France et déclarait s'en tenir aux termes de sa note du*18 mars précédent, dans laquelle M. de Kaunitz refusait de diminuer ses armements, sous le prétexte que la propagande jacobine menaçait la Belgique. Quant au concert des puissances contre la France, quant au Congrès armé, l'Autriche se refusait également à le faire cesser c tant que subsisteraient les causes qui en avaient provoqué et nécessité l'ouverture ». Ces causes, c'était la Constitution de 1791. Ainsi l'Autriche prétendait toujours intervenir dans nos affaires intérieures.
Déclaration de guerre à l'Autriche (20 avril 1792). — Fallait-il néanmoins que la France prît l'initiative de la déclaration de guerre? Les plus belliqueux, arrivés à ce moment critique, hésitaient encore. Ils voyaient bien qu'à Vienne on se félicitait de voir les Français prendre le rôle d'agresseurs. Quelle n'eût pas été leur inquiétude, s'ils avaient su ce que nous savons aujourd'hui, c'est-à-dire que le roi et la reine trahis-
saient la France? En effet, ils faisaient désavouer par un agent secret auprès de la cour de Vienne la diplomatie officielle du gouvernement français, dévoilaient les plans de campagne arrêtés en conseil des ministres, et demandaient surtout que l'Europe vînt en armes les secourir. Mais on ignorait alors celte duplicité, qui n'était guère soupçonnée que par Robespierre et par Marat. Sur le rapport de Dumouriez, le conseil des ministres décida que le roi se rendrait le 20 avril 1792 à T Assemblée législative pour y proposer la guerre, et, à Tunanimité moins 7 voix, cette Assemblée « décréta la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohème ». Elle eut soin de ne point comprendre TEmpire dans cette déclaration. Dumouriez se flattait de maintenir ainsi dans la neutralité le Corps germanique, lequel n'avait rien à gagner à une guerre qui ne profiterait qu'à la Prusse et à l'Autriche, « et toute augmentation de leur puissance allait au détriment des autres Etats de l'Empire, et à la diminution de sa force constitutive ». En effet, les princes allemands restèrent d'abord neutres, sauf le landgrave de Hesse- Cassel. Mais, malgré les efforts de la diplomatie de Dumouriez, la Prusse fit cause commune avec l'Autriche, et se prépara à entrer en campagne.
État de l'armée firançaise. — La France n'était prête ni pour une guerre offensive, ni pour une guerre défensive. Les places fortes se trouvaient dans le plus mauvais état, et le territoire était ouvert à l'invasion. Après la fuite à Varennes, l'armée régulière avait reçu l'ordre de se porter au complet de guerre, c'est-à-dire à 750 hommes par bataillon et à 470 par escadron. Mais il s'en fallait de beaucoup que ce complet de guerre eût été atteint. Il aurait été nécessaire d'incorporer des gardes nationaux volontaires dans l'armée, et c'est à quoi l'Assemblée législative se refusa toujours. Elle craignait qu'encadrés dans l'armée du roi, les volontaires ne devinssent les soldats du roi. Elle voulait garder intacte, à côté de l'armée de Tancien régime, l'armée de la nation. Cette politique s'explique, si on se rappelle que tous les projets de contre-révolution avaient pour moyen principal que Louis XVI se mit à la tète de l'armée pour réduire les factieux. Mais elle eut ce résultat funeste que
le recrutement des troupes de ligne en fut arrêté. En outre l'armée était désoi^nisée par Témigration des officiers (environ 6000 sur 9000, disait-on) et par Tindiscipline des soldats, qui assistaient aux séances des clubs.
L*armée de la nation consistait en 202 bataillons de volontaires : c'étaient des gardes nationaux qui, par voie d'enrôlement volontaire, passaient du service sédentaire au service actif, mais sans se confondre avec Tarmée de ligne. Us ne s'engageaient que pour un temps, et pouvaient se retirer cha(|ue année au 1*' décembre. Il s'en fallait de beaucoup que ces bataillons fussent tous formés, organisés, habillés et armés au moment de la déclaration de guerre. Le Comité militaire avait compté ouvrir la campagne avec une armée de près de 400 000 hommes, tant de troupes réglées que de volontaires. Malgré les efforts de la Législative, malgré de nouvelles levées de volontaires, il arriva que, trois mois plus tard, déduction faite des garnisons, les forces défensives de la France, de Dunkerque à Bâle, ne se composaient que de 82 000 hommes. Or, l'armée prussienne, à elle seule, comptait, sur le pied de guerre, ^l^ 000 hommes d'infanterie et 41 000 de cavalerie.
Débuts maltaeureux de la guerre. — Dès le 28 avril, une colonne française qui marchait sur Tournay fut prise de panique à la vue de quelques cavaliers autrichiens. En fuyant, les soldats assassinèrent leur général, Th. deDillon. Cependant Biron marchait de Quiévrain sur Mons. Ce ne sont que paniques et débandades. Les Autrichiens s'emparent de Quiévrain et le gardent. Malgré la bravoure de Biron et ses efforts désespérés, ses soldats repassent la frontière dans un désordre inexprimable, jetant leurs armes et leurs effets. Heureusement que les Autrichiens n'étaient pas en force pour envahir la France, qui eut un répit de deux mois. Mais ces désastres donnèrent à l'Europe une idée fausse de la force de résistance des < patriotes ». On crut que ce serait une promenade militaire d'aller à Paris. Les émigrés firent des gorges chaudes de la mésaventure des < Jacobins », et la contre-révolution parut prochaine. C'est alors que la cour redouble ses intrigues auprès de nos ennemis ; elle essaie de hâter le moment où ils frapperont enfin de grands
coups; elle essaie aussi de séparer sa cause de celle des émigrés; le roi envoie un émissaire pour obtenir de TAutriche el de la Prusse un manifeste propre à intimider les factieux de rintérieur. Les délibérations, des ministres sur la défense nationale sont communiquées à rAutriche. En France, on soupçonne la vérité, et, à TAssemblée, on dénonce hautement le Comité autrichien.
Chute du ministère girondin. — La véritable cause de la chute du ministère Dumouriez-Roland doit être cherchée dans réchec des plans diplomatiques de Dumouriez et dans les premiers revers de Tarmée française, qui discréditèrent les Girondins et donnèrent ainsi à Louis XYI Taudace de les renvoyer. C'est le moment de la rupture de Brissot et de ses amis avec Robespierre aux Jacobins. C'est aussi le moment où l'Assemblée législative, effrayée par la marche désastreuse de la guerre et par le sentiment de l'entente de la cour avec l'ennemi, rend coup sur coup trois décrets révolutionnaires : le 27 mai, déportation des prêtres insermentés ; le 29, licenciement de la garde du roi; le 8 juin, formation sous Paris d'un camp de 20 000 fédérés. Le roi se résigne à licencier sa garde, mais il refuse sa sanction au décret sur les prêtres et au décret sur le camp. C'est alors que Dumouriez rompit avec ses collègues girondins, et se rangea du côté du roi. Roland, ayant lu à Louis XVI une longue remontrance (qui était l'œuvre de sa femme), fut renvoyé du ministère, ainsi que Servan et Clavière. L'Assemblée déclara que les ministres congédiés emportaient les regrets de la nation. Dumouriez resta, et devint ministre de la guerre. Il espérait se rendre maitre de Louis XVI par ses grâces de courtisan, le décider à sanctionner les deux décrets. Le roi ne s'était servi de lui que pour se défaire de Roland : il dut démissionner à son tour au bout de dix-huit heures, et se fit donner un commandement à l'armée du Nord.
Journée du 20 Juin 1792. — Si Louis XVI montrait tant de hardiesse, c'est qu'il était soutenu par La Fayette, qui commandait alors l'armée du Centre. Ce général écrivit à l'Assemblée législative une lettre où il se prononçait contre le ministère tombé et où il demandait impérieusement la sup-
pression du club des Jacobins. Le roi notifia officiellement son veto aux décrets des 27 mai et 8 juin. Ces événements ame< nèrent la manifestation menaçante du 20 juin 1792.
Depuis quelque temps déjà, les meneurs des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau, Santerre, Alexandre, Fournier TAméricain. Rossignol, Legendre, Lazowsky, Saint-Huruge, avaient projeté de fêter Tanniversaire du serment du Jeu de Paume et de donner à cette fête une signification ultra-patriotique et révolutionnaire. Le renvoi du ministère et le veto accentuèrent ce projet et le précisèrent : on voulut effrayer le roi et la cour, les forcer par la peur à marcher dans le sens de la Révolution. Les Girondins ne voyaient pas sans une secrète joie ce mouvement, qui pouvait les ramener au pouvoir, et on croit que les ministres congédiés en furent les complices. Le programme des manifestants était d*aller planter un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillants et de présenter au roi et à l'Assemblée des pétitions « relatives aux circonstances ». Contrariée par le directoire du département, mais favorisée par le maire Petion, la manifestation se forma en deux colonnes, parties Tune de la Salpêtrière, Tautre de la Bastille. Une foule de peuple, hommes armés de piques, de sabres et de faux, gardes nationaux, femmes et enfants, foule bruyante et gaie, curieuse et enthousiaste, se porta vers la salle du Manège, où siégeait TAssemblée nationale. Admis à la barre, les pétitionnaires demandèrent, non la République, mais que la cour cessât de trahir, que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif se missent d'accord et que les armées marchassent enfin : c Un seul homme, dirent-ils, ne doit pas influencer la volonté de 25 millions d*hommes. Si, par égard, nous le maintenons dans son poste, c'est à condition qu'il le remplira constitutionnellement ; s'il s'en écarte, il n'est plus rien pour le peuple français. » Et la foule en armes obtint de défiler devant l'Assemblée. Elle se porta ensuite vers les Tuileries, dont les portes finirent par ♦^tre ouvertes, et pénétra jusqu'à la salle où se trouvait Louis XVI. On n'en voulait point à sa vie, on ne désirait que l'avertir. Il y eut des menaces, des cris, une cohue tumultueuse, mais aussi des signes naïfs de respect et d'affection. On demanda
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au roi de retirer son veto sur les deux décrets, de rappeler le ministère girondin : il répondit tranquillement qu'il observait et exécutait la Constitution. Son sang-froid et son courage sont attestés par tous les témoins. C*est volontairement qu*il plaça sur sa tête le bonnet rouge qu'on lui présentait. Comme il faisait très chaud, il prit un verre de vin qu'un manifestant lui donna et le but à la santé du peuple de Paris et de la nation. On applaudit, on cria : Le roi boit! Enfin la multitude s*écoula, après avoir défilé pendant plusieurs heures devant le roi, et aussi devant la reine et le prince royal , qui se trouvaient dans une autre salle. Petion ne parut au château que quand cette scène touchait à sa fin. Vergniaud, Isnard et d'autres députés girondins vinrent se placer à côté du roi et le protéger. A huit heures du soir, tout était rentré dans Tordre.
Conséquences de la Journée du 20 juin. — Cette journée fut désavouée par les chefs de la Gironde et des Jacobins, qui n'y prirent point part directement. Elle laissa Louis XYI aigri, irrémédiablement hostile; elle le montra à l'Europe prisonnier et insulté; elle réveilla un instant les sentiments royalistes de la France. Vingt mille pétitionnaires et un grand nombre d'administrations départementales protestèrent contre une manifestation que Ton présentait perfidement comme une tentative d'assassinat. La Fayette se présenta le 28 juin devant l'Assemblée et lui demanda, au nom de l'armée, de poursuivre les manifestants du 20 juin, c de détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale ». On assure que, d'accord avec le général Luckner, il avait le projet de rétablir l'autorité du roi à main armée. Mais la reine ne voulait pas devoir son salut à La Fayette, qui dut retourner à son poste. Cependant, de plusieurs déparlements, des fédérés en armes se mettaient en marche, en dépit du veto royal opposé à la formation d'un camp sous Paris. C'étaient les municipalités qui organisaient, à rencontre des assemblées départementales, ce mouvement d'où devait sortir la révolution du 10 août, et cette révolution aura elle aussi un caractère municipal. L'Assemblée légalisa indirectement ce mouvement par un décret du 2 juillet, qui annihilait les effets du veto royal, et au même moment on apprit que
l'armée du Nord battait en retraite , se repliant sur Lille et Valenciennes. Vergniaud dévoila et stigmatisa éloquemment loutes les trahisons de Louis XYI (3 juillet). La conclusion logique de son discours eût été le renversement du trône. Mais les Girondins croyaient si peu à la possibilité d*établir alors la République, qu'à Tépoque même où, avec Vergniaud, ils s'indignaient des trahisons du roi, ils étaient unanimes pour nianifester publiquement leur attachement à la monarchie. Le 7 juillet 1792, un évèque qui faisait partie de l'Assemblée, Lamouretle, déclara que les maux de la patrie provenaient des dissensions, et proposa, comme un moyen de faire cesser ces dissensions, de vouer, par une déclaration solennelle, à Texécration publique tout projet d'altérer la constitution, soit par rétablissement de deux ChambreSy soit par celui de la République^ ou de toute autre manière, c L'Assemblée, dit le Procès-verbal, par un mouvement subit et spontané, s*est levée tout entière, et a décrété cette proposition au milieu des acclamations universelles. Aussitôt les membres se sont rapprochés de toutes les parties de la salle, et, se donnant des témoignages réciproques de fraternité, ils ont, dès cet instant, confondu tous leurs sentiments dans le seul amour de la patrie. » On députa au roi, qui vint lui-même prendre part à cette scène d'attendrissement; — et le lendemain les querelles recommencèrent, car la situation n'était pas changée. Au contraire, un élément de discorde venait de s'y ajouter : le jour même [du baiser Lamourette, le département de Paris avait suspendu le maire Petion el le procureur de la commune. Manuel, à cause de leur rôle pendant la journée du 20 juin. Le 12 juillet, le roi confirma cette suspension. Il y eut dans tout Paris un soulèvement furieux de l'opinion. Dès le lendemain 13, l'Assemblée législative leva la suspension du maire et du procureur, et Louis XVI sanctionna ce décret, qui cassait un acte de son autorité. Ce grave échec du roi déconsidéra le pouvoir royal, que l'Assemblée ne voulait pas détruire, mais qu'elle contredisait hautement, et la France parut alors tombée dans l'anarchie, au moment où les Austro-Prussiens s'avançaient en masse vers nos frontières.
Proclamation de la patrie en danger.- — Le 11 juillet 1792, par un décret en forme de proclamation aux Français, TAssemblée législative déclara la patrie en danger. Cette déclaration n*avait pas seulement pour but d'exciter les courages, mais d'appliquer des mesures positives décrétées en principe le 5 du même mois. Les conseils de département et de district, ainsi que les conseils généraux des communes, durent se mettre en permanence. Tous les citoyens capables de porter les armes furent mis aussi c en état d'activité permanente ». Chaque citoyen, sous peine d'emprisonnement, dut aller déclarer à sa municipalité ses armes et ses munitions, qui furent réquisitionnées. Il y eut une grande levée de volontaires, et, à cet efîet, dans toute la France, les gardes nationaux se réunirent au chef-lieu de chaque canton pour désigner ceux d'entre eux qui marcheraient, les uns pour former des bataillons de volontaires, les autres pour s'inscrire dans les troupes de ligne. Tout homme fut forcé de porter la cocarde tricolore.
La proclamation de la patrie en danger mit donc toute la France en mouvement, non seulement dans les villes, mais jusque dans les profondeurs des masses rurales. La déclaration de guerre à l'Autriche n'avait pas ému outre mesure le paysan, habitué à considérer les guerres comme l'affaire du roi, plutôt que celle du peuple. Il a cette fois le sentiment et la preuve que c'est une guerre nationale qui va se faire, qu'il s'agit de ses propres intérêts à défendre et de la Révolution i maintenir par les armes, et la déclaration de la patrie en danger le force à quitter un instant sa charrue pour aller à la mairie, y voir de ses yeux le danger de la patrie, l'appareil des enrôlements volontaires et des mesures de réquisition, et y recevoir cette cocarde tricolore qu'il portera toujours, jusque dans les travaux des champs, comme le signe de ses devoirs et de ses sentiments nouveaux.
En juillet 1189, au moment de la grande peur ^ toute la France s'était levée, avec le frisson qu'on a vu, et elle avait fait la révolution municipale. Depuis elle s'était assise et se croyait sûre de sa conquête. Cette fois, attaquée, elle s'arme de nouveau, mais avec une confiance virile, une sorte d'allégresse. Où
est ce paysan qui, trois ans plus tôt, allait se cacher aux forêts et aux cavernes, comme un esclave? Cette fois c*est un homme libre qui se lève, qui se sent soldat, et il ne s'assiéra qu'après avoir vaincu l'Europe.
Les fédérés de 1792; le manifeste de BrunsiT^ck. — Paris et les grandes villes avaient la certitude morale que Louis XYI trahissait, qu'il était d'accord et d'intelligence avec TAutriche et la Prusse. Leur politique fut d'annihiler le roi, de l'empêcher à tout prix de nuire aux succès des opérations militaires. Cette politique, combattue comme démagogique par les administrations départementales et par l'Assemblée législative, répugnait à la masse de la France. Paris n'aurait pas pu la faire prévaloir, et la chute du trône n'aurait peut-être pas eu lieu alors, si la fête de la fédération n'eût amené à Paris des délégués de tout le royaume. Ceux-ci, éclairés ou endoctrinés par les clubs et les sections, acceptèrent l'idée de la révolution projetée, et, cette fête une fois célébrée (avec une pompe un peu triste), demandèrent à la Législative (23 juillet) la suspension de Louis XVI et la convocation d'une Convention nationale. N'ayant pu l'obtenir, ils restèrent dans la capitale pour y assister et participer au renversement du roi, qui eut ainsi le caractère d'un coup d'Etat presque aussi national que parisien.
Ce changement d'opinion à l'égard de Louis XYI, d'abord particulier aux grandes villes, puis étendu aux fédérés, ne fut général qu'à partir de la publication du manifeste du duc de Brunswick. Datée de Coblentz le 25 juillet 1792, et connue à Paris dès le 28, cette « déclaration » du généralissime des armées prussienne et autrichienne « aux habitants de la France » exprimait les menaces les plus outrageantes. Il y était dit que les gardes nationaux pris les armes à la main seraient « punis comme rebelles à leur roi », ainsi que les habitants des villes, bourgs et villages « qui oseraient se défendre contre les troupes de Leurs* Majestés Impériale et Royale >. Si les Tuileries étaient encore insultées, la ville de Paris était menacée d'une c exécution militaire » et d'une < subversion totale ». Ces injures adressées publiquement à une grande nation eurent pour résultat immédiat de rendre les Français unanimes contre
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l'étranger. C'était leur dire qu'ils n'avaient plus (l'autre ressource que de résister jusqu'à la mort; et le manifeste valut à la France, dit un contemporain, une armée de cent mille hommes.
D'autre part, le duc de Brunswick avait expressément désigné le château des Tuileries, et il aVait montré ainsi en Louis XVI le principal allié de l'étranger. Il n'y avait plus moyen de douter que les intérêts du roi et ceux de nos envahisseurs ne fussent solidaires. Une feuille parisienne dévouée à Louis XVI, le Journal de la cour et de la ville, osait imprimer, dans son numéro du l"' août : « Le voilà donc public, ce manifeste que nous attendions avec tant d'impatience ! C'est l'éclair qui précède la foudre... » Le peuple en conclut que c'était le roi qui avait inspiré le manifeste, et il n'avait pas tout à fait tort. Si ce texte n'avait pas été dicté par Louis XVI, s'il n'était pas à certains égards ce que Louis XVI aurait voulu qu'il fût, c'est à sa demande qu'il y eut un manifeste, et c'est aussi à sa demande que ce manifeste exprima les menaces qu'on a lues. Les témoignages des agents secrets de la cour ne laissent aucun doute à cet égard. Le peuple de Paris n'avait ni ces témoignages ni aucune preuve écrite. Mais il devina la vérité, et s'apprêta à détrôner Louis XVI.
///• — Chute de la royauté; Valmy,
Préparatifs de la révolution du 10 août. — Cette révolution se prépara presque ouvertement. Dès que le manifeste de Brunswick fut connu, 47 sections sur 48 exprimèrent le vœu de la déchéance de Louis XVI. L'Assemblée législative avait décrété, le 25 juillet, la permanence des sections, et la Commune organisa cette permanence. Il y eut un comité ou bureau central, d'abord appelé des fédérés, puis des sections, où s'organisa l'insurrection contre le roi. Ce comité forma un directoire secret, qui organisa les moyens d'action, et qui fut composé d'hommes énergiques, peu connus alors et ne fai-
CHUTE DE LA ROYAUTE; VALMY 14i
sant pas partie de TAssemblée législative, parmi lesquels on cite Carra, Westermann, Gorsas, Fournier rAméricain, Sanierre, Alexandre, Lazowsky, etc. Mais la cour ayant fait de sérieux préparatifs de défense, on dut ajourner Taltaque du château et attendre Tarrivée d*un bataillon de Marseillais, qui s'était oi^anisé et mis en marche pour aider les Parisiens à renverser le trône. C'était Télite de la garde nationale de Marseille, des jeunes gens de bonnes familles, équipés à leurs frais et très braves. Ils traversèrent la France en chantant Thymne récemment composé par Rouget de Liste, à Tusage de Tarmée du Rhin, et qui fut dès lors appelé la Marseillaise. Ils arrivèrent à Paris le 30 juillet.
Le 3 août, le maire Petion se présenta à la barre et demanda, au nom des sections, la déchéance du roi : < Le chef du pouvoir exécutif, dit-il, est le premier anneau de la chaîne contrerévolutionnaire, qu'il a fait connaître si tard... » Mais l'Assemblée n'osait pas , ne voulait pas prendre cette mesure inconstitutionnelle. Le 4 août, le directoire secret du comité des sections rédigea un plan d'attaque. Le bataillon des Marseillais reçut de la Commune 10 cartouches par homme, et fut transféré au couvent des Cordeliers , dans cette section du Théâtre-Français qui, présidée par Danton, venait de décréter révolutionnairement rétablissement du suffrage universel sur son territoire.
Violemment sollicitée de prendre la tète du mouvement, l'Assemblée législative hésitait. Elle voyait l'impossibilité de maintenir Louis XVI à la tète de la défense nationale, mais elle était monarchiste. Trois députés girondins, Vergniaud, Gensonné et Guadet, avaient, dans les derniers jours de juillet, fait parvenir à Louis XVI des conseils très loyaux, très patriotiques, mais secrets, et cette démarche confidentielle ne leur permettait pas de prendre l'initiative de renverser le trône. Les sommalions des sections blessaient l'amour-propre de l'Assemblée. Invitée brutalement à décréter La Fayette d'accusation, elle s'y refusa, le 8 août, par 406 voix contre 224. Ce décret exaspéra les passions. La section des Quinze-Vingts décida que, le 9 août à minuit, elle commencerait l'insurrection par le tocsin et la
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générale, si la déchéance n'avait pas été votée auparavant. L'Assemblée ne prit aucun parti, et le 9 août, à sept heures, elle leva sa séance sans rien décider, laissant le champ libre à une insurrection, dont elle ne voulait pas prendre la responsabilité, et qu'elle se sentait impuissante à empêcher.
La Commune du 10 août. — La section des Quinze- Vingts tint parole. Le 9 août au soir, elle nomma trois commissaires « pour se rendre à la Maison commune et, conjointement avec ceux qui seront nommés par les autres sections, aviser aux moyens de se concerter sur les mesures à prendre dans les circonstances actuelles ». La majorité des sections, au nombre de 28 sur 48, fit de même pendant la nuit, et ces commissaires formèrent une Commune insurrectionnelle, qui siégea à côté de la Commune légale. Le premier acte de la nouvelle Commune fut d'arrêter le commandant de la garde nationale, Mandat, qui était dévoué à la cour : pendant qu'on le transférait en prison, un inconnu le tua d'un coup de pistolet. Santerre prit sa place. Le maire Petion, secrètement favorable à l'insurrection, mais qui voulait garder une attitude légale, fut consigné chez lui.
 huit heures du matin, la Commune insurrectionnelle cassa la Commune légale, mais laissa en fonction les seize administrateurs, ainsi que le maire Petion, le procureur Manuel et le substitut du procureur Danton, lequel joua un rôle prépondérant dans celte révolution. Ainsi la Commune insurrectionnelle s'adjoignait les principaux membres, la tête de la Commune légale. C'est celte assemblée qui est connue dans l'histoire sous le nom de Commune du 10 août. Les commissaires qui en formèrent le premier noyau, dans la nuit du 9 au 10, n'étaient qu'au nombre d'environ 80, pour la plupart obscurs. C'est plus tard que furent nommés les autres commissaires, et parmi eux Billaud-Varenne, Fabre d'Eglantine, Chaumette, Pache, Robespierre. Quand la victoire de l'insurrection parut décidée, l'Assemblée législative confirma indirectement les pouvoirs de la Commune insurrectionnelle, qui resta en fonctions jusqu'au mois d'octobre suivant, et, en fait, partagea avec l'Assemblée législative le gouvernement de la France.
Attaque et prise des Tuileries. — Les Tuileries formaient une forteresse armée, difficilement abordable, à cause de constructions adjacentes, depuis disparues, et qui étaient autant d*ouvrages avancés. Un décret avait éloigné les Suisses de Paris; mais, casernes à Courbevoie et à Rueil, ils étaient sous la main du roi, qui en avait fait revenir plus d'un millier. i200 gendarmes, ISOO ex-gardes constitutionnels, 2000 gardes nationaux, dévoués, 120 gentilshommes mandés secrètement, voilà quelle était à peu près la garnison du château. D*autre part. Mandat avait fait garder le Pont-Neuf, afin d*empêcher la jonction du faubourg Saint-Antoine et du fauboui^ Saint- Marceau.
Le tocsin sonna toute la nuit, pendant que Tarmée de Tinsurreclion se formait lentement et avec une hésitation apparente. Au château on disait en riant : Le tocsin ne rend pas. Les insurgés attendaient le jour. Cependant la mort de Mandat avait désorganisé la défense extérieure, et les canonniers qui gardaient le Pont-Neuf s'étaient joints à Tinsurrection. Trois bataillons de garde nationale, parmi ceux qui gardaient les Tuileries, firent do même, par la faute des gentilshommes, dont la morgue les irrita. Une revue passée par le roi, entre cinq et six heures du matin, ne servit qu'à rendre ce prince ridicule. Bientôt parurent quelques insurgés, qui frappèrent aux portes, grimpèrent à cheval sur les murs, échangèrent des lazzis avec les défenseurs du château. Le procureur général syndic du département de Paris, Rœderer, conseilla au roi de se retirer dans l'Assemblée. Marie-Antoinette indignée s'écria : « Clouez-moi à ces murailles avant que je consente à les quitter! » Rœderer riposta : « Madame, tout Paris marche! » Louis XVI donna l'ordre du départ. Après une marche lente et périlleuse au milieu de la foule armée, la famille royale parvint à entrer dans la salle de l'Assemblée.
Pendant ce temps, l'armée de l'ins'urrection se portait sur le Carrousel. Un détachement, commandé par Westermann, se fil ouvrir la porte royale. Le bataillon de Marseille, ceux de Bretagne, celui des Allobroges, des faubouriens en armes, entrèrent dans la cour. Aussitôt, une partie des défenseurs du château.
canonniers, gendarmes, passèrent au peuple. Les Suisses jetèrent des cartouches par les fenêtres en signe de conciliation. Les assaillants avancèrent; ils trouvèrent, sur le grand escalier qui menait à la chapelle, des soldats suisses rangés en bon ordre. On leur promit de ne pas les désarmer; ils allaient céder, quand des fenêtres du premier étage une décharge éclata. Les Suisses de Fescalier n*hésitèrent plus; ils firent feu; et les insurgés reculèrent, laissant 300 morts sur le carreau. Mais le peuple arrivait en masse, faubourg Saint-Antoine et faubourg Saint-Marceau, dont rien n'avait pu empêcher la jonction. Les Suisses, qui avaient fait une double sortie, durent reculer à leur tour. Ce fut dès lors, au milieu de Tincendie des bâtiments en bois du Carrousel et de la fumée des fusils, une bataille terrible, obscure, à Tissue longtemps incertaine, dont les péripéties ont été racontés de la façon la plus contradictoire par les contemporains et les historiens. Cependant le roi, entendant Rœderer annoncer à 1* Assemblée que le château était forcé y donna Tordre de cesser le feu. M. d'Hervilly porta cet ordre, vit la bataille encore douteuse, garda Tordre dans sa poche, excita les Suisses à la résistance. Enfin le peuple força le château par la galerie du Louvre. Les gentilshommes s'enfuirent. Alors d'Hervilly, voyant que tout était perdu, exhiba Tordre de cesser le feu et commanda aux Suisses de se rendre à TAssemblée. Beaucoup furent tués en route, après une courageuse défense. Le peuple, qui n'avait pas été moins courageux, souilla sa victoire en égorgeant soixante d'entre eux qu'on avait conduits à THôtel de Ville et désarmés. Cette fureur contre de braves soldats, fidèles à leurs chefs et victimes de la discipline, ne s'expliquerait pas, si on ne savait avec quelle jactance les royalistes s'étaient publiquement vantés d'employer bientôt ces étrangers, après la victoire prussienne, à châtier le peuple. (Voirie Journal de la cour et de la ville du 22 juillet 1792.) Il y eut des actes isolés de clémence : des particuliers, selon le journaliste aristocrate Peltier, cachèrent et sauvèrent jusqu'à 180 Suisses. Une fois prises, les Tuileries furent saccagées : on cassa, on déchira, on brûla. Mais les insurgés montrèrent une probité sévère : selon M"* de Tourzel, « ils mettaient impitoyablement à mort
ceux qu'ils surprenaient s'appropriant quelque effet du château ». — Cette bataille avait été fort sanglante : le nombre des morts n*est pas officiellement connu; mais, en rapprochant les témoignages contemporains, on peut le fixer à au moins cinq mille. Suspension du roi. — Quand Louis XYI se réfugia dans la salle de TAssemblée législative, il s'assit à côté du président, qui était Vergniaud, et dit : « Je suis venu ici pour éviter un grand crime; je pense que je ne saurais être mieux en sûreté qu'au milieu de vous ». Le président répondit : « Vous pouvez, Sire, compter sur la fermeté de FAssemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » (Ces derniers mots, qui montrent' combien le succès de Tinsurrection était encore douteuxt di«paparurent du procès-verbal officiel rédigé après la victon:^ du peuple). La loi interdisait à TAssemblée de délibérer en pi^sence du roi ; elle tourna la difficulté en plaçant toute la famille royale dans une loge de journal située à la droite du président; puis elle reprit sa séance, au bruit du canon et de la fusillade. Bientôt la victoire des insurgés n'est plus douteuse, et TAssemblée, où la Droite était ce jour-là peu nombreuse, consacra cette victoire par ce serment : « Au nom de la nation, je jure de maintenir de tout mon pouvoir la liberté et Tégalité, ou de mourir à mon poste. » Puis, vu les maux de la patrie, et considérant que € ces maux dérivent principalement des défiances qu'a inspirées la conduite du chef du pouvoir exécutif dans une guerre entreprise en son nom contre la constitution et l'indépendance nationale », que dans ces circonstances extraordinaires elle ne peut < concilier ce qu'elle doit à sa fidélité inébranlable à la constitution avec sa ferme résolution de s'ensevelir sous les ruines du temple de la Liberté, plutôt que de la laisser périr, qu'en recourant à la souveraineté nationale », l'Assemblée législative décrète que le peuple français est invité à former une Convention nationale, et que « le chef du pouvoir exécutif est provisoirement suspendu de ses fonctions, jusqu'à ce que la Convention nationale ait prononcé sur les mesures qu'elle croira devoir adopter pour assurer la souveraineté du peuple et le règne de la liberté et de l'égalité ». Il fut décidé que la famille
HiSTOiM oinàuAht, VllU iO
royale serait logée au Luxembourg « sous la garde des citoyens et de la loi ». Mais bientôt, sur le vœu de la Commune, c*est le Temple qui devint ce « logement ». La Législative n avait prononcé que la suspension de Louis XYI, et non sa déchéance, et elle songeait si peu à établir la République qu'elle décréta qu'elle allait nommer un gouverneur du Prince royal (ce qu'ensuite elle n*osa pas faire). Mais elle décida que ses décrets auraient force de loi, sans la sanction royale, et ne seraient promulgués qu'au nom de la nation. Après avoir révoque les ministres du roi, elle nomma, sous le nom de Conseil exécutif provisoire^ un ministère ainsi formé : Roland, intérieur; Servan, guerre; Clavière, contributions publiques; Danlon, justice; Monge, marine; Le Brun, affaires étrangères.
Cette élection de Danton au ministère fut un événement important. D'une part, TAssemblée législative, malgré laquelle s'était faite l'insurrection, voulait, en portant au pouvoir un des chefs de cette insurrection, se réconcilier avec le parti populaire et se garantir elle-même contre les violences de ce parti. D'autre part, cette élection indiquait à la France et à l'Europe que tous les patriotes, modérés ou avancés, étaient unis contre l'étranger. Danton eut une grande influence; il se révéla orateur vigoureux et homme d'Elat pratique. Il devint bientôt le véritable chef du gouvernement, l'inspirateur de la politique à l'intérieur et à l'extérieur, le directeur de la défense nationale.
Dans celte mémorable séance du 10 août 1792, l'acte le plus important de l'Assemblée fut de supprimer la distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs et d'établir ce que nous appelons aujourd'hui le sufi*rage universel, mais à deux degrés.
Adhésion de la France. — Les fédérés du 14 juillet 1792, rentrés chacun dans sa commune, y furent les apologistes persuasifs et écoutés de l'acte si grave qui venait de s'accomplir à Paris. Alors que la journée du 20 juin avait soulevé les protestations de la grande majorité des directoires de département, celle du 10 août ne fut désavouée que par un petit nombre de ces corps administratifs, contre lesquels l'Assemblée législative sévit aussitôt avec vigueur,, en même temps que 12 commissaires pris parmi ses membres se rendaient dans les départe-
menls et aux armées pour y éclairer les esprits et les rallier autour du nouveau gouvernement. Quelques destitutions durent être prononcées dans larmée, mais il ne s'y produisit guère qu'un acte d'opposition décidée. Il est vrai que cet acte fut éclatant; il émana du plus illustre des généraux d'alors et d'un des auteurs de la Révolution de 1789. La Fayette, dont le quartier se trouvait à Sedan, se concerta avec les autorités municipales de cette ville et avec l'administration départementale des Ardennes pour provoquer dans les départements et dans les diverses armées un mouvement général de résistance. Trois des commissaires de l'Assemblée législative furent mis en arrestation par la municipalité de Sedan (14 août). Mais La Fayette se vit aussitôt abandonné par l'opinion et par ses propres soldats. D dut s'expatrier. Les Autrichiens lui firent subir une longue captivité. Sa tentative ne servit qu'à montrer que l'armée était devenue nationale et qiie les Français seraient unanimes à lutter contre l'étranger.
L'Europe et la révolution du 10 août. — Si la révolution du 10 août avait sauvé la France du danger d'être trahie par son roi, elle risquait aussi de coaliser contre nous les autres rois, que l'insulte faite à la majesté royale ne pouvait manquer d'émouvoir. L'étranger pouvait aussi craindre que l'exaltation si violente du patriotisme français n'aboutit à une recrudescence dans la propagande révolutionnaire. Il y avait lieu de rassurer les puissances neutres, et, si c'était possible, de changer leur neutralité en alliance. L'Assemblée législative fit à l'Europe et au monde les déclarations les plus pacifiques, renouvela formellement les renonciations faites par la Constituante à toute idée de conquête, et annonça que les Français n'avaient d'autre but que de fraterniser avec les peuples. Par son décret du 10 août 1792, elle conféra le titre de citoyen français à d'illustres étrangers de nationalité anglaise, allemande, suisse, américaine et polonaise, entre autres Priestley, Wilberforce, Bentham, Klopstock, Schiller, Washington, Pestalozzi, Kosciuszko. Le 18 août, une circulaire rédigée par Talleyrand et signée par le ministre des affaires étrangères Le Brun, expliqua à l'Europe la révolution du 10 août dans les termes les plus
rassurants et les plus habiles. Le gouvernement y déclarait < qu'il punirait avec sévérité ceux des Français quelconques qui voudraient tenter de s'immiscer dans les débats politiques d'un peuple allié ou neutre ». C'est surtout à l'Angleterre que s'adressaient ces assurances. Sans rompre la neutralité, le cabinet anglais rappela son ambassadeur à Paris, et celui de France à Londres dut être rappelé aussi. Mais un agent secret, envoyé en Angleterre, sous l'influence de Danton, eut pour mission de désavouer les propagandistes, de rassurer les Anglais au sujet de la Hollande, et même de préparer une alliance aux dépens des colonies de l'Espagne en Amérique. L'Espagne en effet devenait chaque jour plus hostile, et il n'y avait plus d'intérêt à ménager cette puissance. L'alliance anglaise était d'ailleurs le pivot de la politique étrangère de Danton, qui semblait avoir hérité cette politique de Mirabeau. Talleyrand, caché dans la coulisse et qui allait dans quelques jours retourner à Londres à titre privé, s'en faisait le théoricien et l'agent. Quant à l'alliance prussienne, on n'en avait pas encore abandonné l'idée, quoique le roi de Prusse fût en guerre déclarée avec nous et qu'à la nouvelle du 10 août il se fût décidé à hâter l'invasion de la France. Des ouvertures secrètes furent donc faites à la Prusse. On s'efforça de retenir dans la neutralité le Saint- Empire, qui n'avait pas encore ouvertement rompu avec nous. Le Danemark et la Suède reçurent des offres d'alliance. On projeta de paralyser le mauvais vouloir de la Russie par une diversion turque. En exposant la politique étrangère de la Convention, on reviendra sur ces tentatives de négociations, dont Danton était l'âme.
L'invasion de la France. — Bien que le duc de Brunswick eût signé l'irritant et maladroit manifeste par lequel la coalition avait cru terrifier les Français, il ne partageait ni les illusions ni les colères des émigrés. C'est fort lentement que l'armée prussienne, forte de 42 000 hommes, s'était concentrée sur le Rhin et, au moment d'envahir la France, il semblait que son chef hésitât, partagé entre ses sentiments « philosophiques » et les devoirs d'une tâche qu'il avait acceptée avec répugnance. Et puis il voyait que l'Autriche, qui avait promis
d'avoir sous les armes, tant dans le Brisgau qu'en Belgique, 106000 hommes, n*y en avait réellement que 71000. L*armée prussienne ne pouvait compter, dans la campagne, que sur la coopération active de 29000 Autrichiens, dont 14 000 commandés par Hohenlohe-Kirchberg, et 15 000 commandés par Clerfayt. En y joignant 5S00 Hessois et environ 4S00 émigrés français, Tarmée d'invasion ne devait pas dépasser au total le chiffre de 81 000 hommes. C'était peu pour conquérir la France. Mais les émigrés répétaient au roi de Prusse que l'armée française, à peine supérieure en nombre, avait été désorganisée par la désertion des officiers et la propagande jacobine, que les alliés seraient accueillis en libérateurs par la population, que ce ne serait jusqu'à Paris qu'une promenade militaire. Bouille répondait de la prise des forteresses : « Car, disait-il, j'en ai toutes les clefs dans la poche. » Le roi de Prusse hésitait encore, et peut-être eût-il ajourné l'invasion de la France, si la nouvelle de la journée du 10 août ne lui eût fait croire que les Français allaient se lever pour venger l'affront fait à leur roi. Le 19 août, l'armée prussienne franchit la frontière près du village de Redange (Moselle). Elle refoula partout les avantpostes français, et n'eut d'abord que des avantages. Un éclatant succès dans un combat de cavalerie près de Fontay, où l'avantgarde de Luckner fut mise en déroute, montra la supériorité de l'armée prussienne. Mais les Français résistaient, les paysans étaient hostiles, car les Prussiens et les émigrés pillaient les villages, et il s'en fallait de beaucoup que les soldats de Brunswick fussent accueillis ou se conduisissent en libérateurs. Invités à se joindre à l'armée prussienne, les généraux français refusaient fièrement et au nom de la nation. C'était bien une guerre de conquête que Brunswick avait à faire. Le 20 août, il investit la place de Longwy, et la somma vainement de se rendre. Mais, après deux jours seulement de bombardement, le commandant de la place, cédant aux instances des membres du district et de la municipalité, capitula (23 août), quoiqu'il restât une quantité considérable d'approvisionnements et de munitions.
Le commandant de l'armée française du Centre était maintenant le vieux général Luckner, Bavarois de naissance, et qui.
150 l'assemblée législative
pendant la guerre de Sept ans, avait servi contre la France. D'abord fidèle à Louis XVI au lendemain du 10 août, il s*étail ensuite rallié au nouveau gouvernement, affectant un langage jacobin pour plaire aux soldats. Son incapacité était notoire : le Conseil exécutif le remplaça par Kellermann et Tannihila dans les fonctions honorifîques de généralissime. Brunswick avait donc affaire à une armée qui venait de changer de chef, et qu'une offensive vigoureuse aurait pu désorganiser. Quant à Tarmée de Sedan, abandonnée par La Fayette, il est probable qu'elle n'eût pas résisté à une attaque soudaine. Mais Brunswick préféra s'emparer de Verdun, place mal fortifiée et où les émigrés avaient des intelligences. Il comptait sur l'effet moral que produirait en France une telle conquête, ^et il avait encore l'illusion de croire que, Verdun pris, la peur jetterait le désarroi dans les troupes françaises et lui ouvrirait le chemin de Paris. Dès le 30 août, Verdun fut investi à la fois par l'armée prussienne et par le corps de Hohenlohe. Le commandant Beaurepaire repoussa énergiquement la sommation et se mit en mesure de faire son devoir. Mais la place se trouvait dominée, et les batteries ennemies la bombardèrent des collines voisines. Quelques maisons ayant été incendiées, les royalistes de Verdun s'agitèrent, parlèrent de capituler, provoquèrent des rassemblements séditieux. Ni Beaurepaire ni le maire de la ville ne faiblirent : mais le conseil de défense s'intimida, se découragea. Brunswick offrit une capitulation formelle et une trêve de vingt-quatre heures : on accepta la trêve, et le conseil discuta la capitulation, y parut favorable, malgré les protestations de Beaurepaire, qui cependant obtint le renvoi de la décision au lendemain. Dans la nuit du l"**^ au 2 septembre, l'infortuné commandant se tua d'un coup de pistolet. Le lendemain la place se rendit.
Massacres de septembre. — C'est le 2 septembre au matin qu'on apprit à Paris l'investissement de Verdun; on savait que cette place ne pouvait tenir plus de deux jours; on croyait que, Verdun pris, le roi de Prusse marcherait aussitôt sur la capitale; on apprenait qu'une insurrection avait éclaté en Vendée. Des pièces trouvées aux Tuileries prouvaient que la liste civile servait à payer non seulement d'ignobles libelles
CHUTE DE LA ROYAUTE; VALMY loi
contre-révolutionnaires, mais les chefs el les troupes de Témigration. D*autres papiers, confirmant les soupçons populaires, témoignaient de Texistence aux Tuileries d'une sorte de Comité autrichien, où siégeaient Barnave, les Lameth, les ci-devant Feuillants. Le peuple de Paris crut que Prussiens, Autrichiens, émigrés, royalistes et modérés du dedans, ainsi que les suspects et les prisonniers, formaient depuis longtemps une ligue pour le trahir et le remettre dans Tesclavage, après un massacre.
Dans Texplosion de colère folle qui amena les tristes événements de septembre, il y avait aussi un souvenir du combat du 10 août. Ce jour-là, les assaillants avaient compris que les Suisses les invitaient à s'approcher pour fraterniser , et la déchaîne meurtrière par laquelle ils furent accueillis, quand ils s'approchèrent en effet, leur parut une odieuse trahison. On croyait aussi que la' cour s'était armée ce jour-là pour contenir Paris jusqu'à l'arrivée des Prussiens dans cette ville. C'est ce qu'on appelait « la conspiration du 10 août », et c'était le cri universel du peuple que, sinon les soldats, les simples agents, du moins les chefs de cette conspiration, fussent jugés et punis, et que cela fût fait sévèrement et aussitôt. Autrement on saurait se faire justice soi-même. Si donc on voulait éviter un soulèvement et un massacre, il semblait qu'il fallût sacrifier tout de suite à la vengeance populaire les personnes les plus coupables du c crime de lèse-nation », et ôter ainsi tout prétexte à un second mouvement populaire. Ce fut la politique de Danton, qui n'était ni haineux ni sanguinaire, mais qui ne voyait que ce moyen, vraiment affreux, de maintenir l'unité de la défense nationale en prévenant la guerre civile. Ce fut l'objet d'un pacte entre l'Assemblée et la Commune : le 11 août, l'Assemblée décréta la formation en principe d'une cour martiale, et la Commune placarda ensuite ceci : < Peuple souverain, suspends ta vengeance; la justice endormie reprendra aujourd'hui ses droits; tous les coupables vont périr sur l'échafaud. » Et une quantité de suspects, arrêtés dans des visites domiciliaires, remplirent aussitôt les prisons de Paris. Le 17 août fut instituée la cour martiale promise, sous le nom de tribunal criminel pour juger en dernier ressort les crimes relatifs au 10 août et autres
crimes connexes. Ce tribunal, qui siégea jusqu'au 30 novembre 1792, parut trop faible, trop indulgent. Sur 61 accusés, il n*en condamna à mort que 20, dont 7 seulement pour crimes politiques. Plusieurs acquittements parurent scandaleux.
Dans TafTolement amené par Tinvasion prussienne, ce n*est pas seulement le peuple de Paris, c'est le gouvernement qui perdait la tète. A la nouvelle de la prise de Longwy, le Conseil exécutif provisoire voulait abandonner la capitale et se retirer à Blois, en y emmenant avec lui le trésor et le roi. L'énergie de Danton maintint le gouvernement à son poste. Sans doute Roland et ses amis songeaient moins à fuir l'ennemi qu'à se soustraire à la dictature de la Commune. Mais, selon Danton, celte dictature était inévitable, parce qu'en face d'une Assemblée virtuellement abolie et se survivant à elle-même, la Commune était le seul pouvoir vivant et fort. Réduire cette dictature, au moins en apparence, à une influence d'opinion, inspirer à l'Assemblée la résignation patriotique de ne point rompre en visière avec Paris, en sauvant tout ce qui pouvait être sauvé de la légalité et de l'ordre, inspirer la même résignation au Conseil exécutif, tout en lui laissant figure de gouvernement et en lui conservant la baute main sur les afl'aires diplomatiques, maintenir les pouvoirs publics à Paris et les y maintenir dans une apparente unité, sans discorde avouée, par des concessions mutuelles, jusqu'à ce que l'invasion fût repoussée, tel fut le but secret de la politique de Danton en août et en septembre 1792.
Un instant le gouvernement sembla paralysé. Les commissaires de l'Assemblée contrariaient ses opérations, la Commune fermait les barrières. Le 28 août Danton, parlant c en ministre du peuple, en ministre révolutionnaire », obtint de l'Assemblée qu'elle fît ouvrir les barrières, qu'elle modiflât les pouvoirs de ses commissaires, qu'elle autorisât la Commune à faire les visites domiciliaires pour se procurer des armes et arrêter les suspects. C'est à ce prix que le gouvernement se dégagea et ajourna la rupture entre la Commune et l'Assemblée.
Cette rupture éclate le lendemain 29 : l'Assemblée s'irrite d'arrestations illégales, casse la Commune, ordonne de nouvelles élections dans les 24 heures, et cependant, au souvenir
<les services rendus par la Commune, déclare qu'elle a bien mérité de la patrie. Danton s'ingénie à amener une réconcilialion. Le 31 août, la Commune fait semblant de céder et vient se justifier à la barre. Le 2 septembre, l'Assemblée rapporte implicitement le décret de cassation : il y aura de nouvelles élections, mais pour renforcer la Commune.
C'est la nouvelle de l'investissement de Verdun qui avait amené ce revirement de l'Assemblée, comme elle va amener les massacres. Le 2 septembre au matin, la Commune avait fait une proclamation aux Parisiens pour leur annoncer cette nouvelle et les inviter à former au Champ de Mp,rs une armée de 60 000 hommes. On tire le canon, on bat la générale. Vergniaud s'écrie à la tribune : < Il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. » Danton prévoit les excès qui se préparent. Ces épées déjà tirées contre les prisonniers royalis tes, il veut les tourner contre les Prussiens, et, à ceux que la colère égare, il montre la frontière violée : c Le tocsin qu'on va sonner, dit-il, n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre. Messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, et la France est sauvée. * Puis il alla haranguer le peuple au Champ-de-Mars et faire sonner le toscin à l'Hôtel de Ville.
Peut-être que le sang n'eût pas coulé, sans un journaliste adoré de la foule qui osa demander, dans son journal et dans ^es placards, une exécution prévôtale en masse. C'est Marat en effet qui déclara que le seul moyen de sauver la patrie, c'était de tuer les prisonniers. Il se procura, le 2 septembre, un poste d'action, en se faisant admettre au Comité de surveillance de la Commune, quoiqu'il ne fût pas membre du Conseil général. Dépassant aussitôt les fureurs populaires, il fit lancer des mandats d'arrêt contre Roland, Brissot et une trentaine de députés girondins. Danton se rendit à l'Hôtel de Ville et supprima luimême le mandat contre Roland. Mais il ne put arrêter ce qu'on appelait alors < le déchaînement de la vengeance populaire ». Le canon d'alarme, le tocsin, la générale, l'immenâe drapeau noir qui enveloppe la façade de l'Hôtel de Ville avec cette inscription : La patrie est en danger, tout est affolant. Ce propos circule :
€ Nos ennemis les plus cruels ne sont pas à Verdun : ils sont à Paris dans les prisons. Nos femmes, nos enfants, laissés à la merci de ces scélérats, vont donc être immolés. Eh bien ! frappons avant de partir. » En même temps des journaux annonçaient que, quand les Prussiens entreraient dans Paris, les prisonniers poignarderaient les patriotes par derrière.
La section Poissonnière prit Tinitiative. Elle arrêta < que tous les prêtres et personnes suspectes, enfermés dans les prisons de Paris, Orléans et autres, seraient mis à mort ». D'autres sections adhérèrent, notamment celles des Postes et du Luxembourg. Vers deux heures, les massacres commencent aux Carmes. Le soir, c'est le tour de TAbbaye. Le Comité de surveillance de la Commune intervient, et, en régularisant cette tuerie, en prend la responsabilité devant Thistoire : < Au nom du peuple, mes camarades, il vous est enjoint de juger tous les prisonniers de TAbbaye sans distinction, à l'exception de Tabbé Lenfant, que vous mettrez dans un lieu sûr. A THôtel de Ville, le 2 septembre. Signé : Panis, Sergent, administrateurs. » Alors se formèrent à l'Abbaye et à la Force des tribunaux populaires, qui exercèrent une justice dérisoire et plus que sommaire, du 2 au 6 septembre 1792.
La Commune de Paris, qui ne partageait pas les fureurs de son Comité de surveillance, envoya, le premier jour, des commissaires à TAbbaye : on ne les écouta pas. A huit heures du soir, elle avertit l'Assemblée et la pressa de prendre des mesures pour arrêter les massacres : l'Assemblée nomma des commissaires, qui ne furent pas plus heureux que ceux de la Commune. Le ministre de l'intérieur Roland écrivit ^u maire Petion : celui-ci répondit qu'il était trop tard pour empêcher les massacres, mais qu'il faisait protéger le Temple par Santerre. Et le Temple fut aisément préservé : le peuple massacrait les conseillers du roi, mais respectait encore la vie du roi. Le soir, le Conseil exécutif provoqua chez le maire une importante réunion des présidents de section : on y discuta des mesures militaires de défense nationale, et on ne prit aucune mesure quant aux massacres. Enhardis par cette apathie des pouvoirs publics, les meurtriers redoublent de fureur le lendemain
CULTE DE LA ROYAUTÉ; VALMY. i'ô'6
3 septembre. Roland se borne à recommander de jeter un voile sur les événements de la veille, et il parle de la juste colère du peuple. Vers onze heures du soir, TAssemblée désavoue enfîn et blâme les massacres : mais elle n*oppose que des armes morales aux violences. Le 4, Roland enjoint au commandant général de la garde nationale, Santerre, de faire marcher ses hommes c pour empêcher que la sûreté des personnes et des biens soit violée ». Santerre répond qu il a donné des ordres les plus précis, mais que la garde nationale se refuse à marcher; Paris ne veut pas se lever en faveur des « complices de Brunswick ». Il laisse des misérables tuer les prisonniers. II n^est pas bourreau lui-même; il n*est pas tout à fait complice, mais spectateur dédaigneux.
Le 6 septembre, il y a encore des exécutions à la Force, et la Commune envoie des commissaires pour les empêcher. Enfin c'est fîni. Un millier de détenus a péri : les prisons sont vides, les massacres s'arrêtent à Paris. Il ne tint pas à Marat qu'ils ne s'étendissent à toute la France. Le 3 septembre, il rédigea et fit adopter par le Comité de surveillance une abominable circulaire pour conseiller à toutes les communes de suivre l'exemple de Paris. Il réussit à en faire envoyer quelques exemplaires par les bureaux du ministère de la justice, avec le cachet et sous le contre-seing du ministre, mais à son insu. La Commune désavoua cette circulaire le 1 septembre , et chargea Pelion de faire *une contre-adresse. Les conseils de Marat ne furent pas écoutés, sauf à Versailles, où, le 9 septembre, une populace venue en partie de Paris massacra une cinquantaine de prisonniers, entre autres Tex-ministre Delessart, que Fournier l'Américain transférait d'Orléans à Paris.
On a attribué à Danton la responsabilité de ces massacres : nous avons vu qu'au contraire sa politique tendait à les empêcher. Il s'efforça d'en prévenir l'extension en défendant, le 7 septembre, que les prisonniers de la banlieue ne fussent transférés à Paris. Il sauva l'ex-constituant Adrien du Port, dont
Marat réclamait la tête. Mais pour lui, comme pour les contemporains, les massacres de septembre ne furent d'abord qu'un accident fâcheux, dont il ne prévit pas les conséquences histo*
io6 l'assemblée Législative
riques. Ni Danton qi aucun des gouvernants d*alors n*essayèrent de punir les meurtriers, et on ne voulut pas risquer une guerre civile pour venger des « aristocrates ». Il est même possible que, plutôt que d*avouer Timpuissancedu gouvernement, Danton ait feint, dans ses conversations particulières, d'avoir tout vu, tout prévu, peut-être même tout dirigé. Cette hypocrisie patriotique eut pour résultat immédiat de maintenir Tunité de la défense nationale contre Tinvasion prussienne; mais, par des conséquences lointaines, elle discrédita la cause de la Révolution : la tache sanglante de septembre parut ineffaçable.
Les Prussiens en Champagne : Valmy. — A la nouvelle des événements de Paris, les Prussiens, qui avaient franchi la Meuse le 5 septembre, hâtèrent leur marche sur Paris. Ils résolurent de gagner Chàlons par le défilé des Islettes, dans TAi^onne. C'est là que Dumouriez essaya de les arrêter. Il s'était rallié sans retard à la Révolution du 10 août, et avait obtenu le commandement de Tarmée du Nord. Il conçut un plan hardi d'offensive : avec les troupes qu'il réunissait à Valenciennes, pendant que le corps d'armée de Sedan, commandé par Arthur Dillon, et l'armée de Metz, commandée par Kellermann, contiendraient les Prussiens, Dumouriez ferait en Belgique une diversion audacieuse qui forcerait les Autrichiens à renoncer à l'invasion de la France pour défendre ces Pays-Bas autrichiens où tout était préparé pour une révolution. Mais l'opinion n'était pas favorable à cette conception, qu'elle comprenait mal : c'était le cri du peuple qu'il fallait avant tout couvrir Paris, Dumouriez, obéissant enfin aux ordres du ministre de la guerre, se rendit à Sedan (28 août), se porta à l'entrée de l'Argonne, dont il occupa tous les passages qui mènent de Lorraine en Champagne, et attendit dans cette position les renforts que Beurnonville lui amènerait de Flandre et l'armée de Kellermann.
Trouvant le défilé dos Islettes occupé par Dumouriez, Brunswick n'essaya pas de le forcer et ne songea qu'à tourner les Français. Clerfayt s'empara d'un autre passage, celui de la Croix-aux-Bois. Dumouriez semblait perdu; mais, favorisé par la lenteur des Allemands, il se déroba habilement pendant la
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nuit, quitta son camp de Grandpré et rangea son armée en bataille derrière l'Aisne, sur les hauteurs d*Autry, dans une belle position. Il faillit perdre le fruit de cette heureuse retraite par Téchec d*un de ses lieutenants, Chazot,'dont les 10 000 hommes furent mis en déroute à Montcheutin par 1500 hussards. Ce fut une panique, qui s*étendit un instant à toute Tarmée, porta Talarme jusqu'à Châlons et fit rebrousser chemin à des renforts. Dumouriez rétablit Tordre à force d'énergie, fit honte aux soldats de leur lâcheté et, par sa bonhomie adroite, rendit à son armée confiance et cohésion.
Il laissa Tavant-garde de Dillon à la Chalade, aux Islettes, dans le sud de TArgonne. c Lui-même, dit M. Chuquet, avec le gros de ses troupes se plaçait en avant de Sainte-Menehould. Il cessait, il est vrai, de couvrir Paris, mais il s'établissait sur les derrières des alliés. En vain la colonne brunswickoiso, comme on nommait l'armée prussienne, débouchait de Grandpré et occupait la route de Châlons. Dumouriez la forçait à suspendre sa marche sur la capitale et à se retourner contre lui. Brunswick ne coupait pas la retraite à Dumouriez; c'était Dumouriez qui menaçait les communications de Brunswick. »
La lenteur de l'ennemi permit à Beurnonville et à Kellermann d'opérer leur jonction avec Dumouriez (19 septembre). Le lendemain, 20 septembre, eut lieu la célèbre bataille de Valmy. L'armée française comptait 52000 combattants, et en mit en ligne 36 000, avec 40 bouches à feu. L'armée prussienne était forte d'environ 34 000 combattants. La fermeté des Français fit reculer les Prussiens. Ce ne fut qu'une canonnade, et il n'y eut de notre côté que 300 morts, et que 184 du côté de l'ennemi. Mais l'effet moral fut immense. L'habileté de Dumouriez, le courage de Kellermann, et surtout la force de résistance d'une armée qu'on croyait désorganisée et des volontaires nationaux que les émigrés représentaient comme un ramassis de lâches pillards, voilà ce qui frappa l'ennemi de terreur et ce qui fit dire à Goethe que de Valmy datait une ère nouvelle. La France révolutionnaire voulait et pouvait résister à l'Europe. Ce n'était pas ce qu'avaient cru les Prus-
siens, et, déconcertés par cette résistance inattendue, ils commencèrent leur retraite.
Séparation de l'Assemblée. — La Législative, depuis les journées de septembre, avait laissé à Danton et au Conseil exécutif provisoire toute la direction de la défense nationale, se bornant à discuter et voter des mesures d'intérêt général. Dans sa séance du 20 septembre 1792, elle fit enfln aboutir ses travaux et débals antérieurs en vue de continuer Tœuvre de laïcisation (comme nous dirions aujourd'hui) entreprise par rAssemblée constituante. Par le décret c sur le mode de constater Tétat civil des citoyens », elle ôta au clergé les registres de Tétat civil pour les remettre aux mains des municipalités. L*Etat s'émancipe de TEglise, et la politique de la Convention, qui aboutira à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, va trouver les voies préparées.
BIBLIOGRAPHIE
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Méuiolres, correwiiondancefli. Journaux et lilat^^res ématÈiém de Françalis contemiioralna. — Outre les écrits déjà cités (cidessus p. 116) de Bouille, Bertrand de Moleville, Beaulieu, Toulongeon, Paganel, M"® de Staël, M"»<' Roland, Dulaure, M'"« Campan, Brissot, Tissot,
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Témoiflrnaiireii d^étraiifiremi contemponUiui. — Outre les correspondances de Gouverneur Morris, de lord Gower, et des ambassadeurs vénitiens, voir John Moore, A Journal during a résidence in France, from the beginning of august to the middle of december 4792, Londres, 179i, 2 vol. in-8.
m »toli*e« ^nérales composée» i»ar lefi auteurai non contemporain». — Outre les histoires déjà citées, ci-dessus, p. 117, voir Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur, 1862-1881, 8 vol. in-8.
Histoire* «peclale» et nionofirmplileis cllvenie». — Outre les écrits déjà cités, notamment A. Sorel, voir Jomini, Hist. critique et militaire des guerres de la Révolution, 1820-1824, 15 vol. in-8. — Bougeart, Danton, 1861, in-8. — A. Dubost, Danton et les massacres de septembre, s. d., in-8. — Ch. Vatel, Vergniaud, 1873, 2 vol. in-8. — J. PoUio et A. Marcel, Le bataillon du 40 août, 1881, in-12. — A. Chuquet, La première invasion prussienne, 1886, in-12. — Le même, Valmy, 1886, in-12. — L.Pingaud, L'invasion austro- prussienne (1792-1794), 1895, iii-8. — A. ▼. Boguslawski, Das Lebendes Gênerais Dumouriez, Berlin, 1874, 2 vol. •in-8. — F.-A. Aulard, Les orateurs de la Législative et de la Convention, 1885-1886, 2 vol. in-8. — D' Robinet, Danton homme d'État, 1889, in-8. (Voir aussi, du même : Danton, mémoire sur sa vie privée, 1865, in-8; et Danton émigré, 1887, in-12.) — G. Pallain, La mission de Talleyrand à Londres en 4 792, 1889, in-8. — G. Isambert, La vie à Paris pendant une année de la Révolution (4 794-4 792), 1896, in-12.
IllMt'Olrefli résionale*. — Outre les hist. déjà citées, voir J. Sauzay, Hist. de la persécution rév, dans le Doubs, 1872, 10 vol. in-12.