‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 108 sur 166 · RETOUR SUR L'HISTOIRE ANTÉRIEURE · texte numérisé non relu

RETOUR SUR L'HISTOIRE ANTÉRIEURE

mellcmenl la neutralité ; c*cst que Louis XYI sut se faire aimer des Suisses par son esprit pacifique et par son équité, et les Suisses devaient le lui prouver.

État intérieur de la Suisse & la veille de la Révolution. — Il n'y a pas lieu de s'étonner qu'avec la paix la Suisse ait connu, au xvni* siècle, un certain Lien-être matériel. L'indus^ trie et le commerce furent en progrès. Les manufactures de toiles, de mousseline et de soie se développèrent dans la Suisse orientale, Thorlogerie dans la Suisse occidentale. Des routes admirées reliaient les uns aux autres les chefs-lieux de cantons et de bailliages. Si le peuple des campagnes profita moins de Taisance des villes, il vécut des jours relativement heureux. Sauf dans certaines localités, il se montra généralement content de son sort, même jusqu'au moment de la Révolution. Il était essentiellement conservateur. Les sentiments contraires ne germaient que dans la petite bourgeoisie des villes.

Avec le bien-être matériel une grande activité intellectuelle se fit jour. Le xvi* siècle avait été le siècle des réformateurs et des jurisconsultes ; le xvn°, celui des théologiens et des polémistes religieux; le xviii^ devint celui des savants. Les Euler et les Bernouilli, de Bàle; les Bonnet, les Tronchin et les Saussure, de Genève, fondèrent au loin la réputation scientifique de leur patrie. Les presses de Genève, de Lausanne et d'Yverdon répandirent des œuvres importantes. Haller, de Berne, Muller, de Schaffouse, eurent une réputation européenne, de même que Gessner et Lavater. Ces deux derniers étaient de Zurich, qui mérita le surnom d'Athènes de la Suisse. En celle ville, l'école littéraire de Bodmer et de Breitinger rompit des lances avec l'école purement allemande de Gotlsched. Les arts furent en honneur. Les Genevois Arlaud, Liotard, Petitol et Saint-Ours, Angelica Kaufmann, de Coire, montrèrent que les Suisses étaient capables de tenir le pinceau comme la plume. Parmi les littérateurs, le grand nom de Rousseau, citoyen de Genève, devait faire oublier les autres. Inspirés par YÉmiley les Suisses créèrent leurs premières maisons d'éducation, parmi lesquelles celle de Pestalozzi.

A la renaissance littéraire correspondit une renaissance natio-

lllSTOlRK OÉNLHALC. VIII. «J I

nale. Le pouvoir central restait faible et le peuple n*ayait pas part au gouvernement. En 1762, il se fonda à Schinznach une Sociélé helvétique, qui se proposa rémancipation politique de la nation. Dans les villes, le patriciat était arrivé au comble de la puissance : les premiers appels à la liberté ne pouvaient laisser insensibles ni les bourgeois, exclus du pouvoir, ni les pays sujets. On ne discutera pas si Tinfluence de Voltaire et de Gibbon, qui vécurent dans la Suisse romande ou sur ses conflns, remporta sur celle de Jean- Jacques Rousseau. Quoi qu*il en soit, avant 1789, certaines parties du pays subirent des mouvements révolutionnaires. Les sujets commencèrent à se rebeller contre leurs seigneurs, les Levantins contre Uri, le Bas- Valais contre le Haut, les Vaudois contre Berne. Le major Davel paya de sa tète, en 1723, une tentative d'affranchissement du pays de Vaud. Les cantons dits démocratiques furent agités plus tôt à cause des rivalités des familles nobles qui s*y disputaient Tinfluence. Les villes, où régnait une aristocratie marchande, comme Bâle et Zurich, furent aussi troublées, et celte dernière cité eut à réprimer les émeutes de ses sujets des bords du lac. Les États où dominait un patriciat exclusif, Berne, Friboui^. Genève, étaient plus particulièrement visés par les revendications populaires. Pendant tout le xviii* siècle, Genève servit de théâtre aux luttes des boui^eois, ou représentants^ contre les magistrats, dits négatifs. Des patriciens, Pierre Falio, Micheli du Crest, se mirent eux-mêmes à la tète des mécontents. Les natifs, ou simples habitants, issus, pour beaucoup, des réfugiés de la Révocation, se mêlèrent de la querelle. Ces troubles étaient suivis d'édits de pacifîcation et même d'actes de médiation des Etats voisins. La plus célèbre de ces médiations fut celle de 1782 : les rois de France et de Sardaigne et la république de Berne firent entrer leurs troupes dans la ville. Mais, en 1789, les partis se reconcilièrent. Ils commençaient à comprendre le danger que l'on court à faire intervenir l'étranger dans les querelles domestiques.

//. — La Révolution et la Suisse.

Contre-coups de la Révolution française en Suisse.

— Entre la France et la Suisse les rapports s*étaient multipliés : relations militaires d*abord; relations commerciales et intellectuelles ensuite. La Suisse tirait de France une partie de ses subsistances; rechange des produits, comme celui des idées, était constant. Après la soumission des bourgeois et des sujets par les aristocraties suisses, à la fin du xvni* siècle, nombre de réfugiés se fixèrent à Paris. Les Genevois, proscrits en 1782 par leurs magistrats, donnèrent à Mirabeau ses collaborateurs, les Dumont, les Du Roveray, les Reybaz, enfin ce Clavière, destiné à occuper un jour le ministère des finances, où s*était illustré son concitoyen Necker. Les Vaudois, bannis à leur tour par les Conseils de Fribourg et de Berne, contribuèrent à la formation du Club helvétique de Paris, spécialement chargé de travailler les régiments suisses en France et de préparer la propagande, insurrection et, au besoin, l'intervention française en Suisse. En retour, la Suisse reçut de nombreux Français : c'étaient des émigrés, et c'étaient aussi des émissaires de la Révolution.

Les gouvernements cantonaux avaient dompté une dernière insurrection populaire dans le Bas- Valais, le pays de Yaud et l'évêché de Bâle. La Diète fédérale, réunie à Frauenfeld en i791, n avait pas répondu à la demande de reconnaître la nouvelle constitution française et elle protesta contre le serment imposé aux régiments suisses. Les cantons prêtaient Toreille aux objurgations des émigrés et des puissances monarchiques, qui dénonçaient les progrès de la Révolution. Tandis que Zurich montrait plus de réserve, Berne prenait la direction du mouvement réactionnaire. Entre ces deux voisins, jusqu'alors amis, la France, unie et forte par la Révolution, la Suisse, aristocratique de fait et de sentiment, mais désunie, un conflit menaçait d'éclater. Pendant une période de six années, de 1792 à 1798, la crise fut ajournée. Ce temps de répit est dû.

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pour une bonne part, à un homme appelé a jouer un grand rôle en Suisse, en France, même en Europe. C'est François Barthélémy, neveu de ce savant abbé qui avait rempli les fonctions de secrétaire général des Suisses et Grisons auprès de son protecteur et ami, le duc de Choiseul.

L'ambassade de Barthélémy. — Quand lambassadeur Vérac eut donné sa démission, François Barthélémy, alors chargé d*a(Taires à Londres, fut désigné pour le remplacer en Suisse ( 22 janvier 1792). Nommé par un ministre encore royaliste, Barthélémy devait être confirmé dans ses fonctions sous tous les régimes, girondin, jacobin, terroriste, thermidorien et directorial, jusqu*au jour où il allait être investi lui-même de ta première magistrature de son pays. Ce maintien inébranlable, durant près de six ans, dans un poste difficile, dénote chez Barthélémy un tempérament d'une rare prudence. C'était, dit M. Albert Sorel, t un diplomate de carrière et de tradition ». Sans être un ci-devant, il n'avait rien d'un sans-culotte. Sa modération, son esprit d'accommodement, ses qualités négatives, en un mot, étaient celles qui convenaient le mieux à la situation. Sachant résister aux aspirations de Dumouriez en faveur d'une politique de propagande, il s'opposera à Tinlervenlion révolutionnaire en Suisse et soutiendra le principe de la neutralité helvétique. Il fera même triompher ses idées parmi les gouvernants jacobins, plus sages, à cet égard, que les girondins, et plus amis de la Suisse. Politique heureuse pour l'un et l'autre pays, puisque la neutralité helvétique devait dispenser la France, durant la crise de Tinvasion, de monter la garde sur soixante lieues de frontières.

Conformément aux premières instructions qu'il reçut, Barthélémy prit à tâche de dissiper les préventions des Suisses contre le nouveau régime et de maintenir l'alliance traditionnelle. Les capitulations militaires franco-suisses se trouvant conçues dans un intérêt dynastique, il était à prévoir que la Révolution modifierait ce système, en raison des dispositions des républicains français, autant que des cantons eux-mêmes. Le premier devoir de Barthélémy consistait a s'assurer de la manière de voir de ces derniers. La Révolution devait ren-

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contrer moins de prévention, et môme plus de faveur, chez les protestants que chez les catholiques, dans les villes que dans les campagnes, et parmi les pays sujets que parmi les Etats souverains. Voici quelles étaient, au début de la Révolution, les tendances des cantons les plus importants.

Ceux de TEst, et notamment les petits cantons de la Suisse primitive, dont les révolutionnaires français se promettaient, bien à tort, la sympathie à cause de leur étiquette démocratique, semblaient se désintéresser, pour Tinslant, des événements qui se passaient au delà du Jura. Les villes protestantes de Zurich et de Bàle, villes de science et d'industrie, étaient assez portées aux idées nouvelles. Les États catholiques de Soleure et de Fribourg se distinguaient, au contraire, par leur attachement intransigeant à Tancien ordre de choses. Berne se trouvait dans une situation délicate. Son aristocratie, quoique protestante, était dévouée aux Bourbons, au service militaire desquels elle s'était enrichie. Un parti se trouvait même disposé à entrer en guerre, au nom des vieux principes, et à s'allier, au besoin, à une ligue européenne, dirigée contre la Révolution. C'était le parti de l'avoyer Steiger. Une autre fraction du patriciat tenait pour une conduite plus sensée : c'était celle du trésorier Frisching. La république bernoise était en effet menacée par son contact avec les frontières françaises. La neutralité peu sûre de l'évêché de Bàle, de la principauté de Neuchatel et de la république de Genève la couvrait à peine sur une partie de ses limites. Le pays de Vaud, prêt à se révolter contre elle découvrait son flanc, pour ainsi dire, en facilitant une invasion par l'ouest. Une politique très prudente s'imposait à Berne, qu'un rien pouvait compromettre.

Voilà ce que l'on pensait en Suisse, à l'arrivée de Barthélémy. Le nouveau venu s'établit à Bade, en Argovie, au mois de février 1792. Il ne pouvait songer à fixer sa résidence à Soleure, où avaient siégé, de tout temps, les ambassadeurs de France. Cette ville, tout aristocratique, était travaillée par les intrigues de l'ancien ambassadeur Vérac, auquel s'était joint Castelnau, ci-devant résident du roi à Genève, devenu l'agent des princes émigrés. Elle invita le secrétaire d'ambassade

Bâcher à vider les lieux. Dès le début, Soleure, autant que Friboui^, pairie du comte d'Affry, le principal des officiers suisses au service de France, s'exposa imprudemment à la vindicte révolutionnaire par son intempérance de langage et ses procédés. En revanche, le canton libéral de Zurich faisant fonction d'État directeur, Barthélémy éprouva, de ce fait, quelques facilités à son entrée en charge. A Bàle, à Zurich, à Berne même, il se fit bientôt des amis, entre autres le bourgmestre Kilchsperger, de Zurich, et le trésorier Frisching, de Berne. Malgré les instances de Dumouriez, il ne voulut pas se lier avec le grand tribun de Bâle, Pierre Ochs, non plus qu'avec Georges Roll, car ils représentaient en Suisse, à ce moment, le parti révolutionnaire exalté, et ce parti n'était pas celui de Barthélémy.

Aflàire des régiments suisses. — Parmi les difficultés contre lesquelles Barthélémy eut à lutter, il s'en trouvait dont la cause était en France. Le Club helvétique j recruté en partie parmi les portiers et les domestiques de la capitale, et dirige par les bannis fribourgeois et vaudois, travaillait à une rupture de la France avec les gouvernements suisses. En attendant les complications que les < patriotes suisses » de Paris devaient infailliblement provoquer, des questions plus pressantes étaient en jeu. Elles provenaient de la situation des régiments au service de France. L'armée de Louis XVI comptait 12 000 Suisses. Les décrets de la Constituante visaient la réforme de ce corps privilégié. Les révolutionnaires n'étaient pas opposés au maintien de l'alliance, non plus qu'à celui des troupes suisses dans l'armée; mais ils n'entendaient pas que ces excellents soldats devinssent, entre les mains du roi, des instruments de réaction. Les régiments se trouvaient dispersés en France, au nord, à l'est et au midi« Le régiment des gardes suisses était seul tenu à demeure auprès du roi, et l'Assemblée prétendait changer la destination de ce corps et l'éloigner de la capitale. De leur côté, les gouvernements cantonaux répugnaient à ce que leurs soldats se prêtassent au régime nouveau, et certains d'entre eux songeaient à les rappeler dans leurs foyers.

Le premier événement qui fixa l'attention sur eux, ce fut, au

début de la Révolution, Témeule de Nancy, où le régiment suisse de Chateauvieux se révolta contre ses officiers (1790) *. Quarante mutins avaient été emprisonnés. Délivrés sur Tordre de l'Assemblée (décembre 1791), ils furent reçus en triomphe à Paris (15 avril 1792). Les Etats suisses se montrèrent vivement froissés de cet encouragement donné à Tindiscipline de leurs troupes. Puis, à peine Barthélémy avait-il gagné son poste que le régiment d'Ernest (Ernst), cantonné en Provence, fut surpris et désarmé par les Marseillais. Berne, qui levait ce régiment, protesta énergiquement et prit, avec l'ambassadeur, les mesures propres à le faire revenir, sain et sauf, dans la patrie. Le massacre des gardes suisses à Paris, dans la journée du 10 août 1792, porta au comble l'indignation des cantons. Puis vinrent les tueries de septembre, qui coûtèrent la vie aux officiers suisses échappés au 10 août. Le 15 septembre 1792, la Diète fédérale, réunie extraordinairement à ce sujet à Aai*au, déclara rompues ses relations avec le gouvernement de Paria, De son côté, Barthélémy estima, avec beaucoup de logique, que ces funestes événements mettaient fin à sa mission. Malgré sa résistance, il fut maintenu à son poste en qualité « d'agent indirect près le Corps Helvétique ». Du reste, certains magistrats fort sages de la Confédération désiraient qu'il restât dans le pays, où son influence était jugée bienfaisante. Barthélémy s'employa au rapatriement des régiments suisses, et il pressa le gouvernement révolutionnaire de pourvoir aux indemnités dues et à la sécurité des hommes. « Il a déjà coulé assez de sang », disait-il. Ces régiments rentrèrent incomplets. Quelques-uns des soldats qui en faisaient partie furent retenus dans les rangs de l'armée révolutionnaire. D'autres allèrent grossir celle de la coalition. Non qu'ils obtempérassent aux ordres de l'ancien colonel général des Suisses, le comte d'Artois, qui essaya de prendre à son service le régiment de Chateauvieux revenant par l'Allemagne; mais les soldats licenciés s'engagèrent volontiers dans les régiments suisses au service d'Espagne, ou dans ceux de Sardaigne; d'autres entrèrent dans

i. Voir ci-dessus, p. 89.

les deux régiments de Hollande; d*aulres enfin se mirent au service de T Angleterre.

La journée du 10 août ayant provoqué la rupiure des relations officielles, on ne s'adressa plus à Barthélémy à propos des vexations que subirent, en même temps que les autres habitants du pays, lors des sombres journées de la Révolution et de la Terreur, les Suisses domiciliés en France. On les enrôlait de force dans les armées de la République; on réquisitionnait chez eux; on confisquait les biens; on séquestrait les personnes. Plusieurs furent guillotinés, entre autres de nobles dames. Les agents diplomatiques furent inquiétés; ainsi Reybaz, Fancien collaborateur de Mirabeau, qui, bien différent de son compatriote Clavière, soutenait avec dévoûment les intérêts de Genève à Paris. La Confédération, qui tenait avant tout à sa neutralité, affectait de ne traiter qu'avec les généraux français, dont les armées entouraient son territoire.

La Suisse et la première coalition : affaires de Porrentruy et de Grenôve. — La déclaration de guerre, lancée, au mois d'avril 1792, par la France révolutionnaire à la maison d'Autriche, allait s'étendre, par la force des choses, à toute l'Europe aristocratique. Néanmoins la Diète helvétique, convoquée extraordinairement à Frauenfeld après l'ouverture des hostilités, énonça nettement la volonté de garder la neutralité. Une garnison fut placée à Bâle, place particulièrement exposée entre le Frickthal, possession autrichienne de la rive gauche du Rhin, et l'évèché de Bàle, menacé par la France. La décla* ration de neutralité suisse comprenait les alliés particuliers de quelques cantons, car leur territoire servait de barrière à la Confédération en général : ainsi Tévêché de Bâle, la principauté de Neuchatel et la république de Genève. Mais les généraux français avaient prévenu les Suisses. La Révolution ayant provoqué des troubles dans le Porrentruy, Tévêque de Bàle, souverain du pays, n'avait pas hésité, pour rétablir l'ordre, à recourir aux Autrichiens, qui repartirent cependant avant la déclaration de guerre. L'évèché de Bàle, absolument distinct de la ville de Bâle, se trouvait dans une situation complexe. L'évêque était prince de l'Empire, d'une part, et, de l'autre.

allié aux sept cantons catholiques de Suisse. Dans sa principauté ecclésiastique, on distinguait la partie transjurane, soit la région de Porrenlruy; qui faisait corps avec TEmpire, et la partie cisjurane, plus directement rattachée à Berne et à la Suisse par des conventions particulières : c'étaient les vallées de Moutier et de Saint-Imier. Enfin la ville de Bienne, qui reconnaissait la suzeraineté de Tévèque, était alliée aux cantons. Quoique les Suisses entendissent comprendre dans la neutralité le Porrentruy même, les généraux français avaient, au printemps de Tannée 1792, avant la déclaration de la Diète de Frauenfeld, occupé le pays, où les appelaient les révolutionnaires.

L'évêque dut quitter sa résidence. La Diète de Frauenfeld demanda à la France d'évacuer le Porrentruy, et Barthélémy^ traité encore à ce moment d'ambassadeur officiel, n'hésita pa» à appuyer cette demande. Il conseilla à son gouvernement de rappeler l'évêque et de substituer à la garnison française le régiment bernois d'Ernest, revenu de France. Ces propositions ne furent pas agréées. D'accord avec les généraux français, lesagitateurs, qui comptaient parmi eux l'évêque constitutionnel de Paris, Gobel, donnèrent au pays une organisation nouvelle^ Devenu d'abord la république de Rauracie, le 27 novembre 1792, le Porrentruy s'annexa*direclement à la France, le 23 mars 1793,. sous le nom de département du Mont-Terrible. Tout ce que Barthélémy put obtenir, ce fut que l'on refrénât, aux frontières du Jura, les menées des agitateurs, que l'on démolît les batteries^ élevées près d'Huningue dans le dessein d'inquiéter la ville de Bàle, que l'on cessât de faire avancer, dans la direction de Soleure et de Berne, les avant-postes des armées françaises. Il fit respecter^ du moins, comme participant à la neutralitéhelvétique, les vallées de Moutier et de Saint-Imier, ainsi que la ville de Bienne.

Tandis que la principauté de Neuchatel restait à l'abri des^ agressions, peut-être dans l'idée de ménager le roi de Prusse, que l'on espérait détacher de la coalition, Genève fut plus menacée. Cette ville, qui avait donné à la Révolution tant d'apôtres et d'agents, comptait dans son sein un parti jacobin,, plus ou moins affilié à celui de Paris. La tentation pouvait

venir aux généraux français de s'emparer d'elle. Des citoyens genevois établis en France, entre autres Clavière et Grenus, poussaient, fortement à Tannexion. Dans Tautomne de 1792, le général Montesquiou avait envahi la Savoie, et ses armées semblaient prêtes à soulever le pays de Vaud, en renversant, du même coup, Faristocralie expirante de Genève. Celle-ci, fort inquiète, demanda à ses alliés de Berne et de Zurich une garnison capable de défendre ses murs. Berne répondit avec empressement, Zurich fît de même, et une petite armée marcha au secours de la place, que Ton considérait toujours comme la clef de la Confédération. Grande indignation de la Convention, qui allait jusqu'à prétendre que le traité de médiation de 1782 lui donnait, au besoin, le droit de faire entrer ses troupes dans la vieille cité. Des pourparlers furent échangés entre le général Montesquiou, d'une part, le général Murait et les commissaires zurichois et bernois, Pestalozzi et Frisching, de l'autre. La convention de Carouge du 22 octobre 1792, revisée le 2 novembre à Landecy, établit que la garnison suisse se retirerait et que le général français respecterait le territoire de la petite république. Montesquiou, considéré comme suspect à cause de sa condescendance, dut quitter l'armée et se sauver en Suisse afin d'échapper à la guillotine. *

Sur d'autres frontières, il y eut bien quelques violations de territoire : des Autrichiens dans le pays de Bàle, des Français dans le canton de Soleure, des Piémontais en Valais. Au mois d'août 1793, ces derniers firent passer 200 hommes et 150 mulets par les cols de Saint-Bernard et de Trient, dans le vain espoir de regagner la Savoie, à la faveur de la seconde invasion de la France. Mais on se contenta, de j)art et d'autre, d'explications et d'excuses. Quand Sémonville et Maret, les envoyés de la République, furent arrêtés par les Autrichiens aux extrêmes frontières des Grisons, cette violation du droit des gens ne put alimenter le mécontentement de la France contre la Suisse, puisqu'à ce moment les Grisons ne formaient réellement plus corps avec la Confédération, et le sage ambassadeur de la République s'efforça de calmer les esprits. Barthélémy compléta son ouvrage. En octobre 1793, il eut une entrevue, sur les

confins de Bàle, avec le représentant du peuple Hérault. Il sut le convaincre de la nécessité de respecter le Icrritoire suisse. Après avoir pris connaissance du rapport d'Hérault, Robespierre parla dans le même sens, soit au comité du Salut public, soit à la Convention nationale, qui proclama solennellement le principe de la neutralité et même de Tamitié helvétique.

Difficultés intérieures : émigrés; émissaires de la coalition et de la Révolution. — Le danger était écarté de cccôté-là.Mais dans Tin térieur de la Suisse il existaitun dernier genre de difficultés que Barthélémy prit à lâche de surmonter. La Révolution y avait semé le mécontentement, le trouble et la misère. Mécontentement des gouvernements aristocratiques d'abord, effrayés de la propagande jacobine; Barthélémy s'appliqua à les rassurer et a se faire bien venir des magistrats modérés. La misère ensuite, et la disette : la Suisse était tributaire de son puissant voisin au point de vue des subsistances, et le gouvernement de Paris ne laissait plus exporter les blés de France. La Suisse était obligée de se ravitailler en Autriche et en Souabe, et l'ambassadeur s'appuyait sur cet allument pour faire comprendre aux ministres la nécessité où se trouvait la Confédération de ménager l'ennemi même de la France. Ces tempéraments étaient insuffivsants pour conjurer la ruine et la famine. Barthélémy disait : « La Révolution française fait mourir de faim la Suisse, qui n'est pas moins l'alliée de la France. » Le commerce était aux abois^ malgré l'appui que l'ambassadeur prêtait aux réclamations des négociants suisses.

Il s'efforçait d'épargner au pays les maux de la Kévolulion. De même qu'il était resté sourd aux objurgations de Dumouriez, qui travaillait à la propagande révolutionnaire, de même il insista auprès du comité du Salut public pour lui faire respecter l'organisation intérieure de la Confédération. Et Robespierre était d'accord. Barthélémy osait signaler à la défiance de ses chefs les Ochs, les Roll, les Clavière, les Grenus, les agitateurs suisses et genevois. Il écrivait au mois de décembre 1794 : « L'histoire dit ce qu'est le peuple suisse quand il sort de son caractère lourd et apathique pour se livrer à l'agitation. » Quoiqu'il blàm&t l'esprit aristocratique du bailli de Lausanne, il ne faisait rien pour

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encourager la révolle du pays de Vaud; il se plaisait à ré[>éter que les sujets du canton de Berne étaient satisfaits de leurs magistrats. Sa politique était aussi bienfaisante dans le Valais qu'à Genève. Bien que ces deux républiques eussent des agents français spéciaux, son influence y pénétrait. Quand Genève fit sa convention avec le général Montesquiou, Barthélémy contrasta encore, par sa modération, avec le langage pourtant mesuré du résident Chateauneuf. La révolution ayant éclaté peu après dans la petite république, il s'interposa pour faire reconnaître, par Berne et Zurich, la constitution démocratique qu'elle s'était donnée au mois de février 1794. Sur ces entrefaites, Genève voulut avoir sa petite Terreur à l'instar de Paris. Elle s'y prit tard, lorsque déjà Robespierre tombait et que le jacobinisme passait de mode en France. Soulavie, notre résident à Genève, qui favorisait ces menées, fut rappelé et même arrêté. Comme s'il prévoyait les visées annexionnistes des résidents qui suivirent, Barthélémy mit en garde les gouvernements genevois, bernois et français contre des velléités de ce genre. Son but constant est do conserver à la Suisse la paix et la neutralité. Il ne cesse d'entretenir les gouvernants de Paris de la « sagesse qui dirige l'ensemble de tous les Etats helvétiques... » Ce corps, dit-il, a est la seule puissance sur laquelle il ne tient qu'à nous de pouvoir compter... Nous réussirons davantage auprès des Suisses par la confiance que partout autre moyen. » II ne parle, dans ses dépêches, que de la nécessité de rassurer les Suisses, de calmer Genève, d'agir avec générosité, d'avoir des égards pour les cantons (dépèches des 16 avril, 19 juin, août, 2i octobre 1192). Cette politique a l'approbation des gouvernements les plus avancés de la France. Le 5 décembre 1193, son ministre lui mande : « Tu as la conflance du comité du Salut public et du Conseil exécutif. »

Pour mériter cette confiance, il tâchait de mettre un frein aux machinations des ennemis de la France, et surtout un terme à l'émission des faux assignats. Il savait se faire écouter des magistrats suisses. Ceux-ci n'avaient pas tardé à rentrer en relations officielles avec lui; ils faisaient droit à ses réclamations, chassaient les émigrés. Barthélémy surveillait les inlri-

gués de ces derniers, autant que celles des émissaires de la Révolution, parmi lesquels Mengaud se distinguait déjà. Au début de la crise, les étrangers pullulaient en Suisse; le seul canton de Berne en comptait 2000. « La Suisse, dit M. André Lebon, était Tasile, le rendez- vous et le laboratoire des intrigants, des conspirateurs et des diplomates%.. Les émigrés y tramaient leurs complots'; c'était Tofficinc centrale des pamphlets et des faux assignats. Les espions du Comité y coudoyaient ceux de la coalition. Tous les faiseurs de TEurope s'y rassemblaient. Les royalistes du droit divin, qui attendaient le salut d'un miracle, y rencontraient les royalistes constitutionnels, qui continuaient de discuter sur la séparation des pouvoirs et le problème des deux Chambres. C'est là que Barlhélemy concentrait, dans son ambassade, qui était un vrai ministère in partibus, les renseignements destinés à faire connaître l'Europe aux gouvernants de Paris. C'est là que Mallet du Pan, qui avait monté une merveilleuse agence d'informations, rédigeait, sur la situation de la France, ses admirables rapports que les hommes d'Etat lurent peut-être, mais ne comprirent jamais. Il a peint « cette nuées d'émissaires, de minisires ambulants, de cerveaux < timbrés, de légats qui affluaient en Suisse,... bavardant, intri- « guant, entassant sottises sur sottises, éloignant tous les gens « sensés ».

Barthélémy avait à combattre l'influence des ambassadeurs des puissances rivales, accrédités en Suisse : le nonce, les ministres d'Autriche, d'Espagne, ceux d'Angleterre, d'abord Fitz- Gérald, puis Wickham, spécialement chargé par son gouvernement de nouer les intrigues des royalistes français à l'intérieur et à l'extérieur. LesMounier, les Mallet du Pan, les Du Roveray, publicistes d'origine française ou genevoise, dont quelques-uns avaient appelé la Révolution de leurs vœux, se trouvaient dénoncés à ce moment comme les agents de Pitt et de Cobourg. Parmi les émigrés, il en était qui causaient moins d'inquiétude. M"" de Staël, entre autres, et Necker son père, ne se sentant plus en sécurité dans leur château de Coppet, trop rapproché de la France et de Genève en révolution, avaient trouvé un refuge plus assuré près de Lausanne, au centre du pays de Vaud,

encore bernois. Barthélémy eut quelques rapports, sinon avec eux, (lu moins avec M. de Staël, ambassadeur de Suède, au moment où celui-ci a1!a négocier un rapprochement de son roi avec la France. Bientôt l'ambassadeur de la République assuma lui-même le rôle de pacifîcateur de TËurope. La Suisse se prêtait aux négociations internationales et chacun s'adressait au € parloir de Bâle », dirigé par Barthélémy» qui avait quitté sa première résidence de Bade. Averti des bonnes dispositions de la Prusse par les agents français et suisses qu'il employait, Barthélémy mena à bonne fin les négociations avec cette puissance, comme avec TEspagne. Par les traités de Bâle, il eut le mérite de rompre le faisceau de la coalition et de faire admetli*o, par des monarchies européennes, la reconnaissance de la République française, étendue jusqu'aux frontières du Rhin*.

Détente dans les rapports de la France et de la Suisse. — L'heureux négociateur des traités de Bàle n'en continuait pas moins d'observer en Suisse sa politique loyale et respectueuse de la constitution intérieure du pays. On dut à cette action la pacification des troubles qui avaient éclaté de nouveau sur les bords du lac de Zurich, à Staefa (i794 et 1793). L'abbé de Saint-Gall s'arrangea aussi avec ses sujets révoltés (1793). La Confédération maintenait librement encore sa neutralité. Elle retendait même sans conteste sur Mulhouse, Rottweil et les places du Rhin, si menacées par les belligérants, mais respectées quand même. On y avait élevé des colonnes avec ces mots : < Sauvegarde suisse ». Elle ne se trouva contrecarrée, à cet égard, que dans la Savoie, annexée à la France en dépit de ses réclamations. Elle tirait facilement son sel de la Bavière et du Tyrol. Elle put garder ses frontières indemnes malgré le passage incessant, du côté de Bâle, des armées régulières, ou bien des fuyards et des déserteurs. A la Diète du mois de juillet 1796, Barthélémy faisait l'éloge, dans ses lettres de salutation, < du système de neutralité auquel la Confédération des Ligues suisses doit, depuis des siècles, sa tranquillité et la conservation de son indépendance >.

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