CHAPITRE IV
^ -' HISTOIRE INTÉRIEURE
20 septembre 1792 — 26 octobre 1795 (4 brumaire an IV)
/. — La Gironde et la Montagne.
Formation, pouvoirs et mandat de la Convention nationale. — Le mot et l'idée de Convention nationale datent du début même de la Révolution. C'est ainsi que Ton désignait, dans l'usage, ce que la constitution de 1791 (titre VII, art. 1*') appela Assemblée de revision. C'est par le suffrage universel à deux degrés que fut élue la Convention. Les assemblées primaires nommèrent, le 26 août 1792, les assemblées électorales de département, lesquelles se réunirent à partir du 2 septembre, pour élire les députés, au nombre d'environ 750. Parmi eux il y eut la plupart des patriotes avancés qui avaient formé la gauche de l'Assemblée législative, un assez grand nombre d'exconstituants, comme Robespierre, Buzot, Petion, et des hommes nouveaux, choisis en partie parmi les membres des administrations de département, de district, ou municipales. La députation de Paris, qui sous le régime censitaire avait été d'opinion modérée, fut celte fois composée en grande majorité de Jacobins et de Cordeliers : on y remarquait Robespierre, Danton, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne, Camille Desmoulins, Marat, Legendre, Fabre d'Eglantine, David, le duc d'Orléans, etc.
Quels étaient les pouvoirs et le mandat des conventionnels? Il n*y eut point de professions de foi, point de cahiers, et il ne reste dans les procès-verbaux d'élections que peu de traces de discussions politiques. On voit seulement que la presque unanimité des conventionnels reçut des pouvoirs illimités. Quant à la question capitale de savoir si on garderait la monarchie, ou si on établirait la République, sur les 83 assemblées électorales, une seule, celle de Paris, aborda nettement la question et demanda « la forme d*un gouvernement républicain i». Aucune ne demanda le maintien de la royauté; mais il y eut une petite minorité d'assemblées primaires qui le demandèrent. La France avait fait le sacrifice de la monarchie des Bourbons, en vue de la défense nationale, mais elle semblait craindre que la République, si souvent dénoncée comme une chimère par les politiques les plus démocrates d'alors, ne fût l'anarchie ou le fédéralisme, à un moment où il fallait unifier la France contre l'étranger. Les chefs de l'opinion, Robespierre, Danton, Maral, ne parlaient pas de république; Condorcet lui-même n'en parlait plus. Le club des Jacobins avait continué, après le 10 août, à s'intituler Société des amis de la constitution^ à accueillir assez mal les motions républicaines. Ce n'est qu'après l'abolition de la royauté qu'il prit le nom de Société des Jacobins ^ Amis de la liberté et Végàlité.
Abolition de la royauté; la République. — La Convention tint sa première séance aux Tuileries le 20 septembre 1792. Comme 371 députés se trouvaient déjà présents, elle se déclara constituée, et élut son bureau : président, Petion (par 235 voix sur 253 votants) ; secrétaires : Condorcet, Brissot, Lasource, Yergniaud, Camus. Cette première manifestation eut donc un caractère girondin. Le lendemain, la Convention se rendit au Manège, où elle prit la place de la Législative (et y resta jusqu'au 10 mai 1793, époque où elle s'installa définitivement aux Tuileries). Dans cette séance du 21, elle rendit divers décrets rassurants, et, étant données les circonstances, conservateurs : 1" qu'il ne peut y avoir de constitution que celle qui est acceptée par le peuple ; 2"* que les personnes et les propriétés sont sous la sauvegarde de la nation ; 3^ que les lois non
HUTOIRE OÊNénALC. VUI. 11
abrogées seront provisoirement exécutées, que les pouvoirs non révoqués ou non suspendus seront provisoirement maintenus^ et que les contributions existantes continueront a être perçues ou payées comme par le passé. La séance allait être levée sans que la question de la forme du gouvernement eût été abordée, quand CoUot d*Herbois, ex-président de cette assemblée électorale de Paris qui avait demandé la République, s^élança à la tribune et demanda l'abolition de la royauté. On objecta les c droits du peuple », Tinconvénient de paraître trancher une si grave question par un mouvement d'enthousiasme. Mais l'Assemblée sentait qu'elle ne pouvait pas reculer, et, à l'unanimité, elle décréta « que la royauté est abolie en France ». Aucun orateur n'avait prononcé le mot de république.
Le soir, ce décret fut proclamé aux flambeaux dans Paris, et l'allégresse populaire s'exprima par le cri nouveau de Vive la République! Et dans la même soirée, la Convention, qui tenait une seconde séance, reçut à sa barre deux sections qui venaient lui jurer de maintenir celte République, dont il n'avait pas encore été officiellement parlé. C'est donc la capitale qui prit l'initiative de trancher le redoutable problème politique devant lequel la Convention hésitait. Le lendemain 22 septembre, Billaud-Varenne fît décréter que Ton daterait les actes de VAn premim* de la Républtque. Ce grave décret fut rendu sans solennité, peu de journaux le relatèrent, et Robespierre dira plus tard à la tribune, sans être démenti, que la République s'était « glissée furtivement » entre les factions. On se résigna donc à la République, parce que les défaillances de la royauté l'avaient rendue nécessaire. Peu à peu elle devint populaire, nationale, surtout par les succès militaires; elle eut plus tard ses héros et ses martyrs; elle fut presque une religion.
Premières querelles entre la Gironde et la Montagne; politique de Danton. — L'abolition de la royauté, l'établissement de la République, avaient été votés unanimement. Mais la Convention, unanime sur certains principes et certaines nécessités, ne l'était pas sur la méthode politique à suivre. Les Girondins passaient pour fédêralistesy et ils accusaient les Montagnards de préparer le triumvirat tyrannique de
Robespierre, de Danton et de Maral. Les Girondins n étaient pas fédéralistes, mais ils étaient libéraux, ils craignaient la dictature de Paris, ils voulaient réduire Paris « à un quatre-vingttroisième d'influence, comme les autres départements », ils voulaient gouverner comme si les circonstances étaient normales. Les Montagnards ne songeaient à établir aucune dicta* ture personnelle, mais ils tendaient à une forte centralisation pour le succès de la défense nationale; ils se résignaient à la dictature provisoire de Paris sur les départements tant que la crise durerait, et ils prônaient l'emploi de moyens violents pour contenir les royalistes du dedans. Voilà l'objet de la querelle qui s'engagea entre les Girondins et les Montagnards, et qui ne devait être tranchée que par l'insurrection du 2 juin 1793.
Dès le 24 septembre les Girondins commencent contre Paris une guerre d'invectives et de menace. Buzot propose la forma^ lion d'une garde départementale pour protéger la Convention. Celte motion provoque une explosion de colère, et la Convention ressemble i « une arène de gladiateurs ». Danton intervient. Démissionnaire dès le 21 septembre, il continuait à exercer ses fonctions de ministre en attendant la nomination de son successeur. Il sentit que ces discordes allaient détruire les fruits de la victoire de Valmy, et, par un remarquable effort de génie politique et oratoire, il fit aboutir ce débat dissolvant à une manifestation solennelle de la concorde et de l'unité do la France contre l'étranger. Après avoir répudié les idées de dictature, de triumvirat, et rudement désavoué Marat, il mit les Girondins en demeure de désavouer à leur tour leur prétendu fédéralisme, exprima l'idée que les conventionnels représentaient non un département, mais la France, proposa « l'unité de représentation et d'exécution » comme la base du gouver* nement, et déclara que devant c cette sainte harmonie > nos ennemis se sentiraient perdus. Ces vues furent consacrées par ce décret : « La Convention déclare que la République française est une et indivisible (25 septembre 1792). i> Et plus tard (16 octobre), Danton fit repousser une motion de Manuel tendant à soumettre l'établissement de la République à un plébiscite qui, en remettant tout en question, eût énervé la défense nationale-.
16i LA CONVENTION NATIONALE
Quand on fut certain de la retraite des Prussiens, on se décida à donner un successeur à Danton. Le 29 septembre, la Convention avait décrété « que les ministres ne pourraient plus être choisis parmi ses membres 9. Le 9 octobre, elle nomma Garât ministre de la justice en remplacement de Danton, quelle fit entrer au Comité de constitution et que bientôt elle enverra en mission dans la Belgique.
La retraite de Danton mit fin, dans le Conseil exécutif, aux tentatives de conciliation entre la Gironde et la Montagne, et ce Conseil devint Tinstrument de la politique girondine, inspirée, en tant qu'elle fut irréconciliable, par M'"® Roland, qui, par son mari dans le Conseil, par Buzot et Barbaroux dans la Convention, fit prévaloir les passions d'une âme très noble, mais rancunière. C'est elle, semble-t-il, qui empêcha ses amis d'accepter la main que Danton leur tendait et rendit irrémédiable la rupture entre deux partis séparés seulement par des questions de méthode et d'opportunité. Toute la Gironde n'avait pas alors épousé la querelle de M""^ Roland : Condorcet soutenait la politique de Danton, mais il avait plus de génie que d'influence; Vergniaud voyait le péril de la discorde en face de l'étranger, mais il était indolent, plus orateur qu'homme d'Etat. Tous deux plus tard, par générosité et par point d'honneur, confondirent leur cause avec celle de leurs amis et partagèrent leur ruine finale.
Mais au moment où Danton quitta le ministère, la Gironde avait sur la Montagne l'avantage de la possession du pouvoir et le prestige des succès militaires de Dumouriez. Puisque le territoire était délivré de l'invasion prussienne et autrichienne, il semblait que la politique dantoniste de conciliation à tout prix ne fût plus indispensable. La Gironde se débarrassa de la Commune insurrectionnelle du dO août. Le maire Petion, réélu, ayant démissionné, le modéré Chambon fut élu a sa place, et des élections presque générales renouvelèrent la Commune. Elles furent montagnardes; deux des ennemis les plus acharnés des « Rolandistes » et des < Brissotins 9, Chaumettc et Hébert (l'auteur du Père Duchesne)^ devinrent, l'un procureur, l'autre substitut du procureur de la Commune, Chambon
sera remplacé plus tard par le montagnard Pache. La nouvelle Commune (2 décembre 4792) se trouva èlre encore plus antigirondine que ne Tavait été la Commune du 10 août. C'est ainsi que la campagne entreprise par les Girondins contre la muni* cipalité parisienne se termina par leur défaite. Ils étaient prompts et vifs à Tattaque ; mais ils se lançaient inconsidérément, et Topinion, qui ne voyait pas bien où ils voulaient aller, ne les suivait pas. Le 29 octobre 1192, un de leurs plus brillants polémistes, le romancier Louvet, député du Loiret, avait prononcé contre Robespierre un véhément réquisitoire où ilTaccusait d*aspirer à la tyrannie : < Robespierre, je t*accuse d*avoir longtemps calomnié les plus purs patriotes... Je t* accuse de t*ètre continuellement produit comme un objet d'idolâtrie... Je faccuse enfin d'avoir évidemment marché au suprême pouvoir... » Mais il n'alléguait pas de faits précis et ne proposait aucune sanction pratique à son accusation. Robespierre obtint huit jours pour répondre, et sut, contre son habitude, être modeste et fin. L'Assemblée, quoique girondine alors, passa a Tordre du jour, et Robespierre sortit fortifié et grandi de la querelle inconsidérée que lui avait cherchée la Gironde.
Procès et exécution de Louis XVI. — Malgré les réclamations des clubs, des sections et de la Commune, la Convention ne se pressait pas de décider du sort de Louis XVL Elle avait chargé une commission de lui faire un rapport sur les papiers trouvés aux Tuileries, en même temps que le Comité de législation étudierait les mesures à prendre. Le rapport de Valazé, au nom de la commission, énuméra les charges contenues dans les papiers des Tuileries (6 novembre); celui de Mailhe, au nom du Comité, conclut (7 novembre) que le roi était c jugeable », et qu'il devait être jugé par la Convention. On discuta longuement ce rapport. La thèse de l'inviolabilité royale, proclamée par la constitution de 1791, fut soutenue librement, mais par une faible minorité. Saint-Just et Robespierre avançaient que Louis XVI ne devait être jupré ni en roi, ni en citoyen, mais en ennemi, c'est-à-dire qu'il ne fallait pas lui faire un procès, mais le tuer. Sur ces entrefaites on découvrit aux Tuileries, dans une «armoire de fer », les papiers les plus
Secrets et les plus compromettants, où se trouvaient les preuves d'une partie des intrigues ourdies autour du roi, et de son aveu, contre la Révolution. Cette découverte exaspéra Topinion contre Louis XVI, et la Convention, n*osant plus différer, déclara (3 décembre) qu'il serait jugé par elle. Elle chargea une commission de 21 membres de lui faire un rapport et de rédiger « l'acte énonciatif des crimes de Louis Capet ». Le rapport fut fait par Robert Lindet, le 10 décembre, et « l'acte énonciatif » fut présenté le lendemain 11, par Barbaroux : c'était une liste de 33 questions à poser à Louis XVI sur son altitude lors des principaux événements de la Révolution. Le roi comparut le même jour à la barre. Il avait résolu de ne pas décliner la compétence de la Convention, et plus tard son avocat fît à cet égard la déclaration la plus formelle. Il se défendit donc, dans ses réponses aux 33 questions, en accusé qui veut établir son innocence devant un tribunal. Son système de défense fut de nier, ou de dire qu'il ne se rappelait pas, ou de ne pas reconnaître les pièces qu'on lui présentait, ou encore d'alléguer la Constitution. Il fut très bref, et fît paraître beaucoup de calme. Mais son système de négation absolu produisit une impression défavorable. La Convention lui permit de prendre un conseil, et, quand il eut fait connaître les noms de ses défenseurs, Tronchet, Malesherbes, De Sèze, elle lui accorda dix jours pleins pour préparer sa défense. Le 26 décembre, elle entendit l'éloquent et habile plaidoyer de De Sèze, qui soutint la thèse de l'inviolabilité royale. Le 30, Vergniaud demanda que la sentence, une fois portée, fût soumise à la ratifîcation du peuple, mais cette proposition fut combattue (4 janvier 1793) par Barère, qui signala avec force les inconvénients pratiques de l'appel au peuple, et évoqua l'image de l'anarchie et de la guerre civile. La discussion fut close le 7, mais l'appel nominal ne commença que le 15, sur cette question : Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et dCattenlàt contre la sûreté gêné* raie de VEtat? La Convention répondit oui presque unanimement. Ceux qui ne fîrent pas cette réponse se récusèrent ou étaient absents*. Nul conventionnel ne déclara Louis XVI innocent. Aussitôt commença l'appel nominal sur cette seconde
question : I^ jugement de la Convention nationale contre Louis Capel sera-t-il soumis à la ratification du peuple? Il y eut, (Vaprès les chiCTres officiels, 424 non, et 283 oui. A la troisième question : Quelle peine sera infligée à Louis? TAssemblée répondit que ce serait la mort (17 janvier), par 387 suffrages, qui demandèrent la mort sans condition, contre 334, qui demandèrent la détention ou la mort conditionnelle. Louis XVI déclara qu*il interjetait appel au peuple, mais la Convention passa à Tordre du jour. Alors Brissot et quelques Girondins demandèrent qu*il fût sursis à l'exécution, parce qu'elle amènerait la guerre avec TAngleterre, la Hollande et TEspagne. Barère s'y opposa, et entraîna une seconde fois la Convention : par 38Q voix contre 310, on repoussa le sursis. Louis XVI fut guillotiné le 21 janvier 1793. — La veille au soir, un des conventionnels « régicides >, Le Pelelier de Saint-Fargeau, avait été assasssiné par un ex-garde du corps, nommé Paris.
Le procès du roi avait exaspéré la discorde entre la Montagne et la Gironde. Depuis, celle-ci fut souvent dénoncée comme ayant voulu sauver Louis XVI. Cependant, si Ton excepte Rabaut Saint-Etienne, qui vola la réclusion, et Condorcet, qui opina pour la peine la plus rigoureuse qui ne fût pas la peine de mort (dont il demandait labolition), les chefs de la Gironde, ou portèrent une sentence capitale exécutoire après l'acceptation de la future Constitution, comme Louvet, Buzot, Brissot, ou votèrent pour la mort sans condition, comme Vergniaud, Guadel, Ducos, Boyèr-Fonfrède, Barbaroux, Petion. Le sursis même, proposé par Brissot, fut repoussé par Gensonné, Vergniaud, Barbaroux. Mais l'appel au peuple avait été voté par les plus marquants d'entre les Girondins (à l'exception de Condorcet, de Ducos et d'Isnard), et la Montagne y vit un moyen de guerre contre la Commune, une des applications du plan girondin en vue de noyer l'inOuence de Paris dans celle des déparlements. Déjà, le 6 décembre, Guadet avait fait décréter la convocation des assemblées primaires pour épurer la Convention, espérant se débarrasser ainsi des chefs de la Montagne. Mais ce décret avait été aussitôt rapporté, et la motion de l'appel au peuple parut être un moyen de réparer cet échec.
D*autre part, le 16 décembre, Buzot avait demandé le bannissement de Philippe-Egalité (l'ex-duc d'Orléans), pour faire pièce aux Montagnards, parmi lesquels il siégeait. Ceux-ci ripostèrent en dénonçant le mémoire secret que Gensonné, Yergniaud et Guadet avaient fait parvenir peu avant le 10 août à Louis XVI. C'est ainsi que les deux partis, à Toccasion du procès du roi, s'accusaient réciproquement de royalisme. Cependant ils avaient été d'accord pour décréter, le 4 décembre, la peine de mort « contre quiconque proposerait ou tenterait d'établir en France la royauté ou tout autre pouvoir atteniatoire à la souveraineté du peuple, sous quelque dénomination que ce soit ».
Les représentants en mission. — Les dangers prédits par Brissot ne tardèrent pas à fondre sur la France, et la Convention déclara la guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à l'Espagne. Dumouriez subit des échecs, et on apprit, au commencement de mars 1793, que ses troupes avaient dû évacuer Aix-la-Chapelle. Déjà commençait la période de revers qui devait aboutir à la défaite de Neerwinden, à la perle de la Belgique, à une nouvelle invasion de la France. Ces événements militaires amenèrent, à l'intérieur, des mesures violentes ou d'exception et le commencement de la TeiTeur.
La Constitution de 1791, quoique modifiée, subsistait en fait, et la décentralisation administrative faisait obstacle à l'unité et à la force nécessaires à un gouvernement de défense nationale. La Convention avait déjà essayé de remédier à ces inconvénients en envoyant auprès dos armées, dans les ports ou dans quelques départements des commissaires ou rep^ésentwits en mission. Ils avaient le droit de destituer ou de remplacer provisoirement les fonctionnaires et de prendre provisoirement toutes les mesures nécessaires, môme celles de sûreté générale (décret du 26 janvier 1793). A la nouvelle des échecs de Dumouriez, des représentants en mission furent envoyés dans toute la France (9 mars 1793). Chargés de l'exécution du décret du 24 février, qui ordonnait une levée de 300 000 hommes, ils étaient en outre revêtus des pleins pouvoirs dont il vient d'être parlé et avaient même le droit de faire arrêter les personnes suspectes. Ce furent de véritables intendants, mais provisoires.
ambulants, sans chefs ni mandat précis, et qui, au début, se contrarièrent parfois entre eux, ou se virent contrariés, soit par les administrations locales, soit par les commissaires que le Conseil exécutif provisoire avait, de son côté, envoyés en grand nombre dans les départements.
Le Tribunal révolutionnaire. — La Convention voulut réduire à l'impuissance ses ennemis du dedans par la crainte de peines promptes et terribles, qu'on ne pouvait attendre des tribunaux élus que la Constituante avait créés pour des circonstances normales. C'est dans cette vue que la Législative avait créé le tribunal du 17 août, qui disparut quand nos victoires rendirent pour un instant la violence inutile. Dès que la fortune changea et qu'une nouvelle invasion de la France parut probable, des mouvements tumultueux eurent lieu à Paris, le 9 et le iO mars 1793, à la suite des nouvelles de Belgique; plusieurs sections réclamèrent l'établissement d'un Tribunal révolutionnaire, et, le iO mars, sur la motion de Danton, la Convention décréta c qu'il serait établi à Paris un Tribunal criminel extraordinaire, qui connaîtrait de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tous attentats contre la liberté, l'égalité, l'unité. Tindivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de FEtat, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté, ou i établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l'égalité et à la souveraineté du peuple. » Ce Tribunal, dénommé plus tard Tribunal révolutionnaire ^ était formé d'un jury, de cinq juges, d*un accusateur public et de deux substituts, tous nommés par la Convention. Les jugements étaient exécutoires sans appel et sans recours en cassation.
Le premier Comité du salut public. — Le Conseil exécutif provisoire manquait d'autorité. Déjà, le 1^' janvier, un Comité de défense générale^ formé de 24 députés, presque tous Girondins, avait été chargé de surveiller ce Conseil, de mettrede l'unité dans la direction des affaires militaires et diplomatiques. Il fut renouvelé le 25 mars, à la nouvelle de la défaite de Neer\i'inden, et les chefs de la Montagne y entrèrent, quoique la majorité en restât girondine. Composé de trop de personnes, délibérant presque en public, n'agissant pas, le Comité de défense
générale remplissait mal sa fonction. La trahison de Dumouriez fit éclater son impuissance, en môme temps qu'elle déconsidéra la Gironde. Le 6 avril, la Convention décréta rétablissement d'un Comité de salut public, composé de neuf de ses membres, qui délibérerait en secret, surveillerait et accélérerait l'action du Conseil exécutif, en pourrait même suspendre les ilécisions, à la charge d'informer sans délai la Convention, prendrait des mesures de défense générale extérieure et intérieure, <]ue le Conseil exécutif était tenu d'exécuter. 100 000 livres furent mises à sa disposition pour dépenses secrètes. Il n'était établi que pour un mois, mais fut continué en fait jusqu'au 10 juillet suivant. Ses membres furent Barëre, Delmas, Bréard, Cambon, Danton, Robert Lindet, Guyton-Morveau, Treilhard, Delacroix (d'Eureet-Loir). Il se divisa en quatre sections : Danton et Barëre furent chargés des affaires étrangères; Delmas et Delacroix, de la guerre; Treilhard et Bréard, de la «narine; Cambon, Guyton-Morveau et Robert Lindet,. de l'intérieur, des subsistances, des finances, de la correspondance, de la surveillance des bureaux, de la distribution du travail entre les sections du Comité, que chaque membre semble avoir présidé à tour de rôle, mais dont Danton fut le véritable chef. Le Comité de salut public ne se borna pas à surveiller : il gouverna, et le Conseil exécutif provisoire, réduit a un rôle subalterne, ne fut maintenu par la Convention que comme un hommage au principe de la séparation des pouvoirs. — Il y avait aussi un Comité de sûreté générale, chargé de surveiller la police générale de la République.
Politique intérieure du premier Comité de salut public. — On verra dans le chapitre suivant quelle fut la politique extérieure du premier Comité de salut public. Pour que cette politique réussît, il fallait donner à l'Europe l'impression qu'il y avait en France un gouvernement, obtenir à tout prix la stabilité intérieure, éviter que les partis en vinssent aux mains. Placé entre la Commune de Paris, qui a pour elle la force, et la majorité girondine, qui a pour elle la loi, Danton louvoie, temporise, tendant à droite et à gauche, selon son mot, ^ l'olivier de paix ». Démagogue en paroles avec la Commune
et les Montagnards, conservateur des lois avec les Girondins, il prêche la concorde aux uns et aux autres, les leurre pour les concilier, pare ou reçoit les coups dangereux qu'ils veulent se porter, tandis qu'il négocie avec l'Europe, tentant ainsi un miracle d'équilibre, qui réussirait peut-être, si Robespierre y consentait; mais celui-ci aspire à remplacer Danton, le mine sourdement, encourage la minorité violente de la Commune, attise la discorde. — Si une pétition sectionnaire demande la mise en accusation des Girondins (10 avril), Danton feint do hurler avec les loups, et obtient ainsi l'ajournement du débat. Mais, d'une part, Robespierre traite les Girondins de complices de l'étranger; d'autre part, ceux-ci repoussent toutes les avances publiques ou secrètes de Danton. Le 13 avril, ils font décréter Marat d'accusation (par 220 voix contre 92; plus de cent Montagnards étaient absents en mission). Acquitté par le Tribunal révolutionnaire, 1' « Ami du peuple » fut ramené en triomphe à la Convention, elles Girondins se virent cruellement humiliés. Ni Danton ni les. membres marquants du Comité de salut'public n'avaient soutenu Marat, et, par leur abstention systématique, ils parurent désavouer les violents. De môme quand, le 13 avril, le maire de Paris, Pache, vint lire à la barre une pétition qui demandait une sorte de déchéance légale de vingt-deux députés « brissotins », Danton et le Comité restèrent muets. Ils n'intervinrent pas davantage quand des députés de Bordeaux déclarèrent à la Convention que, si elle ne se sauvait elle-même, les Bordelais marcheraient sur Paris. Au fond, le gouvernement tient, non pour la Gironde, mais pour la Convention contre la Commune. Il ne veut pas avouer à l'Europe que la Commune est la plus forte, et il se tait plutôt que de dévoiler le secret de son impuissance.
Cependant cette Comniune usurpe chaque jour davantage. Le 2 avril, elle a formé un comité de correspondance avec toutes les municipalités de France. Le 18, elle se déclare en état de révolution. Le 17 mai, elle nomme, illégalement, un commandant général provisoire de la force armée de la ville de Paris, le citoyen Boulanger. Exaspérée, la Gironde propose le lendemain deux mesures graves : l** casser la Commune;
n2 LA CONVENTION NATIONALE
2^ réunir à Bourges les députés suppléants. La motion va passer, et, si elle passe, c*est la guerre civile. Cette fois le Comité intervient par Torgane de Barëre, qui désavoue hautement la Commune, et obtient ainsi qu*au lieu de la casser on nomme une Commission de douze membres pour faire une enquête. Cette Commission, composée d*ardents Girondins, dénonça les « crimes » de la Commune, son « complot » contre la Convention, et fît voter des mesures de précaution, comme le renforcement de la garde de TÂssemblée, et d'agression, comme l'arrestation d'Hébert. Le 25 mai, le girondin Isnard, qui présidait la Convention, fit à une députation de la Commune, réclamant Hébert, cette réponse menaçante : « Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare au nom de la France entière, bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé... » En vain Danton essaya de faire désavouer par la Convention ces paroles irritantes, qui rappelaient le manifeste de Brunswick : Isnard fit approuver sa réponse par un vote formel. Néanmoins le Comité de salut public obtint la mise en liberté d'Hébert (27 mai) et même la suppression de la Commission des Douze. Mais ce dernier décret fut rapporté le lendemain. La Convention hésitait, se contredisait, n'avait pas de polilique. C'est alors que le Comité tenta un suprême effort pour prévenir la guerre civile. Le 29 mai, il fît présenter par Barère, sous la forme d'un rapport général, un programme de conciliation et d'action, qui avait été en partie rédigé par Danton lui-même, et où, en blâmant la Commune, le gouvernement faisait appel à la concorde devant l'étranger. Le 30, pour donner aussi satisfaction aux Montagnards, il se fit adjoindre cinq d'entre eux, Hérault-Séchelles, Ramel, Saint-Just, Mathieu et Couthon, et, élevant les esprits au-dessus des querelles du jour, il fît voter en principe l'établissement d'une école primaire dans chaque commune d'au moins 400 habitants. La Commune crut que Danton ne fortifiait ainsi le gouvernement que pour l'écraser elle-même sous l'autorité légale de la Convenlion, pour empêcher cette arrestation des Girondins qu'elle réclamait, que Robespierre réclamait, et elle profila de l'émo-
tioD causée par les mauvaises nouvelles des armées pour faire rinsurrection depuis longtemps annoncée et préparée.
Journées des 31 mai et 2 juin 1793. — Les sections do Paris nommèrent des commissaires, qui se réunirent à Tévêché, où déjà siégeait une sorte de club insurrectionnel. Dans la nuit du 30 au 31 mai, ce comité de Tévèché fit fermer les barrières et sonner le tocsin. Â 6 heures et demie du matin, il se rendit à THôtel-de-Ville, cassa au nom des sections le conseil général de la Commune, puis le rétablit par une investiture révolutionnaire (il en fut de même du conseil et du directoire du dépar* tement de Paris). On jure d'être fidèle à la République une et indivisible, de maintenir « la sainte liberté, la sainte égalité, la sûreté des personnes et le respect des propriétés », et de « vivre avec ses frères dans Tunion républicaine ». Hanriot est nommé commandant général provisoire de la force armée. La poste est investie, les courriers arrêtés, les lettres saisies et décachetées. L'insurreclion est maîtresse de Paris.
Au bruit du tocsin, la Convention se réunit. Elle mande à sa barre le maire de Paris, Pache, et le procureur général syndic du département, Lulier : ils protestent qu'il ne s'agit que d*une 4 révolution morale ». On propose de supprimer l'a commission des Douze. Vergniaud ne s'y oppose pas absolument, mais il veut une enquête préalable au sujet du canon d'alarme qui vient de retentir. Danton s'exprime avec violence, mais dans le sens de la conciliation. Vergniaud fait décréter que les sections ont bien mérité de la patrie : il veut en appeler ainsi de la Commune à Paris. La réponse de Paris arrive aussitôt : une députation de toutes les sections et de toutes les autorités constituées vient réclamer à la barre, non seulement la « cassation » des Douze, mais l'arrestation de vingt-deux députés girondins. Vergniaud propose l'impression de l'adresse et l'envoi aux départements : cette fois il en appelle de Paris à la France. Le Comité de salut public résolut de céder au sujet de la Commission des Douze, mais non au sujet des députés dénoncés; il proposa d'abolir la Commission, et de mettre la force armée parisienne a la disposition de l'Assemblée. Cependant les pétitionnfiires avaient envahi la salle et siégeaient avec les députés.
Yergniaud déclare qu*il n'est pas libre : il sort, mais on ne le suit pas. Quand il rentre, Robespierre est à la tribune et parle contre la politique du Comité. « Concluez donc! » lui crie Vergniaud. « Oui, répond Robespierre, je vais conclure, et contre vous! » Et il demande Tarrestation des vingt-deux. La Convention s'y refuse, mais vote la suppression de la commission des Douze. Ce décret semble suffire à Paris. Les sections se réjouissent. Le faubourg Saint- Antoine, qu'on avait décidé à marcher, sur la fausse nouvelle que les sections favorables à la Convention avaient proclamé la royauté, reconnaît son erreur, et défile pacifiquement dans la salle. Sur la motion de Barère, la Convention sort en masse pour aller fraterniser avec le peuple, qui improvise une fête civique, des illuminations, des scènes de patriotisme et de « sensibilité ». — Telle fut la journée du 31 mai 1793, dont la Convention sortit intacte, n ayant subi, disaient les Parisiens, qu'une pression morale.
Mais que de motifs d'inquiétude restaient au Comité de salut public! La Commune révolutionnaire avait voulu arrêter plusieurs ministres, et le Comité avait dû lui représenter humblement qu'elle n'en avail pas le droit. Le ministre Clavière était en fuite'. Robespierre avait déclaré à la tribune que la journée du 31 mai ne suffisait pas. La Commune, se déclarant dupée, demandait et préparait un « supplément » de révolution. Le Comité, qui au milieu de Paris en armes n'avait pas de forces militaires a sa disposition, pourrait-il, par sa seule autorité morale, si ébranlée déjà, empêcher le coup de force « supplémentaire »? Dans la séance de la Convention du 1" juin, il fit adopter, malgré la Droite, une adresse aux Français, où la journée du 31 mai était présentée sous un jour politiquement optimiste. « Ne faisons jamais le procès aux révolutions, s'écria Barère, mais cherchons à en recueillir les fruits. » La séance fut levée à six heures, au moment où la Commune allait présenter une nouvelle péUtion contre les vingt-deux. Alors Marat se rendit à rHôtel-de-Ville, donna, avec une solennité emphatique un « conseil » au peuple, celui de rester debout et de ne pas désemparer jusqu'à la victoire. Lui-même monta au clocher de l'IIôtel-de- Ville et sonna le tocsin. A ce bruit, la
LA GIRONDE ET LA MONTAGNE i7î>
Convention se réunit spontanément, et entendit la pétition annoncée. Un débat tumultueux s*ensuivit, le Comité quitta son attitude de neutralité, et s'opposa, par Torgane de Barère, aux mesures réclamées contre les Girondins. La Convention vota que les dénonciateurs de ces députés seraient tenus d'apporter des preuves, et que le Comité ferait ensuite un rapport. La séance du 2 juin s'ouvrit par les plus graves nouvelles de la Lozère et de Lvon. Dès le malin, Hanriot avait fait investir par des forces formidables les Tuileries, oii siégeait TAssembléo. Personne ne pouvait sortir de la salle. La Convention étail prisonnière. Alors, avec plus de courage que d'esprit politique, Lanjuinais demanda que Ton cassât toutes les autorités révolutionnaires de Paris et tous leurs actes. Une députation de la Commune renouvela les pétitions antérieures : c'est pour la dernière fois, dit-elle, que Paris réclame. L'Assemblée ne parut pas s'émouvoir, et se borna à renvoyer la pétition au Comité de salut public. C'est un ami des Girondins, Richou (de l'Eure), qui parla le premier de capitulation, et le Comité de salut public invita les députés dénoncés à se suspendre provisoirement . Aussitôt Isnard, Lanthenas, Fauchet offrirent leur démission. Lanjuinais et Barbaroux refusèrent fièrement. Cependant la violence et l'oppression se manifestent : des hommes armés sont aux portes de la salle et repoussent les députés qui veulent sortir, et parmi eux un membre du Comité, Delacroix. Celui-ci proteste avec indignation. Toute l'Assemblée se lève, honteuse et irritée, Danton s'écrie : « Le peuple franr^ais vient d'être outragé dans la personne de ses représentants : il lui faut une réparation éclatante. » Barère dit que ce n'est point à des esclaves à faire des lois, et il demande la tète de l'audacieux € qui oserait attenter à la liberté d'un représentant du peuple ». C'était Ilanriot que Barère désignait, et la Convention le manda à sa barre. Hanriot n'obéit pas. Barère proposa que la Convention sortît en masse pour aller revendiquer sa liberté. Elle sortit, fut accueillie avec une déférence ironique par les insurgés, et quand le président Hérault-Séchelles invita Hanriot à retirer ses troupes, celui ci refusa brutalement de le faire, tant que la Convention n'aurait pas livré les députés.
dénoncés. La Convenlion dut rentrer dans la salle de ses séances, et vaincue, humiliée, elle décréta d*arrestalion, sur la motion de Couthon, non pas vingt-deux, mais vingt-neuf députés, entre autres Gensonné, Guadet, Brissot, Petion, Yergniaud, Barbaroux, Buzot, Rabaut Saint-Etienne, Lanjuinais, Louvel, et deux ministres, Le Brun et Clavière. (L*ex-ministre Roland était en fuite, et la Commune avait fait incarcérer M*"* Roland.) On permit à ces proscrits de rester en arrestation dans leur domicile, « sous la sauvegarde du peuple français et de la Convention nationale, ainsi que de la loyauté des citoyens de Paris ». Les insurgés écrivirent aussitôt au président pour offrir un nombre égal d'otages : Barbaroux, au nom de ses amis, refusa. Telle fut la journée du 2 juin, dont la Convention sortit mutilée, le Comité du salut public amoindri, la Commune victorieuse. Cette victoire de la Commune ne fut pas seulement le résultat de son audace, de Tincapacité politique des Girondins, (le Tambition de Robespierre : elle fut facilitée par Témotion patriotique que causèrent nos désastres militaires . < Vous voulez savoir, avait dit Robespierre jeune au 31 mai, qui a fait sonner le tocsin? Je vais vous le dire : ce sont les trahissons de nos généraux, c'est la perfidie qui a livré le camp de Famars, c'est le bombardement de Valenciennes , c'est le désordre qu'on a mis dans l'armée du Nord... » Le peuple de Paris eut Tidée que les discordes de la Convenlion étaient la vraie cause de nos insuccès militaires, et il voulut rétablir l'unité au centre du gouvernement en annihilant celui des deux partis qui lui semblait le moins capable de gouverner.
//. — La guerre civile.
Les suites de la Journée du 2 Juin. — On a vu
comment Danton avait essayé de prévenir l'insurrection populaire. Quand elle eut éclaté, il feignit d'en être le partisan pour sauver le prestige du gouvernement devant l'Europe. Mais le Comité n'en élait pas moins un des vaincus du 2 juin. Le
décret contre les ministres Clavière et Le Brun l'avait profondément irrité. S'il abandonna le ministre des contributions à son sort et le fit remplacer par Destournelles, il ne voulut pas d abord se séparer du ministre des- affaires étrangères, qui était le fidèle agent de sa politique de négociations . Le Brun continua à venir au Conseil, amené et remmené par le gendarme qui le gardait chez lui, et ce ministre, prisonnier d'Etat, s'occupa plus activement que jamais des affaires de l'Etat. C'est seulement le 21 que cessa cette étrange situation et que la Convention remplaça Le Brun par un ami de Danton, Deforgues, voulant bien marquer ainsi qu'elle entendait continuer la politique extérieure de Danton, quoique les vainqueurs du 2 juin, et surtout Robespierre, fussent hostiles à celte politique. Le Comité et la Convention s'efforcèrent de réagir contre la victoire de la Commune. Celle-ci avait promis de produire des pièces et des faits contre les Girondins : le Comité la somma de tenir sa promesse ; elle se déroba. Alors le Comité proposa tout un plan de défense contre la Commune : suppression de tous les Comités révolutionnaires; droit pour la Convention de réquisitionner la force armée comme elle l'entendra; envoi, à titre d'otages, de députés « dans chacun des départements dont quelques députés ont été mis en arrestation par le décret du 2 juin ». Robespierre se moqua de ce projet, la Convention n'eut pas envie de constituer des otages, et on y renonça. Ce fut un échec pour le Comité. Mais la Convention lui prouva sa confiance en le réélisant pour un mois (12 juin) : deux de ses membres, Treilhard et Robert Lindet, absents en mission, furent remplacés par Gasparin et Jeanbon Saint-André. Le Comité, ainsi réélu et partiellement renouvelé, et dans lequel siégeaient maintenant les cinq Montagnards qui lui avaient été adjoints le 30 mai précédent, crut devoir accroître encore les attributions et le rôle de Danton, qui, chargé précédemment de diriger la diplomatie, eut en outre la haute surveillance des opérations militaires. Dès le lendemain Danton adjura la Convention de s'expliquer devant la France et devant l'Europe au sujet des journées du 31 mai et du 2 juin, et d'en prendre la responsabilité, plutôt que de paraître avoir été débordée par les
HiSTOIRB a£?l£llALC. VIII. 12
événements. Outrant avec perfidie cette pensée, les robespierristes proposèrent à la Convention de féliciter la Commune révolutionnaire, qui Tavait opprimée au 2 juin. La Convention déclara seulement < que les citoyens de Paris avaient puissamment concouru à sauver la liberté et à maintenir l'unité et Tindivisibilité de la République ». A partir de ce moment-là les journées du 31 mai et du 2 juin sont officiellement consacrées comme des journées nationales.
Le fédéralisme; la Constitution de 1793. — Les départements ne virent dans ces journées qu*un mouvement purement parisien, et presque toute la France protesta. Déjà l'annonce publique des préparatifs de Tinsurrection avait provoqué, en beaucoup de départements, des réclamations, et môme une révolution antimontagnarde avait eu lieu à Lyon, le 29 mai. Ce jour-là, les sections de cette ville, d'accord avec l'administration départementale de Rhône-et-Loire, se levèrent contre la commune lyonnaise, qui était jacobine et obéissait aux conseils de l'ardent démocrate Chalier. Il y eut une bataille sanglante, l'hôtel de ville fut pris par les royalistes coalisés avec des modérés et des girondins, et une municipalité réactionnaire et illégale remplaça la municipalité jacobine et légale. Bientôt Chalier, jeté en prison, sera guillotiné. La nouvelle de la journée parisienne du 2 juin ne fît qu'accroître l'audace des rebelles, qui tendirent la main aux mécontents des autres départements. Il y eut des adresses de protestation. La Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la Normandie prirent une attitude menaçante. Il semblait que les anciennes provinces se reformassent contre la Révolution, et c'est ce mouvement qu'on a appelé le fédéralisme. Plusieurs des députés décrétés, Petion, Buzot, Guadet, Brissot, Barbaroux, Louvet, s'échappèrent et allèrent fomenter la guerre civile en province. Près des deux tiers des déparlements se levèrent contre la Convention, qui heureusement conserva pour elle la vieille France. Heureusement aussi que c'était une insurrection des départements, et non des communes, qui restèrent presque toutes fîdèles au pouvoir central et contribuèrent à maintenir l'unité de la patrie. Mais au début
LA GIEIIRE CIVILE 179
la situation parut désespérée. Le 13^juin, ia Convention apprit que Buzot commençait la guerre civile dans TEure, et que le directoire de ce département avait arrêté la formation d'une force armée de 4000 hommes pour marcher sur Paris. Le département du Calvados avait incarcéré deux conventionnels en mission, Romme et Prieur (de la Côte-d'Or). La Convention lança des décrets d'accusation contre les rebelles; mais, n'ayant pas encore les moyens de réaliser ses menaces, temporisa, négocia, laissa Danton entreprendre sous main une campagne diplomatique à l'intérieur, analogue à celle qu'il avait entreprise à l'extérieur, et le principal moyen de celte politique, ce fut le vote de }a Constitution dite de 1793.
On a vu dans cette Constitution une sorte de bible montagnarde : elle fut surtout un expédient pour rallier les départements insurgés, expédient réclamé de tous côtés par les municipalités, par les sociétés populaires, par les représentants en mission. Le Comité de salut public l'improvisa en quelques jours, la Convention la discuta et la vota du 11 au 24 juin 1793. Tout en désavouant le projet déjà déposé par Condorcet, le 15 février, au nom du Comité de Constitution, on l'avait utilisé, et l'œuvre des Montagnards ne fut guère plus démocratique ni guère moins libérale que celle des Girondins, dont elle reproduisit les traits essentiels. Précédée, comme celle de 1791, d'une Déclaration des droits, mais plus égalitaire et offrant pour but à la société « le bonheur commun », la Constitution de 1793 consacrait le suiTrage universel établi au 10 août, mais supprimait les deux degrés d'élection et faisait nommer les députés immédiatement par les assemblées primaires. Les membres des administrations départementales, de district et des tribunaux continuaient à ôlrc élus par le suffrage à deux degrés. Le pouvoir législatif était confié à un Corps législatif , composé d'environ 600 députés, élus pour un an seulement. Chaque loi votée par le Corps législatif devait être proposée au peuple. Si, quaranle jours après cette proposition, dans la moitié des départements plus un, le dixième des assemblées primaires de chacun d'eux n'avait pas réclamé, la loi était définitive. Sinon, le Corps législatif convoquait les assemblées primaires. Le pouvoir exécutif
était confié à un Coiiseil exécutif de vingt-quatre membres, ainsi nommés : les électeurs du second degré de chaque département désignaient un candidat; sur la liste de ces candidats, le Corps législatif choisissait les membres du Conseil, qui étaient renouvelables par moitié à chaque législature, c'est-à-dire chaque année. L'organisation du pouvoir judiciaire se trouvait simplifiée, mais l'élection en était toujours la base. Enfin la Constitution devait être soumise à un plébiscite. Tout était calculé pour calmer les inquiétudes de ceux qui redoutaient la dictature de Paris : par l'institution d'une sorte de refei^endum national, le dernier mot, en toute matière, devait rester aux départements. En outre, toute possibilité d'une dictature personnelle se trouvait écartée par l'institution d'un Conseil exécutif de vingt-quatre membres, que tous les départements concourraient à nommer. Cette Constitution rallia les républicains avancés par son caractère démocratique, et la plupart des républicains modérés ou girondins par son caractère libéral. Envoyée dans toute la France et jusque dans les foyers de l'insurrection, elle désarma les fédéralistes, à l'exception de ceux qui s*étaient déjà trop engagés ou compromis pour ne pas continuer la lutte.
Chute de Danton (10 Juillet 1793); le second Comité de salut public. — Mais ces heureux effets de la Constitution ne furent pas sensibles tout de suite, car il s'écoula plusieurs semaines avant que toute la France pût la connaître et la ratifier. En attendant, le Comité resta fidèle à sa méthode de temporisation, ajournant les mesures de rigueur contre les départements insurgés. Ce système d'indulgence fut critiqué dans la séance du 4 juillet, et le Comité sentit qu'il perdait la confiance de TAssemblée et du club des Jacobins, qui ne pardonnait pas à Danton son rôle au 31 mai et au 2 juin. L'opinion parisienne, inquiète des progrès de l'insurrection fédéraliste et excitée par Robespierre, réclamait des mesures rigoureuses contre les Girondins détenus ou évadés. Le Comité s'efforça de réagir contre ces colères, et le rapport que Saint-Just présenta en son nom sur les Girondins (8 juillet), parut modéré, quant aux conclusions, et presque conciliant. Sans doute, il y était demandé que les députés qui avaient commencé la guerre civile
Cil province fussent déclarés Iraitre&àla pairie. Mais, quant aux députés restés prisonniers à Paris, Saint-Just proposait de déclarer € qu'il y avait lieu à accusation » contre ceux d*entre eux qui étaient prévenus de complicité avec les rebelles, c'est-àdire contre Gensonné, Guadet, Yergniaud, Mollevault, Gardien, et non de les traduire aussitôt au Tribunal révolutionnaire. Les autres, au nombre de quatorze, et parmi eux Rabaut Saint-Etienne etLasource, « plutôt trompés que coupables », il proposait de les rappeler dans la Convention. Ces projets furent ajournés, et la Convention, plus rigoureuse que son Comité, décréta le même jour Tarrestation de Condorcet, qui avait critiqué la Constitution montagnarde. Le soir, aux Jacobins, le Comité et Danton subirent de violentes attaques. Le 10, la Convention censura et manda à sa barre le général Westermann, ami et créature de Danton, qui s'était fait battre à Châtillon par les Vendéens. On proposa le renouvellement du Comité de salut public, que Camille Desmoulins, devenu robespierriste, accusa d'incapacité. Séance tenante, la Convention renversa Danton du pouvoir, en élisant un Comité de salut public réduit à neuf membres : Jeanbon Saint-André, Barëre, Gasparin, Couthon, Uérault-SéclicUes, Thuriot, Prieur (de la Marne), Saint-Just, Robert Lindet. Le chef de ce gouvernement nouveau fut Robespierre, qui, le 27 juillet 1793, remplaça au Comité Gasparin, démissionnaire. Carnot et Prieur (de la Côle-d'Or) furent adjoints au Comité (14 août), ainsi que Billaud-Yarenne et Collot d'Herbois (6 septembre). Telle fut la composition de ce second Comité de salut public, le < grand Comité », comme on Ta appelé, et qui porte dans l'histoire la responsabilité du gouvernement de la France en l'an II. Répudiant en partie la méthode politique de Danton, il affecta de renoncer aux moyens de temporisation et de diplomatie, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur, et parut vouloir ne compter que sur la force pour mettre fin à la guerre étrangère et à la guerre civile. Voici comment le travail était divisé : Billaud, Collot et Couthon correspondaient avec les représentants et les autorités; Saint-Just s'occupait de législation constitutionnelle; Jeanbon Saint-André avait la marine; Carnot, le personnel et le mouvement des
armées; Prieur (de la Côle-d'Or), la fabrication des armes et des munitions, le service des hôpitaux, les expéditions aux départements; Robert Lindet, les subsistances, Thabillement et les transports, et il était aidé par Prieur (de la Marne), qui avait également dans ses attributions les fînances et les cultes ; enfln Barère était chargé des affaires étrangères, d'abord avec Ilérault-Séchelles, puis seul. Quant à Robespierre, il s*étaii occupé d'abord d'instruction publique, puis il avait pris peu à peu le rôle d'un ministre dirigeant sans portefeuille.
L'insurrection fédéraliste et royaliste : Marseille, Lyon, Toulon, la Corse. — Quant aux fédéralistes, le second Comité de salut public n'eut d'abord qu'à recueillir les heureux fruits de la politique de Danton, et, le 13 juillet, la défaite de l'armée normande à Yernon amena la soumission de toute la Normandie. Le nord de la France fut paciiié sans trop de peine, et la nouvelle Constitution y rallia les esprits autour de la Convention. Dans le Midi, les moyens de persuasion ne suffirent pas. Il s'en fallut de peu que le mouvement « fédéraliste », bientôt royalisé, ne s'étendît à tous les départements méridionaux. Dès le 7 juin, le département de la Gironde s'était mis en insurrection, avait levé une force armée et annoncé le projet de réunir une Convention nationale à Bourges. Ses émissaires allèrent prêcher la guerre civile dans tout le Languedoc, et il s'y forma des comités de salut public insurrectionnels. Les déparlemenls du Gard et Bouches-du -Rhône se levèrent et s'armèrent. Ceux de la Haute-Garonne et de l'Hérault furent heureusement empêchés de se joindre au mouvement par les municipalités et les sociétés populaires, et c'est ainsi qu'échoua le plan des Bordelais. Isolé, le département de la Gironde dut se soumettre, et les représentants en mission, Ysabeau etTallien, y rétablirent plus tard, sans trop de peine, l'autorité delà Convention. Mais, dans la vallée du Rhône, il fallut employer la force pour empêcher les séditions marseillaise et lyonnaise de se donner la main. Lyon s'était mis en insurrection dès le 29 mai. Marseille fit de même à la nouvelle de la journée parisienne du 2 juin, et une armée marseillaise se mit en marche pour aller tendre la main à une armée nimoise et aux révoltés
de Lyon. La Convention détacha iSOO hommes de Tarmée des Alpes, qui, pendant que cette armée faisait le siège de Lyon, descendirent la vallée du Rhône sous les ordres du général Carleaux. Cependant quarante-deux sociétés jacobines du Gard, de TArdèche et du Rhône se réunirent à Valence et v déclarérent « que la Convention nationale est le centre de l'unité et le seul point de ralliement de la France ». C'est donc avec l'aide des sociétés populaires (et aussi de la plupart des municipalités) que la petite troupe de Carteaux put s'avancer victorieusement. Les Marseillais avaient poussé jusqu'à Orange, afin de rejoindre les Nîmois, qui les attendaient au Pont-Saint-Esprit. Mais l'annonce de la Constitution, la ferme attitude des sociétés populaires, les objurgations patriotiques des commissaires du déparlement de la Drôme, décidèrent les Nlmois à s'en retourner chez eux. Les Marseillais reculèrent, et Carteaux s'empara d'Avignon presque sans coup férir : cette ville avait été ralliée à la Convention par l'habile décret du 25 juin 1793, qui en faisait le chef-lieu d'un nouveau département, celui de Yaucluse, et séparait ainsi ses intérêts de ceux de Marseille. Le 24 août, Carteaux culbuta l'armée marseillaise; le 25, il entra à Marseille, au moment où les royalistes de cette ville allaient la livrer aux Anglais.
Cependant la ville de Lyon faisait une résistance désespérée. Sommée de se rendre le 9 août, elle s'y refusa, tout en protestant de ses sentiments républicains, mais elle mit à la tète de sa garde nationale le royaliste Précy. L'armée de Kellermann étant trop faible au début pour investir Lyon, le représentant en mission Dubois-Crancé essaya d'intimider la place par un bombardement, qui commença le 22 août, et qui ne fit qu'irriter le courage des Lyonnais. D'autre part, les Piémontais envahissaient la Savoie, et l'armée des Alpes risquait d'être placée entre deux feux. Lyon s'approvisionnait librement, et tirait ses subsistances du Forez, dont la principale ville, Montbrison, alors chef-lieu de district du département de Rhône-et-Loire, lui était dévouée. On recourut à l'expédient qui avait déjà réussi pour séparer Avignon de Marseille, et un arrêté des représen^ lants du i2 août (confirmé par la Convention le 19 novembre)
créa le déparlement de la Loire, avec Monlbrison pour cheflieu. Les nombreux renforts amenés du Puy-de-Dôme et des départements du centre par Couthon, Maignet et Chàteauneuf- Randon permirent de bloquer Lyon, et un siège en règle commença. Le 8 octobre, des commissaires des sections vinrent proposer une capitulation, et, le 9, Tarmée républicaine entra dans la ville. Précy et une partie des Lyonnais les plus compromis parvinrent à forcer le blocus et à gagner la Suisse. La Convention rendit (12 octobre) un décret terrible : « La ville de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à rindustrie et les monuments consacrés à Thumanité et à rinstruction publique. Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République. La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ¥1116- A /franchie. » Couthon se borna à faire démolir quelques maisons de la place Bellecour, et, quant aux personnes, il laissa à ses successeurs Fouché et Collot d'Herbois la triste gloire de châtier les vaincus par des « mitraillades » en masse.
La révolte de Toulon fut encore plus grave et plus difficile à réprimer que celle de Lyon. Les seclions y organisèrent dès le mois de juillet un gouvernement insurrectionnel, avec la complicité ouverte de Famiral Trogoff et des hauts fonctionnaires de la marine. Deux conventionnels en mission, Baille et Beauvais, furent incarcérés, et un tribunal populaire fit périr les principaux républicains de la ville. Louis XVII fut proclamé, et Toulon se livra aux ennemis. Le 28 août, les escadres anglaise et espagnole vinrent mouiller dans la rade. Lord Hood déclara qu'il prenait possession de la place et la garderait en dépôt pour être remise au roi de France après la paix. La Convention mit hors la loi Tamiral Trogoff et ses complices. Mais les forces lui manquaient pour réduire Toulon, si remarquablement fortifié par la nature et par Tart, défendu par 12000 hommes de bonnes troupes anglaises et espagnoles, sans compter les deux escadres alliées, dont Tartilierie coopérait à la défense et qui assuraient du côté de la mer les communi-
cations et le ravilaillemenl. Le général Carleaux s'avança vers Toulon avec 4000 hommes seulement, et s'établit à Touest du mont Faron, qui le séparait d'une division de larmée dllalie commandée par le général La Poype, qu'assistaient les conventionnels Barras et Fréron. Les assiégeants prirent le Faron et le reperdirent aussitôt. On vit que le siège sérail long et difficile. Il fallut attendre que la chute de Lyon permit de recevoir des renforts en hommes et en artillerie. Carteaux, jugé insuffisant, fut remplacé par Doppet, puis par Dugommier, qui montra de grandes qualités militaires et auquel les contemporains attribuèrent Thonneur de la prise de Toulon. Il semble cependant qu'une partie de cet honneur doive revenir à Napoléon Bonaparte, à qui les représentants en mission confièrent le commandement de l'artillerie. « Dammartin blessé nous avait laissés sans chef d'artillerie, écrivit le conventionnel Saliceti au Comité de salut public. Le hasard nous servit à merveille; nous arrêtâmes le citoyen Bonaparte, capitaine instruit, qui allait à l'armée d'Italie, et nous lui ordonnâmes de remplacer 'Dammartin. » Les habiles dispositions du nouveau commandant.de l'artillerie hâtèrent la chute de Toulon, que la défaite des fédéralistes dans le reste de la France rendait presque inévitable. Les alliés décidèrent d'évacuer la place. Le 19 décembre 1793, la garnison et une partie des royalistes toulonnais s'embarquèrent sur l'escadre anglo-espagnole. Le même jour, l'armée républicaine entra dans Toulop. La Convention décréta que cet heureux événement serait célébré par une fête nationale, que la ville rebelle perdrait son nom et qu'une partie de ses maisons serait rasée. On exerça de terribles vengeances. Les rebelles pris les armes a la main furent traduits devant un tribunal formé des républicains qui avaient été mis en prison par les Toulonnais pendant le siège, et ce tribunal fut sans pitié. Après un simulacre de jugement, on fusilla d'un coup cent cinquante ou deux cents insurgés. Les Jacobins dominèrent désormais à Toulon.
La Corse avait fait défection, comme Toulon, mais cette défection ne parut pas aussi odieuse, parce que la Corse n'appartenait â la France que depuis 1768. Achetés et conquis, les
Corses regrettaient Tindépendance dont ils avaient joui sous Paoli. La Constituante prononça l'annexion définitive de leur ile (30 novembre 1789), qui forma un département français, accepta avec joie les institutions libérales, et parut française de cœur. La France eut Timprudente générosité de rendre Paoli aux Corses, et de lui donner le commandement de la 23* division militaire. Cet homme de talent profita de son autorité sur ses compatriotes et des embarras militaires de la France pour se rendre à demi indépendant du ministre de la guerre. La Convention négocia avec Paoli, mais déjà il négociait avec les Anglais. Il rêvait une Corse indépendante sous le protectorat britannique. Le 26 mai 1793, une Consulta illégale, réunie à Corle, refusa de reconnaître les pouvoirs des commissaires de la Convention et délia les fonctionnaires de leur serment. Les Français, comme jadis les Génois, ne furent bientôt plus maîtres que des côtes. La Convention divisa la Corse en dcHx départements, mit hors la loi Paoli et ses principaux partisans. Mais .elle ne put envoyer en Corse qu'une petite armée, qui lutta longtemps, gr&ce à Théroïque énergie du représentant Lacombe Saint-Michel, contre les efforts combinés des Pao- Hsieset de la flotte anglaise. Les Anglais s*emparèrent suc<^essivement de Saint-Florent (17 février 1794), de Bastia (22 juin), de Calvi (10 août). Une assemblée générale du peuple corse réunie à Corle en juin 1794 avait déclaré que tous les liens politiques et sociaux qui unissaient la Corse à la France étaient rompus, nommé une junte pour préparer une constitution, envoyé des commissaires à Londres pour offrir la couronne de Corse à George III. Celui-ci accepta. La qualité de vice-roi fut dévolue, non à Paoli, comme celui-ci Tespérail, mais au commissaire anglais, sir Gilbert Eiliot, et Paoli fut invité à se rendre à Londres. La Corse devint une province anglaise, que la Convention essaya vainement de reprendre par deux expéditions navales. Le joug de l'Angleterre finit par lasser les Corses, aux yeux de qui la France victorieuse de FEurope prenait un grand prestige. La brillante fortune de leur compatriote, le général Bonaparte, fortifia parmi eux le parti français. Les Anglais, désespérant de se maintenir dans Tile, Tévacuèrenl
à la fin de 4796, et la Corse, redevenue française, forma les deux départements du Golo et du Liamone.
La Vendée. — Les anciennes provinces de Bretagne, d'Anjou et de Poitou furent aussi le théâtre d'une insurrection, qu'on appelle rinsurrection vendéenne ou la Vendée, en tant qu*eUe eut lieu au sud de la Loire, et la chouanneriey en tant qu*elle eut lieu au nord de ce fleuve. Bretons, Angevins et Poitevins étaient dans les campagnes plus profondément attachés à leurs prêtres que les autres habitants de la France. L'application de la Constitution civile du clergé excita chez eux, dès le début, d assez graves troubles, «t les paysans y prirent énergiquement parti pour leurs anciens curés, dont ils suivirent lesmesses dans des fermes, des chapelles ou des forêts. Cependant la guerre civile aurait pu être évitée, si la loi du 2i février,^ qui ordonnait une levée de 300000 hommes, n*eût exaspéré 1& paysan de ces contrées, à qui le service militaire faisait horreur : non que ce paysan fût lâche, mais il répugnait à quitter le sol natal. Les réunions pour les opérations de la levée de soldats avaient été fixées en beaucoup de communes au 10 mars. Presque partout les officiers publics chargés de ces opérations sont injuriés, maltraités, chassés. Les jours suivants, c'est un soulèvement général des paysans, tandis que les villes^ restent patriotes et fidèles à la loi. Mais ces villes sont petites, mal fortifiées : les insurgés s'emparent de Machecoul, de Cholet, d'une grande partie du Poitou et de l'Anjou. Nantes se trouve presque bloqué. En Bretagne, presque tout le pays tombe au pouvoir des révoltés : Rennes, Brest et Lorient sont menacés. La révolte a lieu au cri de : Pas de milice! Puis, et presque aussitôt, on redemande les anciens prêtres. Ce sont eux qui attisent les colères, président aux premiers actes de guerre et aux premiers massacres des républicains. L'armée vendéenne s'appelle d'abord Varmée chrétienne \k.\x début, il n'est pas question de ramener le roi, et le mouvement semble entièrement populaire). C'est le garde-chasse Stofflet, le perruquier Gaston, le voiturier Calhelineau, qui dirigent les premières bandes.vQuand l'insurrection semble devoir réussir, des nobles viennent participer au commandement, Bonchamp, Larocheja-
quelein, Lescure, d'Elbée, Charelle. (Alors rinsurrection vendéenne devient en partie politique, et c'est Yarmée catholique et royale, agissant au nom de Louis XVII.J
Les villes tinrent tète héroïquement aux insurgés. La commune de Nantes donna le signal d'une résistance par la force et par la terreur. La Bretagne fut rapidement soumise, et celte première chouannerie dura peu. ^ais la guerre vendéenne se développa et s'éternisa. La Convention, occupée aux frontières, n'avait d'abord à opposer aux insurgés que des gardes nationales et des recrues de la veille, un ramassis d'hommes novices à la guerre, presque pas de soldats. Ils avaient à opérer dans un pays coupé de ravins, de cours d'eau, de broussailles et de bois, où ils ne pouvaient se développer en bataille et où ils étaient frappés isolément par d'invisibles ennemis. Il y eul des paniques, des déroutes. De là viennent les premiers succès des insurgé^ qui massacrèrent à Machecoul,-avec une barbarie raffinée, leurs prisonniers républicains (3 avril n93).(Ce fut dès lors une guerre inexprimable, la guerre des Blancs et des Bleu^ Le l*"^ août, la Convention décréta que la Vendée serait réduite par le fer et le feu, et des généraux improvisés, Rossignol, Ronsin, furent chargés de celte mission. A Nantes, le représentant Carrier exerça d'horribles vengeances, fit noyer des prêtres, guillotiner des royalisles, se conduisit en fou furieux. La garnison de Mayence ayant été envoyée en Vendée, on commença une guerre régulière et d'ensemble. On voulut couper les Vendéens de toute communication avec la mer et les empêcher ainsi de recevoir du secours de l'Angleterre. Ce plan fut mal exécuté, faute d'entente entre les généraux et les représentants. Cependant la Vendée finit par être cernée par des forces supérieures.; En octobre, l'armée catholique et royale passe la Loire, se dirige vers Granville, est repoussée devani <!etle place, recule en désordre et se fait écraser au Mans et à Savenay (13 et 23 décembre 4193). D'Elbée, Cathelineau, Bonchamp, La Rochejaquelein ont péri. La Vendée est vaincue, mais non réduite. Charelte commando encore des bandes daii^ le Marais, Sapinaud dans le Bocage, Stofflet dans le Haut-Poilou. Les Chouans s'agitent en Bretagne. Le récit des obscures
et Irôs compliquées péripéties de cette guerre civile en 1794 ne saurait trouver place dans une histoire générale. Les victoires de la France aux frontières avaient ôté aux Vendéens toute chance de succès. La Convention proclama une amnistie pour les paysans qui se soumettraient dans le délai d'un mois (2 décembre 1794). Au commencement de 1795, Hoche, qui commande en Bretagne, et Canclaux, qui commande en Vendée, signent un traité de paix, celui-là avec Gormatin et les chefs bretons, celui-ci avec Gharetle, Sapinaud et Stofflet. Mais Louis XVIII provoqua une nouvelle prise d*armes. Le 26 juin 1795, les Anglais débarquèrent à Quiberon trois régiments d*émigrés. Hoche repoussa cette invasion. Les émigrés furent rejetés dans la mer ou capturés et fusillés. En Vendée, Gharette, nommé généralissime par Louis XVIII, surprend et massacre les républicains au poste des Essarls. Le comte d'Artois débarque à l'île d'Yen. Mais il voit que l'insurrection est vaincue d'avance, que les paysans sont las, et il se rembarque. Charette commence une lutte désespérée. Quand la Gonvention se sépare, il tient encore la campagne, et la guerre civile n'est pas éteinte^
///. — Le gouvernement révolutionnaire
et la Terreur.
La Terreur. — Les vicissitudes de la guerre civile et de la guerre contre l'Europe amenèrent une aggravation de la Terreur^ qui ne fut pas un système, mais un état de choses. € On a trop mal présumé de la perversité humaine, dit le conventionnel Thibaudeau, lorsqu'on a imputé à quelques personnages l'atroce conception de ce qu'on a appelé le système de la Terreur.,. Rien ne fut plus éloigné d'un système que la Terreur. Sa marche, malgré sa rapidité, ne fut que progressive. On y fut successivement entraîné... » L'un des événements qui contribuèrent le plus a exaspérer les passions, ce fut le meurtre de Marat par Gharlotte Gorday (13 juillet 1793). Assassiné,
Marat personnifia la patrie aux yeux dii peuple, et c*est à ce titre que sa mémoire fut alors l*objet d*un véritable culte. Comnie Charlotte Corday venait de Caen, la capitale de rinsurrectioii girondine, on crut que les Girondins lui avaient mis le couteau à la main, et les Girondins furent voués à la mort dans les discours de clubs et de sections. Le 28 juillet, la Convention déclara traîtres à la patrie, c*est-à-dire luablés sans jugement, les députés qui avaient pris part au mouvement fédéraliste. Quant aux députés détenus, elle en décréta d'accusation, non plus cinq, comme Tavait demandé Saint-Jusl le 8 juillet, mais onze : entre autres Vergniaud, Gensonné, Lasource, Fauchet.
Presque en môme temps, la nouvelle désastreuse des capitulations de Mayencc et de Yalenciennes amena (1^^ août 1793) le vote de décrets furieux. Outre des menaces barbares contre les Vendéens, et des mesures en vue d'organiser un gouvernement dictatorial, la Convention ordonna le renvoi de la reine Marie- Antoinette au Tribunal révolutionnaire, la déportation en principe de tous les Bourbons, la destruction des tombeaux de Saint-Denis, la confiscalion des biens de toutes les personnes mises hors la loi, la fermeture des barrières de Paris et l'arrestation d'une foule de suspects. C'est le moment où, à Paris, l'influence passe aux mains des plus violents démagogues, <rilébert, des Cordeliers. Ils sont eux-mêmes dépassés par quelques exaltés, comme Jacques Roux, Lcclerc et Yarlet, qui prêchent une révolution sociale et reçoivent le nom iVenragés. Le Comité de salut public est débordé. La levée en masse des <*iloyens de dix-huit à vingt-cinq ans (23 août) et l'exécution du général Cuslinc, accusé de trahison (28 août), ne calment pas les colères et les inquiétudes. La nouvelle que Toulon s'est livré aux Anglais et aussi la famine dont souffrent les ouvriers parisiens amènent des mouveinents tumultueux. La Commune, à la barre de la Convention, demande, par l'organe de Chauinelte, « que la Terreur soit placée à l'ordre du jour ». Le Comité •de salut public n'ose pas résister à celte sommation; il s'approprie le mot de la Commune sur la Terreur; il fait voter la création d'une Armée réDolulionnaire^ chargée d'aller comprimer les aristocrates dans les départements et d'assurer par
LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE ET LA TERREUR i9i
la force l*approvisionneiïient de Paris, la division du Tribunal révolutionnaire en quatre sections, afin d*accélérer ses opérations, le renvoi devant ce tribunal des ex-ministres Le Brun et Clavière. C*est le moment des mesures d*exceptiou pour nourrir Paris et aussi de rétablissement du maximum (3, 11, 29 septembre 1793), dont on parlera dans un autre chapitre. Le 17 est portée, sur le rapport de Merlin (de Douai), une des lois terroristes les plus dures, celle qui ordonne la mise en arrestation dans toute la France de toutes les personnes suapecieSy et qui répute suspects tous ceux qui, « soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie ou du fédéralisme et ennemis de la liberté ». Le soin d*appliquer cette vague définition, de dresser les listes et de procéder aux arrestation est confié partout à des Comités de surveillance ou révolutionnnires. Alors la Terreur pèse sur toute la France.
Le Comité de salut public et la Convention, entraînés par le déchaînement des passions et des colères populaires, se décident à sacrifier les Girondins. Un décret du 3 octobre 1793 traduit au Tribunal révolutionnaire tous les députés détenus, au nombre de quarante et un , et ordonne Tarrestation de soixante-quinze conventionnels amis des Girondins, que la protection de Robespierre sauva seule de la mort. Le même jour, la Convention ordonna le prompt jugeinent de la < veuve Capet ». Une négociation indirecte, conséquence de la politique de Danton, avait élé entamée en vue d*ofTrir la sûreté de la reine en échange de la neutralité de la Toscane et de Naples. Mais, TAutriche ayant fait arrêter les négociateurs, le Comité de salut public se décida à céder aux dénonciations furieuses du Père DuchesnCy et à sacrifier Marie-Antoinette, conune il sacrifiait les Girondins. Après un débat où Hébert fit une déposition si visiblement calomnieuse qu'il rendit la reine intéressante aux yeux do ses pires ennemis, le jury déclara Marie- Antoinette coupable d'avoir coopéré « à dos manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République ; lesdites manœuvres et intelligences tendant a leur fournir des secours en aident, à leur
donner l'entrée du lerritoire français et à y faciliter les progrès de leurs armes ». Condamnée à mort, Marie-Antoinette fut guillotinée le 16 octobre 1793.
A cette époque, il semblerait que les victoires de nos armes auraient dû déjà amener une détente à Tintérieur. La prise de Lyon (9 octobre), la victoire de Wattignies (17 octobre), la défaite des Vendéens à Cholet (même jour), ne calmèrent pas les passions de vengeance. Le roi de Naples nous avait déclaré la guerre (19 octobre); Toulon résistait plus que jamais; les Vendéens, quoique vaincus, avaient passé la Loire et se dirigeaient vers Granville. On avait encore trop peur pour être clément. La Terreur s'accentua plutôt. Le 16 octobre, la Convention ordonna l'arrestation de tous les étrangers nés sujets des gouvernements avec lesquels la France était en guerre. Le 20, elle porta des peines terribles contre les ecclésiastiques suspects. Enfln, le 24, commença le procès des Girondins.
Us étaient au nombre de vingt et un, à savoir : Brissot, Vergniaud , Gensonné , Lauze-Deperret , Carra , Gardien , Dufrichc-Valazé, Duprat, Sillery, Claude Fauchet, Ducos, Boyer - Fonfrède , Lasource , Lesterpt-Bcauvais, Duchastel, Minvielle, Lacaze, Lehardi, Boilleau, Antiboul et Viger. Il était difficile d'englober des hommes aussi divers dans une même accusation de complot : aussi l'accusateur public, Fouquier- Tinville, se borna-t-il à reprendre les griefs vagues et contradictoires énumérés dans un rapport d'Amar. L'interrogatoire et les dépositions ne purent établir aucune charge commune contre les accusés. Les témoins entendus, tous défavorables, exprimèrent surtout la haine de la Montagne contre la Gironde. Le -procès traînait en longueur. On n'avait encore entendu au bout de six jours que neuf témoins, et il parut aux Jacobins que l'opinion hésitait. Le club demanda, le 29 octobre, a la Convention « de débarrasser le Tribunal des formes qui étouffent la conscience et empêchent la conviction », c'est-à-dire d'empêcher Vergniaud et ses coaccusés de se défendre, et obtint un décret qui autorisait le président du Tribunal révolutionnaire (ce décret lui donnait enfin ce titre) à demander aux jurés, après trois jours de débats, si leur conscience était suffisam-
ment éclairée. Et, en effet, après Tinterrogatoire des accusés et avant qu*aucun d*entre eux eût commencé à se défendre, le jury se dit suffisamment éclairé (30 octobre), et déclara les accusés coupables de « conspiration contre Tunité, Tindivisibilité de la République, contre le bien et la sûreté du peuple français ». Fouquier-Tin ville requit la mort. Indignés d'être ainsi tués sans jugement, les accusés se levèrent en poussant des cris, et Tun d'eux, Dufriche-Valazé, se donna la mort d*un coup de stylet. Le président les fît sortir, et le Tribunal prononça Tarrèt de mort, qui fut exécuté le lendemain (31 octobre).
Bientôt M""* Roland, également condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire, fut guillotinée (8 novembre 1793). Roland se donna la mort, le 10 novembre, à Radepont (Eure). Manuel fut exécuté le 14 novembre suivant, et Rabaut Saint- Etienne le 5 décembre. Condorcet se tua le 29 mars 1794. Quant aux députés qui avaient tenté d'exciter la guerre civile en province, abandonnés par leurs partisans, ils se virent impitoyablement traqués. Louvet et Isnard réussirent à se cacher et survécurent. Mais Salle et Guadet furent guillotinés à Bordeaux le 19 juin 1794, et Barbaroux y subit le même -sort le 25 juin. Le lendemain 26, on trouva dans un champ, près de Saint-Emilion, les cadavres de Buzot et de Petion à demi dévorés par les chiens. Un des amis des Girondins, Texministre des affaires étrangères Le Brun, fut condamné à mort •parle Tribunal révolutionnaire le 27 décembre 1793. Son collègue Clavière s*était tué dans sa prison, le 8 du même mois. Enfin le duc d'Orléans, que les Montagnards dénoncèrent calom- •nieusement comme un complice des Girondins, fut une des victimes du Tribunal révolutionnaire (9 novembre). Parmi ces victimes, il y eut aussi à celte époque Bailly et Barnave, qui furent exécutés, celui-là le 10, celui-ci le 28 novembre 1793, -pour des « crimes » antérieurs à la loi qui avait créé le tribunal devant lequel ils comparaissaient, et qui devenait de plus en •plus l'instrument des vengeances d*une minorité d'hommes vio- Jents, alors inspirée par Hébert.
Le calendrier révolutionnaire. — L'accord d'une partie •du clei^é constitutionnel avec les fédéralistes avait tourné
HiSTOiRC oénAralk. VI II. 13
beaucoup d^esprits contre la religion catholique : de là le mouvement de € déchristianisation » et le culte de la Raison^ en novembre 1793, dont on parlera dans un autre chapitre. Ce fut une des formes de la Terreur. La France ne se la laissa pas imposer, et la fermeture illégale de beaucoup de temples amena dans les campagnes des mouvements insurrectionnels qui décidèrent le Comité de salut public, en décembre 1793, à inviter les représentants à empêcher toute violence contre le culte. Mais la Convention, d*abord favorable à TÉglise gallicane telle que la Constituante l'avait établie, en était venue, à cause des sujets de défiance que lui avail donnés le clergé assermente, non pas encore à l'idée de séparer l'Eglise de l'Etat, mais à celle de hiciser l'Etat de plus en plus. Voilà pourquoi, par les décrets des 5 octobre et 24 novembre 1793, elle abolit l'usage du calendrier grégorien et fit dater l'ère nouvelle des Français de la fondation de la République, c'est-à-dire du 22 septembre 1792, « jour où le soleil est arrivé à l'équinoxe vrai d'automne, en entrant dans le signe de la Balance, à neuf heures dix-{iuit minutes trente secondes du matin, pour l'observatoire de Paris ». L'année fut divisée en douze mois égaux, de trente jours chacun : vendémiaire, brumaire^ frimaire pour l'automne; nivôse, pluviôse, ventôse, pour l'hiver ;grei'mma/, floréal, prairial, pour le printemps; messidor, thei^midor, fructidor, pour l'été. Après les douze mois, suivaient, pour compléter l'année ordinaire, cinq jours, qui n'appartenaient à aucun mois et s'appelèrent d'abord sans-culoUides, puis complémentaires. Le sixième jour à ajouter tous les quatre ans s'appela de la Révolution, Chaque mois fut divisé en trois parties égales, de dix jours chacune, appelées décades, et les noms des jours de la décade furent : primidi, duodi, tridi, etc. Pour effacer € les préjugés du trône et do l'Eglise », qui « souillaient chaque page du calendrier », la Convention remplaça les noms des saints par des noms de productions naturelles et d'instruments ruraux. Tel fut le calendrier républicain, qui dura plus de douze ans et ne fut officiellement supprimé qu'à partir du !•' janvier 1806.
Acceptation et ajournement de la Constitution de 1793. — C'est en général le dimanche 14 juillet et le
dimanche 21 que les assemblées primaires se réunirent pour ratifier la nouvelle constitution. Dans la plupart de ces assemblées, chaque électeur répondit oui ou non à Tappel de son nom, et il semble que le scrutin n*ait été secret que là oii il fut réclamé par une forte minorité opposante. C*est ce qui explique que dans six départements, Basses- Alpes, Isère, Meuse, Haute-Saône, Var et Paris, il n*y ait pas eu un seul vote négatif. Les départements où il y eut le plus d*opposants furent le Finistère, les Côtes-du-Nord, lllle-et- Vilaine, le Morbihan, le Mont-Terrible, le Mont-Blanc, la Mayenne, Yaucluse, le Doubs, la Gironde, la Seine-Inférieure, la Sarthe, la Manche. Une partie seulement des assemblées primaires put voter dans la Vendée, à cause de la guerre civile, et dans le Nord, à cause -de rinvasion anglo-autrichienne. Aucune nomenclature définitive des votes ne fut officiellement dressée. Le 20 janvier 1794, la commission de recensement annonça 1 801 298 votes affirmatifs, et 11610 votes négatifs, mais il manquait encore les résultats de 424 cantons, dont il ne fut plus question. On n'attendit pas ces résultats pour proclamer Facceplation de la Constitution. Le 9 août 1793, le rapporteur de la commission annonça que tous les départements (sauf la Corse, qui n'avait pas voté) avaient accepté la Constitution, et il fit remarquer que, sur 44000 communes, une seule, celle de Saint-Donan (Côtes-du-Nord), avait demandé le rétablissement de la royauté. On aiTecta de considérer surtout ce plébiscite comme la consécration populaire des décrets du 21 et du 22 septembre, par lesquels la république avait été substituée à la monarchie, et telles étaient alors les habitudes d'abstention que, bien qu*une minorité seulement eût pris part au scrutin, on peut admettre que ce fut là le sens du plébiscite.
Chaque assemblée primaire avait dû déléguer, aux termes de la loi, un de ses membres pour porter à Paris le résultat du scrutin. Ces délégués, au nombre d'environ 8000, prirent part à la fêle du 10 août, ou Ton proclama Tacceptation de la Constitution et qui fut comme une nouvelle fédération, la fédération républicaine. Dès le 11 août, la Convention ordonna la convocation des assemblées primaires pour élire le nouveau Corps
législatif. Ainsi la Convention allait se dissoudre au moment le plus critique de la défense nationale, quand la nécessité d*une forte centralisation gouvernementale se faisait plus que jamais sentir. Sans oser parler encore de Tajournement de la Constitution, Robespierre et les Jacobins préparèrent habilement Topinion à cette nécessité politique. Les délégués des assemblées primaires furent endoctrinés. On leur ôta toutes leurs défiances contre Paris; on justifia à leurs yeux cette journée du 2 juin, qui avait fait horreur aux départements; on les décida à demander eux-mêmes à la Convention des mesures révolutionnaires qui impliquaient le maintien de cette assemblée. Ce sont ces délégués qui, rentrés chez eux, décideront la France i consentir à Tajournement de la Constitution. Le 28 août, au nom du Comité de salut public, Barëre déclara à la Convention « que le modérantisme, profitant du relâchement de la police de sûreté, attiédit Tesprit public et provoque sourdement la contre-révolution ; que la simple exécution des lois constitutionnelles, faite pour les temps de paix, serait impuissante au milieu des conspirations qui nous environnent. » La Convention chargea le Comité de lui présenter ses vues à cet égard, mais le Comité ne se pressa pas. La Constitution de 1793 était un pacte entre la Convention et les déparlements; c'est ce pacte qui avait désarmé les fédéralistes. On attendit encore pendant plus d'un mois, et c'est seulement le 10 octobre 1793 qu'il fut décrété c que le gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu'à la paix ».
Organisation du gouvernement révolutionnaire. — L'ajournement de la Constitution de 1793, c'était le maintien de la Constitution de 1791, modifiée sans doute par la suppression de la royauté et par l'établissement du suffrage universel, mais intacte quant à ses dispositions décentralisatrices. La su()pression de la royauté avait même accru l'indépendance des administrations élues, ce qui avait singulièrement favorisé l'insurrection fédéraliste. La France se trouvait dans un élat d'anarchie, auquel la Convention remédiait de temps à autre par des mesures d'exception, dont le caractère arbitaire et contradictoire fut à la fois un des effets et une des causes de la Terreur.
Dès le 1" août, Danton avait demandé que le gouvernement de la défense nationale fftt enfîn organisé par un décret d*ensemble, qui suspendrait en fait le fonctionnement d*une constitution incompatible avec la situation extérieure et intérieure de la France. Il aurait voulu que Ton érigeât le Comité de salut public en gouvernement provisoire. La Convention se borna i mettre à la disposition du Comité une somme de cinquante millions pour dépenses secrètes. C*est seulement le 10 octobre, par le même décret qui ajournait la Constitution de 1793, qu'elle esquissa une première organisation d*un gouvernement révolutionnaire provisoire. Cette organisation fut modifiée et complétée par le grand décret du 4 décembre 1793 (14 frimaire an II), dont le principal effet fut de briser Taulorité des administrations départementales élues. Il y est dit formellement que c la hiérarchie qui plaçait les districts, les municipalités, ou toute autre autorité, sous la dépendance des départements, est supprimée pour ce qui concerne les lois révolutionnaires et militaires et les mesures de gouvernement, de salut public et de sûreté générale ». Les départements n'avaient. plus dans leurs attributions que la répartition des contributions entre les districts, l'établissement des manufactures, des grandes routes et des canaux publics, la surveillance des domaines nationaux. Réduites aux huit membres qui formaient leur directoire, privées de leur conseil général, de leur président et de leur procureur général syndic, les assemblées départementales ne jouaient plus aucun rôle dans l'administration générale et dans le gouvernement de la France. La surveillance de l'exécution des lois révolutionnaires et des mesures de gouvernement, de sûreté générale et de salut public dans les départements, était exclusivement attribuée aux districts, à la chaîne d'en rendre compte exactement tous les dix jours au Comité de salut public, pour les mesures du gouvernement et de salut public , et au Comité de sûreté générale pour ce qui concernait la police générale et intérieure, ainsi que les individus. Un des plus graves inconvénients de la Constitution de 1791, c'était que le pouvoir central n'y avait aucun agent auprès des assemblées élues. Le décret du 14 fri-
i98 LA CONVENTION NATIONALE .
maire, à la place des procureurs syndics de district et des procureurs de commune, établit des agents nationau^y nommés par la Convention. Toutes les autorités constituées, départements, districts, municipalités, épurées à bref délai par les représentants en mission, étaient rigoureusement subordonnées au Comité de salut public. Il leur était défendu de se coaliser entre elles. Les armées révolutionnaires régionales, les congrès ou comités divers, étaient supprimés, sauf les Comités révolutionnaires ou de surveillance^ chargés d'arrêter les suspects, et encore on affaiblissait d'avance leurs velléités possibles d'indépendance en ordonnant que leurs présidents et secrétaires seraient renouvelés tous les quinze jours. Quant au pouvoir central, la Convention se déclarait « le centre unique de l'impulsion du gouvernement ». Elle était censée gouverner par ses deux Comités de salut public et de sûreté générale, qui reçurent dans l'usage le nom de Comités de gouvernement. Leurs attributions respectives étaient assez vaguement déterminées. En fait, c'est le Comité de salut public qui exerça tout le gouvernement, et le Comité de sûreté générale lui fut subordonné. Mais, quand les circonstances ôtèrent au régime de la Terreur ses raisons d'exister, il y eut entre ces deux Comités un conflit qui fut une des formes de la révolution de thermidor.
Les Comités de gouvernement gouvernaient et administraient par le Conseil exécutif provisoire (qui fut maintenu pendant quelques mois encore), par les représentants en mission, qui furent subordonnés au Comité de salut public, par les districts, par les agents nationaux^ par les Comités révolutionnaires, et aussi par la Société des Jacobins et ses nombreuses succursales, qui furent les auxiliaires du gouvernement pour l'épuration des autorités constituées. Dans les armées de terre et de mer, la Convention se réserva la nomination des généraux en chef. Quant aux autres officiers généraux, le Conseil exécutif ne put les nommer que sous Ta ratification du Comité de salut public. Les représentants en mission eurent le pouvoir de suspendre et de remplacer provisoirement les officiers de tout grade, à la charge d'en référer au Comité de salut public. Ce Comité fut officiellement désigné à l'Europe comme le gouver-
neineni de la France : « Le Comité de salut public est particulièrement chargé des opérations majeures en diplomatie, et il traitera directement ce qui dépend de ces mêmes opérations. » En outre, par la création du Bulletin des lois^ le décret du 14 frimaire assurait la prompte et uniforme obéisssance à la Convention.
Robespierre, Danton et les Hébertistes. — Placé à la tète du gouvernement révolutionnaire, le Comité de salut public eut à lutter contre une opposition de droite, représentée par les Dantonistes, et une opposition de gauche, représentée par Hébert et les Cordeliers. Ceux-là voulaient détendre le ressort de la Terreur, maintenant que nos armes étaient victorieuses; ceux-ci voulaient au contraire le tendre et profiter des succès militaires pour écraser les contre-révolutionnaires. C'est Tépoque (décembre 1793) où le Père Duchesne d*Hébert demande chaque jour du sang, et où le Vietix Cordelier de Camille Desmoulins fait appel à la clémence. Ces deux partis, le parti hébertiste et le parti dantoniste, n*étaient pas constitués avec des limites visibles et un programme public. Danton ne faisait pas une opposition systématique; mais ses amis, Philippeaux, Camille Desmoulins, ne montraient pas la même discrétion, et, soit à propos de la guerre de Vendée, soit à propos de la politique intérieure, ils décriaient le Comité de salut public.
Ce Comité n'offrait pas d'ailleurs, quanta la politiqueintéricure, une parfaite unité de vue. Collot d'IIerbois et Billaud-Varenne passaient pour partisans de la violence, et les Hébertistes affectaient de les ménager. Les autres membres semblaient d'avis de temporiser à l'égard des Dantonistes et des Hébertistes, de les neutraliser les uns par les autres. Ils sentaient que le moment allait venir, grâce aux victoires, où il faudrait relâcher un peu la terrible dictature établie en vue d'unifier la défense nationale et de comprimer lés ennemis de l'intérieur. Robes-
pierre partageait sans doute ce sentiment, mais il avait une politique personnelle. Cette € clémence », que demandaient de» lors les Dantonistes, et à laquelle la majorité du Comité était décidée pour un peu plus tard, il n*y répugnait certes pas : il voyait que la France, lasse de la Terreur, acclamerait le gouvernement qui lui rendrait un peu de liberté. Mais il voulait profiter de cette acclamation, confisquer la clémence au profit de ce système politico-religieux dont le culte de TËtre suprême devait être la base et où lui-même jouerait le premier rôle.
Pour cela, il lui fallait d*abord se débarrasser des Hébertistes, et ce n*était point assez d*avoir arrêté leur campagne de « déchristianisation ». Camille Desmoulins se fit étourdiment Tauxiliaire de la politique robespierriste, et, dans les deux premiers numéros du Vieux Cordeliei\ dont les épreuves avaient été corrigées par Robespierre lui-même, jeta le ridicule sur Hébert, Cloots, Chaumette et Gobel. En même temps, Robespierre, devant les Jacobins, traitait dédaigneusement Timprudent journaliste, auquel on reprochait ses contradictions, sa versatilité. Blessé dans son amour-propre, Fauteur du Vieux Cordelier se tourna contre Robespierre et, dans son célèbre n® 3, où il traçait un tableau éloquent des crimes de la Terreur, il cribla le gouvernement de ses épigrammes, qui firent la joie des ennemis de la Révolution. Ce pamphlet, qui eut un succès prodigieux, amena à la Convention (20 décembre 1793) une députation de femmes éplorées, réclamant à grands cris la liberté de leurs parents détenus. La Convention décréta que les Comités de sûreté générale et de salut public nommeraient descommissaires « pour rechercher les moyens de remettre en liberté les patriotes qui auraient pu être incarcérés ». C*était un Comité de justice, en attendant le Comité de clémence réclamé par le Vieiix Cordeliei\ Bientôt on apprend que Toulon est rendu à la République. Le mouvement vers une politique de clémence devient si fort qu'il semble à Robespierre que Danton et sesamis vont en profiter pour s'élever au pouvoir. Il obtient de la Convention qu'on rapporte le décret qui établissait un Comité justice, et semble s'appuyer un instant sur les Hébertistes. Camille Desmoulins est chassé du club des Jacobins. Fabre
crEglantine est arrêté comme complice de malversations commises dans Taffaire de la liquidation de la Compagnie des Indes (23 nivôse an 11-12 janvier 1794). Danton ayant demandé à la Convention que du moins Fabre pût s*expliquer à la barre, Billaud-Varenne lui lança cette menace : « Malheur à celui qui a siégé à côté de Fabre d*Eglantine, et qui est encore sa dupe! » Voilà donc les Dantonistes et les Hébertistes discrédités au proOt de Robespierre, à qui Saint-Just, revenu des armées, prêta le secours de son énergie farouche.
CShute des Hébertistes. — Ouvertement menacés, les Hébertistes essayèrent de faire un coup d*Ëiat. Le 14 ventôse an II (4 mars 1794), le club des Cordeliers décida que le tableau de la Déclaration des Droits placé dans la salle de ses séances, serait voilé « jusqu*à ce que le peuple eût recouvré ses droits sacrés par l'anéantissement de la faction ». Quelle faction? Vincent désigna les Dantonistes; Carrier, ceux qui « 'calomniaient » la guillotine; Hébert, ceux qui voulaient sauver les 75 Girondins décrétés d'arrestation le 3 octobre précédent, et tout le monde savait que ces Girondins ne vivaient que par la protection de Robespierre. Il proposa de se mettre en insurrection, ^t, sans prendre d'arrêté formel à cet égard, le club salua cette motion par des applaudissements enthousiastes. On dit que les Cordeliers voulaient renouveler la journée du 2 juin,, décimer la Convention, se défaire, non seulement des Indulirents, mais de Robespierre, assurer leur dictature dans les départements par l'armée révolutionnaire, placer Pache à la lète d'un gouvernement nouveau. Paris ne les suivit pas; ils eurent peur; ils se rétractèrent. Ces désaveux les auraient peutêtre sauvés, si Paris ne s'était alors décidé contre eux par les raisons mêmes qu'ils invoquaient pour l'insurger à leur profit. L'hiver avait été rigoureux. La guerre civile ayant ravagé les départements qui envoyaient le plus de subsistances à Paris, la viande et le pain devinrent rares; la Commune dut rationner la population à une livre de viande par décade et par tête; ou faisait queue à la porte des boulangers comme en temps de siège. Les Hébertistes pensaient que le peuple attribuerait ces maux au gouvernement. Il l'attribua à l'armée révolutionnaire, qui
ravageait tout aux environs de Paris, c'est-à-dire qu'il Tattribua aux Uébertistes, qui formaient lëtat-major de cette armée. Des sections dénoncèrent à la Convention et Tarmée révolutionnaire et Tinsurrection cordelière. Dans la nuit du 23 au 24 ventôse, le Comité fit arrêter Hébert et ses amis.
Le procès des Hébertistes au Tribunal révolutionnaire commença le 1"^^ germinal an II (21 mars 1794). On les avait associés avec d'autres accusés, de manière à former un de ces odieux amalgames qui se reproduiront souvent. A côté des Cordetiers insurgés, Hébert, Ronsin, Momoro, Vincent et autres, figurèrent le libre penseur philanthrope Anacharsis Cloots, le général aristocrate Laumur, des complices de Dumouriez, un banquier hollandais; enfin un commis au Conseil de santé, nommé Laboureau, sorte de mouchard ou d'agent provocateur. Ce procès ne fut qu'une pkrodie de la justice, comme l'avait été celui des Girondins. L'acte d'accusation signalait un complot en vue d'affamer Paris et d'établir la tyrannie après avoir égoi^é la Convention. Au cours du procès, il ne fut presque plus question de ces griefs. Les témoins ne déposèrent que contre la conduite politique ou les mœurs des accusés. Hébert fut interrogé sur des actes d'indélicatesse anciens et aussi sur des passages de son journal où il semblait provoquer à l'insurrection. Or, à la date où avaient paru ces passages, le Pèt^e Duchesne était non seulement approuvé, mais subventionné par le gouvernement, qui en achetait des exemplaires pour les envoyer aux armées.
Vincent et Ronsin n'eurent à répondre que sur des faits étrangers à l'accusation. Il en fut de même d' Anacharsis Cloots à qui l'on reprocha ses idées de république universelle. Au bout de quatre jours, le jury se déclara suffisamment éclairé, et, sans avoir entendu les défenseurs, on condamna à mort tous les accusés (sauf le mouchard Laboureau) , comme ayant voulu « dissoudre la représentation nationale, assassiner ses membres et les patriotes, détruire le gouvernement républicain, s'emparer de la souveraineté du peuple et donner un tyran à l'Etat ». Les condamnés furent guillotinés le même jour (4 germinal an 11-24 mars 1794). Le club des Cordeliers, ainsi
décapité, ne tarda pas à disparaître. L*armée révolutionnaire fut licenciée. Il n*y eut plus de parti bébertîste.
Procès et exécution de Danton. — Vainqueur de ses adversaires de gauche, le Comité de salut public se tourna contre ses adversaires de droite, les Indulgents et les Dantonistes. Il les avait déjà déconsidérés et affaiblis en faisant arrêter Fabre d'Eglantine, faussement accusé d'agiotage, ainsi que Basire. Le 25 ventôse an II (15 mars), Hérault-Séchelles, membre du Comité de salut public, où il représentait les idées diplomatiques de Danton, avait été également arrêté sous l'inculpation calomnieuse de trahison. Robespierre se décida à frapper alors son rival de popularité, Danton, que Billaud-Yarenne poursuivait de ses dénonciations furieuses. II n'osa pas dénoncer lui-même son frère d'armes, l'homme du 10 août, le chef de la défense nationale en 1792. Il le fit dénoncer par Saint-Just, auquel il fournit les éléments d'un rapport odieusement mensonger. Le 10 germinal, les deux Comités de salut public et de sûreté générale, réunis, firent un mandat d'arrestation contre Danton, Delacroix, Camille Desmoulins et Philippeaux, que signèrent tous les membres présents, sauf deux ou trois, parmi lesquels Robert Lindet, qui s'écria, dit-on, en faisant allusion aux fonctions qu'il remplissait dans . le Comité : « Je suis ici pour nourrir les citoyens, et non pour tuer les patriotes! j» Ses collègues crurent sans doute, avec Carnot, qu'il fallait assurer à tout prix, même par un crime, l'unité gouvernementale et, par là, l'unité de la défense nationale : ils ne servirent que l'ambition de Robespierre.
Le lendemain, à la nouvelle de l'arrestation de Danton, il y eut a la Convention un mouvement de stupeur, qui faillit aboutir à une révolte contre Robespierre. On murmura, on cria : A bas le dictateur! Legendre demanda que les inculpés fussent entendus à la barre. Mais Robespierre terrifia les opposants par un discours hautain et menaçant. Le Marais l'appuya. Legendre, épouvanté, balbutia une rétractation, et la Convention envoya les inculpés devant le Tribunal révolutionnaire.
Le procès des Dantonistes occupa quatre audiences, du 13 au 16 germinal an II (2-5 avril 1794). Les accusés, au nombre de
i04 LA CONVENTION NATIONALE
seize, furent divisés, par Tacle d*accusatioii de Fouquier-Tinville^ en deux catégories : 1® Delacroix, Danton, Desmoulins, Philippeaux, Hérault-Séchelles et Westermann étaient accusés d*avoir formé < une conspiration tendant à rétablir la monarchie,, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain » ; 2** Fabre d'Églantine, Delaunay, Chabot, Basire, TabbiV d*Espagnac, les deux Frey, Diderichsen, l'Espagnol Gusman eb Lulier, d'avoir formé une conspiration- tendant « à diffamer ei à avilir la représentation nationale, et à détruire par la corruption le gouvernement républicain >. Il aurait dû y avoir deux procès, deux jugements, comme il y eut deux verdicts. On nefit qu'une seule fournée^ et, par ce nouvel « amalgame », o\\ associa des accusés politiques à des accusés de droit commun, afin de déshonorer ceux-là par ceux-ci. Fabre d'Eglantine, accusé d'un faux dont il était innocent, ne put obtenir la production de la pièce essentielle à sa défense. Il en fut de même d'Hérault,, accusé de trahison. Mais Danton réussit à parler, et son éloquence impressionna l'auditoire. Il réclama l'audition detémoins à déchaîne, et le tribunal ne savait comment les lui refuser. Alors Saint-Just fit croire à la Convention que lesaccusés étaient en pleine révolte : il fut décrété que le tribunal pourrait les c mettre hors des débats ». Le 16 germinal, le jury se déclara suffisamment éclairé, mais il hésitait à rendre un verdict affirmatif. Des membres du Comité de sûreté générale* allèrent, dit-on, l'influencer dans la chambre de ses délibérations, et mirent en avant les motifs politiques, le salut de 1» République. Le jury se décida enfin à déclarer les accusés coupables. Ceux-ci protestèrent avec colère, furent mis « hors des débats », et la sentence de mort, prononcée en leur absence (16 germinal), fut exécutée le même jour.
Politique de Robespierre. — Ainsi débarrassé des Hébertisles et des Dantonistes, Robespierre s'occupa aussitôt de réaliser son système politico-religieux. Le lendemain de Texécutioi» de Danton, Couthon annonça à la Convention le prochain dépôl d'un « projet de fête décadaire dédiée à l'Eternel ». C'esl le culte de l'btre suprême qui s'annonçait, et qu'instituera un décret du 18 floréal. Ce fut une véritable religion d'Etat, dont
nobespienre se déclara le chef, et la Terreur, qui avait été «établie comme un moyen de défense nationale, fut désormais •employée à Tamélioration des âmes, c'est-à-dire à Toppression des consciences. De germinal an II date véritablement, dans la Révolution, la réaction contre les principes de 1789. L*impiété Jevient un crime de TEtat, et, au Tribunal révolutionnaire, 4*alhéisme est souvent présenté comme un crime de lèse-nation. Ainsi, dans le procès qui fut fait devant le Tribunal révolutionnaire, du 21 au 24 germinal, aux < restes des factions », c'està-dire aux femmes de Camille Desmoulins et d'Hébert, à des -généraux, à quelques flébertistes, amalgamés pour la circonstance, l'évëque constitutionnel Gobel, qui avait abdiqué ses fonctions lors du culte de la Raison, et le procureur de la <;ommune Chaumette, l'un des promoteurs de ce culte, furent accusés « d'avoir voulu effacer toute idée de la divinité et fonder le gouvernement français sur l'athéisme ». Le président du tribunal dit à Gobel, qui essayait d'excuser son abdication par 4e vœu des sections, que personne n'avait le droit d'innover en matière religieuse sans la permission de l'autorité, et il reprocha à Chaumette d'avoir empêché la célébration d'une messe de minuit. Condamnés à mort, tous, hommes et femmes, furent -guillotinés le 24 germinal (13 avril 1794).
La Terreur semblait fonctionner maintenant au profit d'un -seul homme, Robespierre, dont Couthon et Saint-Just étaient les -auxiliaires aussi dévoués qu'habiles. La Convention, épouvantée, votait presque sans débats les propositions du Comité de -salut public. Le club des Jacobins, plus indépendant et qui appelait au fauteuil de la présidence l'athée Fouché à l'époque -même du culte de l'Être suprême, n'osait pas cependant désavouçr Robespierre, dont la popularité était immense, et qui s'appuyait sur les modérés, sur le Marais. Mais la Terreur, loin -de s'arrêter, semblait s'aggraver au moment où la situation «intérieure et extérieure lui ôtait une partie de ses raisons •d'être . Le gouvernement révolutionnaire avait été fortifié (12 germinal) par la suppression du Conseil exécutif provisoire, ^u'on remplaça par douze commissions executives, subordonnées au Comité de salut public. Le 27 germinal, sur le rapport de
Saint-Just, la Convention décréta que « les prévenus de conspiration seraient traduits, de tous les points de la République, au Tribunal révolutionnaire de Paris ». Tous les ex-nobles et les étrangers durent quitter Paris, les places fortes et les places maritimes, sous peine d*ètre mis hors la loi. Des Commissions populaires furent créées pour décider, dans toute la République, du sort des détenus. On leur donna la tyrannique mission de juger les personnes qui, vivant sans rien faire et n'étant ni sexagénaires ni infirmes, « seraient convaincues désormais de s'être {)laint de la Révolution ». La commission d*Orange, oi^nisée par Robespierre, versa des flots de sang. Celle de Paris fut la pourvoyeuse du Tribunal révolutionnaire.
L'activité de ce Tribunal devient terrible, à la veille et au lendemain du culte de l'Etre suprême. Il envoie à l'échafaud Lavoisier avec les fermiers généraux, M'"* Elisabeth, Malesherbes, pour ne parler que de ses plus célèbres victimes. En même temps, le Comité de salut public met la main sur la Commune de Paris. Le maire Pache est arrêté (21 floréal) et remplacé par le robespierriste Lescot-Fleuriot. Les sociétés sectionnaires semblaient faire de l'opposition : le club des Jacobins en provoque la dissolution. La présidence de la Convention, jusqu'au 10 thermidor, est constamment occupée par des membres des deux Comités de gouvernement. Au commencement de prairial, une jeune fille, Cécile Renault, est arrêtée comme ayant voulu assassiner Robespierre, dont la dictature fut ainsi fortifiée par l'émotion qu'excita cette nouvelle, émotion habilement exploitée, et qui se traduisit par un élan d'adulation, et aussi par de nouveaux décrets terroristes. La fête de l'Etre suprême (20 prairial-8 juin 1794), que Robespierre présida, sembla le désigner comme le nouveau maître de la France.
Mais c'est aussi le moment où une opposition se manifeste contre lui. A celte fête même, plusieurs des futurs thermidoriens l'insultèrent de leurs sarcasmes et l'appelèrent tyran. Il semble avoir eu alors l'idée de se défaire de ses adversaires politiques par un suprême procès, après lequel il aurait inauguré le règne de la clémence. Il résolut de rendre la procédure du Tribunal révolutionnaire encore plus meurtrière et rédigea
GOLVËRNEMENT DE ROBESPIERRE 207
on projet, déposé par Coulhon dans la séance du 22 prairial, qui ôtait aux accusés leurs avocats, supprimait Taudition des témoins, remplaçait les preuves matérielles par des preuves morales, punissait de mort quiconque faisait une opposition quelconque au gouvernement, divisait le tribunal en cinq sections et composait le nouveau jury de robespierristes fanatiques. La Convention fut épouvantée par cette proposition d*un code d assassinat légal. Pour la première fois depuis longtemps, elle laissa se produire quelque opposition à la volonté de Robespierre. Mais celui-ci descendit du fauteuil de la présidence, et parla en maître. Le projet fut voté. Un article semblait permettre aux Comités de faire arrêter des membres de la Convention. Le 23 prairial. Bourdon (de l'Oise) fit décréter que ceux-ci ne pourraient être traduits au Tribunal révolutionnaire sans un décret de la Convention. Le lendemain 24, Robespierre^ Çràce à Tappui du Marais^ fit rapporter ce décret. Aussitôt le Tribunal révolutionnaire et la guillotine reçurent une sinistre activité. Avant la loi du 22 prairial, pendant treize mois, il y avait eu 1220 exécutions. Après cette loi, en quarante-neuf jours, il y en eut 1376. Sans doute tous les condamnés n'étaient pas intéressants, et beaucoup d'entre eux avaient réellement conspiré avec l'étranger contre la patrie. Mais des innocents périrent, et il y eut aussi, dans la liste des jugements, quelques méprises effroyables. En somme ce fut une boucherie d'innocents et de coupables, digne de Tancien régime et de Tlnquisilion, et à laquelle le succès de la défense nationale, alors assuré, ôte toute excuse aux yeux dé l'historien.
Quelle fut, dans ces massacres judiciaires, la responsabilité du gouvernement? La Commission populaire de Paris, qui siégeait au Muséum, divisait les détenus en trois catégories : 1^ ceux à mettre en liberté (ils furent dans la proportion d'environ i sur 80); 2** ceux à déporter; 3^* ceux à envoyer au Tribunal révolutionnaire. Les deux Comités de sûreté générale et de salut public réunis prenaient un arrêté approbalif, signaient ces listes, et assumaient ainsi la responsabilité, outre qu'ils prononçaient eux-mêmes un grand nombre d'arrestations. C'est dans cette période qui suivit la loi du 22 prairial, et dans cette période
seulement, que des signatures furent données sans examen ou obtenues par surprise. Quant aux responsabilités individuelles, aucune liste (sauf une du 2 thermidor) n'est revêtue de la signature de Robespierre. Il s*était confiné dans une demi-retraite et ne venait que rarement au Comité de salut public. Cette abstention parut être Thypocrisie d*un ambitieux qui laissait à d'autres le soin de faire aller la meurtrière machine forgée par lui-même, afin de se préparer, pour le jour où il en arrêterait le mouvement, une gloire de sauveur, de paciflcateur.
Causes et préparatifs de la révolution du 9 thermidor. — Les causes de la journée du 9 thermidor, ce sont les victoires de nos armées en messidor, et surtout la victoire de Fleurus. Ces succès, au lieu de fortifier le gouvernement et Robespierre, les ruinent dans Topinion : ils démontrent Tinutilité et Fatrocité de la récente aggravation de la Terreur. « Les victoires, dira Barèredans ses 3/^moîV<?s, s'acharnaient après Robespierre comme des furies! » En vain il engageait Barèreà ne pas tant les faire « mousser » dans ses rapports, en vain il prophétisait Tavènement d'une dictature militaire, en vain il disait aux Jacobins (21 messidor) : « On juge de la prospérité d*un Etat moins par les succès de Textérieur, que par Theureuse situation de rintérieur. » Les acclamations de la Convention, du public et des Jacobins eux-mêmes à chaque nouvelle des armées, les drapeaux ennemis suspendus dans la salle de la Convention, l'allégresse de Paris et de la France faisaient ressortir le caractère odieux, Tanachronisme de cette activité sanglante du Tribunal révolutionnaire, maintenant que la patrie n'était plus en danger. Il semblait qu*il dépendit d'un seul homme que la Terreur s'arrêtât, et cet homme, il semblait que ce fût Robespierre. Ses ennemis le désignaient perfidement comme le maître de la France, soit qu'ils revêtissent d'une chemise rouge cette Cécile Renault qui avait voulu le tuer, soit que le Comité de sûreté générale essayât de le compromettre dans le procès d'une
vieille folle mystique, Catherine Théot, soit qu'un certain Magentbies, ridiculisant le culte de TÊtre suprême, pétitionnât pour faire punir de mort les blasphèmes contre la divinité, soit enfin qu'on affectât, dans les journaux et aux Jacobins, de prodiguer au pontife de ce culte des louanges outrées, comme à un tyran.
 partir du vote de la loi du 22 prairial, la peur donna du courage à ses adversaires, et c*est au Comité de sûreté générale que fut ourdie la conspiration, dans laquelle entrèrent, outre la plupart des membres de ce Comité, deux membres du Comité de salut public, Billaud-Varenne et CoUot d*Herbois. Les conjurés ne voulaient point arrêter la Terreur : ils reprochaient au contraire à Robespierre sa modération à l'égard des catholiques et ses avances au Marais. Sa demi-retraite en messidor leur permit de se concerter. Barère sentit que la force était de leur côté. Le 7 thermidor, il fit & la Convention un long rapport, où il blâma ceux que les victoires ne rassuraient pas, ceux qui méditaient de nouvelles proscriptions. La Convention vota l'impression et l'envoi aux communes de ce rapport, premier acte d'hostilité contre Robespierre, qui y répondit par son grand discours du lendemain 8 thermidor.
Journées des 8, 9 et 10 thermidor. — Ce discours est présenté d'ordinaire comme un testament de mort, et il s'y trouve en effet une mélancolie qui n'est pas sans noblesse, une sorte d'appel à la postérité. Les contemporains y virent surtout un acte politique et en retinrent les conclusions, qui leur parurent menaçantes. Robespierre y demandait l'épuration complète du Comité de sûreté générale, l'épuration partielle du Comité de salut public, la subordination entière du Comité de sûreté générale au Comité de salut public. Il y dénonçait plusieurs conventionnels, les c financiers » Mallarmé, Ramel (il avait écrit le nom de Cambon, mais il n'osa pas le prononcer â la tribune), les politiques équivoques, comme Barère, ceux qui avaient machiné l'affaire de Catherine Théot, comme Yadier, les corrompus, les démagogues forcenés, une « poignée de fripons », et fit planer une menace vague sur plusieurs tètes. On vit dans son discours les éléments d'un amalgame redoutable.
HitToins oénÉiiALB. VIU. 1 4
On prévit un grand coup de filet jeté sur la Convention, un vaste procès au Tribunal révolutionnaire. Tout èe qui restait des amis de Danton et des amis d*Hébert se sentit menacé, d*autant plus que Robespierre avait fait appel au Marais. La Convention ayant voté Timpression du discours et son envoi aux communes, le rapport de ce décret fut aussitôt demandé par Yadier, Cambon, Billaud-Yarenne. La Convention maintint que le discours serait imprimé, mais révoqua son vote d^envoi aux communes. Ce fut le premier échec de Robespierre.
Le soir, aux Jacobins, il relut son discours, et souleva un enthousiasme frénétique. David lui cria qu'il boirait la ciguë avec lui. Billaud et CoUot furent hués et chassés. Le club prit une attitude insurrectionnelle. La nuit du 8 au 9 thermidor se passa en conciliabules, et les conjurés décidèrent non sans peine les chefs du Marais, Durand-Maillane, Palasne-Champeaux, Boissy d*Anglas, à abandonner Robespierre, afin d'arrêter le cours de la Terreur. Aux Montagnards ils représentaient au contraire Robespierre comme un modéré, un dévot, qui voulait affaiblir le ressort du gouvernement révolutionnaire.
La séance du 9 thermidor s'ouvrit jiar un discours de Saint- Just, où il avait fort habilement esquissé un programme politique propre à rallier toute la Convention. Il n'hésitait pas à désavouer l'ambition personnelle de Robespierre, à indiquer les moyens de mettre un terme à sa dictature, sans violence, sans coup d'Etat, et, répondant aux dispositions secrètes de la Convention, il voulait lui proposer de décréter « que les institutions qui seront incessamment rédigées présenteront les moyens que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l'arbitraire, favoriser l'ambition et opprimer ou usurper la représentation nationale ». Si Saint- Just avait pu parler jusqu'au bout, il est probable que la situation se serait dénouée pacifiquement : Robespierre n'eût plus été dictateur, et on aurait peut-être évité la réaction thermidorienne. Mais Tallien interrompit Saint-Just pour demander « que le rideau fût déchiré ». La Convention se déclara permanente. Billaud-Yarenne dénonça l'insurrection des Jacobins. Il critiqua le décret du 22 prairial, non comme injuste, mais comme favo-
rable à l'ambition de Robespierre, qu'il accusa d'avoir jadis défendu Danton. Gelui-(^ s'élança à la tribune. GoUot d'flerbois, qui présidait, lui refusa la parole. On cria : A bas le tyran! Tallien, brandissant un poignard, s'adressa à la Droite, comme Billaud s'était adressé à la Gauche, dénonça la barbarie du Tribunal révolutionnaire, traita Robespierre de « Gatilina entouré de nouveaux Verres ». La Gonvention décréta l'arrestation d'flanriot et de son état-major. Robespierre s'élança de nouveau à la tribune. Les cris : A bas le tyran! l'en firent encore descendre. Barère, au nom du Gomité, proposa des mesures insignifiantes, sembla incertain du succès de la lutte. Yadier lui succède, plaisante sur Gatherine Théot, fait rire quand il fallait frapper. Alors Tallien : c Je demande la parole pour ramener la discussion à son vrai point. » — Robespierre : < Je saurai l'y ramener! » — On murmure, on crie : € Tu n'as pas la parole, tyran! » Tallien parle; il accuse Robespierre de conspiration, et il trouve cette conspiration dans le discours que Robespierre a prononcé la veille. Gelui-ci veut répondre. On le hue, le président GoUot agite sa sonnette, puis cède le fauteuil à un autre conjuré, Thuriot, qui refuse également la parole & Robespierre, lequel adjure en vain le Marais : c G'est à TOUS, hommes purs, que je m'adresse, et non pas aux brigands... > Repoussé de tous côtés, il s'épuise en efforts, et sa voix s'éteint. On prétend qu'alors Garnier (de l'Aube) s'écria : c Le sang de Danton l'étouffé ! » et que Robespierre répondit : c G'est donc Danton que vous voulez venger I » Alors un obscur conventionnel, nommé Louchet, osa prononcer le mot décisif : ce II est constant, dit-il, que Robespierre a été dominateur; je demande par cela seul le décret d'accusation. » On applaudit, on cria : Aux voix t arrestation! Robespierre c monta avec fureur, dit un témoin, quatre gradins au-dessus de celui où il était », regarda les tribunes, qui lui parurent hostiles. Il se sentit perdu, et à la demande d'arrestation il répondit : Et moi^ je demande la mort! — « Tu l'as méritée mille fois! » lui dit le terroriste André Dumont. Robespierre répétait machinalement : € La mort! la mort! » Alors son frère, également député à la Gonvention, vint lui prendre la main et déclara qu'il voulait
partager son sort. L*honnëte et brave Le Bas fit de même. La Convention parut un instant émue, hésitante. Enfin elle décréta d'arrestation, non seulement les deux Robespierre et Le Bas, mais aussi Couthon et SaintJust. Des gendarmes se saisirent d*eux et les emmenèrent au Comité de sûreté générale.
Le même décret avait ordonné l'arrestation du commandant
de la force armée Hanriot et de son état-major, et un autre
décret, précédemment rendu, avait remplacé flanriot par un
certain flesmart, chef de légion de gendarmerie. Celui-ci se
rendit à THôtel-de- Ville pour arrêter Hanriot, mais lui-même
fut arrêté par Hanriot, qui, déployant une activité fiévreuse,
avait convoqué la gendarmerie sur la place de Grève, réuni les
chefs de légion, fait battre la générale, sonner le tocsin, fermer
les barrières, convoquer les sections. Il osa entrer presque
seul au Comité de sûreté générale pour y délivrer Robespierre.
Arrêté lui-même, il est délivré par ses partisans. Cependant,
au bruit du tocsin, un certain nombre de gardes nationaux se
réunissaient devant THôtel-de-YiUe, mais ni assez nombreux
ni assez d'accord pour former une armée insurrectionnelle. On
circulait, on se demandait des nouvelles, on ne savait pas trop
ce qu'il y avait à faire, on manquait d'enthousiasme pour ou
contre Robespierre.
A la nouvelle du décret contre Robespierre, le conseil gé néral de la Commune se réunit, sous la présidence du maire Lescot- Fleuriot, et, sur la réquisition de l'agent national Payan, se déclara solennellemment en insurrection, afin de délivrer la Convention de « l'oppression » où elle se trouvait. Il prit des mesures de combat, confirma les actes d'Hanriot, ordonna l'arrestation de quatorze conventionnels, CoUot d'Herbois, Amar, Léonard Bourdon, Dubarran, Fréron, Tallien, Panis, Carnot, Dubois-Crancé, Vadier, Javogues, Fouché, Granet et Moyse Bayle, nomma un Comité exécutif de neuf membres (entre autres Payan et Coffinhal), mais dont le chef, dans sa pensée, devait être Robespierre. Celui-ci, conduit à la prison du Luxembourg, y avait été refusé par les geôliers sur un ordre de la Commune. On le mena à la mairie (bâtiment distinct de l'Hôtel-de-Ville), où il fut reçu en ami. La Commune l'invita
à venir se placer à sa tète. Il refusa, par scrupule de légalité. Coffinhal le violenta, Tenleva presque. Le voilà à THôtel-de- Ville (le 9 thermidor, vers neuf heures du soir). Il y trouva son frère, puis vinrent Le Bas, Saint-Just, Cou thon, délivrés par les insurgés ou refusés par leurs geôliers. Cependant le club des Jacobins se déclare pour Robespierre, se tient en permanence et communique avec la Commune. L*insurrection s*oi^nise; elle a ses chefs; il semble qu*elle ait la force. Mais ropinion lui manque. Les sections convoquées hésitent à se prononcer pour elle, et c*est une minorité qui se met en rébellion contre la Convention. Paris, qui avait fait des insurrections contre des hommes et pour des idées, ne voulait pas se mettre en insurrection pour un homme.
Le gouvernement et la Convention profitèrent de ces dispositions de Paris. Les deux Comités de sûreté générale et de salut public firent de leur côté un appel aux sections et s'occupèrent de protéger la Convention. Celle-ci se réunit une seconde fois, dans la soirée du 9, jura de mourir à son poste, nomma un de ses membres. Barras, commandant général de la force armée, et lui adjoignit plusieurs autres représentants, parmi lesquels Fréron. Puis elle mit hors la loi Robespierre, tous les députés qui s*étaient soustraits au décret d'arrestation, ainsi que le maire et les officiers rebelles. Ce décret, répandu aussitôt dans Paris, rallia la majorité des sections autour de la Convention et porta Tépouvante dans le rassemblement d'hommes armés qui attendait, sur la place de Grève, les décisions de la Commune. Une pluie torrentielle, à minuit, dispersa presque tous les groupes, et quand, & deux heures du matin, les' troupes conventionnelles débouchèrent sur la place, elle était à peu près vide.
Si la Commune avait tant tardé à marcher sur la Convention, c'est que Robespierre avait refusé de se mettre & la tête du mouvement. II parla, n'agit pas, refusa même de signer un appel aux armes, non qu'il manquât de courage, mais il voulait une sorte d'insurrection légale, dont les éléments lui faisaient défaut. Obsédé par ses partisans, il prit la plume et traça les trois premières lettres de son nom... Est-ce à ce moment
que les troupes de la Convention débouchèrent sur la place de Grève? Quand Léonard Bourdon, accompagné de quelques gendarmes, pénétra à THôtel-de-Ville, il trouva Robespierre étendu par terre, la mâchoire fracassée d*un coup de pistolet. Un gendarme, nommé Méda, se vanta d'avoir voulu tuer le € tyran *, et fut récompensé pour cela. Mais les contemporains crurent plutôt que Robespierre avait voulu se tuer, comme le fit Le Bas, qui se tua en effet. Robespierre jeune s*était précipité par une fenêtre, sans pouvoir se tuer. On se saisit sans peine des conjurés. La Convention était maîtresse de l'Hôtel-de- Ville, le club des Jacobins avait été fermé par Legendre, l'insurrection était vaincue.
Le lendemain 10 thermidor, vers sept heures et demie du soir, Robespierre et son frère, Couthon, Saint-Just, Fleuriot- Lescot, Payan, Hanriot et plusieurs membres du club des Jacobins et de la Commune (22 condamnés au total) furent guillotinés. « La foule était innombrable, dit le journaliste Perlet; les accents d'allégresse, les applaudissements, les cris de : A bas le tyran! Vive la Républiqv>el les imprécations de toute espèce ont retenti de toute part le long du chemin. » Bientôt 82 robespierristes, pour la plupart membres de la Commune, furent envoyés & la guillotine, sur la simple constatation de leur identité. On ne se borna pas à tuer Robespierre et ses amis : on les calomnia, on les dénonça à la France comme royalistes, comme vendus à l'étranger. Ceux d'entre eux qui survécurent, comme David, les désavouèrent lâchement. De tous les points de la France des adresses de félicitation furent envoyées à la Convention : on y traitait Robespierre de Cromwelly de Catilinay et personne ne défendit sa mémoire insultée. On personnifia en lui tous les excès de la Terreur, et on crut que la République était sauvée, pacifiée par la mort d*un homme.
Le gouvernement révolutionnaire après thermidor. — La Terreur ne cessa pas aussitôt après la chute de Robespierre. Le 24 thermidor, Barëre dit à la Convention : « Convenons tous, déclarons tous que nous voulons le gouvernement révolutionnaire! » Alors tous les Conventionnels s'écrièrent : Oui! oui! Nous le voulons tous! en se levant, dit le Moniteur, et c en agitant leurs chapeaux par un mouvement simultané ». Le gouvernement révolutionnaire fut donc maintenu après thermidor, mais on en modifia les organes, et, sans renoncer officiellement à la Terreur, on en changea peu à peu les formes et les moyens dans le sens des idées d*humanité et de clémence qui étaient la conséquence des victoires à la frontière.
Dès le 11 thermidor, la Convention s'occupa de détruire Tomnipotence dictatoriale du Comité de salut public, en décrétant que les membres en seraient renouvelés par quart chaque mois. Le 7 fructidor suivant, un décret d ensemble régla les attributions des Comités. Celui de salut public, en partie renouvelé quant au personnel, garda seulement la direction des aCfaires diplomatiques, militaires et maritimes. Carnot resta chaîné de la guerre, jusqu'à ce que le sort l'eût fait sortir du Comité, c'est-à-dire jusqu'au 15 ventôse an II (5 mars 1795). Le Comité de sûreté générale devint le maître de la police : il eut le droit de décerner des mandats d'arrêt et de traduire au Tribunal révolutionnaire. On en élimina les quelques robespierristes qui y restaient, et il iut exclusivement composé de thermidoriens. Le Comité des finances eut la haute main sur les finances, et chacun des autres Comités administra et gouverna dans sa partie. Tous reçurent, chacun dans son ressort, une autorité immédiate, non seulement sur les Commissions executives, qui étaient maintenues, mais sur les corps administratifs et judiciaires. Ainsi, il n'y eut plus, en apparence, d'unité de gouvernement après thermidor. En réalité, c'est la Convention, si longtemps gouvernée, qui gouverna à son
tour, et ses vrais ministres, quoique sans portefeuille et sans titre, ce furent les chefs de la majorité nouvelle, Tallien, Barras, Fréron, Merlin (de Thionville).
Le Tribunal révolutionnaire subsista; mais son activité fut suspendue (sauf pour constater Tidentilé des robespierristes mis hors la loi) jusqu*à la fin de thermidor. La Convention rapporta la loi du 22 prairial, décréta d*arrestation l'accusateur public Fouquier-Tinville. Le 23 thermidor, un décret réorganisa complètement le Tribunal révolutionnaire et en fit presque un tribunal ordinaire, sauf qu*il ne connaissait que des afifaîres politiques et jugeait sans appel. De sérieuses garanties furent données aux accusés, et c'est ainsi que Carrier et Fouquier- Tinville purent se défendre longuement et librement, ce que n'avaient pu faire ni Yergniaud ni Danton. Le Tribunal révolutionnaire ne fut définitivement supprimé que le 12 prairial an III (31 mai 1795). Quant aux Commissions populaires, qui avaient été les pourvoyeuses du Tribunal, elles ne furent pas formellement supprimées. Mais, dès le 10 thermidor, un décret chargea les Comités de salut public et de sûreté générale de les épurer, et elles disparurent en fait. De même, c'est provisoirement qu'un arrêté du Comité de salut public du 13 thermidor suspendit la commission d'Orange, tribunal de sang établi par Robespierre; mais cette commission ne reparut point.
Les portes des prisons ne s'ouvrirent pas tout de suite, et ce n'est qu'au bout de quelques jours que les vainqueurs se' décidèrent à les entr'ouvrir. On se garda bien, au lendemain du 9 thermidor, de rendre la liberté aux royalistes détenus. Des états des prisons de Paris conservés aux Archives nationales il résulte qu'il y avait encore, au 20 fructidor an II, 5261 prisonniers, et au 16 vendémiaire an III, 4445. C'est plus tard, quand les thermidoriens pactisèrent avec les royalistes contre les Montagnards, que beaucoup d'ennemis de la République sortirent de prison. Au début, c'est surtout les républicains incarcérés par ordre de Robespierre ou de ses amis que l'on délivre : par exemple, le général Hoche.
Un instant fermé au moment de la chute de Robespierre, le club des Jacobins est bientôt autorisé à reprendre ses séances. U
8*épure et désavoue Robespierre. Mais il est toujours ardemment républicain, il s*inquiële de la résurrection du royalisme, et la Convention finira par le fermer tout à fait, sans abolir les autres Sociétés populaires. — Quant à la Commune de Paris, «lie fut provisoirement supprimée et remplacée par deux commissions d administration et de police nommées par la Convention. — Le système de gouverner la France et les armées par des représentants en mission subsista après thermidor; mais le personnel de ces missions fut changé.
De tous les agents du gouvernement révolutionnaire, les plus actifs et les plus abhorrés avaient été les Comités révoludonnaires établis dans chaque commune ou section de commune pour y exécuter les lois contre les suspects. Us rendirent à la défense nationale Timmense service de couper la trame de la vaste intrigue royaliste et contre-révolutionnaire dont la France élait enveloppée, et leur vigilance déjoua les complots des ennemis du dedans d'accord avec les ennemis du dehors. Ce fut au prix d'une abominable tyrannie, qui transforma la Frai^ce en une prison. Les thermidoriens n'osèrent pas les abolir entièrement. Le décret du 7 fructidor an II les supprima dans les villes qui n'étaient pas chef-lieu de district ou qui comptaient moins de 8000 âmes. Us disparurent peu à peu, sous la pression de l'opinion qui en pourchassa les sLnciens membres. Mais aucune loi n'avait aboli l'institution de ces Comités.
On voit donc que les formes de la Terreur subsistèrent en général après thermidor. Il y eut encore un Comité de salut public, un Comité de sûreté générale, un Tribunal révolutionnaire, des suspects emprisonnés, des Comités révolutionnaires, des clubs de Jacobins, des représentants en mission. Mais ces formes furent adoucies, non point parce que Robespierre n'était plus là (il avait songé lui aussi à les adoucir), mais parce que la situation extérieure de la France rendait inutile et odieux le maintien des atroces mesures de rigueur provoquées jadis par nos défaites. Cependant la guerre continua, toute l'Europe n'accéda pas à la paix de Bàle, et les royalistes de l'intérieur ne désarmèrent pas. C'est pourquoi le gouvernement révolutionnaire subsista jusqu'à la fin de la Convention.
Les thermidoriens de gaucbe et les tliermidoriens de droite. — On a vu que Robespierre avait été renversé par une coalition de Montagnards et de modérés, qui lui reprochaient, ceux-là de vouloir arrêter la Terreur, ceux-ci de vouloir l'outrer. Cette coalition se divisa bientôt en thermidoriens de gauche^ comme Barëre, CoUot d*Herbois, Billaud-Yarenne, qui voulaient maintenir l'ancienne dictature du Comité de salut public, et thei^midoriens de droite, comme Barras, Tallien, Fréron, qui, sans être alors royalistes, s'étaient mis à la tète de I3, jeunesse dorée et des muscadins pour détruire l'influence des anciens terroristes. Carnot et Robert Lindet semblaient vouloir s'éjiever au-dessus de ces querelles, jouer le rôle d'arbitres, et établir une république libérale. Le Marais, muet depuis si longtemps, proposait indirectement la destruction du gouvernement révolutionnaire par l'organe de Durand-Maillane, qui réclamait la liberté illimitée de la presse. Tous les modérés se coalisèrent contre les ex-membres des Comités de gouvernement, que, le 12 fructidor, Laurent Le Cointre dénonça comme complices de Robespierre. La Convention déclara cette dénonciation calomnieuse, mais ceux qui en avaient été l'objet se sentirent en péril. Les Jacobins prirent hautement parti pour eux. Il y eut une sorte de réconciliation, dont la panthéonisalion de Marat fut le signe (5* sans-culottide an II — 21 septembre 1794). On porta aussi au Panthéon les cendres de Jean-Jacques Rousseau (20 vendémiaire an III). Les querelles intestines recommencèrent aussitôt. On se traita réciproquement de buveur de sang et de royaliste. Il est certain que les Jacobins accueillaient, honoraient Carrier et les pires terroristes. Il est certain également que les modérés excitaient contre leurs adversaires la jeunesse royaliste de Paris, armée de gourdins. La Convention ayant décrété une enquête rétrospective sur la conduite de Carrier à Nantes, Billaud-Varenne se sentit menacé, et, à la séance des Jacobins du 13 brumaire an III (3 novembre 1794), où Carrier fut défendu, il parla avec véhémence contre la réaction et fit appel à la colère du peuple : « Le lion n'est pas mort quand il sommeille, dit-il, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. » Ces paroles furent
exploitées contre les Jacobins : la jeunesse dorée de Fréron fit une émeute et les assaillit. Sous prétexte de les protéger» les Comités de salut public, de sûreté générale, de législation et militaire fermèrent leur salle et suspendirent leurs séances. La Convention approuva, et le club des Jacobins Saint-Honoré disparut (21 et 22 brumaire an III).
Rentrée des Girondins; les salons. — Une partie des conventionnels se trouvaient encore proscrits comme Girondins. Les moins compromis, ceux qui avaient signé des protestations contre les journées du 31 mai et du 2 juin, obtinrent les premiers leur rappel, sur le rapport de Merlin (de Douai), le 18 frimaire an III (8 décembre 1794). Les autres, ceux qui avaient été mis hors la loi pour avoir fomenté la guerre civile dans les départements, comme Isnard, Louvet, Lanjuinais, furent rappelés à leur tour, le 18 ventôse suivant (8 mars 1795), et la Convention rapporta un décret par lequel elle avait établi jadis une fête commémorative de la journée du 31 mai. Les Girondins rentrés s'engagèrent à oublier les maux qu'ils avaient soufferts et toute idée de vengeance. Ils ne tinrent pas leur promesse. Plusieurs d'entre eux étaient devenus royalistes, et leur retour amena une recrudescence de réaction.
C'est alors que l'on commença à rougir des idées et des formes républicaines. Les mœurs de l'ancien régime reparurent, les salons se rouvrirent, et, sous l'influence de femmes belles ou spirituelles, M"*» Tallien; M"' de Staël, M^^^ Récamier, Paris, dit un contemporain, « reprit l'empire de la mode et du goût ». Quelques salons de l'ancienne noblesse se rouvrirent aussi. < Ce n'était pas pour leur mérite personnel, dit le conventionnel Thibaudeau, ni pour le plaisir qu'ils procuraient, qu'on y attirait les révolutionnaires : on ne les caressait, on ne les fêtait que pour en obtenir des services ou pour corrompre leurs opinions. En face, on les accablait de toutes sortes de séductions, et par derrière on se moquait d'eux : c'était dans Tordre. Mais il y en avait beaucoup qui ne le voyaient pas : ils croyaient augmenter d'importance et de considération en fréquentant des gens de l'ancien régime, et se laissaient prendre à ces trompeuses amorces. Devant eux, on hasardait d'abord quel-
ques plaisanteries sur la Révolution. Comment s*en fâcher? C'était une jolie femme qui se les permettait. Leur républicanisme ne tenait pas contre la crainte de déplaire ou de paraître ridicule. Après les avoir apprivoisés au persiflage, on les façonnait insensiblement au mépris des institutions. »
Le royalisme se cachait encore sous la forme d'une réaction contre la Terreur. C'est le moment où la jeunesse dorée, les muscadins, les incroyables donnaient ces bals des victimes ^ où on n'était admis que si on avait eu quelque parent guillotiné. Us se coiSaient à la victime, ils portaient de gros bâtons avec lesquels ils frappaient les Jacobins au théâtre, dans les cafés, dans la rue. Fréron, Tallien, Barras les encourageaient. Ils n'osaient pas demander le retour du roi, et les cris de Vive le roi! sont alors assez rares dans la foule. On crie : A bas les Jacobins! A bas les anarchistes! On. chante le Réveil du peuple j qui n'est pas un chant royaliste, mais que les royalistes ont adopté. On s'arrache les numéros de ÏAccusateur public, pamphlet périodique de Richer de Serisy, qui flétrit individuellement les républicains, non comme républicains, mais comme < massacreurs ».
Réaction contre la Terreur. — Poussée par l'opinion, la Convention désavouait de plus en plus la Terreur. Le 4 frimaire an III (24 novembre 1794), elle décréta Carrier d'accusation â l'unanimité moins deux voix. Au Tribunal révolutionnaire, l'accusé, après avoir longtemps nié, Onit par avouer les actes barbares qu'on lui reprochait, et s'excusa sur les cruautés des Vendéens, qui lui avaient fait perdre la raison. Il fut condamné à mort et exécuté le 26 frimaire. Le procès de l'accusateur public Fouquier-Tinville eut lieu à la même époque et dura très longtemps. Les débats, qui furent approfondis, fournirent les éléments d'une histoire rétrospective du Tribunal révolutionnaire, et c'est alors que l'on connut l'iniquité du procès de Danton. Fouquier se défendit avec force, en répétant : « J'ai obéi. > Condamné â mort avec quinze de ses complices, juges ou jurés, il fut guillotiné le 17 floréal an III (6 mai 1795).
Dans celte réaction contre la Terreur, le culte de Marat ne pouvait subsister. Ce fut, au commencement de 1795, une guerre aux bustes de l'Ami du peuple, que l'on brisa dans les
rues et dans les maisons. Le Comité de sûreté générale ordonna de les enlever des théâtres, fit fermer les clubs maratistes de Lazowsky au faubourg Saint-Marceau, et des Quinze- Vingts au fauboui^ Saint-Antoine, où se réunissaient les restes des Cordeliers et des Jacobins, et dès lors, dans ce Marat qui la veille encore personnifiait la patrie assassinée par les royalistes, on ne vit plus que le journaliste sanguinaire, Tinstigateur des massacres de septembre. Le 20 pluviôse an III (8 février 1795), la Convention décréta que les honneurs du Panthéon ne pourraient plus être décernés à un citoyen que dix ans après sa mort. Le corps de Marat fut enlevé du Panthéon.
Le mot d'ordre officiel de la Convention, en 1795, était : Guerre aux royalistes et aux terroristes. Mais c'est surtout sur les terroristes que l'on frappait, et maintenant on en venait à traiter de terroristes les républicains qui avaient gouverné en l'an II, repoussé l'invasion et rendu possibles les glorieux traités de Bâle. Quoiqu'ils eussent contribué à la chute de Robespierre, on les accusait de robespierrisme, et les thermidoriens de droite en étaient venus à demander la tète des thermidoriens de gauche. La dénonciation de Le Cointrc contre les ex-membres des Comités de gouvernement, rejetée naguère comme calomnieuse, fut bientôt reprise par des hommes plus autorisés. Une Commission de vingt et un membres, nommée pour examiner leur conduite, dénonça, par Torgane de Saladin, quatre d'entre eux, Barère, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Yadier, et la Convention commença, en germinal an III, à instruire le procès du gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire à se faire son propre procès elle-même, à la grande joie des royalistes. Les Montagnards, qui se sentaient tous menacés, plaidèrent la cause de l'ancien Comité de salut public. Robert Lindet et Carnot s'expliquèrent longuement sur leur rôle politique, au grand profit de l'histoire, mais sans réussir à arrêter l'aveugle réaction qui se déchaînait contre les hommes de l'an II.
Journée du 12 germinal. — Tout Paris n'avait pas adhéré à cette réaction, et il y avait encore beaucoup de républicains avancés dans la ville qui avait fait le 10 août et le 31 mai. Mais la fermeture des principaux clubs leur avait ôté leur point de
ralliementy et les sections s'étaient royalisées. D*autre part, ce n'était plus la question politique, c'était la question sociale qui passionnait maintenant les ouvriers des faubourgs. L'agiotage avait produit une disette factice, une misère intolérable. Babeuf avait paru, et prêché déjà la théorie des égaux et du bonheur commun. La société, telle que l'avait formée l'Assemblée constituante, ne semblait plus réaliser l'idéal de justice annoncé par la Déclaration des droits. On parlait maintenant de la réformer quant à sa base, la propriété, et le socialisme naissait, sans nom et presque sans programme, mais déjà menaçant. Le parti royaliste et le parti républicain montagnard offraient chacun leur remède aux misères du peuple et à la triste situation économique. Les royalistes auraient voulu que le peuple criât : Le roi et du pain! Il criait : La constitution de i793 et du pain! Car la politique des Jacobins, des ex-terroristes, fut alors de lui présenter cette constitution, dont l'application avait été ajournée, comme l'instrument nécessaire d'une réforme sociale. Quand le procès fut fait aux ex-Montagnards, ils s'allièrent à ceux dont Babeuf avait exprimé les souffrances et les rêves, et c'est ainsi qu'eut lieu à Paris le mouvement, plus social encore que politique, qui aboutit aux journées de germinal et de prairial, et qui eut pour but beaucoup moins de sauver les exmembres des Comités de gouvernement que de faire cesser la disette.
Le 12 germinal an III (\*^ avril 1795), une foule de pétitionnaires tumultueux envahit la salle de la Convention, demandant des subsistances, des mesures contre les royalistes, la fin de la persécution des patriotes. Les députés montagnards parurent faire cause commune avec les envahisseurs. Mais la garde nationale délivra la Convention, qui décréta aussitôt la déportation immédiate de Barère, de Billaud-Yarenne, de CoUot d'Herbois et de Yadier. D'autres conventionnels furent décrétés d'arrestation ce jour-là ou les suivants, entre autres Choudieu, Châles, Léonard Bourdon, Duhem, Ruamps, Amar, Thuriot, Cambon, Maignet, Levasseur (de la Sarthe), et jusqu'à ce Laurent Le Cointre qui avait le premier dénoncé les Montagnards et qui semblait maintenant trop républicain. Paris fut mis en
élat de siège, sous le commandement de Pichegru. Un décret du 20 germinal ordonna le désarmement € de ceux qui ont participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui a précédé le 9 thermidor », c*est-à-dire qu*on désarma les républicains avancés, les ex-patriotes, qui furent ainsi livrés sans défense à la vengeance des royalistes. Le 28 germinal, la garde nationale fut placée sous les ordres du Comité de la guerre, qui en nomma Tétat-major. Le même jour, portant une grave atteinte à Torganisation du gouvernement révolutionnaire, la Convention rapporta les articles du décret du 14 frimaire an II relatifs aux administrations de département et de district, qui furent rétablies, quant à leurs fonctions et au nombre de leurs membres, telles qu'elles étaient avant le mouvement fédéraliste. Ce fut là une des revanches des Girondins, dont Tinfluence devenait prépondérante. Enfin un décret du 14 floréal an III (3 mai 1795) ordonna la restitution des biens confisqués par suite de jugements rendus par les tribunaux révolutionnaires depuis le 10 mars 1793. C'est aussi Tépoque où, par rétablissement du régime de la séparation de TEglise et de TEtat, le culte catholique reparaissait dans toute la France, avec toute la liberté que comportaient les circonstances. Ainsi s'en allait, pièce à pièce, par des changements partiels et sans mesures d'ensemble, le régime de la Terreur.
Journées de prairial an m. — Le 12 germinal, la Convention avait promis de remédier à la disette, d'assurer l'approvisionnement de Paris. Elle ne put pas tenir ses promesses, et le pain n'arriva pas. Aux environs, les convois furent pillés, les représentants en mission maltraités, menacés de mort. A Paris, des muscadins montraient au peuple de beau pain blanc, en disant : ffen a pas qui veut : cest du pain de député. Le 29 floréal, la distribution de pain ne fut que de 2 onces par personne. Le lendemain 30, on la diminua encore. Une insurrection populaire fut annoncée par un manifeste affiché dans la nuit du 30 floréal au 1®' prairial. On y demandait : 1^ du pain ; 2* la mise en activité immédiate de la constitution de 1793 ; 3*^ la destitution du gouvernement ; 4® la liberté des patriotes détenus. Des rassemblements armés se formèrent, le 1*' prairial, pour
faire un nouveau 2 juin. La Convention fut envahie par une multitude menaçante» où les femmes étaient nombreuses, el qui criait : Du pain et la constitution de 1793! Le représentant Féraud fut tué d un coup de pistolet, on porla sa tète sur une pique, on la présenta au président Boissy d*Ânglas, qui la salua d'un air impassible. Sous la pression des envahisseurs, un simulacre de délibération eut lieu, à laquelle prirent part les députés Montagnards ; on vota des décrets analogues aux vœux du peuple, et on nomma une commission executive de quatre membres : Duquesnoy, Prieur (de la Marne), Bourbotle et Du Roy. Enfin la Convention fut délivrée par les sections modérées ou royalistes, et par la force armée que ses commissaires avaient su réunir. La pluie dissipa les rassemblements. Aussitôt les Montagnards qui avaient pactisé avec les insurgés furent décrétés d'arrestation» puis d'accusation.
L'insurrection n'était pas vaincue. Le lendemain, 2 prairial, la Convention décréta que dans toutes les communes il serait fait un recensement des grains et des farines : on prélèverait la subsistance de la commune jusqu'à la récolle prochaine; le surplus serait affecté à l'approvisionnement des armées et de Paris. Mais Paris ne croit plus aux promesses de la Convention, et une émeute plus formidable que celle de la veille cerne l'Assemblée. Le général Alexis Dubois, nommé par la Convention commandant de la cavalerie, est fait prisonnier par les insurgés, qui le renvoient au Comité de salut public, pour annoncer leur dessein de ne pas désemparer qu'ils n'aient obtenu satisfaction. On parlemente, des promesses sont faites, uno.dcputation des insurgés est admise à la barre, les sections se dispersent en chantant, la Convention est délivrée. La nuit et la journée du lendemain sont employées par les Comités à réunir des troupes, pendant que l'insurrection se fortifie au fauboui^ Saint-Antoine. Le général Kilmaine, à la tète de 1200 hommes, où la jeunesse dorée domine, s'engage imprudemment dans ce faubourg, se voit tourné, obligé de se retirer honteusement, au milieu des huées et grâce à la pitié dédaigneuse des insurgés. Cependant la Convention a réussi à rassembler toute une armée, sous les ordres de Menou, et la
nouvelle de la conclusion de la paix avec la Hollande redonne du prestige et de rautorité à la politique conventionnelle. Menacé d*un bombardement, le faubourg Saint-Antoine prend peur, se rend, livre ses canons et ses canonniers. La Convention était victorieuse, grâce aux royalistes et grâce à Tarmée. Ce fut à Paris la dernière insurrection populaire.
La réaction qui suivit les journées de prairial fut terrible. La Convention traduisit devant une Commission populaire Rûhl, Romme, Du Roy, Goujon, Forestier, Albitte atné, Bourbotte, Duquesnoy, Soubrany, Prieur (de la Marne) et Peyssard. . Albitte et Prieur s*enfuirent, Rûhl se donna la mort avant H procès. Les autres, condamnés à mort à l'exception de Peyssard vet de Forestier, se frappèrent d'un couteau, qu'ils se passèrent de main en main. Goujon, Romme et Duquesnoy se tuèrent du coup. Soubrany, Du Roy et Bourbotte, gravement blessés, survécurent assez pour être guillotinés. Ainsi périrent les républicains qu*on a appelés les derniers Montagnards.
La Convention, un instant royalisée, poussa la fureur jusqu'à décréter d'arrestation, parmi les Montagnards, même ceux qui n'avaient pas pris part à l'insurrection de prairial, même les plus irréprochables républicains, comme Robert Lindet et Jeanbon Saint-André. Le royaliste Henri Larivière réclama l'arrestation de Carnot. On allait la voler, quand quelqu'un s*écria : « Carnot a organisé la victoire! » Alors la Convention, prise de honte, passa à l'ordre du jour, et Carnot fut sauvé.
La Terreur blanche. — Les républicains, désarmés, se trouvèrent en plusieurs régions de la France et surtout dans le Sud-Est, en butte aux vengeances des royalistes, qui, unis aux modérés, s'organisèrent en troupes armées, qu'on appela Compagnies du Soleil^ Compagnies de Jésus, Compagnies de Jéhu. Les excès et les crimes de ces bandes firent peser sur les patriotes une terreur qui a reçu le nom de Terreur blanche. D'autre part, un décret ayant fait cesser les proscriptions et les poursuites pour cause de fédéralisme, les émigrés de 1793 rentrèrent en masse. A Lyon, après plusieurs assassinais isolés, les compagnies du Soleil procèdent, le IG floréal an III, à un massacre général des prisonniers censés a terroristes ».
Histoire oiNiRALE. VIII. l»^
Il en est de même à Roanne. Poursuivis judiciairement, les assassins sont acquittés, rentrent en triomphe à Lyon, et sV font couronner au théâtre. C*est surtout dans le département des Bouchës-du-Rhône que règne en 1798 la Terreur blanche, avec la complicité des conventionnels Isnard, Chambon et Gadroy. Les prisons d'Aix étaient pleines de républicains, qui allaient passer en jugement. Craignant que le tribunal ne les condamnât pas tous, les compagnies du Soleil de Marseille se rendent à. Aix, et massacrent les prisonniers avec des raffinements de barbarie. A cette nouvelle, les ouvriers de Toulon se soulèvent, s*apprètent à marcher sur Marseille. Le conventionnel Isnard excite contre eux, et contre les républicains en général, les passions déjà déchaînées. Il crie aux royalistes : < Si vous n'avez pas d'armes, si vous n'avez pas de fusils, eh bien! déterrez les ossements de vos pères, et servez-vous-en pour exterminer tous ces brigands! » Le 6 prairial, le fort de Tarascon, plein de prisonniers, fut envahi par deux ou trois cents hommes masqués, et les prisonniers furent jetés du haut de la tour dans le Rhône. Les eaux basses ayant laissé à découvert des rocs aigus, les cadavres y restèrent. Les assassins placèrent sur chaque cadavre une étiquette en bois, fixée par un poignard, avec cette inscription : Défense (Vensevelir sous peine de la vie. Cependant une armée, levée par les représentants, marcha sur les ouvriers toulonnais, les mit en déroute et en fit un grand carnage. Alors les royalistes de Marseille assassinèrent les nombreux républicains enfermés au fort Saint-Jean (17 prairial an III-5 juin 1795). Ce fut une scène d'horreur, où les bourreaux se montrèrent sans pitié. Quelques-uns des assassins ayant été arrêtés, Cadroy les fit relâcher. — Telle fut la Terreur blanche, qui n'eut pas, comme la Terreur rouge, l'excuse du patriotisme exaspéré.
Le parti royaliste. — Par la Terreur blanche, le parti royaliste put se venger, mais non pas reconquérir la France. Quoique la Convention eût imprudemment désarmé et livré les républicains, la République subsista, parce que la République avait assuré la défense nationale, signé la paix avec la Prusse, sauvé et agrandi la patrie. Décimée et insultée, la Convention
eut encore, dans les derniers mois de sa carrière, de glorieux succès militaires et diplomatiques : victoires du général Moncey, paix avec TEspagne, paix avec le landgrave de Hesse-Cassel, réunion définitive de la Belgique à la France. La réaction fut impuissante à détruire un gouvernement paré d*une telle gloire. Et cependant les royalistes avaient enfin un roi. Louis XVII étant mort au Temple (20 prairial an III), le comte de Provence, réfugié à'Vérone, prit aussitôt le nom de Louis XVIII. Ses premiers actes ne lui gagnèrent pas l'opinion française. Il s'intitula roi de France et de Navarre, et, dans un manifeste, il annonça l'intention de rétablir l'ancien régime. C'était s'aliéner la nation. Son agence de Paris eut beau multiplier les intrigues : la masse de la France resta sourde aux appels du prétendant. Nous avons déjà dit comment échoua, à Quiberon, la tentative des émigrés royalistes.
Vote de la constitution de l'an m; Journée du 13 vendémiaire an IV. — On a vu que les républicains avancés réclamaient la mise en activité de la constitution démocratique de 1793. La Convention n'osa pas tout d'abord déclarer cette constitution abolie : elle chargea une Commission d'en préparer < les lois organiques ». Mais, après la répression de l'insurrection de prairial, on substitua à la constitution de 1793 une constitution nouvelle, dite de l'an III, qui fut discutée et votée du 19 messidor au 30 thermidor. Puis, craignant que les royalistes ne peuplassent de leurs créatures le futur Corps législatif, ce qui eût été particulièrement dangereux à une époque où nous avions encore à lutter contre l'Angleterre et l'Autriche, la Convention décida de se continuer elle-même et décréta (S fructidor an III) que les assemblées électorales seraient tenues d'élire au Corps législatif au moins les deux tiers des conventionnels sortants. Craignant que sa volonté ne fût pas obéie, elle décréta en outre (13 fructidor) qu'en cas de besoin « ce nombre serait complété par ceux qui auraient été réélus dans son sein ». Aussitôt commença, contre ce < décret des deux tiers », un pétitionnement menaçant, et les royalistes organisèrent ouvertement, dans les sections de Paris, un mouvement insurrectionnel, nne journée, au nom du
« peuple souverain >, qu'ils opposaient à la Convention. La section Le Pelelier, ci-devant des Filles-Saint-Thomas, section de tout temps royaliste, réunie en assemblée primaire le 20 fructidor an III pour Tacccptation de la constitution, rédigea un « acte de garantie », où il était dit que les pouvoirs de tout Corps constituant (et par conséquent ceux de la Convention) devaient cesser en présence du peuple assemblé. Presque toutes les sections adhérèrent, et, se coalisant, décidèrent de former un Comité central, La Convention s'y opposa par un décret. Les sections cassèrent ce décret au nom du peuple souverain. La Convention subit cet affront. Elle attendait le résultat du plébiscite sur la constitution. Ce résultat fut proclamé par elle le l*"" vendémiaire an IV. La constitution avait été acceptée par 914 853 voix. Il y avait eu 41892 opposants. Mais le décret « des deux tiers », soumis à un vote spécial, n'avait été ratifié que par 167 758 voix contre 95 873, et, comme on le voit, le nombre des abstentions avait été énorme. L'agitation royaliste devint furieuse. La Convention ayant, le 1" vendémiaire, convoqué pour le 20 du même mois les assemblées primaires, afin de commencer les opérations électorales pour la formation du Corps législatif, la section Le Peletier invita les électeurs à violer ce décret et à se réunir dès le lendemain au Théâtre-Français. Celte réunion fut aisément dispersée. Mais le péril royaliste était grand, il y avait un vaste complot concerté. On afficha à Paris et aux environs ce placard : « Peuple français, reprends la religion et ton roi, et tu auras la paix et du pain. > La Convention fit enfin appel aux républicains, arma les patriotes de 89 et quelques citoyens ardents, ordonna au général Menou d'aller saisir les chefs de la section rebelle. Menou, se payant de vaines promesses, laissa les insurgés se former en une véritable armée, commandée par le général Danican (12 vendémiaire). Barras, nommé général en chef de l'armée de Tintérieur, s'adjoignit Napoléon Bonaparte comme commandant provisoire en second. Cernée par 20 000 hommes, la Convention n'en avait guère que 5000 à opposer aux rebelles (13 vendémiaire). Une légende montre les royalistes foudroyés alors sur les marches de Saint-Roch par l'artillerie
de Bonaparte. Les conventionnels n'avaient là qu'une pièce de canon : elle faillit même leur être prise par les royalistes, et il ne semble pas que Bonaparte ait été mêlé à cet incident de cette bataille. Mais son génie, aidé du zèle de Barras, décida de la victoire, qui fut longtemps incertaine et qui, d'autre part, ne semble pas avoir coûté la vie à plus de 200 royalistes. Le lendemain 44, Paris avait repris sa physionomie habituelle et les théâtres étaient pleins. La Convention fut très indulgente pour les vaincus : elle créa trois conseils militaires pour les juger, mais il n'y eut que deux exécutions capitales.
Fin de la Convention nationale. — Dans les derniers jours de sa carrière, en même temps qu'elle organisait Tinslruction publique, la Convention parut reprendre son ancienne énergie révolutionnaire, vota des mesures de précaution contre le royalisme et, par divers décrets, essaya d'empêcher à l'avance les persécutions contre les ex-terroristes. Le 29 vendémiaire an IV, elle ordonna des poursuites contre les compagnies de Jéhu ou du Soleil. Le 3 brumaire, elle exclut de toutes les fonctions publiques, législatives, administratives, municipales et judiciaires les parents d'émigrés et tous les individus provocateurs ou signataires de mesures séditieuses et contraires aux lois, c'est-à-dire quiconque avait fait acte de royalisme. Par le même décret, elle renouvela les lois terroristes contre les prêtres. Elle autorisa aussi les Français < qui ne voudraient pas vivre sous les lois de la République » à quitter la France dans les trois mois, à condition de n'y jamais rentrer. Le 4 brumaire, elle décréta que la peine de mort serait abolie après la paix générale, qu'il y aurait une amnistie pour tous les faits relatifs à la Révolution, mais elle excepta de cette amnistie les complices du complot de vendémiaire, les prêtres déportés ou sujets à la déportation, les fabricaleurs de faux assignats et les émigrés. Le même jour (26 octobre 1793), elle déclara sa session terminée et se sépara aux cris de Vive la République!
Nous n'avons eu à exposer que les actes purement politiques de la Convention. On ne peut apprécier la carrière de celle grande Assemblée, on ne peut même bien comprendre ceux de ses actes que nous avons racontés, que si on considère
en même temps ses opérations de guerre et de diplomatie, ses efforts pour organiser la République par des lois civiles et sociales, ses travaux en matière de code civil, de finances, d'instruction publique, etc. Le lecteur trouvera, dans d'autres chapitres, ces indispensables éléments d'un jugement d'ensemble sur la Convention.
BIBLIOGRAPHIE
La plupart des sources de Thistoire de la Convention nationale se trouvent être les mêmes que celles de l'histoire de la Constituante et de la Législative. Nous renvoyons donc le lecteur aux bibliographies de ces deux Assemblées (voir ci-dessus, p. 145 et 158). Voici d'autres sources.
8ource0 offlciellefli. — Procès-verbal de la Convention, 74 vol. ia-8 (les tables n'existent que manuscrites sur cartes aux Arch. nat. On a commencé à en faire autographier un résumé). — Pièces diverses impr. par ordre de la Convention (Bibl. nat., Le 37, 38 et 39). — Bulletin de la Convention nationale, 5 vol. in-fol.
ReeueiU» de dociimeiit.0. — Les mêmes que pour la Législative. Le Recueil des actes du Comité de salut public, en cours de publ., s'arrête en ce moment (1896) à la date du 31 déc. 179i inclus. On trouvera les principaux éléments de la suite de ce recueil aux Arch. nat., à celles de la Guerre et de la Marine. — Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint- Just, Payan, etc. , 1828, 3 vol. in-8. — G. Lefebyre, Registre de la Société républicaine de SaintChamond (1793-1795), Lyon et Saint-Étienne, 1890-1895, in-8. — De Beaucourt, Captivité et dernières années de Lowîs XVI, 1892, 2 vol. in-8.
Jouroaioc: et périodltiue». — Républicain français; Journal de la Montagne ; Le Vieux Cordelier ; Feuille du Salut public ; Bulletin du tribunal révolutionnaire ; Journaux d'Hébert et de Marat.
]lléiiioii^«9 eorrespooclaoeei»^ Joiirnaiix et histoire» éoMi^ néiii de eonteinporain». — Meillan, Mémoires, 1795, in-8. — J.-B. Louvet, Quelques notices, 1795, in-8 (réimpr. plusieurs fois sous le titre de Mémoires; dernière éd., 1889). — Riou£fe, Mémoires d*un détenu, 1795, in-8.
— D.-J. Garât, Mémoires sur la Rév., 1795, in-8. — Lequinio, Guerre de la Vendée, 1795, in-8. — L.-M. Turreau, Mémoires sur la Vendée, 1795, in-8.
— Helen-Maria Williams, Letters, Londres, 1795, in-8. — Les souvenirs de Vhistoire ou le Diuriial de la Rév., 1797, 2 vol. 'in-12 (récit anonyme des événements de l'année 1793). — Comte de Puisaye, Mémoires, Londres, 1803-1808,6 vol. in-8. — De Beauchamps, Hist.de la guerre deVendée, 1806, 3 vol. in-8. — Marquise de La Rochejaquelein, Mémoires (sur la Vendée), 1815, in-8 (dernière éd., conforme au manuscrit orig., 1889). — Lavaux, Les campagnes d'un avocat, 1816, in-8. — A.-C. Thibaudeau, Mémoires sur la Convention et le Directoire, 1824, 2 vol. in-8. — Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans, 182V-1827, 6 vol. in-8. — P.-F. Tissot, Mémoires sur Camot, 1824, in-8. — Sénart, Révélations on Mémoires, 1824, in-8. — Durand- Maillaae, Hist. de la Convention, 1825, in-8. — Ch. de Lacretelle, Dix années d'épreuves, 1842, in-8. — Soubrany, Dix-neuf lettres, Clermont- Ferrand, 1867, in-8. — Bertrand Poirier de Beauvais, Mémoires sur la
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