Voir ci-dessus, p. 182 el suiv
avait rejeté les Français derrière la Scarpe. Il eût pu se jeter avec ses 100 000 hommes sur la route de Paris; il aima mieux se porter sur Cambrai et investir Le Quesnoy. Le duc d'York reçut Tordre d'aller assiéger Dunkerque. Pitt tenait surtout à assurer à l'Angleterre une porte d'entrée en France. Hais c'était couper en deux l'armée envahissante et en détourner vers une direction excentrique une importante fraction. Le duc d'York alla camper avec 20000 hommes devant Dunkerque.
Il croyait avoir assuré ses communications en laissant 15000 Hessois en observation à Rousbrugghe sur l'Yser sous le comniandement de Freytag, et un autre corps de Hollandais d'égale force à Menin. Houchard fut chargé de remplacer Gustine à la tète de l'armée du Nord, comme il l'avait déjà remplacé à la tète de l'armée du Rhin. Depuis la guerre de Sept ans, il s'était signalé en maintes circonstances par sa bravoure et par son zèle pour la Révolution. Carnot lui envoya des renforts considérables et lui ordonna de rassembler toutes ses forces disponibles pour délivrer Dunkerque. « L'honneur de la nation est là, lui écrivait-il. Pitt ne peut se soutenir qu'en indemnisant le peuple anglais par de grands succès. Portez des forces immenses dans la Flandre et que l'ennemi en soit chassé. » Houchard eut le tort de ne prendre avec lui que 25 000 hommes^ laissant dispersés dans le camp et dans diverses garnisons plus de 30 000 hommes. Au lieu de couper la ligne de retraite du duc d'York, il attaqua de front l'armée d'observation de Freytag. Les opérations qui forment la bataille dite de Hondschoote durèrent trois jours (6-8 septembre). Houchard y montra quelque indécision. Il semble qu'il ait eu peur de la responsabilité qu'il avait assumée. C'est l'entrain de ses lieutenants, Jourdan, Yandamme, Leclair, Hédouville, c'est la vigueur des représentants Levasseur et Delbrel, c'est l'heureuse sortie de la garnison de Dunkerque, dirigée par Hoche, qui assurèrent le succès. Le lendemain Houchard pouvait jeter à la mer ou détruire les corps d'York et de Freytag retirés à Furnes. Il n'envoya contre eux que des détachements trop faibles. Il n'exécuta qu'avec beaucoup d'hésitation et de lenteur le plan de Carnot qui consistait à tourner à droite pour dégager les places de la Lys. Il battit
encore les Hollandais à Menin et les rejeta dans la direction de Courtray, Mais une panique éclata parmi ses troupes au combat de Bisseghen. Les fuyards ne purent être ralliés que sous les mars de Lille. Le Quesnoy se rendit à Goboui^ le 11 septembre. Les Autrichiens commencèrent à bloquer Maubeuge.
Ainsi Hondschoote n*avait pas eu le même lendemain glorieux que Jemmapes. Houchard était vaincu, comme Custine. Ils montèrent tous deux sur l'échafaud/ victimes d*une égale injustice. On reprocha à Custine son luxe asiatique^ le char doré y où il se serait fait traîner dans Mayence : c*est Dumouriez cadet ^ disait Hébert. II avait refusé de laisser distribuer parmi ses troupes le Journal de la Montagne et le Père Duchêne : il avait fait exécuter des soldats coupables d'indiscipline; il s'était plaint des commissaires chargés des approvisionnements; il avait maintenu en fonctions, malgré Bouchotte, quelques officiers nobles de mérite; on Taccusait faussement d'avoir donné pour mot d'ordre Condorcet et pour mot de ralliement Constitution, Nul défenseur n'osa plaider sa cause. II embrassa son fils la veille du supplice : « Mon Bis, lui dit-il, j'ignore comment je serai demain; en allant à la mort, nul homme ne peut répondre de lui; mais je m'efforcerai d'être digne du nom que je vous laisse. » Custine, le Ga^munique ^ expiait la perte de Mayence et de Yalenciennes ; il expiait aussi sa naissance.
Houchard ne se donna pas le plaisir de braver le ministre Bouchotte : il comparut devant le tribunal en victime résignée. Il ne chercha même pas à exalter le succès d'Hondschoote. Il rappela avec une noble simplicité qu'au moment où il prenait le commandement de l'armée du Nord, 22 officiers d'état-major et un général venaient d'être destitués. Levasseur l'avait accusé d'avoir eu peur après Menin : les cicatrices de ses cinquantecinq blessures témoignaient de sa bravoure. On lui reprocha d'avoir trahi : « Etant devenu, de simple capitaine de dragons, général en chef, quel espoir aurais-je eu en passant à l'ennemi? Il m'aurait haché par morceaux pour tout le mal que je lui ai fait. » Houchard marcha à la mort sans murmure et sans abattement. Il expiait l'armée anglaise sauvée. Le Quesnoy livré.
W Jourdan à Wattigpoies. — Jourdan succéda à Bouchard. Il reçut le commandement de toutes les forces réunies sur la frontière du Nord, depuis Dunkerque jusqu'à Carignan. L'armée des Ardennes lui était subordonnée (22 septembre 1793). Jourdan était un vétéran de l'armée d'Amérique, qui avait dû à son retour, parce qu'il n'était pas noble, abandonner l'épaulette, renoncer au service et aider sa femme dans son commerce de mercerie. Élu en 1791 commandant d'un des bataillons des volontaires de la Haute-Vienne, il devint en peu de temps général et chef d'armée. — Maubeuge était bloqué par 35 000 Autrichiens. Le vieux général Chancel ne tentait aucun effort pour dégager la place. Une armée d'observation de 45 000 hommes en gardait les approches, postée dans un formidable camp retranché : < J'avoue, avait dit Gobourg, que les Français sont de fiers républicains; mais je le deviens moimême s'ils me chassent d'ici. » Sur l'ordre du Comité de salut public, Garnot, accompagné de son frère Carnot-Feulins et de Duquesnoy, alla retrouver Jourdan, qui avait déjà rassemblé 50 000 hommes à liéunion-sur-Oise (c'était le nouveau nom de la petite ville de Guise). La bataille commença le 15 octobre. Elle fut surtout acharnée à la droite devant la position de Waltignies, qui ne fut enlevée que le lendemain à la suite d'une charge impétueuse au chant de la Marseillaise. Le 17 octobre, les Français s'apprêtaient à recommencer une attaque générale. Mais l'ennemi avait fui dans la nuit. Si Chancel et Ferrand avaient commandé à ce moment une vigoureuse sortie comme celle de Hoche à Dunkerque, les Autrichiens pouvaient être exterminés. Cobourg put opérer sa jonction avec York derrière la Sambre. Mais Maubeuge était débloqué et la route de Paris dégagée. Carnot, s'oubliant lui-même, attribua à Jourdan tout l'honneur de la victoire et demanda à la Convention de déclarer que l'armée du Nord avait bien mérité de la patrie.
S"" Hoche et Pichegru & ^Wissembourg. — Deux mois plus tard, la frontière d'Alsace était dégagée, comme celle du Nord. Depuis la perte de Mayence, les deux armées de la Moselle et du Rhin, fortes encore d'environ 60 000 hommes, étaient dans le plus grand désarroi. Sous prétexte de purger les
états-majors de tous les ci-devant nobles, et de < sans culottiser l'armée », Bouchotte changeait sans cesse les généraux. En quelques semaines, Bouchard, René Moreaux, Schauembourg, Delaunay se succédèrent à la tète de Tarmée de la Moselle; Beauharnais, Landremont et Carleuc à la tète de celle du Rhin. Brunswick infligea à Moreaux un sanglant échec à Pirmasens (14 septembre), et Tarmée de la Moselle se retira sur la rive gauche de la Sarre. Wurmser, s*avançant lentement vers le Sud, délogea les Français des lignes de Wissembourg et les rejeta au delà de la Lauter (13 octobre). D'autres attaques avaient lieu sur Kehl et Huningue. Les Prussiens, maîtres des défilés des Vosges du nord, s'avancèrent jusqu'à la position si importante de Wœrth. L'ennemi prit ses quartiers d'hiver en pleine France. Si Wurmser et Brunswick avaient réussi à s'entendre, Strasboui^ pouvait être enlevé par un coup de main.
Le Comité de salut public, pour parer à cet immense danger, envoya Saint-Just et Lebas en mission extraordinaire à l'armée du Rhin, Lacoste et Baudot à l'armée de la Moselle. Hoche fut mis à la tète de l'armée de la Moselle et Pichegru de l'armée du Rhin, floche, fils d'un garde du chenil royal de Versailles, n aurait pu sans la Révolution dépasser le grade de sei^ent. Officier dans l'armée de Dumouriez, il devint aide de camp du général Le Veneur, qui chercha à le corriger de sa vulgarité et lui donna de bonnes leçons d'art militaire. Hoche envoyait encore au journal de Marat des tirades patriotiques : il avait adopté le langage du Père Duchêne, il était un protégé de Bouchotte. Mais Danton avait deviné, sous l'écorce du jacobin violent, une âme loyale à la patrie et les plus beaux dons du soldat. Un mémoire de Hoche au Comité de salut public sur la conduite de la guerre dans le Nord lui avait gagné Carnot : « La routine nous perd... Rasons les places fortes que nous ne pouvons défendre sans nous disséminer et plaçons-nous hardiment au centre des armées ennemies; plus forts, réunis, que chacune d'elles séparément, marchons de l'armée que nous aurons vaincue à celle qui est à vaincre. » C'était le plan même de Camot. Hoche avait deviné la guerre moderne. Entré à Dunkerque simple chef de bataillon, il s'éleva en six semaines
jusqu'au grade dé généred en chef de Tarmée de la Moselle. Ij Argus de la Moselle esquissait en ces termes flatteurs la première impression produite par ce général de vingt-cinq ans : < II m*a paru jeune comme la Révolution, robuste comme le Peuple... Son regard est fier et étendu comme celui d'un aigle ; espérons, mes amis ; il nous conduira comme des Français doivent l'être. » — Il trouvait des mots dignes d'un S|)artiate : < Avec des baïonnettes et du pain, nous pouvons vaincre l'Europe... Quand l'épée est courte, on fait un pas de plus. »
Tout autre était Pichegru, sorte de madré paysan comtois, sans grande expérience de la guerre : il ne connaissait les retranchements ennemis que pour les avoir vus de Huningue avec une lunette d'approche. Mais il avait un sens très droit, un calme imperturbable. Il savait se faire bien venir des soldats, qui l'appelaient leur père. Il calomniait à propos ses rivaux. Il flatta Saint-Just et Bouchotte; il sut écouter Desaix.
Desaix, malgré ses dix-sept parents émigrés, avait forcé la confiance des plus farouches jacobins, tant l'on sentait en lui de flamme intérieure et de loyauté. C'était une sorte de Roland ou de Bayard, toujours prêt pour les affaires d'avantgarde et les coups de main audacieux, à la fois intrépide et juste. Il donna l'exemple de toutes les vertus militaires, même de la modestie.
Sous ces nouveaux chefs, les soldats reprirent confiance, les officiers comprirent leur devoir, tout rentra dans Tordre. Hoche, trop audacieux, voulut d'abord avoir la gloire de débloquer seul Landau : il fit marcher ses troupes de Bitche par les routes de Pirmasens et de Kaiserslautern. Les Prussiens firent un mouvement de retraite pour regagner derrière la Lauter de meilleurs cantonnements. Hoche crut les avoir fait reculer par la peur : « Les sans-culottes ont repoussé les bien-vêtus », écrivait-il. Mais Brunswick s'était retranché dans l'excellente position de Kaiserslautern. Hoche, par de vigoureuses attaques, chercha vainement a le débusquer. Le bal dura trois jours. Hoche dut se retirer, en bon ordre d'ailleurs, et sans rien laisser à l'ennemi. Brunswick n'osa pas le poursuivre (28-30 novembre). Pichegru, de son côté, fit pendant un mois de nombreuses sorties
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de son camp retmnché sous les murs de Strasbourg : il aguerrit son armée. Mais les kaiserlicks autrichiens opposaient à la fougue enragée des sans-culottes leur calme imperturbable. Les Français perdaient trois fois plus de monde. Cependant Wurmser prévoyait la défaite s*il n*était pas secouru par les Prussiens.
Liandau débloqué. — Hoche avait commis la faute d'agir seul. Il comprit la nécessité de lier ses opérations à celle de Pichegru. Il fallait attaquer par la droite de Wurmser « cette teigne d'Autrichiens », profiter de Téloignement de Brunswick, et se hâter, avant que Landau, réduit à la plus extrême détresse, fût obligé de se rendre. A partir du 15 décembre, les attaques sur les différentes positions des Autrichiens se renouvelèrent presque chaque jour. Wurmser voyait avec épouvante apparaître sans cesse de nouvelles masses républicaines qui semblaient sortir de terre comme des champignons. On se battit avec acharnement à Lembach, à Reichshoffen à Frœschwiller, si tristement célèbres depuis.
Le 22 décembre, Frœschwiller tomba entre les mains des Français; le 24, les Autrichiens évacuèrent Haguenau. Ce même jour Hoche fut nommé commandant en chef des deux armées réunies. Wurmser recula jusqu*à Wissembourg; il songeait à lever le siège de Landau. Les énergiques adjurations du duc de Brunswick l'en empêchèrent. Il promit de venir au secours de son collègue, mais il était trop tard. La grande bataille se livra le 26 décembre. Il s'agissait de déloger l'ennemi des lignes de Wissembourg et des abords de Landau. « Landau ou la mort! » criait-on dans le camp français. La nouvelle de la prise de Toulon enflammait encore les courages. L'infanterie française escalada sous un feu meurtrier les pentes du Geisberg, enleva à la baïonnette les positions des Autrichiens et les aurait exterminés, si Brunswick, accouru du col du Pigeonnier, n'avait prêtée leur retraite. Les Français entrèrent à Wissembourg, chassèrent de Lauterbourg les émigrés de l'armée de Condé et débloquèrent Landau qui avait résisté avec la plus remarquable vigueur depuis quatre mois, malgré un furieux bombardement et la maladie de la jalousie et du soupçon (28 décembre). Les Prussiens abandonnèrent encore Germersheim et Spire, et pri-
rent leurs quartiers d*hi ver àNeustadt; les Autrichiens passèrent le Rhin et se cantonnèrent à Philippsbourg.
Les firontières 'françaises dégagées. — L'Alsace était délivrée comme la frontière du Nord. Kellermann avait rejeté au delà des Alpes les 2500 Piémontais envoyés au secours des Lyonnais révoltés. L*armée des Alpes maritimes se tenait sur la défensive, mais gardait le terrain conquis. Seule l'armée des Pyrénées était rejetée sous les murs de Perpignan. La Convention avait dû négliger ces attaques excentriques pour obvier au péril le plus pressant. Notre frontière éternellement vulnérable du Nord-Est était sauvée. La France avait sacrifié bien des hommes, mais en avait tué encore plus à l'ennemi ; elle était le tombeau des armées de la coalition.
Politique étrangère de Danton. — La Convention nationale avait mis la guerre de sentiment à Tordre du jour, dès son avènement au pouvoir. Par le décret du 19 novembre 1792, elle avait convié tous les peuples à s'affranchir en leur promettant son appui. Le 15 décembre 1792, elle avait décrété la guerre aux « tyrans ». Le succès l'encourageait; elle se croyait appelée à donner la liberté au genre humain, à abattre tous les trônes. Mais bientôt la Belgique s'était refusée à se laisser « nationaliser »; les pays rhénans avaient rappelé leurs anciens maîtres. Les folles espérances des premiers jours pourraient-elles donc jamais se réaliser? Fallait-il travailler plus longtemps à délivrer les peuples malgré eux? Danton ne le croyait pas. Son vigoureux génie ne se nourrissait pas de chimères : il avait le sens exact de la réalité. Il entendait même mieux les affaires de l'extérieur que celles de l'intérieur. Les grandes questions européennes devaient se traiter d'après des traditions établies et des règles connues. Délivrer les peuples par les armes de la France, c'était, en cas de défaite, préparer la ruine du pays; en cas de victoire, la destruction de la République. Dans une démo-
cratie militaire le général victorieux deviendrait bientôt un maître absolu. L*épée vaincrait la toge; la < guerre aux rois » referait la royauté. Danton avait rêvé pour la France Facquisition des frontières naturelles. Mais la France telle que l'avaient faite nos rois avait des ressources suffisantes pour se faire respecter. Ses institutions nouvelles exerceraient à Tégard des autres peuples un rayonnement puissant. Sans avoir besoin de les chercher, encore moins de les forcer, ils viendraient à elle et sauraient bien Timiter dans la conquête de la liberté.
Danton avait été le principal créateur du Comité de salut public. Il en était Tàme; il y était chargé avec Barère des relations extérieures. Il comprit la nécessité de revenir sur les décrets du 19 novembre et du 15 décembre 1792. L'occasion se présenta dans la séance du 13 avril 1793. Robespierre venait de demander qu'on décrétât la peine de mort c contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce fût, de transiger avec les ennemis ». Danton fit ajouter ce sage correctif : c avec des ennemis qui ne reconnaîtraient pas la souveraineté du peuple ». — c II est temps, dit-il, que la Convention nationale fasse connaître à l'Europe qu'elle sait allier la politique aux vertus républicaines. Vous avez rendu', dans un moment d'enthousiasme, un décret, dont le motif était beau sans doute, puisque vous vous obligiez à donner protection aux peuples qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine. Il faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son énei^e, fera attraction sur tous les peuples, » Danton eut gain de cause, et le décret suivant fut rendu : < La Convention nationale déclare, au nom du peuple français, qu'elle ne s'immiscera en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances ; mais elle déclare en même temps qu'elle s'ensevelira plutôt sous ses propres ruines que de souffrir qu'aucune puissance s'immisce dans le régime intérieur de la République. » Dès lors la voie était rouverte aux négociations ; du moment que la France ne jurait pas de détruire le gouvernement des peuples coalisés, elle
pouvait traiter avec eux. Danton recommença dès lors à pratiquer des intelligences dans les cours étrangères. C'est la politique d'intérêts» la seule vraiment pratique, substituée à la politique du sentiment.
Négociations en Europe. — Le ministre Le Brun, de sens très droit, d'esprit très modéré, bon patriote, seconde très bien Danton dans cette évolution si sage. De nombreux agents sont envoyés auprès des diverses puissances pour multiplier les insinuations, proposer des échanges, préparer des brouilles. Chépy est délégué à Genève, pour rassurer les Genevois contre toute idée d'annexion. De là il devra passer à la cour de Turin et s'informer si l'échange de la Savoie et de Nice contre une compensation dans le Milanais ne serait pas accepté. Soulavie part pour le Valais. Desportes, envoyé auprès du duc de Deux-Ponts, propose un plan complet de réorganisation de l'Allemagne. Gaillard est nommé plénipotentiaire à la diète de Ratisbonne afin de travailler les princes allemands. Sémonville reçoit une mission auprès du grand-duc de Toscane, Maret est délégué à Naples, Descorches à Constantinople. Un déclassé de l'ancien régime, le marquis de Poterat, devenu jacobin forcené, mais resté très intrigant et grand manieur d'affaires, se faisait fort de rompre la coalition en achetant les consciences vénales des principaux conseillers des cours étrangères. La Convention vola six millions au ministre des affaires étrangères, < mesure indispensable pour savoir ce que nos ennemis trament contre nous 9, Les projets de rapprochement avec la Prusse furent repris; d'Ezebeck et Luxburg eurent leurs entrevues secrètes avec Desporles. On renouvela à Conslantinople les assurances amicales pour reconquérir la vieille alliance de la Turquie. Un traité d'ajliance avec la Suède fut préparé par le baron de Staël. On renonça à tenter en faveur de la Pologne une intervention qui ne pouvait aboutir; il fut même entendu que la < non-opposition 9 de la France aux faits accomplis en Pologne serait présentée comme un moyen de réconciliation avec la triplice orientale qui avait opéré le partage. Des tentatives furent faites pour soutenir en Angleterre le parti républicain, et un agent secret, Mathews, s'offrit à Le Brun pour négocier un projet de
rapprochement avec le ministère anglais; l'Allemand Forster, devenu par adoption citoyen de la France républicaine, partit pour le quartier général anglais dans le Nord, avec la mission de traiter de rechange des prisonniers et de préparer les voies à la paix. C'était un retour complet à la politique des marchandages, des concessions réciproques et des compensations. Danton et Le Brun essayaient de tendre la main à toutes les puissances encore neutres et de regagner celles qui avaient été amies et protégées de la France. Ils offraient la paix aux rois.
Politique étrangère de Robespierre. — Mais les partisans de la propagande à main armée n'acceptaient pas leur défaite. Dès le 24 avril, le cosmopolite Anacharsis Gloots développa sa thèse favorite sur la < constitution de la république du genre humain » : il voulait faire décréter par la Convention que ses membres étaient les députés non pas seulement de la France, mais du genre humain tout entier. Robespierre, dans la même séance, présenta un projet de Déclaration des droits où il demandait d'insérer les principes suivants : « Les hommes de tous les pays sont frères et doivent s'entr aider comme les citoyens d'un même État. Celui qui opprime une nation se déclare l'ennemi de toutes... Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. » La proposition de Robespierre ne fut pas adoptée et le dantoniste Robert put répondre, aux applaudissements de l'assemblée : « Je veux que le législateur de la France oublie un instant l'univers pour ne s'occuper que de son pays; je veux cette espèce d'égoïsme national sans lequel nous trahirons nos devoirs... J'aime tous les hommes; j'aime particulièrement tous les hommes libres; mais j'aime mieux les hommes libres de la France que tous les autres hommes de l'univers. » Robespierre n'était pas disposé à abandonner la partie; il avait besoin, pour obtenir la dictature, que la Révolution devint toujours plus violente et la guerre extérieure plus acharnée. Avec l'aide de Danton, il s'était débarrassé des Girondins. Après la chute des Girondins, il mina peu à peu la grande et salutaire inQuence de Danton. Il réussit, dès le
10 juillet 1793, aie faire exclure du Comité de salut public. Il Yy remplaça bientôt après. Il façonna le nouveau Comité suivant ses vues, en fit sa chose. Barère, prêt à toutes les palinodies, n'eut pas de peine à se prêter aux vues du futur dictateur. Le Brun, remplacé par Def orgues (21 juin) ', ne sortit de prison que pour aller à Téchafaud. Deforgues se borna, comme Bouchotte, à enregistrer docilement les volontés du Comité de salut public.
Conséquences de la chute de Danton. — Dès lors toutes les tentatives de négociations furent abandonnées. Nos agents furent partout éconduits ou insultés gravement. Maret et Sémonville furent arrêtés sur le territoire des Grisons par la police autrichienne et enfermés dans la citadelle de Mantoue. Deforgues n*osa même pas recevoir les réponses que Matthews prétendait tenir du cabinet anglais. La France n*est plus guère représentée au dehors que par quelques agents secrets qui se cachent soigneusement, qui ne touchent que de rares et insuffisants acomptes en assignats. Ces agents n'ont pas pour mission de traiter avec les princes, mais d^exciter contre eux les peuples; ils ne 4oivent pas apaiser les conflits existants, mais provoquer des révolutions nouvelles. La Terreur triomphe à rintcrieur et au dehors la politique du vide, c Nos rapports avec les puissances étrangères, écrit Deforgues, sont ceux d*une place assiégée. » Ainsi s'affirme la dictature sans pitié du nouveau Comité de salut public et de Robespierre. L'exécution de Danton semble assurer leur victoire (5 avril 1794).
Pitt et la coalition. — L'Angleterre et l'Autriche étaient considérées avec juste raison comme les deux plus dangereuses ennemies de la France. Contre elles la lutte devait être acharnée, sans merci, pour la victoire ou pour la mort. Barère proposa, le 21 septembre 1793, les mesures les plus propres selon lui à anéantir l'Angleterre. « La France, avait dit Pitt, doit être détachée du monde commercial, et traitée comme si elle n'avait qu'une seule ville, qu'un seul port et que cette place fût bloquée par terre et par mer. » — « La France bloquée, s'écria Barère,