Voir ci-<les90us, t. IX, au chapitre Asie
même à se rapprocher de la Prusse, où un nouveau roi succédait au c vieux Fritz » (17 août 178G). Il fit à Berlin une tentative qui reçut un froid accueil (6 décembre). Alors il se retourna vers la Russie et fit savoir à Catherine II qu*il acceptait l'invitation (22 décembre).
On sait avec quelle pompe triomphale Potemkine fit accomplir le voyage de la souveraine dans son empire de Tauride, combien d'illusions dans le spectacle qu'il lui offrit de centres fondés et de populations assemblées, et quel mirage de prospérité trompeuse auquel conspirèrent à la fois la vanité de la tsarine et le savoir-faire de son ancien favori. Tout n'était pas faux, pourtant, dans la mise en scène de Potemkine; car la colonisation de la Russie nouvelle, naguère une steppe déserte que ravageaient à la fois les Kosaks et les Tatars (aujourd'hui peuplée de dix millions d'habitants), était vraiment commencée; ce fut une vraie forteresse qu'il lui fît voir à Kherson, un vrai port à Sévastopol, une vraie flotte de guerre dans la rade. C'était aussi une puissance réelle que manifestait cette foule de notabilités, de toute race et de toute religion, accourues pour acclamer la tsarine à tous les relais de sa voiture, députés polonais, magnats lithuaniens, mourzas tatars, khans ou émirs du Kouban et des Kabardies. La politique européenne ne fut pas étrangère, parmi ces fêtes d'Orient, aux préoccupations de la voyageuse ; car dans sa berline ou sur sa galère prirent place les représentants de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche, Ségur, Fi tz- Herbert, Cobentzel, et là fut préparé le traité de commerce avec la France. A Kanéef vint la saluer le roi de Pologne; près de Kherson, ce fut le « comte deFalkenstein»,ce fut aussi le ministre russe à Constantinople, Boulgakof, et l'internonce d'Autriche, Herbert. Là, sur le rivage de la mer Noîre, on se trouvait en présence de l'ennemi, car une flotte turque apparut presque menaçante à l'embouchure du Dnieper : c Vous voyez, dit alors Catherine à l'Empereur, que les Turcs ont oublié Tchesmé. » C'est de l'ennemi qu'il fut surtout question dans les conversations des deux souverains et de leurs ministres; c'est lui qu'on provoquait par le déploiement des forces russes, par les arcs de triomphe portant cette inscription : < Chemin de
Byzance ». Et toutes les complications de la politique européenne se laissèrent deviner quand Joseph II, sur des nouvelles alarmantes de Belgique, dut prendre brusquement congé. Avant de partir, d*aprës les instructions dont Tavait muni Kaunitz, il avait insisté auprès de la tsarine sur les points essentiels de la politique autrichienne : la Prusse au premier plan comme ennemi commun, la Turquie seulement au second; pas d'alliance avec l'Angleterre, mais efforts pour gagner la France ; nécessité dattendre quelque nouveau conflit anglo-français pour régler les comptes des deux cours impériales avec la Prusse. Il avait recommandé à son internonce de Constantinople de tout faire pour maintenir la paix entre la Russie et la Porte.
Débuts de la ^erre turque (1787-1788). — Catherine II était à peine rentrée dans sa capitale qu'une déclaration de guerre fut la réplique à son voyage triomphal. Le 26 juillel, le reis-effendi avait signifié à Boulgakof l'ultimatum de la Porte : rappel des consuls russes de lassy, Bucarest, Alexandrie; abandon du protectorat russe sur le c khan » de Géorgie, vassal de la Porte; obligation pour les vaisseaux russes naviguant dans la mer Noire de subir la visite. Le 13 août, dans un grand conseil du Divan, la guerre fut résolue. Le 16, Boulgakof fut appelé chez le grand-vizir et, de là, conduit aux Sept-Tours. Tandis que les légations de France et d'Autriche s'étaient efforcées de maintenir la paix, celles d'Angleterre et de Prusse n'avaient cessé de pousser à la rupture.
De même qu'en 1768, la guerre trouva les deux belligérants aussi mal préparés l'un que l'autre. Malgré les efforts du belliqueux vizir Youssouf et du capilan-pacha Hassan l'Algérien, un des héros de Tchesmé, la Turquie n'était pas prête. Pourtant on avait construit des navires, à l'aide d'ingénieurs anglais et hollandais, réformé les calibres de l'artillerie sur le type des nouveaux calibres français, enrôlé 4000 matelots grecs, rendu disponible l'armée d'Egypte en faisant la paix avec les Mamelouks révoltés, appelé les contingents d'Anatolie et de Roumélie. Des officiers français et prussiens exerçaient sans relâche les recrues ottomanes. Hassan l'Algérien était plein d'ardeur. Il disait de lui-même : « Je ne veux pas être général
en peinture. Nous sommes encore des Osmanlis, et j'espère le faire voir. » Ce furent les Turcs qui prirent Toffensive : ils dirigèrent sur la forteresse de Kinbourn une attaque que Souvorof repoussa, le 12 octobre, dans un sanglant combat, où il reçut deux blessures.
Du côté des Russes, on avait d'abord provoqué la guerre, puis cherché à gagner du temps par des négociations. La façon brusque dont elles furent interrompues surprit Catherine II, et encore plus Potemkine, le vice-empereur du Midi. Quand il avait vu Kinbourn attaqué par les Turcs, ce héros de Ihéàtre tomba dans un tel abattement que Timpératrice dut lui écrire : « Raidissez votre esprit et votre âme contre les événements, et soyez assuré que vous les vaincrez tous avec un peu de patience; mais c'est une vraie faiblesse que de vouloir, comme tu me Técris, démissionner de toutes tes charges et te confiner! » La nouvelle du succès de Souvorof rassura et exalta la tsarine. Mais de mauvaises nouvelles survinrent encore : au début d'octobre, une tempête assaillit la flotte russe de la mer Noire; un vaisseau coula; un autre, désemparé, tomba aux mains des Turcs. Potemkine, toujours excessif, annonça la « perte de la flotte ». Il avait mis le siège devant Otchakof, et le siège n'avançait pas. Il parlait maintenant d'évacuer la Crimée, d'abandonner ses ports, ses arsenaux, le fruit de treize années d'en*orls. Il était malade, il avait des spasmes. La tsarine essayait de relever son courage : « Je t'écris tout ceci comme à mon meilleur ami, à mon meilleur élève, à toi qui jusqu'alors avais plus de ressources que moi-même... Vous êtes impatient comme un enfant de cinq ans. Evacuer la Crimée ! Mais ce serait ouvrir aux Turcs et aux Tatars un chemin, pour ainsi dire, jusqu'au cœur de l'empire, puisqu'on ne peut prendre dans les steppes une position défensive. » A Vienne aussi la rupture entre la Porte et la Russie avait causé une surprise désagréable. On se voyait entraîné dans la guerre contre les Turcs. D'abord on eut l'idée d'invoquer la médiation de la France. On se rassura lorsque Cobentzel annonça de Pétersbourg que la Russie croyait n'avoir besoin de personne pour venir à bout des Turcs. Alors Joseph II, en septembre, se
déclara prêt à remplir ses engagements envers la Russie. Alors aussi on poussa la négociation d*une quadruple alliance avec les maisons bourboniennes de France et d* Espagne : on a vu comment notre effondrement diplomatique, après la reculade en Hollande (septembre-octobre), fit évanouir les espérances que les deux cours impériales avaient fondées sur nous.
Dès l'automne de 1787, Joseph II fit des préparatifs de guerre. Il existait entre TEmpereur et Kaunitz une fâcheuse divergence de vues : le premier voulait Belgrade avant tout, le second eût voulu Kholin; Tun entendait s'étendre et se fortifier sur TAdriatique, l'autre sur la mer Noire, ne fût-ce que pour tenir en échec, de ce côté, les ambitions de la llussie. On avait pensé à entraîner Venise dans l'alliance : la république, qui avait conscience de son irrémédiable décadence militaire, refusa tout concours (décembre 1787). Avant même de déclarer la guerre à la Porte, Joseph II essaya d'enlever Belgrade par surprise. Une première tentative devait avoir lieu, avec le concours des Serbes, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1787; on dut y renoncer, faute d'une suffisante préparation. En janvier, une nouvelle tentative échoua également. Joseph II fut alors obligé de s'exécuter envers la Russie et de déclarer la guerre à la Porte, sans avoir pris Belgrade (9 février 1788).
Les Turcs avaient compté sur 300 000 combattants; en janvier 1788, il n'y eut de prêt que 60 000 Tatars, sous leur ancien khan Chabbas-Ghiréi : ils occupèrent la Bessarabie. Derrière eux, en Moldavie, se réunissait lentement l'armée ottomane, tour à tour grossie par les afflux de recrues ou diminuée par les désertions, car les soldats venaient ou reparlaient comme il leur plaisait. La vraie force des Turcs était la flotte du capitanpacha et la* ligne des forteresses danubiennes, Braïla, Giurgiévo, Rouchtchouk, Silistrie, Viddin, Orsova, Belgrade, presque toutes en assez bon état, sans parler de Khotin et d'Otchakof, a l'extrême frontière. Dans cette, dernière place, 20 000 Turcs étaient assiégés par 40 000 Russes, sous les ordres de Souvorof, lieutenant de Potemkine. Celui-ci disposait, en outre, de 110 000 hommes.
En Podolie, se rassemblait l'armée de Roumiantsof, forte de
60 000 hommes. Dans le Kouban, les Russes en avaient 40000, sous Paul Potemkine et Yélaghine, qui, à la fin de 1787, repoussèrent une invasion de Tcherkesses, Abkhazes, Lesghiens, Daghestanais, etc., sous Témir Imam-Hansour.
Quelles forces TAutriche pouvait-elle jeter dans la balance? Environ 200 000 hommes, concentrés en Hongrie, et partagés en six corps. Une partie, sous les ordres de Lascy et de Joseph H, devait mener l'attaque contre les places de Belgrade, Yiddin, Orsova; Tautre partie, sous le prince de Cobourg, devait protéger la Transylvanie contre toute attaque venue de Bessarabie ou Moldavie, et, au besoin, envahir les Roumanies.
Il y avait, dans les armées autrichiennes, russes, turques, comme une sorte d'émulation pour gaspiller le temps. Encore en mai 1788, Potemkine renouvelait à la tsarine sa proposition d'évacuer la Grimée, et Catherine II répondait : € Je ne puis y consentir... Je ne comprends même pas ton idée... Quand on est bien en selle, est-ce qu'on descend de son cheval pour se tenir à sa queue? » Les Russes ne faisant rien, les Autrichiens n'avançaient pas. Us étaient décimés par le typhus : ils avaient 25 000 malades dans les hôpitaux. En revanche, les Moldaves montraient le plus grand enthousiasme, faisant savoir à Joseph H qu'ils étaient prêts à combattre sous ses ordres, à servir sans solde, acceptant d'être encadrés par des officiers autrichiens. Joseph II hésitait à les accueillir. Pourtant, en avril, le colonel Fabri, sur l'ordre de Cobourg, entra dans lassy, fut reçu avec les plus grands honneurs parle métropolite, les boïars, le peuple. Il expulsa de Moldavie les faibles régiments turcs. Peu aprës Joseph II ordonna l'évacuation de celte province; Cobourg, qui avait déjà commencé le blocus de Khotin, essaya de faire revenir l'Empereur sur sa décision; le prince de Ligne, alors attaché autrichien dans l'armée russe, écrivit à Joseph II dans le même sens. La prise de Khotin (19 septembre 1788) donna raison à Cobourg et au prince de Ligne.
Sur les frontières de Croatie et d'Esclavonie, le maréchal Laudon avait pris Doubitsa (26 août), dispersé un camp turc auprès de Gradiska, pris d'assaut Novi-Bazar (3 octobre). L'Empereur, en avril, avait pris Chabatz, passé la Save et attaqué Belgrade.
Le grand-vizir Youssouf , à la tôle de 70 000 Turcs, rassemblés en Bulgarie, accourut pour sauver la place et contraignit les Autrichiens, décimés par le typhus, à repasser la rivière. Débouchant de Nisch et franchissant le Danube, il battit un de leurs corps auprès de Méhadia (28 août), envahit le Banat, rejetant Tennemi au delà de la Témès. La terreur se répandit dans l'empire autrichien. D*autre part, la Hongrie, insurgée comme la Belgique, obligeait une partie des troupes impériales à revenir sur elle. Joseph II ayant fait sa jonction avec War^ tensleben, le vaincu de Mehadia, présenta la bataille au grandvizir, à Slalina, et fut battu (14 septembre). Puis, désastre plus grave, dans la nuit du 20 au 21 septembre, une folle panique se mit dans le camp impérial de Lugosch; tout s*enfuit, abandonnant aux Turcs le convoi, les équipages, les canons. Dans les ténèbres, deux régiments autrichiens firent feu l'un sur l'autre et se décimèrent; peu s'en fallut que l'Empereur et son neveu l'archiduc François ne fussent tués. Les Ottomans occupèrent le camp désert et brûlèrent 150 villages. Puis, comme le désordre était à peine moindre dans leurs rangs, ils repassèrent le Danube. L'Empereur put recueillir à Semlin les débris de son armée. Il rentra dans Vienne le 5 décembre.
Pour les Russes, la campagne de 1788 avait pivoté autour d'Otchakof. Voulant secourir celte place, le capilan-pacha était entré dans le Linian (golf e marécageux du Boug) avec 66 voiles, dont 16 vaisseaux de ligne et 12 frégates (mai). Le corsaire écossais Paul Jones et le prince de Nassau-Siegen, avec une flottille entièrement composée de galères et de navires légers, soutenus par des batteries que Souvorof amena sur le rivage, anéantirent la flotte ottomane dans les journées des 27 et 28 juin et du 12 juillet. Le capitan ne put sauver que quelques navires. Alors Souvorof reprit avec plus d'énergie le siège d'Otchakof. Le 7 août, il échoua dans une attaque, où il fut blessé. C'est seulement le 17 décembre qu'il enleva d'assaut cette forteresse, avec une perte de 4000 hommes pour les Russes et de 10 000 pour les Turcs. Il y trouva beaucoup d'artillerie et d'énormes approvisionnements. Lacampagnes.de 1788 se terminait donc sur le désastre des Autrichiens et sur un éclatant succès des
Russes. Au reste, ce qui durant celte campagne avait jeté tant de décousu dans les opérations des alliés, ce fut la brusque entrée en scène du roi de Suède.
La ligue anglo-prussienne; la diversion suédoise. — L'Angleterre et la Prusse restaient unies, pour les affaires d'Orient comme pour les affaires de Hollande, dans une commune animosité contre la France, TAulriche, la Russie. Nous les avons vues poussant la Turquie à la guerre, lui fournissant les secours qu'elle était habituée autrefois à recevoir de la France. Elles ne furent étrangères ni aux troubles de Belgique ni à ceux de Hongrie. Pourtant elles ne cherchaient pas encore à intervenir directement dans la guerre d'Orient. En février 1781, Frédéric-Guillaume II avait essayé d'imposer sa médiation à l'Empereur. Celui-ci la repoussa fièrement : de quel droit lui interdisait-on de chercher en Orient quelque équivalent pour toutes les pertes qu'avait subies sa maison et de « germaniser quelques centaines de milliers d'Orientaux »? Le roi de Prusse n'insista pas. Ce fut d'un autre côté que vint l'orage.
Depuis le coup d'Etat suédois de 1772 et leâ menaces qu'avaient fait entendre à ce sujet la Prusse et la Russie S jamais une entente cordiale n'avait pu se rétablir entre ces cours et le roi Gustave III. En 1777, il avait eu, à Pétersbourg, sous le nom de comte de Gothiand, une entrevue avec Catherine II. La tsarine le trouva bizarre, et le grand-duc Paul, avec ses intimes, le traita de « Don Gustave », de « héros du Nord » et d'étourdi. Cependant, on avait négocié pour un traité d'amitié : Gustave III entendait qu'entre la tsarine et lui les noms de frère et de sœur fussent seuls en usage. En 1783, nouvelle entrevue à Frédérikshamm. Même impression laissée par le visiteur : « J'ai trouvé, écrivait Catherine II à Potemkine, qu'il était excessivement occupé de sa parure, se tenant fort volontiers devant le miroir. »
En même temps que Gustave III prodiguait à Catherine II les flatteries, il formait un camp à Tavastehus (Finlande).
i. Voir ci-dessus, t. VII, p. 51 i et 1021.
L'aonée suivante, il signait avec la France un traité d'alliance et de subsides (19 juillet 1784). Il faisait espionner les places fortes de la Finlande russe et les abords de Pétersbourg. La Russie,* à son tour, lui fournissait des griefs : elle prenait à son service Sprengtporten, qui lui avait livré les secrets de la défense suédoise; ses ministres à Stockholm — Ostermann,' Simoline, Markof, Razoumovski — avaient les manières et le langage hautain des ministres russes à Varsovie. En Finlande; la Russie encourageait les tendances séparatistes; en Suède, elle soutenait tous ceux qu'avaient mécontentés ou le coup d'Etat de 1772, ou le gouvernement dépensier et autoritaire du roi. Gustave III, menacé dans son propre palais, eût de bon cœur cherché dans la guerre avec la Russie une diversion à ses embarras intérieurs. La rupture de la Porte avec la tsarine lui parut offrir l'occasion favorable. Le traité turco-suédois du 19 juillet 1740 subsistait : il autorisait, il obligeait le roi à intervenir en faveur de la Porte; il l'assurait de subsides payés par celle-ci. Enfin cette guerre d'Orient avait dégarni de troupes russes les frontières de Finlande, et Pétersbourç même semblait à la merci d'un coup de main. Seulement, comme la Russie avait avec le Danemark le traité défensif de 1773 (conRrmant ceux de 1765 et 1769), obligeant le Danemark à secourir la Russie dans le cas où elle serait attaquée, Gustave III chercha un moyen de ne point passer pour l'agresseur. Il fit revêtir l'uniforme russe à des paysans finnois qui vinrent tirer des coups de fusil sur ses avant-postes. La ruse était si grossière que personne ne s'y trompa, pas même le Danemark.
La cour de France, mécontente de voir Gustave III se faire rinstrument de l'Angleterre et de la Prusse, avertissait son ministre à Stockholm, M. de Pons, qu'elle « ne pourra plus regarder le roi de Suède que comme un ancien ami qui lui a manqué, dont elle déplore l'égarement ».
Guerre suédoise (1788-1790) : paix de Verelà. — Le 9 juin, la flotte suédoise, sous le duc Charles de Sudermanie, frère du roi, sortait du port de Carlskrona, pour une destination tenue secrète; il s'agissait de Cronstadt et Pétersbourg. En même temps, Gustave III se préparait, avec son
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armée de terre, à franchir la frontière de Finlande. Le !«' juillet, un secrétaire de sa légation à Pétersbourg, Schlaff, remit son ultimatum à la tsarine : rappel et punition exemplaire de Razoumovski; restitution de Kexholm, de la Finlande méridionale et delà Karélie; médiation du roi pour la paix d*Orient; il pourrait offrir à la Porte la Crimée, et, si cela ne suffisait pas. les frontières de 1768; désarmement immédiat de la Russie. Même le ministre de Prusse à Pétersbourg, Keller, estima que cette note révélait un état de démence. < 11 me semble, dil Ségur à la tsarine, que le roi de Suède, bercé par un songe trompeur, a rêvé qu'il venait déjà de gagner contre Voire Majesté trois grandes batailles. » — « Quand il aurait remporté trois victoires, répondit-elle, et quand même il serait maître à présent de Pétersbourg et de Moscou, je lui montrerais encore ce que peut, à la tôte d'un peuple brave et dévoué, une femme d'un grand caractère, debout sur les débris d'un grand empire. >
Une marche un peu rapide, et Gustave III pouvait se rendre maître de Pétersbourg. La tsarine n'avait pas même 6000 hommes pour défendre la capitale. On enrôla, en toute hâte, des cochers, des domestiques, des ouvriers. On apprit que le roi était entré dans Nyslottet marchait sur Frederikshamm. Le bruit se répandit dans Pétersbourg que la tsarine se préparait à quitter la ville. Ségur l'interrogeant à ce sujet, Catherine répondit fièrement : « L'avez-vous cru? »
Le 17 juillet, à l'ile de Hogland, près de Frederikshamm, s'engagea une bataille navale. Chacune des deux flottes y perdit un navire et s'attribua la victoire. Seulement Greig, blessé, garda ses positions, tandis que le duc de Sudermanie rentrait dans les ports de Suède. Catherine II fit chanter des Te Deum. Gustave III ayant perdu trois semaines sous Frederikshamm, une armée russe de 12 000 hommes, commandée par le grand-duc Paul, eut le temps de se rassembler sous Vyborg.
Bientôt la tsarine trouva des alliés dans le camp même de Gustave III. D'abord des officiers suédois, au nombre d*une centaine, sous prétexte que le roi avait déclaré la guerre en violation de la constitution, exigeaient qu'il les congédiât ou qu'il fit la paix. Des officiers finlandais, le 9 août, osèrent
signer une adresse à Timpératrice, lui demandant si elle était disposée à traiter avec les Etats lorsqu'ils seraient légalement réunis à Stockholm. Elle fit une réponse encourageante. Alors, au camp d'Anjala, ils formèrent une confédération à la polonaise, adressèrent un manifeste à Tarmée suédoise, conclurent une trêve avec la tsarine, et évacuèrent son territoire. Les conjurés d*Anjala étaient en parfait accord avec les mécontents de Stockholm. Le roi risquait d'être, par ses propres officiers, livré aux Russes ou à ses ennemis domestiques. Il s'attendait même à être assassiné.
Une autre diversion se produisit. En vertu du traité de 1773, les Danois, sous le prince Charles de Hesse, envahirent la Suède et assiégèrent Gotheboi^ (septembre). A cette nouvelle, Gustave III s'écria : « Je suis sauvé! » En efîel, l'attaque par le vieil ennemi héréditaire allait réveiller le sentiment national suédois. Le roi, que les conjurés d'Anjala n'osèrent pas retenir, arriva en Suède» évita de paridtre dans Stockholm, où il ne pouvait que retrouver leurs complices, se rendit chez les paysans de Dalécarlie, cette réserve de loyalisme et de patriotisme, les harangua du haut de la pierre légendaire de Mora, dénonçant l'invasion étrangère et la trahison de la noblesse. A la tète de 6000 Dalécarliens, il courut au secours de Gotheborg et y entra, au moment où la place allait se rendre.
Nouvelle péripétie. La ligue anglo-prussienne avait, dès le début, essayé d^'arrêler le Danemark, menaçant d'intervenir s'il mettait en campagne plus de troupes qu'il n'en était strictement exigé par le traité de 1773. Puis elle le somma do rentrer dans la neutralité. La France appuya ces efforts, non pas, comme la ligue, par hostilité contre Catherine II, mais parce qu'elle n'entendait pas voir, quelque grief qu'elle eût contre Gustave III, écraser son ancienne alliée la Suède. Le prince de Hesse consentit à reconnaître qu'il avait bien pu dépasser ses instructions et retira son armée (décembre). La neutralité danoise fut proclamée le 9 juillet 1789.
Gustave III, dans Gotheboi^, s'était manifesté comme le défenseur du sol national. Le peuple oublia ses fautes antérieures. Dans la diète qui se réunit le 2 février 1789, non
seulement il obtint un bill d*inderanité pour sa déclaration de guerre à la Russie, mais, appuyé par les trois ordres roturiers (clei^é, bourgeois, paysans), il contraignit la noblesse à subir une nouvelle réduction de ses droits et une augmentation nou-
velle des prérogatives royales. Le coup d^Ëtat du 20 février 1789 compléta ainsi celui du 19 août 1772. L*acte « d*union et de sûreté i> (21 février) remit Tarmée et la flotte sous la main du roi. Un des conjurés d*Anjala, le colonel Hâtesko, fut décapité; d'autres, relégués ou emprisonnés.
Gustave III avait déjà repris la lutte contre la Russie. La guerre de Finlande se réduisit à bien peu : la reprise d*une bicoque par les Suédois et quelques escarmouches. Sur mer, Nassau-Siegen commandait la flottille des galères russes ; Tchit* chagof, la flotte des vaisseaux. Un combat indécis fut livré par celle-ci, le 25 juillet 1789, entre Bornholm et la côte suédoise. Le 24 août, Nassau-Siegen gagna la brillante victoire de Svensk- Sund. « Un autre Tchesmé », disait Catherine IL
En décembre 1789, elle put craindre une attaque de la Prusse contre les Provinces baltiques. Frédéric-Guillaume se borna, au début de 1790, à demander quelles conditions la tsarine mettrait au rétablissement de la paix, soit dans le Nord, soit en Orient. Elle répondit que la Turquie et la Suède devaient d'abord reconnaître qu'elles avaient commencé la guerre injustement: ensuite, en ce qui concernait la Suède, Catherine exigeait que Gustave III rétablît la constitution renversée par ses deux coups d'Etat, et que la Prusse avait garantie au même titre que la Russie. C'était une condition inacceptable pour le roi de Suède : il y allait de sa dignité, de sa couronne et peut-être de sa vie.
La guerre continua donc dans le Nord, mais toujours languissante. Le 17 mars 1790, les Suédois occupèrent un instant Baltisch-Port. En Finlande, ils eurent deux petits succès. En avril, la flotte de Tchitchagof remporta une victoire dans les eaux de Revel. En mai, nouvelle bataille dans celles de Seskar : de Pétersbourg on entendait la canonnade. La jonction des trois flottes russes (Kruse, Tchitchagof, Nassau-Siegen) permit de cerner, dans le port de Vyborg, la flotte suédoise où se trouvait le roi, et de la cerner si complètement que Nassau-
Siégea osa lui offrir une capitulation. Le roi parvint à forcer la ligue de blocus, mais en perdant 7 vaisseaux de ligne, 2 frégates, beaucoup de moindres navires. Le désastre était tel qu*il fut un moment question d'évacuer Stockholm. Quand Gustave III, ayant un peu refait ses forces, se résolut à livrer la seconde bataille de Svensk-Sund, il sentait bien que sa couronne même était en jeu, elles Russes pensaient qu'ils allaient donner le coup de grâce à la marine suédoise. Cette fois, dans les mêmes parages où il avait été victorieux onze mois auparavant, Nassau-Siegen fut complètement battu : il perdit 53 navires et 6000 hommes (28 juin 1790). En présence d'un tel revers, Catherine sut montrer de la grandeur d'âme. A Nassau-Siegen, qui offrait sa démission et lui renvoyait ses décorations, elle écrivit : « Les plus grands capitaines n'ont-ils pas eu des journées malheureuses?... Pierre P', après avoir été battu neuf ans de suite, gagna la bataille de Poltava... Planez sur les événements et allez derechef à l'ennemi... »
Malgré sa victoire, Gustave III ne se souciait pas de risquer une nouvelle bataille. Il sentait que la Suède était lasse de cette guerre. Les événements de France, l'inquiétude sur le sort de Louis XVI et de sa famille, commençaient à l'occuper tout entier. De son côté, Catherine II pressentait la défection prochaine des Autrichiens, tandis que l'Angleterre et la Prusse lai restaient hostiles et que les affaires de Pologne se compliquaient dangereusement. Elle ne demandait qu'à se réconcilier avec Gustave III dans une haine commune contre la Révolution française. Des conférences s'ouvrent à la frontière finlandaise, sous la médiation de Galvez, et aboutissent à la paix de Verelà (14 août 1790). Ainsi finit la diversion suédoise.
Suite de la guerre d'Orient (1789-1790). — L'Angleterre et la Prusse avaient resserré leur alliance par le traité de Loo (13 juin 1788) : l'année précédente elles avaient arraché la Hollande à l'alliance française et se l'étaient assujettie. Le traité entre Prusse et Russie, dont le délai expirait en 1788, n'avait pas été renouvelé. La mission confiée par Ségur à Nassau-Siegen (instructions du 31 janvier 1789), pour décider la cour de France à une action énergique et pour entraîner
la cour d*Ëspagne, avait complètement échoué, et la prise de la Bastille avait porté le dernier coup aux projets de Quadruple alliance. Joseph II était fort inquiet à la perspective de se trouver, seul avec la Russie, en présence d*une coalition com« prenant la Prusse, l'Angleterre, la Hollande, la Suède, la Turquie, la Saxe, la Pologne, avec la Belgique et la Hongrie insurgées; du mauvais état de sa propre armée, de Tétat peutêtre pire de Tarmée russe, de Tévidente incapacité militaire de Potemkine. Plus d'une fois, au cours de Tannée 1788, il avait fait sonder la Russie sur la possibilité de faire en commun la paix avec la Porte. Catherine, quoique désireuse de cette paix, n'entendait la faire qu'aux conditions qu'elle dicterait. Quant à une paix séparée de l'Autriche avec la Porte, elle s'y résignerait; mais alors l'Empereur n'aurait plus à compter sur le concours de la Russie contre la Prusse.
Il fallut continuer à guerroyer. La Porte, un moment inclinée à la paix, redevint tout à fait belliqueuse, quand au paciflque Abdul-Hamid succéda (7 avril 1789) le jeune sultan Sélim III. Son premier acte fut d'ordonner une levée en masse des musulmans, de seize à soixante ans. Le 11 juillet, il concluait un nouveau traité d'alliance avec la Suède.
Dans la campagne de 1788, Joseph II avait pu se convaincre qu'il n'était pas un militaire, et, le maréchal Lascy ayant pris sa retraite (février 1789), après quelques mois d'essai avec le vieux Haddik, ce fut à Laudon que l'Empereur confia le commandement en chef de l'armée (mai).
Laudon commença le 15 septembre le siège de Belgrade : le 8 octobre, la place était prise. Semendria et Passarovitz succombèrent. Le 28 août, Clerfayt avait battu, à Mehadia, l'armée de Youssouf et dégagé le Banat.
Dans les régions du bas Danube, le prince de Cobourg, avec 18 000 hommes, de concert avec Souvorof, qui en avait 7000, remportait le 1^' août 1789, auprès de Fokchany, une brillante victoire sur Dervisch-pacha à la tète de 30000 Turcs. Le 22 septembre, Coboui^, près de Martinesti sur le Rymnik, rencontra l'armée du nouveau grand-vizir, Koutchouk-Hassan, forte de 100 000 hommes. « Sauve-nous », écrivit-il à Souvorof.
Celui-ci accourut et proposa au prince de prévenir Tattaque de rennemi en Tattaquant. Cobourg fut d*abord épouvanté d'une telle proposition, piiis il accepta, et une éclatante victoire s'ensuivit : les Turcs, qui avaient la rivière à dos, laissèrent 20000 hommes sur le terrain ou dans les flots. Les vainqueurs firent leur entrée dans Bucarest. En novembre, Kraïova était enlevé par les Autrichiens et Bender par Polemkine. Le grandvizir, réfugié dans Choumla, demanda un armistice. Il fut négocié à la fois par les envoyés de Cobourg et de Potemkine.
iVinsi les affaires de Talliance, à la fln de 1789, s'étaient brillamment relevées, au moins en Orient. En Occident, celles de rAutriche allaient moins bien : à Tinsurrection de Hongrie répondait une extension nouvelle de l'insurrection belge. Le 19 décembre, la garnison autrichienne était chassée de Bruxelles et la domination impériale anéantie dans toute la Belgique, à lexception du Luxembourg. Hongrois et Belges faisaient alliance avec la Prusse : celle-ci chargeait les généraux Schœnfeld et Kœhler d'organiser Tinsurrection belge; elle intervenait également dans le pays de Liège, entre le peuple et l'évèque. A Berlin s'organisait un comité de l'opposition hongroise, et l'on parlait d'amener la diète de Presbourg à mettre les droits du royaume magyar sous la protection de la Prusse.
Le 31 janvier, la Prusse signait avec la Porte, à Constantioople, un traité qui fut ratifié le 20 juin à Schœnwalde. Son traité avec la Pologne est du 29 mars. Sur tous les points, elle prenait position contre l'Autriche et contre la Russie.
Le plan Hertzberg. — Tous ces faits, y compris la déclaration de guerre ottomane en 1787 et la diversion suédoise, n'étaient que la mise à exécution d'un vaste dessein, conçu par le vieux comte de Hertzberg, un élève présomptueux et maladroit de Frédéric H, et dont le génie chimérique et turbulent rappellerait plutôt Alberoni. A la réalisation du < plan Hertzberg » il entendait faire concourir la vaste coalition à la tète de laquelle s'était placée la Prusse. Ce plan consistait à laisser aux deux cours impériales une petite part de leurs conquêtes dans le Sud : à la Russie, Otchakof et la Bessarabie; à l'Autriche, la Moldavie et la Valachie. En revanche, la Russie abandonnerait à la Suède
une partie de la Finlande; rAutriche restituerait à la Pologne une partie de la Galicie. Mais la Suède et la Pologne ne recevraient pas gratuitement ces restitutions, car à leur tour elles devaient céder à la Prusse, la Suède une partie de la Poméranie, la Pologne les villes de Thorn et Dantzig, c'est-à-dire la basse Yistule. Mais comment faire accepter à la Russie et à TAutriche des cessions de leur propre territoire, un tel agrandissement de la Prusse sur la Baltique et en Allemagne?
Défection de l'Autriche : Reichenbach (1790) et Sistova (1791). — Quand mourut Joseph II (10 février 1790), son frère et successeur, Léopold II, se trouva donc en présence de la situation la plus dangereuse pour TAulriche. Quelque désireux qu'il fût de la paix, pouvait-il Tacheter à un tel prix? Leur alliance avec la Prusse rendait les Turcs encore moins traitables. Donc, en Orient, comme en Allemagne, comme en Hongrie, comme en Belgique, c'était la Prusse que TAutriche trouvait partout devant elle. De là, Tidée d*en finir d*abord avec la Prusse. Cobentzel, à Pétersbourg, fut chargé de sonder les ministres russes : ils firent des réponses évasives.
Le 16 avril 1790, Clerfayt enlevait Vieux-Orsova; puis il battait les Turcs à Kalafat. On échoua devant Giurgievo, mais on prit Gzettin (20 juin). Quant aux Russes, ils ne savaient ni pousser vigoureusement la guerre, ni se décider à conclure une paix commune avec la Turquie, ni se résignera ce que TAutriche fit avec celle-ci une paix séparée.
Les embarras de TAutriche devenaient inextricables. Un moment Léopold conçut de Tespoir, quand surgit, en Amérique, à propos des îles Nootka-Sund (Californie), le conflit entre l'Espagne et l'Angleterre, et qu'on put prévoir une intervention armée de la France en faveur de la première (mai 1790). Si cette guerre éclatait, on serait débarrassé de l'ingérence anglaise dans les afifaires européennes, et, en même temps, des ingérences de la France, c'est-à-dire du parti de La Fayette, dans les afîaires de Belgique. Mais, en mai, l'Assemblée nationale de France se prononça résolument contre toute intervention dans le conflit américain, et l'Espagne, réduite à ses propres forces, dut s'arranger comme elle put avec l'Angleterre. Son ministre
dirigeant, Floridabianca, fît cet aveu à Tarabassadeur britannique : c Si la France nous soutenait, je tiendrais bon; mais, seuls, nous sommes trop faibles : il faut que nous cédions. » Léopold se retrouva en présence de la coalition européenne.
Pitt, si hostile à la Russie, Tétait beaucoup moins à TAutriche. Les Puissances maritimes ne se souciaient pas de voir la Prusse maîtresse de la basse Yistule et de la Baltique; elles répudiaient cette partie du plan Hertzberg, précisément une de celles qui étaient le plus désagréables à TÂutriche. Dès lors, elles n'avaient guère à exiger de celle-ci que la conclusion de sa paix avec la Turquie. Léopold y était tout disposé. Il fit savoir qu'il se contenterait d'Orsova. Dans TafTaire des Pays- Bas, il était prêt à restituer à la Belgique son ancienne constitution. Si Ton poussait plus loin les exigences à cet égard, il ferait alliance avec la France, en lui cédant la Belgique, afin qu'elle Taidàt en Allemagne. L'accord avec les Puissances maritimes se fît rapidement, sur les bases indiquées par Léopold. Celui-ci en acquit une grande force pour résister à la Prusse.
Les Prussiens avaient signifié à l'Autriche le < plan Hertzberg», c'est-à-dire, en ce qui la concernait, l'armistice immédiat avec les Turcs, le retour à la frontière du traité de Passarovitz, enfin la cession de la Galicie aux Polonais. Le 9 mai 1790, Frédéric-Guillaume II insista auprès de l'Empereur, exigeant une réponse et, pour appuyer cette espèce d'ultimatum, se rendit à SCO armée de Silésie. Léopold, quoique assuré des Puissances maritimes, jugea prudent de négocier. Il envoya le prince de Reuss et le baron Spielmann au camp prussien de Reichenbach. Us y arrivèrent le 27 juin. Aux propositions de Hertzberg ils répondirent par un contre-projet : au lieu de céder la Galicie à la Pologne, on lui donnerait la Moldavie. Quant à l'armistice avec la Porte, ils y consentirent. Alors ce fut devant les Prussiens que se dressèrent les obstacles : les plénipotentiaires des Puissances maritimes, accourus au congrès, signifièrent leur opposition à toute modification de territoire sur la Baltique et la basse Vistule; Lucchesini, ministre de Prusse à Varsovie, vint avertir son maître que la diète polonaise résisterait à toute cession de territoire. Ainsi la coalition tant redoutée
par TAutriche se disloquait, et le « plan Hertzberg » s'évanouissait. Frédéric-Guillaume II, avec sa mobilité ordinaire, préoccupé des affaires de France, satisfait d'imposer à rAutriche une paix orientale qui ne lui laisserait rien de ses conquêtes, abandonna lui-même le fameux plan. L'accord put donc se rétablir entre TAutriche et la Prusse sur les bases du statu quo oriental, sauf quelques rectifications de frontière, et d'une entente sur les afTaires de Belgique. Tel fut le traité de Reichenbach (27 juillet 1790), qui devait avoir une telle influence tant sur les affaires d'Orient que sur celles d'Occident. Pour l'Occident, il fut complété par le traité de La Haye (10 déc), conclu entre l'Autriche, la Prusse, les Puissances maritimes, et réglant les conditions du «^'/'blissement de la domination impériale en Belgique. Déjà les troupes autrichiennes étaient rentrées dans ce pays : elles occupèrent Verviers en septembre, Namur en novembre, Bruxelles le 3 décembre. Dans l'intervalle Léopold avait été couronné à Francfort (30 septembre). Pour l'Orient, le traité de Reichenbach devait se compléter par la paix de Sistova.
Coboui^, à la tête de 40 000 Autrichiens, assisté de Souvorof à la tête de 10 000 Russes, était sur le point d'engager une action décisive auprès de Bucarest, lorsqu'un courrier lui apporta la nouvelle du traité de Reichenbach et l'ordre de négocier un armistice. Puis survint Lucchesini, qui venait remplir Tofflce de médiateur. L'armistice austro-turc fut signé à Giurgiévo (Giurgiu) (19 septembre) : il devait durer jusqu'à mai 1791. Tn congrès s'ouvrit ensuite à Sistova (30 décembre). Il devait aboutir à la paix de Sistova (4 août 1791). L'Autriche ne conservait que Vieux-Orsova et le territoire de l'Unna.
Les Russes continuent seuls la guerre : paix de lassy (1792). — La paix de Verelâ et l'armistice do Giui^iévo, écartant la Suède et l'Autriche de l'échiquier oriental, avaient laissé seules en présence la Russie et la Turquie. En Asie, les Turcs et Talars furent chassés du Kouban. Sur la mer Noire, la ilolle d'Ouchakof remporta deux victoires signalées (8 juillet et 18 septembre). Dans l'Archipel, une tentative du corsaire Lambro Ganziani pour soulever les pays helléniques échoua, par suite de la destruction de son escadre près de l'île d'Andros
(18 mai). Dans la région danubienne, les Russes prirent Kilia, Toultcha, occupèrent Isaktchi. Ils resserraient ainsi la place dlsmaîl, devenue leur principal objectif. Elle fut enlevée d'assaut par Souvorof (22 décembre 1790), avec une perte de 10 000 hommes pour les Russes et un massacre effroyable de 26000 Turcs, sans distinction d'âge ni de sexe.
Un moment, les Russes furent menacés même dans la possession de leur précédente conquête, Otchakof. William Pitt avait le sentiment très net, quoiqu'il fût encore vague chez presque tous les Anglais de ce temps, que le maintien de l'empire ottoman était d'un intérêt majeur pour la Grande-Bretagne. Il avait donc ordonné des préparatifs dans les ports d'Angleterre en vue d'une expédition destinée à reprendre Otchakof. Le 28 mars, il déposa au parlement une demande de crédits; mais alors une vive opposition se manifesta dans les deux Chambres. Le thème des opposants était celui-ci : quel intérêt pouvait avoir l'Angleterre à ce que des territoires déserts entre Boug et Dniester fussent à la Turquie ou à la Russie? L'opinion du public se révéla tout aussi contraire au « Russian Armament ». Pitt retira la demande de crédits. Un courrier envoyé en toute hâte à Pétersbourg y arriva juste à temps pour empêcher le ministre anglais de présenter à la tsarine la note comminatoire dont il était chargé. Ainsi échoua une tentative qu'on peut considérer comme la première ébauche de l'expédition de Crimée de 1884-1835. Du même coup, la Prusse, dont le roi avait annoncé au sultan sa résolution de déclarer la guerre à la Russie (mars 1791), fut contrainte de s'abstenir.
En Asie, durant la campagne de 1791, Anapa fut prise (3 juillet); sur la mer Noire, la flotte d'Ouchakof acheva la destruction de la marine turque. Dans la région danubienne, Repnine livra au sérasker Ahmed la bataille de Matchin (9 juillet), qui coûta aux Turcs 4000 hommes.
La Porte se sentait hors d'état de résister. Elle prêta l'oreille aux offres de médiation de Bouligny et Ludolf, ministres d'Espagne et de Naples. Le 11 août, Repnine et le grand-vizir signèrent les préliminaires de Galatch. Le 16 octobre, Potemkine, qui accourait pour enlever à Repnine l'honneur de signer
la paix et qui espérait encore se créer une principauté indépendante avec la Moldavie et la Yalachie, mourut subitement près de lassy. Il fut remplacé au congrès par Bezborodko. Le 9 janvier fut signée la paix de lassy, en treize articles. Elle portait : 1** renouvellement des traités antérieurs; 2* restitution par les Russes de toutes leurs conquêtes (même Bender» Akkermann, Kilia, Ismaïl), sauf Otchakof et le pays entre Boug et Dniester; 3® confirmation des privilèges accordés aux principautés roumaines; i"" engagement de la Porte de s*abstenir de toute hostilité contre le tsar de Géorgie et ses vassaux; 5"^ garanties au commerce russe contre les déprédations des corsaires barbaresques. — C'étaient de faibles avantages pour une guerre si longue, qui avait tant coûté à la Russie et Tavait mise parfois en si grand péril. La modération relative de Catherine II s'explique par tous les incidents, anglais, suédois, prussiens, qui étaient venus se greffer sur la guerre principale, par la diversion qu'apporta la Révolution française, surtout par les préoccupations que suscitaient à la tsarine les affaires polonaises. Au reste, cette fois encore, comme en 1772, c'était la Pologne qui allait payer pour la Turquie.
La France à Constantinople. — La France avait eu pendant cette guerre un rôle effacé : elle n'y avait paru ni comme belligérante, ni même comme médiatrice, abandonnant cette mission aux deux autres royautés bourbonniennes. Quant au rôle des sujets français, il avait été tout le contraire de celui qui avait suscité les récriminations de Catherine II dans la précédente guerre d'Orient. Cette fois, c'était dans le camp russe qu'Armand de Richelieu, Roger de Damas, Langeron, avaient tenu à se distinguer *.
A l'ambassade de France comme dans la « nation française » de Constantinople les péripéties de notre Révolution eurent leurs contre coups. Choiseul-Gouffier, envoyé en Turquie au temps de la monarchie absolue, ne tarda pas à s'y trouver en désaccord avec « la nation », qu'animaient les idées nouvelles. Le gouvernement du 10 août 1792 désigna pour le remplacer le
1. Au siège de Bendor, Vilnaii fut grièvement blessé el Verbois tué. Â Ismaïl. Boismilon fut tuéel Langeron blessé.
GUERRE TUHOUE ET TiUERRE SUÉDOISE 333
comte de Séraonville. Celui-ci reçut pour mission d'amener la Porte, en lui promettant des subsides et le secours de notre flotte, à recommencer la guerre contre la Russie, et, au besoin, de peser sur les résolutions du sultan en agitant le peuple de la capitale. On mettait à sa disposition 8 millions. II s'agissait, en effet, de rompre la coalition formée contre nous par TAutriche, la Prusse et la Russie. Les représentants de ces trois cours à Constantinople ne manquèrent pas de dénoncer Sémonville à la Porte comme un jacobin, chaîné de « préparer une diversion favorable à des hordes de scélérats i». Ils s'adressèrent à Choiseul-Gouffier pour qu'il restât quand même à son poste- Après la chute de la royauté, Ghoiseul ayant fait savoir à la Porte qu'il considérait son mandat comme périmé, elle lui demanda de continuer à gérer les affaires jusqu'à l'arrivée d'un successeur. La < nation française » ne l'entendit pas ainsi : elle refusa de reconnaître Choiseul pour son chef, le somma d'évacuer l'hôtel de l'ambassade et désigna l'ancien drogman Fonton comme chargé d'affaires. Choiseul, qui redoutait pour sa famille restée en France les vengeances du nouveau gouvernement français, dut céder et partir.
Après l'exécution de Louis XVI, les cours hostiles à la France agirent plus énergiquement auprès de la Porte, lui dénonçant l'apparition du drapeau tricolore au fronton de l'ambassade (le France et la plantation d'un arbre de liberté, la sommant de rompre avec la Révolution. Elles obtinrent du moins qu'elle refusât de recevoir Sémonville, quoique l'amiral Truguet l'eût amené en vue des Dardanelles avec 8 vaisseaux et 8 frégates. Mais, en secret, la Porte avait des conférences avec le drogman de la Suède, alors notre alliée, Mouradja d'Ohsson. Celui-ci lui demandait non seulement de reconnaître la République française, mais de donner son appui aux émigrés polonais. Puis, à défaut de Sémonville, parut à Constantinople un agent de la Convention, le « citoyen » Descorches, ci-devant marquis de Sainte- Croix. La Porte lui interdit de célébrer publiquement, comme il se l'était proposé, la fête du 14 juillet. Toutefois elle ne le voyait pas d'un si mauvais œil, et l'idée d'une coalition, avec la France, la Suède, le Danemark, la Pologne, contre les trois
cours du Nord somaitau Divan. En mai 1795, Descorches fut remplacé par M. de YernînaG» qui agit dans le même sens que lui. En 1796, fut nommé à GonstanUaople un des glorieux défenseurs de Mayence, le général Aubert-Dubayet. II obtint la restitution à l'ambassade de France de tous ses droite et privilèges, le rétablissement des églises catholiques à Galata, à Smyrne, en Syrie. Il amenait des ingénieurs français, des officiers, des pièces de campagne tout attelées. Il obtint que Torganisation de corps réguliers ottomans fût confiée à des instructeurs français et fut sur le point de conclure une alliance avec la Porte. Sa mort (1797) fut une grande perte pour notre influence en Orient.
//. — Les partages de la Pologne.
La Pologne après le premier partage. — Après le premier partage, TEtat polonais comprenait encore : comme pays polonais, la majeure partie de la Grande-Pologne (Posen, Genzen), la Petite-Pologne (Cracovie, Lublin), la Afazovie (Varsovie, Plock); comme pays lithuaniens, la Lithuanie propre et la Samogitie; comme pays russes, la partie de la Russie Blanche en deçà de la Dûna (Minsk), la Russie Noire (Novogrodek), la Podliésie (Brest-Litovski), la Volynie, une partie de la Kiovie, la Podolie ; de Tancienne Prusse polonaise, subsistaient les deux villes allemandes, Thorn et Dantzig, commandant le commerce de la basse Vistule.
Dans cet État diminué, Tancienne diversité ethnographique subsistait : quatre nations, trois religions, sans compter les Juifs. Quoique réduit de 15 à 10 millions d^habitants, il restait un des plus vastes Etats de TEurope *.
Catherine II était décidée à le laisser vivre. N étant point ethnographe, elle ne songeait même pas à revendiquer contre lui les pays russes. Il lui suffisait que TEtat polonais restât sous la dépendance de la Russie : cette dépendance lui était