‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 25 sur 166 · Voir ci-dessus, l. VU, p. 5H · texte numérisé non relu

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assurée par sa garantie de la constitution anarchique, par le Conseil permanent peuplé de ses créatures et que surveillaient ses ambassadeurs, par le caractère même du roi Stanislas- Aug-usie. L'Autriche eût volontiers contribué à consolider la Pologne, ne fût-ce qu'en y rétablissant, quelque jour, la royauté saxonne. Le plus obstiné et le plus dangereux ennemi de la Pologne, c'était la Prusse : elle ne se consolait pas de n'avoir pu mettre, en 1772, la main sur Dantzig et Thorn, qui lui eussent assuré la basse Yistule. Cette ambition tenace, un peu endormie pendant les dernières années du < vieux Fritz », se réveillait avec une âpreté nouvelle sous son neveu Frédéric- Guillaume IL La question polonaise, ou, dans un sens plus restreint, la question de Dantzig et Thorn, domina toute la politique orientale, et même toute la politique occidentale de l'Europe, dans la période la plus critique de la Révolution française. Nous avons déjà parlé du « plan Hertzberg ».

Les tentatives de réformes : renaissance intellectuelle. — La violence dont avait usé la Russie pour obtenir la restauration, en son intégrité, de l'ancienne constitution anarchique, le démembrement qui fut la suite de leurs discordes, avaient fait réfléchir beaucoup de Polonais. Même d'anciens confédérés de Radom et de Bar commençaient à apprécier le funeste don que Catherine avait fait à la Pologne : le rétablissement du liberum veto. De 1778 à 1788, on évita d'en faire usage : un sziachcic qui eût invoqué ce droit eût risqué de se faire assommer. Toutes les diètes depuis 1772, sauf deux, furent confédérées. C'est ce qui permit d'opérer quelques réformes.

Elles effleurèrent à peine l'armée, qui, portée sur le papier à 30 000 hommes, n'en compta jamais plus de 16000, dont 8000 cavaliers et 500 artilleurs. Dans la cavalerie nationale, malgré la réforme de 1775, même indiscipline; toujours plus d'officiers que de soldats. L'uniforme devint de rigueur; mais il y avait tant d'uniformes divers que Méhée (1791) pouvait dire qu'à les voir on eût cru l'armée polonaise forte de 200000 hommes. En 1786, on interdit le grade d'officier à qui n'était pas noble. Les magnats, Radzivill ou Potocki, conservèrent leurs petites armées, fortes de 1500 à 2000 hommes.

La bulle de Clément XIV, du 21 juillet 1779, entraîna aussi en Pologne la suppression de la Compagnie de Jésus. Elle comptait dans le royaume 2340 membres, dont 203 missionnaires et 463 professeurs. Elle y possédait 138 maisons, richement dotées d*immeubles, avec des capitaux et Targenterie des églises. Ces richesses, dans tout autre pays, eussent été pour TËtat une précieuse ressource. La diète, de concert avec le pape, avait décidé qu'elles formeraient un fonds dont les revenus seraient appliqués à instruction publique. Mais, chaque noble polonais se considérant comme étant TEtat, la majeure partie des immeubles fut usurpée, le numéraire gaspillé, rargenlerie employée à Tornement des tables et des har* nais. Toutefois les capitaux préservés, environ 32 millions de florins, fournirent encore une rente d*un million et demi, qui devint la dotation de Tinstruction publique.

La disparition des Jésuites comme éducateurs de la jeunesse n^élait pas une perte pour les Polonais. Ils leur avaient surtout enseigné Tintolérance, une dévotion extérieure et toute mécanique; rinstruction qu*ils donnaient s*adressait surtout à la mémoire, excluait les sciences, laissait prédominer les méthodes scolasliques, négligeait la langue polonaise, faisait un emploi abusif du latin : elle n'avait rien de national. Après leur départ, une Commission (V instruction^ présidée par Tévèque Massalski, substitua le polonais au lalin comme langue d'enseignement, réforma les programmes, y fit entrer les sciences et Thistoire. Le trésorier de Lithuanie, Antoine de Tiesenhausen (Tyzenhauz), fonda la première école de médecine. Les vieilles Universités de Vilna et de Cracovie furent réorganisées, celle-ci par le chanoine et lironreferendar Hugo Kollontaï. Pour les étudiants polonais, Condillac fut chargé de rédiger un traité de logique, et Lullier, de Lausanne, des ouvrages de mathématiques. On traduisit eh polonais Rollin, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Mably, Beccaria, Filangieri. Ainsi la civilisation d'Occident et les idées du xviu° siècle pénétraient de toute part dans cet enseignement qui leur avait été jusqu'alors fermé. Même des écoles populaires furent fondées, sous l'impulsion de Chreptowicz, et confiées aux Piarisles.

La période qui nous occupe fut comme une renaissance intellectuelle de la Pologne. Elle eut des historiens : Loïko, Naruszewicz, Jan Potocki, Févèque Albertrandy, Jodlowski, Skrzetuski; — des écrivains politiques : Ostrowski, Waga, Wyrwicz, Kollontaï; — de brillants orateurs de la chaire : Lachowski, prédicateur de la cour, les évoques Karpowicz et Woronicz; — des poètes : Naruszewicz, Krasicki, Wengierski; — des dramaturges : Zablocki, Kniaznin, le vaillant Niemcéwicz. Le philologue Kopczynski travaillait à épurer la langue natio* nale. Dans les sciences se distinguaient Poplawski, Hube, Kluk, Zaborowski, Lenski, Poczobut, Sniadecki; dans la peinture, Smuglewicz, Czechowicz; dans larchitecture, Gucewicz. Le roi Stanislas appelait à sa cour des artistes français, comme le sculpteur Lebrun, ou italiens, comme les peintres Canaletti et Bacciarelli. Alors s*éleva le palais de Lazienski, que décora Bacciarelli, et dans le parc duquel s'érigea la statue du roi Sobieski (1783) pour le centenaire de la victoire du Kahlenberg. André Zamojski entreprit la rédaction d*un code, œuvre que rendait presque irréalisable la diversité ethnographique de la population, et encore plus Tétat social du royaume. Ce projet de code fut une œuvre timide de progrès : il facilitait les mariages entre nobles et bourgeois, mais n'osait ni s'attaquer au droit d*alnesse, ni autoriser les nobles à commercer; il déclarait le paysan libre, mais le laissait attaché à la terre; seulement le mariage du paysan était libre, et un seul de ses enfants devait lui succéder dans la servitude de la glèbe. Si modéré que fût ce projet, il souleva un orage à la diète de 1780, qui le repoussa. Réveil politique de la Pologne (1788-1791)^ — Dans la politique européenne, tout un ensemble de faits nouveaux vint donner aux Polonais Tespérance qu'ils pourraient secouer le joug de la Russie. Catherine, depuis la fin de 1787, était engagée contre les Turcs; Gustave III lui déclarait la guerre; la Prusse et TAngleterre lui étaient hostiles; de Berlin arrivaient à Varsovie des propositions d'alliance. En Pologne, se manifestèrent trois partis : le parti du roi et des Czartoryski, très défiant à regard de la Prusse, inclinait à une coopération avec la Russie contre les Turcs; le parti dit prussien, à la tête duquel étaient

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Radziwill et les Oginski, fondait ses espérances d*émancipalion sur une alliance avec Berlin; enfin un parti proprement russe, qui mérite à peine le nom de parti, parce qu*il ne s'inspirait pas de rintérët national et n'était qu'un ramas des complices, dupes ou pensionnés de la Russie. Les deux premiers partis, encore qu'ils tendissent à l'émancipation nationale par des voies différentes, par l'alliance russe ou par l'alliance prussienne, y tendaient également. Ils se trouvèrent d'accord sur des points essentiels quand se réunit la diète de 1788, formée tout de suite en confédération pour écarter l'emploi du liberum veto. Elle se déclara constituante et annonça l'intention d'augmenter l'armée nationale et d'introduire des < améliorations intérieures » (7 octobre). Le vieux général Mokranowski, ardent patriote, fit élire Malachowski et le prince Casimir Sapiéha comme maréchaux, l'un pour la Couronne, l'autre pour la Lithuanie. L'ambassadeur de Russie, Stackelberg, ne fit aucune opposition, parce qu'il espérait rester maître dans cette diète comme dans les précédentes et même l'entraîner dans la guerre contre les Turcs.

Cinq jours après, Buchholtz, ministre de Prusse, présenta une note où son maître rappelait qu'il s'était toujours appliqué à < maintenir une bonne amitié et le meilleur voisinage » avec la République; approuvait les efforts de celle-ci pour € mettre ses forces militaires dans un état plus respectable » ; protestait contre le dessein d'entraîner la Pologne dans une guerre contre la Porte; enfin offrait son alliance, ainsi que < tout Tappui nécessaire et l'assistance la plus efficace pour maintenir Tindépendance, la liberté et la sûreté de la Pologne » (12 octobre).

Ainsi, pour la Pologne renaissante, se posait nettement la question d'alliance : Russie ou Prusse? Le parti prussien devint assez vite prédominant et put bientôt se parer de l'épithète de patriote. Il fit voter des remercîments au roi de Prusse et décida que l'armée serait portée à 100 000 hommes. Faute d'argent, ce chiffre fut ensuite réduit à 60 000. François-Xavier Branicki, un partisan de la Russie, entrava la réforme de l'armée en faisant décréter que la cavalerie en ferait la principale force, ce qui était lui conserver son caractère moyen âge. Pour l'entretien de l'armée, on vota un impôt double sur les

biens du clergé et un impôt de 10 pour 100 du revenu sur tous les immeubles; on décréta un emprunt de 13 millions de florins. L*ambassadeur de Russie ayant cru devoir protester contre le projet d*une diète permanente, subversif de la constitution garantie par la Russie (5 nov.), le courant prussien et patriote prit encore plus de force dans rassemblée. Stanislas Potocki, dans un éloquent discours, demanda si Tamitîé de la Russie se traduisait par des démarches comminatoires, « quelle différence nous mettrons entre Tamilié et Tesclavage ! . . . Alors renonçons au nom d'hommes libres pour pouvoir au moins être esclaves sans honte! » Le 17 novembre, la diète exigea que les troupes russes qui avaient commencé à traverser le territoire de la République pour marcher contre les Turcs en fussent immédiatement retirées, et Stackelberg dut s'exécuter.

Le roi de Prusse chargea Buchholtz de féliciter la diète de sa ferme attitude, l'engageant à ne tenir aucun compte de toute garantie qui l'empêcherait de réformer la constitution, renouvelant l'assurance de sa « pure et sincère amitié » (10 nov.). Le 29, le parti russe ayant demandé que la diète se séparât en décembre, elle déclara, au contraire, entendre se prolonger usque ad tempus bene visum. Le 4 décembre, elle discuta une motion d'alliance formelle avec la Prusse, la Suède, les Puissances maritimes. Toutefois on n'osa pas encore adopter cette motion. A son tour, Gustave III assura la Pologne de son intérêt sincère, déclarant c voir avec satisfaction un prince aussi puissant que le roi de Prusse prendre à cœur son intégrité ». Ainsi de toutes parts la diète était excitée à s'affranchir de la garantie russe.

Cette garantie avait son organe dans le Conseil permanent. Le 19 janvier 1789, il fut supprimé par 122 voix contre 11. Stanislas Potocki avait dit : < Le nom de Conseil permanent doit être rayé de nos constitutions : s'il ne l'est par la plume, il 1q sera par le sabre. » Un moment il fut question de casser en bloc tout ce qui avait été arrêté dans la diète de 1773 (celle qui avait accepté le premier partage) : on y renonça parce que, de ses multiples décisions, beaucoup touchaient à des intérêts particuliers. Puis on voulut faire leur procès à tous ceux qui, dans cette diète, s'étaient faits les serviles instruments de la

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Russie; mais, comme la poursuite eût compris trop de gens, on se contenta de faire un exemple : Poninski, maréchal de cette diète, fut condamné à la dégradation et à Texil perpétuel.

Sous le protectorat de la tsarine, la Pologne avait cessé d'avoir une représentation à l'étranger : la diète décréta qu'elle aurait des ministres à Berlin, à Dresde, à La Haye, à Stockholm (c'està-dire auprès de tous les cabinets hostiles a la Russie) et à Copenhague. Par Vuniversal du 18 avril, on ordonna l'expulsion des sujets de Catherine, colporteurs, moines ou popes, qui seraient soupçonnés d'exciter la révolte « parmi les paysans schismatiques » de Lithuanie et Oukraine. On invita le duc de Courtaude, vassal de la République, à mettre sur pied son contingent militaire. Le duc, comme la diète, profita des embarras de Catherine II : il répondit en sollicitant la protection de la République et l'assurant de son concours armé (13 mai 1789). Lucchesini, qui avait remplacé Buchholtz à Varsovie, remit au roi Stanislas une lettre autographe de Frédéric-Guillaume II promettant, si la Pologne était envahie, de la secourir de toutes ses forces. Le 31 janvier 1790, se signait le traité turco-prussien, dont une clause concernait la Pologne, à laquelle F Autriche pourrait être contrainte de restituer la Galicie. Le 20 février mourait Joseph II, Tunique allié de Catherine. Puis la défection de l'Autriche fut consommée à Reichenbach (27 juillet).

Alliance de la Pologne avec la Prusse (1790). — En mars 1790, la diète était résolue à conclure Talliance prussienne. Le traité, signé à Varsovie le 29 mars et ratifié à Berlin le 5 avril, portait en substance : amitié, défense et garantie réciproques; à cet effet, emploi des bons offices, et, s'il y avait lieu, de la force. Dans ce dernier cas, le roi de Prusse fournirait à la Pologne un secours de 14 000 fantassins, 4000 cavaliers, avec de l'artillerie à proportion; la Pologne fournirait au roi de Prusse 8000 cavaliers, 4000 fantassins, avec de Fartillerie. Si les circonstances l'exigeaient, la Prusse porterait son secours jusqu'à 30000 hommes, la Pologne jusqu'à 20 000. L'alliance était valable contre toute puissance étrangère qui prétendait, « à titre d'actes et stipulations précédentes quelconques, s'attribuer le droit de se mêler des afîaires intérieures de la Pologne

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OU de ses dépendances (la Courlande) ». On ne pouvait désigner |)lus clairement la Russie.

En décembre de la même année, la députalion des affaires étrangères de la diète élabora également un traité d*alliance avec la Turquie sur les bases du traité de Karlovitz et d'une garantie réciproque.

Frédéric-Guillaume II semblait manifester avec plus de sincérité encore son bon vouloir envers la Pologne, lorsqu'il pressait la diète de procéder aux réformes intérieures, estimant < qu'une bonne constitution vaudrait mieux qu'une armée de 30 000 hommes avec une mauvaise constitution ».

La constitution du 3 mai 1791. — Cette constitution, on en discutait les bases depuis septembre 1789, et beaucoup lie temps, un temps que les circonstances faisaient si précieux, avait été perdu en vains discours. Le premier résultat sérieux fui la loi du n avril 1791, ébauche de toute une réforme sociale. En voici le résumé : le privilège du Neminem captivabimusy cet Habeas corpus de la Pologne, était étendu aux bourgeois; les villes jouiraient d'une juridiction autonome, et même leurs habitants nobles y seraient soumis; les bourgeois seraient admis aux charges de l'Eglise et de l'armée (à l'exception de la cavalerie nationale); les bourgeois seraient anoblis parle grade (le capitaine ou par deux ans de magistrature municipale; à rhaque diète il y aurait, à leur profit, trente anoblissements; ils obtenaient le droit d'acquérir des terres nobles; le commerce et l'industrie ne dérogeraient plus à la noblesse.

Puis fut achevée la célèbre constitution. Le catholicisme était reconnu religion d'Etat; il était interdit de Fabandonner; mais toutes les autres confessions chrétiennes obtenaient le libre exercice de leur culte. Le trône était désormais héréditaire : à la mort du roi Stanislas, succéderait TElecleur de Saxe Frédéric- Auguste (celui-là même que Napoléon devait faire roi de Saxe et grand-duc de Varsovie) ; à défaut de celui-ci et d'héritier mâle, sa fille Maria-Augusta-Nepomucena était déclarée, dès maintenant, infante de Pologne. Le liberum t^e^o était aboli. 11 n'y aurait plus de diètes confédérées. Le pouvoir législatif était partagé entre le roi, le sénat, la chambre des nonces. Le roi jouirait

d'un veto suspensif pour deux années. La diète s*asserablerait : 1^ tous les deux ans; 2'' en outre, toutes les fois que sa réunion paraîtrait nécessaire. Le pouvoir exécutif appartiendrait au roi. Il serait assisté d*un conseil comprenant le primat du royaume, cinq ministres, deux secrétaires d*Ëtat, le maréchal de la diète. Les ministres seraient nommés par le roi. Ils seraient responsables, mais ne pourraient être mis en jugement que par une majorité comprenant les deux tiers de la diète. Le roi disposerait de Tarmée, nommerait à vie les sénateurs, nommerait à tous les emplois civils et militaires, signerait les règlements et traités, sauf ratification ultérieure par la diète. Un article organisait les tribunaux. D'autres concernaient la réforme sociale, confirmant ou complétant les dispositions de la loi du 18 avril; les villes éliraient leurs juges et magistrats; elles seraient représentées a la diète par 24 députés, qui seraient anoblis à la fln de la seconde année, etc.

Quant aux paysans, la constitution faisait d'eux un magnifique éloge : < C'est de leur main laborieuse que découle la source la plus féconde de la richesse nationale v ; ils sont < la force principale de la République i> ; donc, « la justice, l'humanité, ainsi que notre propre intérêt bien entendu, nous prescrivent de recevoir cette classe d'hommes précieux sous la protection immédiate de la loi et du gouvernement ». Toutefois, on se bornait à sanctionner d'avance les contrats qui pourraient intervenir entre les propriétaires et les individus ou communautés, et à leur assurer la garantie de la loi. On ne pouvait faire davantage dans un pays où, jusqu'alors, la noblesse était la nation, et c'était beaucoup que d'avoir, en principe, condamné le servage. Désormais, pour le paysan polonais, il y avait une patrie, une loi, un roi.

La constitution polonaise, comme la constitution française, fut ébauchée dès 1789 et terminée seulement en 1791- La première porte la date du 3 mai, la nôtre du 3 novembre 1791. Tandis que celle-ci a pour but de retirer à la royauté des pouvoirs excessifs, celle-là se propose de lui restituer ses prérogatives essentielles. L'une mettait fin à l'absolutisme, l'autre à l'anarchie. Les points de départ sont tout opposés, mais on se

rencontre à peu près dans les mômes résultats. La eonstitution polonaise, qui admet deux Chambres, est, en tant que constitution monarchique parlementaire, supérieure à la nôtre. Elle accorde au roi plus de prérogatives que la constitution de France, qui lui a retiré la nomination des fonctionnaires, des officiers, des prélats, des magistrats. C*est pourtant cette constitution polonaise que Catherine II va dénoncer à TEurope comme l'œuvre de révolutionnaires jacobins. En revanche, Burke en fit au parlement britannique un magnifique éloge. Elle fut également louée par Fox, Thomas Payne, Makintosh, Yolney, même par Hertzberg, ci-devant ministre en Prusse *.

Le parti constitutionnel et le roi de Pologne n'étaient pas rassurés sur Taccueil qui serait fait à cette œuvre de sagesse et de patriotisme par l'opposition. On avança de deux jours la date fixée pour la lecture et Tadoption du texte élaboré par la commission de la diète. Le 2 mai au soir, il y eut, au palais Radziwill, une réunion des chefs du parti constitutionnel, où Ton put se convaincre qu'on obtiendrait la majorité absolue, et où l'on décida de s'opposer, dans la diète, à toute motion superflue et à tout incident. La même soirée fut employée par les mécontents en tentatives pour ameuter les députés et le peuple. Le lendemain (3 mai), les abords de la diète furent occupés par les troupes, et c'est avec une importante escorte militaire que le roi parut dans l'assemblée. D'abord, il fit lire par la députation des affaires étrangères un rapport sur l'état des relations extérieures : ce rapport n'était point rassurant, même en ce qui concernait les dispositions de la Prusse. Il fut aisé d'en tirer cette conclusion pratique : nécessité de doter sans retard la Pologne d'une constitution qui concentrât toutes ses forces de résistance. Malgré les murmures des opposants, malgré une scène pathétique de l'un d'eux, Suchorzewski, le roi fit donner aussitôt lecture de la constitution. Elle fut votée par acclamation. Le roi prêta aussitôt serment de lui être fidèle. Puis il se rendit à la cathédrale, où l'assemblée prêta le même serment et où fut chanté un Te Deum,

1. Dans un mémoire à TAcadémie de Berlin sur Les révolutions des empires.

Dangers extérieurs de la Pologne. — Cette constitulion qui, votée en 1789, aurait pu sauver la Pologne, arrivait trop tard. En août 1790, Gustave III avait signé la paix avec la tsarine ; en août 1791 s'ouvrait le congrès de Galatch pour la paix avec les Turcs. Catherine II était sur le point de recouvrer, contre la Pologne, la libre disposition de toutes ses forces. Elle allait même se retrouver en tète-à-tète avec elle, car TAutriche et la Prusse s*engageaient de plus en plus dans les affaires de France. Or elle avait contre la Pologne les plus sérieux griefs : Tabolition de la constitution anarchique, à laquelle elle tenait par-dessus tout; les traités avec elle violés; les hauteurs de la diète dans Taffaire du passage des troupes russes, dans celle des agents russes en Lithuanie et Oukraine ; le traité conclu avec la Prusse et le traité négocié avec la Turquie.

Contre la tsarine, la Pologne ne pouvait plus compter que sur Tappui de la Prusse; or Frédéric-Guillaume manifestait Tétonnanle versatilité de son caractère. Le décret par lequel la diète polonaise avait interdit, comme un crime de haute trahison, toute cession de territoire, Tavait irrité. Il attribuait aux partisans de TAutriche Tinitialive de la constitution du 3 mai. Pourtant, le 8 mai, il félicitait Tenvoyé polonais à Berlin; le 23, il faisait féliciter le roi de Pologne pour le rétablissement du trôoe héréditaire; le 25 juillet, dans la convention de Vienne, les cours d'Autriche et de Prusse s*engageaient à ne rien entreprendre contre Tintégrité de la Pologne et le maintien de la « libre constitution », et à recommander la même attitude à la tsarine : aucun prince de ces trois dynasties ne devait être placé sur le trône de Pologne, ni épouser Yinfante de Pologne, Le 27 août 1791, à Pillnitz, le 7 février 1792, à Berlin, TAutriche et la Prusse s'entendaient encore sur les mêmes principes. Pourtant le bruit de négociations en tre^ [Frédéric-Guillaume et Catherine avait déjà inquiété la diète polonaise; mais le roi de Prusse l'avait formellement démenti. La mort de Léopold II (1*' mars 1792), qui avait su contenir les ambitions secrètes du roi de Prusse, fut un grand malheur pour la Pologne aussi bien que pour l'Occident européen.

La paix de lassy (9 janvier 1792) avait rendu sa liberté com-

picte a Catherine II. Elle put recommencer le jeu qui lui avait si bien réussi vingt ans auparavant : opposer Tune à Tautre TAutriche et la Prusse; faire comprendre à celle-ci qu'elle n'obtiendrait que par la Russie la cession de nouveaux territoires polonais; en Pologne même et en Lithuanie, prendre appui sur les mécontents. Déjà nous l'avons vue, par ses émissaires, chercher à agiter les paysans de rite orthodoxe. Le parti russe de la diète l'assurait d'un concours plus efficace. Les chefs de ce parti étaient Félix Potocki (tandis que les autres Potocki, Stanislas et Ignace, étaient de sincères patriotes); Rzewuski, persécuté en 1773 par la Russie, mais, depuis, gagné par ses largesses ; les deux Kossakowski, l'évèque de Livonie et le général; l'hetman François-Xavier Branicki, intrigant subtil, qui venait d'épouser une nièce de Potemkine. Branicki et Félix Potocki furent envoyés à Pétersbourg pour protester auprès de la tsarine contre tout ce qui venait de se faire. Le premier obtint que Stackelberg, jugé trop mou, fût rappelé et remplacé par Boulgakof, plus énergique, une créature de Potemkine. Ce fut à leur instigation que Catherine lança un premier manifeste, adressé à ses sujets (2 février 1792), où elle dénonçait les pernicieux principes qui « avaient perdu la France et perdront bientôt la Pologne >. Des mouvements de troupes russes commencèrent.

Confédération de Targovitsa : l'invasion russe. — Le 14 mai 1792, à Targovitsa (Targovica) fut lancé le manifeste d'une nouvelle confédération. Il avait été rédigé à Pétersbourg. On y faisait l'éloge de l'ancienne constitution, condamnant la nouvelle comme un < crime », accusant la diète, < indigne d'une nation libre, de travailler à la perte de la République et de la soumettre à l'arbitraire du roi », invoquant < la sainteté des traités et des alliances qui unissent la Russie à la Pologne, et surtout la grandeur d'âme de l'impératrice ». Le 18 mai, Boulgakof remettait au roi une déclaration de Catherine II, annonçant que les troupes russes allaient entrer en amies, pour répondre aux « vues bienfaisantes » de l'impératrice et, « de concert avec les vrais patriotes », restituer à la République « la liberté et les lois ». Le 19 mai, 100 000 Russes envahissaient la Lithuanie.

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L'événement avait dû être prévu par le parti constitutionnel; mais il se croyait en droit de compter sur Tassistance du roi de Prusse. Celui-ci avait encouragé la réforme; une fois accomplie, il Tavait approuvée. C'était lui qui avait induit la Pologne aux démarches les plus provocantes pour la tsarine. Enfin il s'était lié à elle par un traité formel de garantie et d alliance. Par lettre du 31 mai, le roi Stanislas invoqua le secours promis. Le roi de Prusse répondit (8 juin) que, « d*aprës tout ce qui s'est passé depuis un an, il était facile de prévoir les embarras dans lesquels la Pologne se trouvait aujourd'hui engagée ». Plusieurs fois il avait chargé Lucchesini de manifester à la Pologne ses « justes appréhensions à ce sujet ». II n'avait jamais « songé » à soutenir ni à protéger la constitution du 3 mai. Dès lors que la tsarine y faisait une opposition décidée, l'état de choses prévu par l'alliance avait « entièrement changé ». Bref, le traité ne tenait plus.

Défaites des Polonais (1792). — La Pologne était trahie. Les traités pour le second partage se négociaient déjà. Vainement le roi Stanislas écrivit à Catherine pour lui offrir le droit de passage pour ses troupes, un traité d'alliance , la succession polonaise pour le grand-duc Constantin. Repoussés de ce côté, il ne restait plus aux Polonais qu'à se défendre. La guerre les surprenait au milieu de réformes militaires fort incomplètes, et c'est à peine si leur nouvelle armée, un peu plus nombreuse à la vérité, était mieux pourvue que l'ancienne de fusils, d'artillerie, de munitions. Contre les 20 000 hommes de Kretchétnikof, avant-garde en Lithuanie de l'armée russe du Nord, contre Kakhovski, avant-garde de la grande armée du Sud, rendue disponible par la paix de lassy, et qui s'avançait déjà de Kief sur Mohilef, les Polonais n'avaient pas plus de 40 000 hommes, pour la plupart de nouvelle levée et très mal armés, savoir : 20 000 sous Joseph Poniatowski, neveu du roi, assisté de Wielhorski et Thadée Kosciuszko, contre l'armée russe de TOukraine; 8000 en Lithuanie sous le prince de Wûrtembei^; 12 000 en réserve au camp de Doubno, où le roi était attendu. Le 15 juin, à Polonnoé, le corps de Kosciuszko, mal soutenu par la réserve de Czaski, fut repoussé, perdant

LES PÀUTAGlâS DE LA POLOGNE 347

600 hommes hors de combat et près de 400 prisonniers. Joseph Poniatowski accourut; mais, le 18, il fut battu à Zielencé. Le 11 juillet, Kosciuszko, avec 8000 hommes contre 20 000, remporta un avantage à la Doubienka, près du Bug, mais n*en dut pas moins faire retraite, parce que les Russes, violant le territoire autrichien, se portaient sur ses derrières. En même temps, on annonçait la retraite de larmée polonaise du Nord et la formation à Yilna d*une confédération lithuanienne, sous les deux Kossakowski. Le parti constitutionnel proposa de convoquer la pospolUe ruchénié : c*était une pauvre ressource. Une défection suprême se produisit : le roi lui-même, le 24 juillet, notifia son adhésion à la confédération de Targovitsa. Il la renouvela le 24 août. Les c hommes du 3 mai », Ignace Potocki, Kollontaï, Malachowski sortirent aussitôt de Varsovie. Les confédérés furent appelés à y former un gouvernement, et, Tarmée russe ayant fait son entrée dans la capitale, rédigèrent une adresse à la tsarine. Ils s'imaginaient que celle-ci ne pensait qu*à leur restituer la « liberté dorée ».

A son tour, l'armée prussienne sous Mœllendorf envahissait la Grande-Pologne. Le 16 janvier 1793, Buchholtz, qui avait repris sa place à Lucchesini, notifiait une déclaration de son maître, dénonçant la diffusion en Pologne de « Tesprit du démocratisme français », les « manœuvres des émissaires jacobins », les € maximes de cette secte atroce », et les « connexions avec les clubs français ».

Second partage de la Pologne (1793). — Le 14 juillet 1792 avait été signé à Pétersbourg un traité d'alliance et de garantie entre la Russie et TAutriche (un article se/>are garantissait lancienne constitution polonaise); le 7 août, un traité d'alliance entre la Russie et la Prusse (un article séparé et secret stipulait le rétablissement de cette constitution) ; le 23 janvier 1793, le traité russe-prussien pour le second partage de la Pologne. Il attribuait à la Prusse : Dantzig, Thorn, la Grande- Pologne avec Posen et Gnezen, c'est-à-dire un territoire de 2000 lieues carrées, plus vaste que la Silésie ; — à la Russie : toute la Lithuanie en deçà de la Duna, environ 3000 lieues carrées. L'Autriche ne fut point admise à ce second partage^

et voici pourquoi. La Prusse, après sa défaite à Valniy, avait déclaré qu*elle ne continuerait la guerre contre la France que si elle obtenait une indemnité en Pologne; Catherine II dut la lui promettre; en revanche, TÂutriche serait autorisée à faire rechange des Pays-Bas contre la Bavière. Depuis, la bataille de Jemmapes avait fait disparaître la Belgique comme objet d*échange. Il s agissait de la reconquérir, et Catherine II, écartant une demande d*indemnité provisoire et conditionnelle en Pologne formulée par TAutriche, lui fit entendre qu*il valait mieux reprendre les Pays-Bas, qu'on ne le pouvait sans le secours de la Prusse et que celle-ci ne marcherait qu'après avoir reçu son indemnité polonaise. Le roi de Prusse s'empressa de mettre la main sur la part qui lui était accordée : il n'y eut do résistance qu'à Dantzig, qui capitula le 2 avril.

La diète de Grodno (1793). — Il s'agissait de faire accepter par la Pologne elle-même ce second partage. La Prusse était alors représentée à Varsovie par Buchhoitz, la Russie par Sievers. Les confédérés de Targovitsa, maintenant au pouvoir, étaient prêts à tout concéder à la Russie, mais rien à la Prusse. devenue également odieuse, par ses perfidies, à tous les partis polonais. Le 3 février, ils avaient publié une protestation contre l'invasion prussienne. Contre elle, ils voulaient convoquer la pospolile ruchénié'y Sievers le leur interdit. Vainement ils flrent appel à «c la magnanimité de Catherine la Grande >. Elle leur signifia, le 9 avril, son entente avec la Prusse et l'Autriche, et comment les trois puissances, « aux malheurs dont la contagion révolutionnaire menaçait leurs Etats, n'avaient pas trouvé d'expédient plus efficace que de renfermer la Pologne dans des bornes plus étroites ». Pour en finir avec les protestations, on résolut de transférer le roi de Pologne à Grodno. Il y arriva en avril. Il offrit à la tsarine sa démission de roi, qui fut dédaigneusement refusée : on avait encore besoin de lui. Comme il déclarait ne pas pouvoir convoquer la diète sans l'assistance d'un conseil, le Conseil permanent fut rétabli et chaîné de la convocation. Sur les élections des diétines s'exerça une pression eCfrénée : non seulement les Targoviciens en exclurent quiconque avait pris une part à la constitution du 3 mai 1791, rema-

nièrent toutes les lois électorales, levèrent la prohibition légale qui frappait les citoyens flétris par jugement, mais les Russes mirent au pillage les propriétés des opposants. L'argent eut aussi son rôle : Tévêque Kossakowski reçut 4000 ducats; le nonce Ankiéwicz de Cracovie, 4500, etc. Le président de la diète, Biélinski, en reçut 2500 à Touverture de la diète, puis 1000 comme indemnité mensuelle. A cette diète il n'y eut pas plus de dix sénateurs; il manquait les députés de quinze palalinats. Le 19 juin, Sievers et Buchholtz présentèrent une note identique, requérant la diète de nommer une délégation pour signer le traité avec eux. Sievers n'obtint que d'humbles supplications adressées à la tsarine; Buchholtz reçut l'injonction d'avoir à faire évacuer le territoire envahi par les troupes prussiennes. Le 24, Sievers dut renouveler sa réquisition. La diète y répondit par une motion tendant à invoquer la médiation de l'Autriche. Alors il usa de violence, fit arrêter neuf députés, dont un dans l'antichambre même du roi. La diète i*efusa de délibérer avant qu'ils eussent été remis en liberté; tous les députés s'engagèrent sur l'honneur, si pareil attentat se renouvelait, à quitter immédiatement Grodno. Sievers, comprenant qu'il était allé trop loin, relâcha les prisonniers, mais signifia que, si l'on persistait à multiplier les délais, la totalité du territoire polonais serait occupée. La diète continuant à refuser d'élire la délégation requise, ce furent le roi et Sievers qui la nommèrent. La diète chargea la délégation d'ofîrir aux Russes un traité d'alliance, mais lui interdit d'écouter toute autre proposition. Sievers exigeait que le projet du traité, envoyé tout rédigé de Pétersboui^, fût signé « sans le moindre changement ». Ce traité portail l'abolition de la constitution du 3 mai et l'acceptation du partage. Refus unanime de la diète. Notes comminatoires de Sievers, les 11 et 12 juillet, menaçant de sévir contre les « boute-feux ». Discours de Stanislas, proposant qu'on eût recours encore une fois « à cette souveraine dont l'humanité égale la grandeur d'âme ». Discours pathétique du nonce Kimbar, qui, s'adressant au roi, s'écria : < Pourquoi tant s'effrayer. Sire? On nous menace de la Sibérie? Allons donc en Sibérie!... Là, notre vertu et la vôtre feront pâlir ceux

qui ont conspiré notre perle. j> Et presque toute rassemblée de crier : « Oui, oui, en Sibérie ! » Sievers ne savait à quel moyen recourir pour mater cette assemblée où cependant il comptait tant de vendus, ce misérable rump de parlement, exaspéré de douleur patriotique. L'évêque Massalski, les deux Kossakowski, Ânkiéwicz, connaissant Tanimosité de la diète contre la Prusse, cherchèrent à lui persuader que Catherine II, une fois munie de son traité, nlnsisterait point sur le traité prussien. Le roi joua presque le même jeu. A la fin, la députa* tion reçut, par 73 voix contre 20, Tautorisation de conclure le traité russe. Il fut signé le 22 juillet 1793.

C^était maintenant le tour du traité prussien. Il fut autrement diffîcile à obtenir, malgré Tassistance que prêta Sievers à son collègue. La fin de juillet et le mois d*août se passèrent en furieuses récriminations contre le roi de Prusse. Il fallut amener deux bataillons de grenadiers russes, braquer contre la diète quatre pièces d'artillerie ; le général russe Rautenfels prit séance à côté du fauteuil du roi. Vingt jours se passèrent encore. Le 23 août, Rautenfels fit enlever quatre nonces par ses grenadiers; le 24 septembre, il bloqua si étroitement les députés et le roi que personne ne put sortir, ni de la journée ni de la nuit. Ils restèrent sur leurs sièges, afTamés et silencieux. C*est ce qu'on appela « la séance muette ». Le 25, à trois heures du matin, Rautenfels se leva de son siège pour donner à ses soldats Tordre d'envahir la salle. Ankiéwicz prit la parole : il demanda si la séance était ouverte et voulut faire lire le projet de traité : une clameur lui coupa la parole. Alors, rappelant les violences déjà souffertes, il proposa de s'en remettre « à la postérité plus heureuse que nous ». Sur quoi, Biélinski demanda, par trois fois, si la diète consentait à ce que la délégation signât le traité. N'obtenant aucune réponse, il déclara que l'absence d'opposition valait assentiment. Puis il leva la séance. Il était quatre heures du matin. Les députés sortirent de la salle, les yeux pleins de larmes.

Dans la journée (25 septembre) fut signé le traité avec la Prusse. Le 16 octobre, on conclut le traité d'alliance entre la Russie et la Pologne. Le 23 novembre, la diète adopta une

constitution, peut-être envoyée toute faite de Pétersbourg. Enfin la diète de Grodno, poursuivant la destruction de toute Tœuvre accomplie au 3 mai 1791, décréta la réduction de Tarmée à 15000 hommes; son effectif était encore de 25000.

Lie soulèvement national : Thadée Kosciuszko. — Sievcrs écrivait à sa fille : « Dans cette malheureuse Pologne, pas Tombre d*honncur; peut-être qu'il se cache dans les cabanes des paysans. » Tout au moins il existait dans les cœurs des boui^eois, plus instruits en général que les nobles, plus voisins de la civilisation européenne, déjà imbus des idées françaises, profondément attristés des malheurs de la patrie, qu'ils comparaient douloureusement aux succès retentissants de la révolution de France conirc les rois coalisés.

Quelques nobles étaient animés de sentiments pareils. Tel fut Thadée Kosciuszko. Né en 1752 dans le district de Novogrodek (Lithuanie), il était entré en 1764 à Técole des cadets fondée par les Gzartoryski. Ce fils de hobereau reçut coup sur coup deux cruelles leçons d*égalité sociale : son père fut assassiné par des paysans exaspérés; lui-même, s'étant épris de la fille d*un grand seigneur, se vit outrageusement éconduit. En Amérique, où Washington le nomme colonel et où il se distingue à Saratoga, Kosciuszko apprend ce que c*est que la liberté et complète les enseignements qu'il a puisés dans nos philosophes. Durant la récente guerre, il était le seul général polonais qui eût remporté un succès. Après le second partage, devenu un sujet de la Russie, il refusa un grade dans son armée, n passa en Saxe, où il retrouva la plupart des < hommes du 3 mai » : Malachowski, Thadée Mostowski, Ignace Potocki, KoUontaï, le guerrier-poète Niemcéwicz. Chargé d'une mission à Paris, il y vit Le Brun, ministre des affaires étrangères. Déjà rAssemblée législative l'avait nommé « citoyen h^nçais » (10 août 1792).

Avec le comité polonais de Saxe correspondait un comité non moins actif à Varsovie, presque sous les yeux d'Igelstrom, commandant le corps d'occupation russe et remplissant, en l'absence momentanée de Sievers, les fonctions d'ambassadeur. Les chefs de ce comité étaient le banquier Kapostas, le

cordonnier Kilinski, les généraux Dzialinski, Madalinski* Zajontchek. En Lithuanie, agissaient les Czartoryski, les Oginski, les Sapiéha. Un réseau d associations secrètes s'étendait sur toutes les provinces de l'ancienne République. Elles agissaient sur les nobles par les femmes élégantes, sur les paysans par les curés. Elles se recrutaient des soldats renvoyés dans leurs foyers par le décret de licenciement. Elles s'encourageaient par les nouvelles qui se colportaient sur le mécontentement de TAutriche, la bonne volonté de la Suède et de l'Angleterre, les victoires et les sentiments fraternels de la France. Après la mission de Kosciuszko à Paris, auront lieu celles de Bars, puis de Piramowicz.

Dans l'immensité de cette conspiration, pas une trahison ne se produisit. Igelstrom, vaguement inquiet, ne réussit pas à en saisir un seul (il. Il jugea prudent d'expulser Dzialinski et Zajonczek : or précisément ils avaient affaire, pour les intérêts du complot, l'un en Saxe, l'autre à Kief. Il voulut hâter la réduction de l'armée polonaise, qui se serait bien dissoute d'elle-même, et ne fit que hâter l'explosion. Madalinski, commandant une brigade à Ostrolenka, refusa de la désarmer. Avec 4000 soldats ou gentilshommes, il passa le Bug, battant sur son chemin les détachements russes, traversa la Pologne prussienne et marcha sur Cracovie. Cette manœuvre obligea Kosciuszko à se déclarer plutôt qu'il n'eût voulu. De Saxe, il courut â Cracovie. A l'approche de ces deux hommes, la garnison russe avait évacué la ville dans la nuit du 22 au 23 mars; Kosciuszko y entra la nuit suivante. Le 24, l'acte d'insurrection y fut proclamé, le serment à la constitution du 3 mai renouvelé, Kosciuszko reconnu chef suprême. L'insurrection fut aussitôt flétrie par les déclarations d'Igelstrom et de Buchholtz, désavouée par De Cache, le chargé autrichien à Varsovie, par le roi Stanislas et par son Conseil permanent. Mais, â Cracovie, Kosciuszko voyait accourir a lui toutes les troupes polonaises; il armait les étudiants de T Université et les bourgeois, prenait possession des caisses publiques, recevait les offrandes des patriotes, imposait des contributions aux tièdes, appelait sous les drapeaux tous les hommes de dix-huit à vingt-sept ans.

A Varsovie, Igelsirom s*estimait en grand péril. S'il n'eût été que général, il Teût évacuée; ses fonctions d'ambassadeur l'y retinrent. Du moins il emballa ses meubles et rejivoya sa maîtresse. Il n'avait pas plus de 15000 Russes dispersés dans la ville, tandis que les régiments polonais, habilement disposés par le t^ommandant de la ville Gichowski, occupaient Praga et les autres faubourgs, et, dans la ville même, gardaient l'arsenal. Les auberges de Varsovie se remplissaient de soldats licenciés et de gentilshommes patriotes. On s'attendait avoir laLithuanie „ prendre feu. Igelstrom, espérant conjurer le péril, envoya cont^ > ' Cracovie Tormasof à la tête de 4000 hommes. Ce général rencontra, auprès de Raclawice (Ratslavitsé), Kosciuszko à la tête (le 4000 Polonais, dont 2000 paysans armés de faux (4 avril 1794). La cavalerie noble des Polonais se dispersa promptement sous le feu de l'artillerie; mais les paysans rétablirent le combat, marchèrent droit aux canons et les enlevèrent. Les Russes lais- :»èrent 400 morts, 11 batteries, 1 étendard. Après le combat, pour faire honte à ses nobles et récompenser les vaillants porteurs de faux, Kosciuszko dépouilla l'habit de gentilhomme et revêtit la czamara paysanne.

Le 16 avril, Igelstrom adresse à Pétersbourg un appel désespéré. Il exige du roi et du Conseil permanent vingt arrestations dans la ville : elles lui sont refusées. Le roi refusa également de laisser occuper par les troupes russes l'arsenal et le magasin à poudre. Le même jour la représentation de la pièce Krakowci {les Cracoviens)^ parfaitement inoffensive à part le titre même, jeta la fermentation dans le peuple. Kilinski et ses affidés répandirent le bruit que les Russes voulaient occuper l'arsenal et massacrer les patriotes. Dans la nuit du 16 au 17, tout fut préparé pour l'insurrection. A trois heures du matin, Kilinski donna le signal en tuant avec son pistolet un officier russe et un kosak. Les cris : Do broni! do hroni! (aux armes!) Mort aux Moscovites! éclatèrent aussitôt dans toute la ville. Le régiment des gardes à cheval du roi distribua au peuple les armes de l'arsenal. Les escadrons de Praga passèrent le pont de la Vistule. Dzialinski apparut dans le faubourg de Cracovie et y insurgea les régiments polonais. Les bataillons russes, éveillés

Histoire GÉxéRALC. VIII. 23

en sursaut, isolés les uns des autres, ne recevant aucun ordre, éprouvèrent de grosses pertes. Il y eut d'inutiles massacres : deux compagnies russes, qui, sans armes, allaient à la communion, furent égorgées. Igelstrom, bloqué dans son palais, fît monter sur le toit une vieille femme afîn de savoir où était Tarmée russe. Il parvint à s'échapper de son palais, après avoir brûlé ou cru brûler les papiers compromettants. Chacun des autres chefs russes se tira de la ville comme il put. Les deux jours d'insurrection avaient coûté aux « Moscovites > 2500 tués, 1800 prisonniers, 11 canons.

Le gouvernement national ( 1 794) . — Aussitôt s'installa dans Varsovie un gouvernement national, avec Zakrjewski, Mokranowski et autres « hommes du 3 mai ». Un courrier fut expédié à Kosciuszko, qui accourut. Le 23 avril, à Vilna, le colonel du génie Jasinski insurgeait trois régiments polonais et chassait la garnison russe. L'hetman Kossakowski, un des traîtres à la Pologne, fut pendu. De proche en proche, l'insurrection, maîtresse des trois capitales, envahit tout le royaume.

Le roi Stanislas était resté dans son palais, mais tellement suspect à son peuple qu'il dut accepter deux surveillants dans ses promenades. Le 24 avril, jour où fut célébrée à la cathédrale la fôte de la délivrance, il dut subir un sermon qu'inspirait un rude patriotisme. Mais à la question s'il était « décidé à vivre ou à mourir avec son peuple », il répondit à haute voix : « Oui, je veux vivre et mourir avec lui. » Il fit un don patriotique de 18 000 ducats et envoya sa garde à l'armée.

C'était Kosciuszko qui avait réellement tous les soucis du gouvernement. Une première question était à résoudre : la ques* tion paysanne. KoUontaï le poussait à décréter l'abolition du servage. Le héros n'osa pas donner un tel grief à la < classe militaire ». Du moins, dans son manifeste du 7 mai 1794, il flétrit les propriétaires qui abusaient de leur pouvoir, qui humiliaient les vieux soldats rentrés dans leurs foyers, qui empêchaient les recrues de rejoindre l'armée. Il décréta que le paysan était sous la protection de l'Ëtat, qu'il était libre de se transporter où il voudrait après avoir rempli ses obligations. Il réduisit les jours de corvée. Il interdit de reprendre la terre au

laboureur qui remplirait fidèlement ses obligations. G*était peu pour ces paysans qu*il appelait « à changer les socs de charrue en fer libérateur de la patrie » ; c'était déjà trop pour les nobles, dont beaucoup devinrent sourdement hostiles.

II institua un Conseil de gouve7*nement^ composé de 8 ministres et de 22 assistants, et qui arbora la devise : volnost, tsalost, niepodlegosi (liberté, intégrité, indépendance). Une Commission militaire dut veiller au recrutement pour Tarmée régulière, à la levée en masse, aux travaux de fortification de Varsovie (les femmes, le roi même y travaillèrent). Une Commission d'enquête intruisit contre les traîtres à la patrie, dénoncés par les papiers de Tambassadc russe. Le 8 mai furent exécutés Ozarowski, Zabiello, l'évêque Kossakowski, Ankiéwicz. On rédigea une circulaire au clergé orthodoxe pour qu'il rassurât ses ouailles et leur prècb&k le dévouement à la pairie commune.

Lutte des Polonais contre la Prusse et la Russie : premier siège àm Varsovie (1794). — Contre les Russes les premiers combats, médiocrement heureux, furent livrés par Zajontchek, à Szczékociny et Chelm (6 et 8 juin 1794). Le 12 juin, on lança un appel aux i^olonais des provinces cédées à la Prusse. Buchholtz fut expulsé de Varsovie et ses papiers saisis. Le 15, les Prussiens entreront à Cracovie, faiblement garnisonnée. (Ils y enlevèrent les joyaux de la couronne polonaise, qui furent transportés à Berlin.) La nouvelle de ce malheur jeta la plus vive émotion dans Varsovie. Elle aboutit à un massacre dans les prisons : il y eut huit victimes; la plupart étaient des fauteurs de la confédération de ïargovîtaa, ou des agents et espions de la Russie. Pourtant Kosciuszko» avec raison, s'indigna de cette ofTcnse à la loi; il exigea la punition des émeutiers, dont sept furent pendus.

Le 23 juin, Zajonczek livrait aux Russes, sur la rive gauche de la Vistule, le combat de Golikow, qui dura deux jours : pris à dos par les Kosaks, il dut céder le terrain. Le 30, les Autrichiens entraient en ligne, occupant Lublin, envahissant la Galicie, pour se garnir les mains. Les 19 et 20 juillet, les Russes échouaient dans une première attaque contre Vilna. Le 2 août, 50000 Prussiens, sous le roi et le maréchal Schwerin, assistés

de 10 000 Russes sous Fersen et le prince de Nassau, prenaient le faubourg de Wola et, de là, sommaient Varsovie. La ville, défendue par Kosciuszko, résista. Les Prussiens la bombardèrent. Ils étaient faiblement soutenus par les Russes, car la tsarine en voulait au roi d*avoir abandonné la guerre sainte contre la France. Le roi, sous prétexte de faire courtoisie aux Russes, voulut les mettre en avant; Fersen lui en renvova rhonneur. Les Russes étaient là surtout pour surveiller les Prussiens. Le 28 août, il y eut une affaire sanglante, où beaucoup de canons prussiens furent encloués. Cependant, sur les derrières du roi, Denis Mniewski et Niemojowski soulevaient la Grande-Pologne. Frédéric-Guillaume fut contraint de lever le siège de Varsovie (dans la nuit du 5 au 6 septembre 1794), à la grande joie des Polonais et même des Russes.

Bataille de Matsélo vitsé ; assaut de Praga ; soumission de Varsovie. — La Pologne était aRVanchie dans TOuest ; mais les Autrichiens s*étendaient en Galicie, et la Lilhuanie, par Toccupalion de Vilna (22 août), retombait aux mains des Russes. Catherine II, qui jusqu'alors ne disposait que du corps de Fersen (avec Krouchlchof, Tormasof, Tataman Denisof), faisait entrer en ligne Souvorof, le héros de Kinbourn, d'Otchakof, d'Ismaïl, avec Tarmée qui avait dompté les Ottomans. Le prince Poniatowski et Mokranowski défendaient la Samogitie et Brest-Litovski; Dombrowski et Madalinski occupaient la Grande-Pologne; Siérakowski essayait d'arrêter Souvorof en Volynie; Varsovie restait à la garde de Kosciuszko avec Zajonczek et Poninski le fils. Siérakowski fut vaincu le 18 septembre à Kroutptchitsé (Krupczice), le 19 à Brest- Litovski. Un témoin russe de ces combats dit que les Polonais se battirent « bravement, stoïquement, en désespérés », Kosciuszko courut joindre Siérakowski, le consola en lui rappelant rénorme supériorité, de Tennemi, distribua aux officiers et aux soldats des décorations, lança son manifeste du 24 où il rappelait qu*aulrefois une poignée de Polonais avait conquis Moscou et ramené un tsar prisonnier.

Cependant Fersen, qui avait maintenant 20 000 hommes, se préparait à faire sa jonction avec Souvorof, qui disposait de

40 000. Il fallait prévenir celle jonction. Kosciuszko chargea Poninski\ avec 4000 hommes seulement, d'empêcher Fersen de franchir la Vistule. Fersen, par un brouillard épais, surprit le passage du fleuve. Alors Kosciuszko, laissant Varsovie à la îj^arde de Zajonczek, courut à Matséïovitsé (Macejowice), situé sur la Yislule, à 20 lieues de la capitale. Il avait autour de lui Ignace Potocki, Kaminski, Kniajewicz, Mostowski, Kollontaï, Niemcéwicz, mais pas plus de K800 hommes, avec 21 canons, car on n*avait pas eu le temps d'appeler Poninski. La bataille s'engagea le 10 octobre. Fersen commença par écraser les Polonais sous les feux d'une arlillerie supérieure, les débordant partout grâce à des forces presque quadruples. Dès le début, rinfanlerie polonaise se trouvait avoir épuisé ses munitions. Une charge à la baïonnette décida la victoire en faveur des Russes. Les Polonais laissèrent là plus de la moitié de leur effectif, 2500 prisonniers, toute leur artillerie. Niemcéwicz, Kniajewicz, Siérakowski et presque tous les chefs étaient parmi les prisonniers. L*ataman Denisof retrouva Kosciuszko percé de trois coups de lance et respirant à peine.

Quand les premières nouvelles de ce désastre parvinrent à Varsovie, la douleur fut immense. On n'entendait que les cris : < Kosciuszko n'est plus : la patrie est perdue. » Les mauvais citoyens s'en réjouirent : ce serait plus tôt fini. Les marchands, les riches, la cour ne demandaient qu'à se soumettre. En revanche, les plus exaltés parlaient de se venger sur les prisonniers. Cependant Joseph Ponialowski, arrivé de Lithuanie avec 15 000 hommes, s'était établi à Praga. Poninski s'y était également rabattu. De Lithuanie, était accouru Mokranowski; de la Grande-Pologne, Madalinski et Dombrowski. On avait encore 25000 hommes, toutes les ressources, en recrues et en matériel, que pouvait oB'rir une grande ville. Cela releva les courages : à la sommation de Fersen, le roi répondit qu'on avait juré de * périr ou d'être libre ». Le Conseil suprême offrit do rendre tous les prisonniers russes en échange du seul Kosciuszko. Wawrzecki fut nommé gouverneur de la ville. On accumula dans Praga, pour faire face à Fersen et à Souvorof, toutes les forces disponibles, avec 100 canons en batterie.

Le 3 novembre parut Tarmée de Souvorofy qui fit aussitôt les préparatifs de Tassaut. Il fut donné le 4, à trois heures du matin. Quoique les Polonais se défendissent « avec désespoir et avec Tabnégation de héros », les remparts furent enlevés. Il se fit là un effroyable massacre : 8000 soldats 12000 habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, furent égorgés.

A la suite de cette exécution, la terreur se répandit dans Varsovie et y dompta tous les courages. Le Conseil envoya Ignace Potocki pour parlementer avec Souvorof : le maréchal refusa d*accueillir un « agent de la révolution ». Le 5 novembre, il consentit à recevoir les députés qu'envoya le roi. Dès qu'il les vit, il déposa son sabre et dit : « Paix, repos et tranquillité. » Il les embrassa, ils embrassèrent ses genoux, lui demandant ses conditions. Il répondit : « La vie, les propriétés, l'oubli du passé. » Ce n'en était pas moins la soumission à merci. Quand les députés sortirent de Praga et traversèrent en bateau la Vistule (le pont avait été rompu), ils crièrent aux Varsoviens massés sur l'autre rive : « La paix! la paix! a Des gens du peuple se jetèrent dans les eaux du fleuve pour enlever les députés dans leurs bras, et les conduisirent au palais du roi en criant : « Vive l'impératrice! vive Souvorof! » Le 9, le pont ayant été rétabli, le maréchal le franchit pour faire son entrée dans la ville. A la porte voisine du pont, le Magistrat, les corps des marchands, les bourgeois, lui présentèrent les clefs de la ville. Il les prit, les baisa et dit : < Grâce à Dieu qu'elles ont coûté moins cher que celles de là-bas. »

Wawrzecki avait déclaré que Tarmée ne serait point comprise dans la capitulation de la ville. Le roi refusa de l'accompagner dans sa retraite. Dombrowski conçut un moment le projet d'enlever le roi et de conduire l'armée en France. Les chefs polonais, poursuivis par Fersen et Denisof, voyant leurs régiments diminuer à chaque étape par les désertions, n'étaient pas d'accord sur le parti à prendre. Dombrowski voulait se rendre au roi de Prusse, Wawrzecki à Souvorof. Ce fut cette dernière solution qu'imposèrent les circonstances. Par la capitulation de Radochitsé (Radoszice), Souvorof accorda Tamnistie, des passeports aux officiers qui voudraient se rendre à l'étranger,

le droit de garder leur épée. Les Prussiens exigèrent leur part dans Tartillerie. L*alaman Denisof disait avec mépris : < C*est donc une chose nouvelle pour les Prussiens que de prendre des canons? Ce n'en est pas une pour nous. »

Troisième partage de la Pologne (1795). — C'était au moment où rAutriche était battue par les Français sur la Roër et sur le Rhin, où la Prusse nous livrait Mayence et autorisait la conquête de la Hollande. Toutes deux réclamaient leur part dans le butin polonais que les victoires de Souvorof avait jeté aux pieds de la tsarine. Le 3 janvier 1795, la Russie et TAutriche se mettaient d*accord : 1* par un acte d'adhésion de celle-ci au second traité de partage; 2^ par une déclaration russe relative à un nouveau partage; 3* par un traité secret d'alliance entre la Russie et r Autriche en vue de contenir la Prusse. Les négociations pour le troisième partage se poursuivirent concurremment avec les négociations pour la paix entre la France et la Prusse; elles continuèrent après la conclusion de celle-ci (Bàle, 5 avril 1795), dans Tanimosité croissante et réciproque des deux cours aile mandes. Une des grosses difficultés entre elles c'était Taltribution de Cracovie et de son territoire : la Prusse déclarait qu'ils lui étaient indispensables pour couvrir la Silésie contre une attaque de l'Autriche; celle-ci Testimait indispensable à la protection de la Galicie autrichienne contre la Prusse. A la fin, la Prusse céda sur Cracovie, moyennant qu'elle acquerrait toute la partie occidentale de ce palatinat. Enfin, le 24 octobre 1795, furent signés à Pélersbourg deux traités, l'un entre la Russie et la Prusse, l'autre entre la Russie et TAutriche. Ils furent complétés par plusieurs conventions *. En résumé, la Prusse s'annexait Varsovie et la partie ouest du palatinat de Cracovie; l'Autriche obtenait Cracovie, Sandomir, Lublin, une partie de la Mazovie, en sorte que son territoire faisait pointe le long de la Yistule jusque près de Varsovie; la Russie eut toute la Lithuanie et tous les pays russes, jusqu'au Niémen et au Bug. En outre, elle

1. 10 oclohre 1776, décision arbitrale de Catherine H pour la délimitation des provinces polonaises entre l'Autriche et la Russie; 5 décembre et 20 janvier 1797, convention sur le partage déflnitir, avec acceptation de Pacte d'abdication du roi Stanislas; 31 janvier 1797, acte de la délimitation déflnitivc du palatinat de Cracovie.

•MyO L'EUROPE OHIENTALE

prononça la réunion de la Courlande, en déposant le dernier duc, Pierre Biren. Celle fois encore elle ne s'annexait aucune province de langue polonaise. Le 25 novembre 1795, à l'anniversaire de son couronnement (trente et un ans auparavant), le roi Stanisla> abdiquait, acceptant une pension de 200 000 ducats. Déjà vieux et cassé, il assistera au couronnement de Paul P', qui, durant la cérémonie, lui fera intimer Tordre de se tenir debout. 11 mourut le 12 février 1797.

Rôle de la France dans les révolutions polonaises. — En 1791, c*étail Descorches qui représentait à Varsovie la France constitutionnelle (instructions du 9 mai). Il avait ordre de suivre de près les efforts de la diète réformatrice, mais le roi de France n'avait point « le dessein d'y influer ». Après l'adhésion du roi Stanislas à la confédération de Targovitsa, comme la royauté française avait succombé le 10 août, Descorches fut invité à quitter Varsovie (22 août 1792). Il y laissa un simple chargé d'affaires, Bonneau. Celui-ci eut la mortification de voir la cour polonaise s'associer, par servilité envers la Russie, au deuil pour la mort de Louis XVI et fut contraint d'amener les couleurs nationales. Quand les Russes occupèrent Varsovie, il fut arrêté (7 mars 1793) et enfermé à la forteresse de Schlûsselbourg, d'où il ne sortit qu'en 1797, grâce à l'intervention du roi de Prusse. Nous avons vu la mission de Kosciuszko à Paris. Le premier soin du nouveau gouvernement insurrectionnel de Pologne fut d'envoyer Bars en mission auprès de la Convention; mais celle-ci ne comprenait pas l'attachement des Polonais à un roi, à une constitution si semblable à celle que le 10 août avait détruite en France; elle blâmait Kosciuszko d'avoir puni les massacreurs des prisons. Cependant, le 21 brumaire an III (11 nov. 1794), le « citoyen » Parandier fut chargé d'une mission à Varsovie. II devait étudier les chances qu'avait la France pour obtenir, de ce côté, une puissante diversion, et pour* consolider la révolution polonaise, en assurant son indépendance contre les ennemis du dehors et sa liberté contre l'aristocratie à l'intérieur ». Parandier devait faire comprendre aux Polonais que « la cause de la République française est celle de tous les peuples : c'est à la guerre que nous soutenons contre les des-

potes coalisés que rinsurrection polonaise doit ses premiers succès ». La France était trop loin. Si les révolutions polonaises nous procurèrent une précieuse diversion, en ramenant (lu Rhin sur la Vistule les préoccupations et les armées de TAutriche et de la Prusse, en irritant les haines entre elles, en contribuant ainsi à disloquer la coalition, la République française ne put rien tenter d'efficace en faveur de la République polonaise.

Les prisonniers; Témign^ation ; les légions polonaises. — Le mot prêté à Kosciuszko tombé au champ de Macéiowici, le Finis Poloniœ, est une pure légende, formellement démentie par lui-même. La Pologne n'était pas finie. Elle allait revivre dans les camps de la Révolution française, et, avec Napoléon, prendre d'éclatantes revanches sur les armées des trois puissances copartageantes.

Lies hommes du 3 mai 1791 et de la prise d'armes de 1794 tombés aux mains des vainqueurs furent répartis entre les trois puissances : KoUontaï, Zajonczek, Stanislas Potocki, furent d'abord prisonniers en Autriche; Madalinski, Grabowski, Niemojowski, en Prusse; Kapostas, Kilinski, Ignace Potocki, Wawrzecki, Mostowski, Zakrjewski, Niemcéwicz, Kosciuszko en Russie. Paul P% qui, grand-duc, admirait en Kosciuszko un ^ martyr de la patrie 9, eut avec lui, après son avènement, une entrevue touchante à la forteresse de Schlusselbourg, entrevue mémorable, car elle mit en présence les deux chefs des deux plus grandes nations slaves. Ne pouvant le décider à servir la Russie, il le remit en liberté, ainsi que la plupart de ses compagnons de captivité. Kosciuszko alla en Amérique, en Angleterre, puis s'établit à Fontainebleau, où il vivait d'une petite pension que lui firent les Etats-Unis en reconnaissance de ses services pendant leur guerre de l'indépendance.

Moins intransigeants se montrèrent les magnats lithuaniens qui avaient leur fortune foncière à sauvegarder contre les usurpations des favoris de Catherine II. Adam Czartoryski et son frère, amenés d'abord à Pétersbourg comme otages pour la Cdélité de leurs parents, ne négligèrent aucune démarche pour obtenir la levée du séquestre sur leurs domaines. Ils furent

rornemenl des réceptions de la tsarine, firent leur cour à rinsolent favori Zoubof, entrèrent au service de Russie, se lièrent avec le futur empereur Alexandre : c'est de cette amitié que devait sortir, en 1815, le « royaume constitutionnel de Pologne ».

De tout autres combinaisons devaient sortir les revanches guerrières de Tarmée polonaise et le « grand-duché » napoléonien de Varsovie. Les émigrés de la première heure et les prisonniers relâchés ou évadés formèrent en Europe deux groupes principaux : 1*^ celui de France; 2** celui d'Orient (Turquie, Roumanie, Saxe, Venise). Le premier avait pour chef Bars; le second était représenté auprès de la Porte par Michel Oginski. Dès septembre 1795, un des Polonais de Paris, Wybicki, avait eu Tidée de réunir un parlement d'émigrés polonais sous la protection de la République française. Mais ce n'était point par les voies parlementaires que devait se faire le réveil national. Ce fut par « la Pologne des camps ». Grâce à l'entremise de Sulkowski, devenu aide de camp de Bonaparte pendant la campagne d'Italie, Oginski entra en relations avec le vainqueur d'Arcole et avec le général Aubert-Dubayel, notre ambassadeur à Gonstantinople . Celui-ci leur faisait espérer une guerre prochaine entre la Porte et les Russes; c'est par la Turquie qu'ils pénétreraient en Russie; le Directoire leur enverrait 30 000 Français; lui-même, Aubert-Dubayet, se mettrait à leur tête. Quelques impatients, en 1797, firent une invasion en Galicie : il y en eut 15 de tués, 12 de pendus. Bonaparte, par Sulkowski et Oginski, donnait aux Polonais des conseils pratiques — s'armer, s'exercer à la tactique moderne, — et qui aboutirent à l'organisation des « légions polonaises » d'Italie, sous le commandement de Dombrowski. Elles se recrutèrent aisément d'anciens soldats, de gentilshommes ardents et braves que l'émigration laissait sans moyens d'existence. La Constitution de l'an III ne permettant pas au Directoire d'entretenir des troupes étrangères, on les mit au service de la République cisalpine. Elle fut autorisée à signer avec eux le traité du 9 janvier 1797 : les nouveaux corps prendraient le nom de « légions polonaises auxiliaires de la Lombardie »; ils garderaient les

uniformes polonais et se coifferaient de la czapska; ils porteraient les couleurs italiennes, mais avec la cocarde française, comme étant « celle de tous les hommes libres » ; ils seraient considérés c comme des frères, et non comme des troupes étrangères », et obtiendraient le droit de cité lombard. Leur formation fut annoncée, le 20 janvier, par une proclamation de Dombrowski, rédigée en quatre langues (polonais, italien, français, allemand). Sa petite armée se composa d'environ 5000 hommes (1 bataillon de grenadiers, 1 de chasseurs, 2 de fusiliers, 2 compagnies d*artillerie). Elle se distingua dans la campagne de 1797, et, après la bataille du Tagliamento, se vit avec joie sur la route de Vienne. Leoben et Campo-Formio lui furent une déception. Alors Bars, Wybicki, Prozor proposèrent de réunir une diète polonaise à Milan et d'y proclamer la constitution du 3 mai; mais pour le fonctionnement de celleci, on avait besoin d'un roi, et Stanislas avait abdiqué. Du moins les émigrés se donnèrent une espèce d^organisalion politique, concentrant les pouvoirs militaires dans les mains de Dombrowski, les pouvoirs civils dans celles de Malachowski. Oginski composa la célèbre Marche des légions polonaises ou Marche de Dombrowski : elle devait souvent retentir sur les champs de bataille, jusque dans les rues de Varsovie et dans celles de Moscou.

Zajonczek accompagna Bonaparte en Egypte. D'autres se distinguèrent dans la guerre de la seconde coalition. Ce fut Kniaszéwicz qui occupa le Gapitole, y proclama la république romaine, rouvrit à Rome l'église nationale des Polonais fondée en 1580, y retrouva l'épée de Sobieski et le grand étendard conquis au Kahlenberg. Ce fut lui encore qui, ayant suivi Championnet à la conquête de Naples, fut chargé de porter au Directoire les drapeaux napolitains. Les Polonais se battirent bravement à Cassano, àlaTrebbia, à Novi, à Zurich, à Marengo. Plus tard, avec Jablonowski, nous les retrouvons à Saint- Domingue. Mais il faudra Austerlitz, léna, Friedland, la Moskova, pour leur ouvrir les capitales de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie.

///. — Catherine II et la Révolution française.

L'opinion russe et la Révolution. — Ségur a raconté la manifestation qui se produisit à Pétersbourg quand y parvini la nouvelle de la prise de la Bastille*. Dans ce mouvement il faut faire la part de l'élément étranger qui abondait à Pélersbourg-, ville presque cosmopolite. En ce qui concerne les Russes, ceux des classes supérieures étaient trop imprégnés de culture française pour ne pas ressentir quelque sympathie aux débuts d'une Révolution dont ils ne pouvaient comprendre le caractère ni la portée. Mais précisément cette culture française, qui était celle de l'ancienne France, les rendit promptemenl hostiles à la France nouvelle. Leurs sympathies pour la Révolution ne durèrent pas plus que celles qu'elle inspira d'abord à la noblesse française, à nos futurs émigrés. Ce furent ensuite les sentiments des émigrés qui devinrent ceux des hautes classes de la Russie. On peut citer l'enthousiasme de quelques Russes de passage à Paris pour nos premières « journées », deux Galitsyne assistant, le fusil en main, à la prise de la Bastille, un Slrogonof prenant place avec son précepteur Romme * au club des Jacobins, etc. Ces faits isolés ne prouvent rien pour les sentiments de toute une classe. La Gazette de Pétersboiirg^ s'inspirant des journaux ultra-royalistes de Paris, donna bientôt le ton à la capitale russe.

Sentiments de la tsarine. — Catherine II, dès le début.

1. ■ A la cour Tagitation fui vive el le méconlenlemenl général; clans la Tille' FelTel fut tout contraire; el, quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour aucun des habitants de Pélersbourg, je ne saurais exprimer Tenthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée, la chute de cette prison d*État, et le premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands. Anglais, Hollandais, tous, dans les rues, s'embrassaient, comme si on le> eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux. • Ségur ajoute : • Celle folie, que j'ai peine à croire en la racontant, n'eut que quelques moments de durée; la crainte arrêta bientôt ce premier mouvement. »

2. Uomme, le futur conventionnel, un dos auteurs du calendrier révolutionnaire, fut longtemps précepteur chez les Strogonof. Un frère de Marat séjourna en Russie durant toute la Révolution, mais obligé de dissimuler sa terrible parenté sous le nom aristocratique de M. de Boudry; il était professeur au lycé«» de Tsarskoé-Sélo. En revanche, Sibour. précepteur des grandes-duchesses, Pujet, bibliothécaire de l'impératrice, furent expédiés en Sibérie.

se prit de haine pour la Révolution française, et parce qu^elIe perdait, par elle, l'alliance effective de Louis XVI, et parce qu'elle comprit quel dangereux exemple elle offrait aux peuples de TEurope. Dans sa correspondance alternent le dédain et la colère, la moquerie et la menace. La Révolution, pour elle, c'est « TEgrillarde »; l'Assemblée constituante, une « hydre aux douze cents tètes », un ramas d'avocats, de procureurs, de savetiers et de cordonniers s'érîgeant en législateurs, d'écervelés, de scélérats. Même nos partis les plus modérés encourent sa colère : Montmorency et Noailtes, qui ont participé, dans la nuit du 4 août, à l'abolition de la noblesse, sont des « gredins » ; Lameth, un « enragé »; ce sont les constitutionnels « qui sont accouchés de tous les maux présents et à venir » ; La Fayette n'est qu'une « tète à révolution ». Elle méprise la faiblesse de Louis XVI, « ivre chaque soir; et le mène qui veut ». Comme nos émigrés, elle affecte de croire que le roi est prisonnier dans son palais. Elle eut part, avec Gustave III, dans le complot qui prépara la fuite de Varennes : son ministre à Paris, Simoline, délivra, au nom de la baronne Korff, le passeport qui devait servir à la famille royale. La fausse nouvelle que l'entreprise 'avait réussi lui causa une grande joie; la vraie nouvelle lui apporta une amère déception. Quand le roi sanctionna la Constitution de 1791, elle s'écria : « Eh bien! ne voilà-t-ilpasque sire Louis XVI vous flanque sa signature à cette extravagante constitution et qu'il s'empresse de faire des serments qu'il n'a nulle envie de tenir! » Elle s'étonne de l'altitude du couple royal : « le mari disant une chose, la femme une autre ».

La réaction en Russie. — Dans l'état d'esprit de la tsarine un grand changement s'est opéré. L'ancienne amie des philosophes en veut à la philosophie d'avoir eu pour conséquence la Révolution. Le buste de Voltaire est relégué dans les greniers. Une police inquiète, l'activité du Cabinet noir, une censure rigoureuse sur les livres du dehors comme sur les publications russes, sont la caractéristique de celte fin de règne. On traque les francs-maçons, niarthustesy illnminisles, libéraux {volnodoumtsi). Pourtant ces « libéraux » sont des esprits très modérés, qui se plaignent des abus commis par les

fonctionnaires, mais jamais de rimpératrice, qui se cotisent pour envoyer des jeunes gens étudier en Occident, mais qui n'ont qu*aversion pour « cette fausse liberté qui ruine tant d'États en Europe », pour « cette rage diabolique qui remplit le monde », pour « la prétendue liberté ou plutôt la fureur des Français ». Le plus éminent des « libéraux », Ivan Novikof ', raneien ami et collaborateur littéraire de la tsarine, est enfermé à Schlûsselbourg, ruine par la saisie de ses imprimeries, de ses librairies, de ses capitaux. — Radichtchef, qui, dans son Voyage de Pétertbourg à Moscou, s'est laissé aller à exprimer le sentiment d'horreur que lui inspira le spectacle d'une famille de serfs vendue aux enchères, est déporté en Sibérie par ordre de cette même Catherine, qui, en 1768, mettait à l'ordre du jour l'abolition du servage. — La princesse Dachkof s'étant avisée, en 1193, d'imprimer une tragédie de Kniajnine (mort en 1191), Vadim à Novgorod, la tsarine s'émeut d'allusions à l'ancienne liberté novgorodienne et parle de faire brûler par la main du bourreau cette œuvre posthume. On était loin du temps où Catherine se faisait gloire d'accueillir à Pétersbourg les œuvres et les hommes condamnés à Paris!

Projets de Catherine II contre la Révolution. — Il y avait auprès d'elle les représentants de trois gouvernements français différents : Genêt, pour la royauté constitutionnelle; le marquis de Bombelles, émissaire secret du roi et de la reine; Eszterhazy, agent des princes du sang et de l'émigration. Genêt, en septembre 1791, avait reçu défense de paraître à la cour; Bombelles fut froidement accueilli, comme l'envoyé d'un roi « captif » et qui d'ailleurs « ne sait pas ce qu'il veut »; Eszterhazy seul était en faveur, admis dans l'intimité impériale, et la tsarine se plaisait à entendre son jeune (ils chanter le Ça ira et les hymnes révolutionnaires. Après l'affaire de Varennes, elle prend à son service Bouille. En 1792, elle rédige un Mémoire sur les moyens de rétablir en France, par la force, le pouvoir monarchique : elle estime que 10 000 hommes y sufGront, < l'exemple de la Belgique ayant démontré combien il faut

i. Voir ci-dessus, t. VU, p. iSO.

peu compter sur la résistance d*une anarchie ». Même elle assure à Grimm qu*il suffira de 2000 Kosaks et 6000 Croates. Après la restauration du roi, on rétablira les parlements, on restituera au clergé ses biens, aux nobles leurs privilèges, aux pays d'Etats leurs anciens droits.

Rupture avec la France. — Avant même la journée du 10 août, Genêt, qui, chaque jour, avait eu à subir de nouvelles avanies, reçut Tordre de quitter Pétersboui^ dans le délai de huit jours (juillet 1792). Après Texécution de Louis XVI, dont la nouvelle mit la tsarine au lit, « malade de chagrin », elle prononça la rupture du traité de commerce avec la France, Tinterdiction à nos vaisseaux de paraître dans ses ports, la défense d'importer les blés de Russie dans la France affamée, Texpulsien de tous les Français qui ne répudieraient point, par serment, € les principes athées et subversifs... introduits [dans leur pays] par les usurpateurs du pouvoir » et « le crime commis par ces monstres sur la personne royale ». Un millier de Français dut prêter ce serment, qui exposait leurs familles restées en France aux vengeances de la Convention. Notre consul, Patot d'Orflans, fut expulsé. En 1794, Catherine chassera le colonel vaudois Laharpe, précepteur des grands-ducs Alexandre et Constantin.

Après Téclatante rupture avec la France, il semblait que Catherine dût joindre aussitôt ses armées à celles de la coalition. Il n*enfut rien. Pour mettre la France à la raison, dès le début de 1792, elle avait compté sur TAutriche, sur le roi de Prusse, sur Gustave III de Suède ^ Celui-ci s*était encore rapproché de la Russie au traité de Drotningholm (octobre 1791), lui abandonnant définitivement Nyslott et Hogfors. Il offrait 16 000 Suédois, qui, avec 6000 Russes, embarqués sur une escadre anglo-russe, seraient débarqués en Normandie. Il fut assassiné le 16 mars 1792, et quoique ce fât par la main d*un oligarque, Ankarstrôm, Catherine II, qui voyait partout des < jacobins », leur imputa ce meurtre. Le roi de Prusse s'étant fait

i. Pour exciter les deux rois, eUe metlail à la poste des lettres où elle comparait leurs hésitations à l'entrain des généraux français, comptant bien qu'ils feraient intercepter et per lustrer ces lettres.

ballre à Yalmy, elle ne cacha pas son mépris pour la < cacade (le Brunswick ».

L'émigration française en Russie ; causes de Tinaction de Catherine II. — Une conséquence de Yalmy, c'est que nos émigrés chassés de Mayence et de Turin, affluèrent plus nombreux que jamais en Russie. La tsarine est fîèrë de voir sa capitale < donner asile à tou^ les noms sonores persécutés en France » : Saint-Priest, Choiseul-GoufQer, anciens ambassadeurs du roi, Galonné, Sombreuil, le comte de Toulouse-Lautrec, plus tard le prince de Condé. Plusieurs, comme Roger de Damas, Langeron, le duc de Richelieu, étaient des hommes de haute valeiur qui rendirent à la Russie d*éminents services. D*autres ne lui apportèrent que leuV découragement, leur frivolité, leur turbulence. Certains purent être accusés de propager ces mêmes idées révolutionnaires qui les avaient fait fuir de leur pays.

Au printemps de 1193, le comte d'Artois vint a Pétersboui^. La tsarine le reçut « comme il convient à un (ils de France », lui promit un subside pour la guerre sainte, lui remit une épée d*or dont la garde était enrichie de diamants et dont la lame portait cette inscription : < Avec Dieu pour le roi. » — «Je suis persuadée, disait-elle au prince, que vous périrez plutôt que de différer de vous en servir. » Le comte d'Artois accepta Taisent et répée, mais ne parut nulle part où Ton se battait.

Le roi de Prusse se montrait de plus en plus tiède pour la « cause sacrée » des rois. Son attention se détournait du Rhin pour se porter uniquement sur la Yistule. En Pologne, il deve* nait le grand souci de Catherine II. C'est contre lui qu'elle songeait à utiliser les talents militaires de Bouille. Le roi avait deviné la véritable pensée de la tsarine, qu'elle dissimulait sous d'éloquents appels à la croisade contre « les athées » et de

virulentes sorties contre « l'Egrillarde », et qu'elle ne livrait qu'à ses plus intimes confidents. A Khrapovitski, elle disait en 1791 : < Je me casse la tète pour engager les cours de Vienne et de Berlin dans les affaires de France. » A Ostermann : « J'ai beaucoup d'entreprises inachevées, et il faut qu'//s soient occupés pour ne pas me gôner. » A Roumiantsof :

« Mon poste est pris et mon rôle assigné : je me charge de veiller sur les Turcs, les Polonais et la Suède... Celleci est rongée de démocratie... La Pologne est aussi remplie de jacobinistes... Les Turcs sont excités et tourmentés par les démocrates. > Elle trouvait plus profitable et moins dangereux d'opérer chez les € jacobins » de Pologne et de Turquie que contre ceux de Paris. De 1793 à 1795 une guerre de la Russie contre la Prusse fut beaucoup plus probable qu'une guerre contre la France. Quand la Prusse eut fait défection à la paix de Bàle, quand elle eut servi à l'Europe « ce poisson d'avril », comme Saint-Priest pressait la tsarine d'agir contre la France, elle lui répond : € Pourquoi irais-je me mêler d'une querelle dont l'Espagne et la Prusse se sont déjà retirées? » En juin, son ambassadeur à Londres, Semen Yorontsof, demandait aux Anglais si le moment n'était pas venu de punir la Prusse de sa politique < perfide > et de sa c trahison ».

Derniers jours de Catherine II. — Catherine II ne se rassura du côté de la Prusse que lorsque la signature du traité de partage (octobre 1795) eut mis fin au conflit polonais. Allaitelle se tourner maintenant contre l'Occident, contre les < athées et impies Français », comme les appelait Souvorof? Non, car c'est alors qu'elle commencé la guerre de Perse et envoie dans ce pays une armée que commande Valérien Zoubof, frère du favori *. Même les premiers succès de Bonaparte en Italie, le pullulement des républiques nées de la nôtre, cisalpine, ligurienne, batave, l'émeuvent à peine. Elle écrit à Grimm (8 juillet 1796) : € Vous prenez trop d'intérêt aux affaires d'Italie. Laissez faire les Italiens. » En novembre 1796, elle revient à ses projets de croisade : on prépare un rescrit pour nommer Souvorof généralissime d'une armée de 60000 Russes envoyée au secours de l'Autriche; on négocie avec Pitt pour obtenir un subside d'un million de livres sterling. La tsarine, cette fois, était-elle sincère? Sa mort subite, le 17 novembre 1796, empocha cette question d'avoir sa solution. Ainsi, après tant de démonstrations contre la Révolution, Catherine II mourut sans avoir mis un

4. Voir ci-dessus, t. VU, p. 433, sur Zoubof, et ci-dessous, t. IX, chapitre i4«<e, pour la guerre de Perse.

HUTOmB OÉMiRALK. VIII. ^^

soldat en mouvement contre elle. En revanche, on peut apprécier les services réels qu*elle lui rendit en désorganisant la coalition *.

BIBLIOGRAPHIE

Polltl«iue aiiti*lclileiuie et i»rtMi«leiuie. — Voir la bibliographie du chap. Allemagne, ci-dessus, t. VII, p. 945, et du chapilre Allenuiane, ci-dessous. — Voir également ci-dessus, p. 305. — A. Béer, Joseph It, Lcopold II iind Kaunilz, ihr Briefwechsel, Vienne, 1873. — A. ▼. Ameth, Joseph II u, Katharina v, Russland, ihr Briefwechselj Vienne, 1869. — Corresp. secrète de Mercy-Argenteau, avec Tenip. Joseph II et Kaunitz. publ. par J. Flamraermont (1780-1790), 2 vol. in-4, Paris, 1889-1891. — Dm. Mikh. Galitsyne, Rapports à Catherine II, de Vienne (1780 et suiv.), dans Arch, Russe, 1872. — A. Sorel, Instructiofis aux ambass. de France,... Autriche, Paris, 1884. — Martiii Philippaon, Gesch. des preussischen Staatswesen von Tode Fr. Il h. z. den Freiheitskriegen, Leipzig, t, I, 1880. — Hausser, Deutsche Geschichte, t. I, Berlin, 1869. — H. ▼. Sybel, Irad. fr. Dosquet. — A. Sorel, V Europe et la Révolution française, t. 1 et II. — A. Béer, Die Oricntalische Politik CEsteireichs, Prague et Leipzig, 1883.

Cathei*liie O s pollt.I«iue ^énérAle s Révolution fk*ttnçal»e| iem éml^réiKi) la. i*éactloii eu Ru««lc. — Voir ci-dessus, t. Vil. p. 515, une bibliographie très étendue, à laquelle nous renvoyons. Sur cette lin du règne, consulter surtout les volumes de la Ck>U. de la Soc. imp. d'Hlst. de Russie : Catherine II, Papiers, t. XVIII, XLII; sa correspondance avec Grimm, t. XXIII, XXXIII, XLIV (voir M. Toumeux, La bibliothèque et les papiers de Grimm avant et après la Rév., 1882, brochure); avec M""« de Bielke, t. X; avec Nassau-Siegen, t. I; avec le grand-duc Paul et sa femme, t. IX et XV; Corresp. de Repnine (1794-1796), t. XVI; Grégorovitch, Le chancelier prince A. A. Besborodko, en relation avec les événements de son temps, t. XXVI et XXIX; Papiers de Boulgakof (1779-1798; Turquie et Pologne), t. XLVI. — Dans V Archive Vorontsof de Barténief : Lettres de Rostoptchine à Semen Vorontsof, t. VIII; lettres de Semen Vorontsof, t. IX et X (voir articles d'A. Rambaud, dans Revue Bleue du 18 janv. 1879 et 11 sept. 1880). — Dans V Archive Russe de Barténief : année 1875, t. II, Simoline (amb. à Paris), Rapports à la tsarine; ann. 1865, Catherine U. papiers divers sur la Révol. ; ann. 1878, lettres de Rostoptchine sur la situât, de la Russie en 1794. — Dans VAntig. Russe {Bousskaïa Statina), t. III. papiers de Cath. II et Stackelberg. — Hanis (lord Malmesbury), Diaries. — A. Rambaud, Instructions.... Russie, t. II. — F. de Martens, Traités de la Russie : t. II de chacune des séries Autriche, Allemagne, Angleterre.

Parmi les Mémoires, etc., indiqués ci-dessus, t. VII, p. 516, consulter notamment Khrapovitski, Gribovski, Garnovski, Dobrynine, Engelhardt (tous en russe); princesse Dachkof, Masson, Castéra, Ségur, Sledingk, prince de Ligne, etc. — Parmi les historiens, notamment Hermann, Gesch.der russischtn

I. Ses derniers jours furent attristés [wir le mariage manqué de sa petite-fille Alexandra Paviovnaavec le fantasque roi de Suède Gustave IV. Voir les documents dans le t. IX de la Soc. Impériale; A. Rambaud, Catherine II dans sa famille {Revue des Deux Mondes, février 1874); Tchouminof, Gustave IV et la grande^uchesse Alexandra, «lans Ant. Russe (en russe), 188.5.

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