CHAPITRE VII
HISTOIRE INTÉRIEURE
/. — Les Royalistes et les Jacobins.
La Constitution de Tan m. — Cette constitution marqua dans rhistoire de la Révolution une réaction anti-démocratique, en ce qu'elle supprima le suffrage universel établi depuis le 10 août 1792, et y substitua un suffrage restreint et censitaire. La propriété fut considérée (ainsi qu'en 1189 et en 1791) comme le signe de la capacité politique. Pour être citoyen admis aux assemblées primaires, il fallut payer une contribution directe, foncière ou personnelle. Pour être électeur du second degré et prendre part aux assemblées électorales, il fallut être propriétaire ou usufruitier d'un bien évalué à un revenu égal à la valeur de cent, cent cinquante ou deux cents journées de travail, selon les localités. Il y eut un Corps législatif, composé de deux chambres, le Conseil des Cinq-Cents el le Conseil des Anciens (celui-ci de 250 membres), et élu au scrutin de liste par les assemblées électorales de département. Ces deux Conseils étaient renouvelables chaque année par tiers. Il fallait être Agé d'au moins trente ans pour faire partie du
Conseil des Cinq-Cents, et (l*au moins quarante ans pour faire partie du Conseil des Anciens. La proposition des lois appartenait exclusivement au Conseil des Cinq-Cents, dont les résolutions ne devenaient lois qu*après avoir été adoptées par le Conseil des Anciens. Le pouvoir exécutif était délégué à un Directoire exécutif de cinq membres, âgés d'au moins quarante ans et élus par le Corps législatif dans la forme suivante : le Conseil des Cinq-Cents formait, au scrutin secret, une liste contenant dix fois plus de noms qu'il y avait de membres du Directoire à nommer : le Conseil des Anciens choisissait défînitivement dans cette liste. Le Directoire était renouvelable chaque année par cinquième, c'est-à-dire que chaque année un de ses membres, éliminé par le sort, était remplacé et ne pouvait être réélu qu'après un intervalle de cinq ans. Chaque membre du Directoire présidait à son tour pendant trois mois seulement. Chargé de la sûreté intérieure et extérieure de la République, disposant de la force armée, pourvu du droit de décerner des mandats d'amener et d'arrêt, nommant les gênéraux en chef et une partie des fonctionnaires, le Directoire n*avait cependant pas à l'intérieur tous les pouvoirs qu'avait eus le gouvernement révolutionnaire, et la Constitution mettait hors de sa dépendance la Trésorerie nationale, formée de cinq commissaires élus par le Corps législatif. A l'extérieur, il avait la haute main sur la diplomatie et sur les opérations militaires, l'initiative de la guerre et des traités, qui devaient être ratifiés par le Corps législatif.
Il y avait toujours des administrations départementales élues, mais réduites à cinq membres et entièrement subordonnées au pouvoir exécutif, qui nommait auprès de chacune d'elles, ainsi qu'auprès de chaque municipalité, un commissaire amovible, chargé de requérir et de surveiller l'exécution des lois. Les départements gardaient leurs noms, sauf celui de Paris, qui recevait le nom de département de la Seine, comme pour montrer que la prépondérance dictatoriale de la capitale avait pris (in. Les districts étaient supprimés. Un remaniement profond de l'organisation municipale fut peut-être le caractère le plus original de la constitution de l'an IIL On supprima les petites
municipalités, et il n*y eut plus que des municipalités de canton, formées de la réunion d'agents municipaux élus par chaque commune du canton. Paris forma un canton, subdivisé eu douze municipalités, avec un bureau central pour les objets jugés indivisibles.
Installation des Conseils et du Directoire. — La Convention, voulant se survivre à elle-même, avait décrété, on se le rappelle, que chaque assemblée électorale serait tenue de choisir les deux tiers de ses députés parmi les conventionnels. Sur les 750 députés qui devaient former le Corps législatif, il devait donc y avoir 500 membres de la Convention. Craignant que plusieurs assemblées électorales ne s'entendissent pour nommer les mêmes conventionnels et éluder ainsi la loi, la Convention décida en outre que les électeurs fèrmeraieai une liste supplémentaire de conventionnels, en nombre triple, afin qu'il fût pourvu immédiatement aux options ou démissions des députés titulaires. Malgré tant de précautions et de prescriptions, le suffrage censitaire ne réélut que 379 conventionnels, dont 124 par la voie des listes supplémentaires. Ces 379 appartenaient en grande partie à la Droite ou au Marais, et représentaient la politique des Girondins rentrés. Aussitôt après que la Convention eut clos sa session, ils se réunirent en corps électoral pour désigner 104 conventionnels qui, ajoutés aux députés des colonies provisoirement maintenus, porteraient à 500 le nombre des conventionnels réélus. Puis, par la voie du sort, et en tenant compte des conditions constitutionnelles d*âge, le Corps législatif se divisa en Conseil des Anciens (siégeant aux Tuileries) et en Conseil des Cinq-Cents (siégeant au Manège). Les Anciens choisirent pour président La Revellière-Lépeaux; les Cinq-Cents, Daunou. Ces deux présidents avaient été inquiétés sous la Terreur comme amis des Girondins : leur élection marqua bien la tendance politique de la majorité des deux Conseils au début, tendance libérale, républicaine, antiterroriste. Mais, parmi les 250 députés qui n*avaient pas été choisis parmi les ex-conventionnels, il y avait beaucoup de royalistes, ou masqués, ou s'ignorant encore, comme Lemerer, Pastoret, J. Aymé, Gilbert-Desmolières, Siméon, aux Cinq-
Cents; Barbé-Marbois, Dupont de Nemours, Mathieu Dumas, Portalis, aux Âncieus. Au fond du cœur, ils étaient sans doute, pour la plupart, partisans de la constitution de 1791, monarchistes constitutionnels à peu près comme Tavait été la Droite de la Législative. Ils n*exprimèrent d*abord que des opinions négatives, et s*allièrent à la majorité contre les ex-jacobins, les partisans de la Constitution de 1193, les républicains démocrates.
Le 8 brumaire an IV (30 octobre 1195), les Conseils formèrent le Directoire exécutif de La Revellière-Lépeaux, Reubell, Siéyès, Le Tourneur et Barras. Siéyès, toujours boudant et dédaigneux, refusa, et fut remplacé par Carnot. Les cinq Directeurs avaient fait partie de la Convention et voté la mort de Louis XVI, sauf Reubell, alors en mission. Nettement républicains, et dans une nuance plus accentuée que la majorité du Corps législatif, ils étaient ou passaient tous pour hostiles au • jacobinisme ». A Texception de Carnot, c'étaient des hommes médiocres, et leur politique fut médiocre, politique d'équivoque ou de bascule, sans franchise et sans force, toute d'expédient, et qui n'eut d'autre but que de vivre au jour le jour, d'autre moyen que d'annihiler les partis de droite et les partis de gauche, en les favorisant et en les combattant tour à tour.
Les nouveaux ministres, nommés par le Directoire, furent (l'abord Benezech à l'intérieur, Merlin (de Douai) à la justice, Aubert-Dubayet à la guerre, Charles Delacroix aux relations extérieures, ïruguet à la marine, Gaudin, puis Faypoult aux finances. Un septième ministère, celui de la police, fut créé le 13 nivôse an IV (3 janvier 1196) et confié à Merlin (de Douai), puis à Charles Cochon. C'étaient des ministres agents du Directoire et isolés chacun dans son déparlement, ce n'était pas un ministère : ainsi l'avait voulu la constitution.
Pacification de la Vendée. — Bien que Stofflet et Charelie tinssent encore la campagne, la pacification de la Vendée marchait à grands pas. Les insurgés avaient été découragés par la lâcheté du comte d'Artois qui, débarqué à l'île d'Yeu, s'était aussitôt rembarqué, comme s'il jugeait que sa cause était perdue. Et en effet les succès de la République et en particulier
la paix avec TEspagne avaient permis à la Convention , puis au Directoire, d*envoyer en Vendée plus de 40000 hommes de troupes aguerries. Las de tant d'efforts et de ruines, les paysans aspiraient à la paix, et le général Hoche opérait déjà la pacification par une politique aussi habile que ferme. Il ôla aux insurgés leur grief religieux contre la République en leur rendant la liberté d'exercer leur culte comme sous l'ancien régime, non seulement à Tinlérieur des temples, ainsi que la loi le permettait alors à tous les Français, mais par des cérémonies extérieures. Les cloches se remirent à sonner en Vendée, alors qu'il était interdit de les sonner dans le reste de la France. Les violences capricieuses et illégales que les Bleus s'étaient permises contre les Blancs furent sévèrement interdites. Mais Boche procéda au désarmement des paysans avec une rigueur inexorable, ôtant aux communes suspectes leurs bestiaux, leurs instruments aratoires et leurs grains, et ne les leur rendant qu'en échange de leurs fusils. C'est ainsi qu'il rassura et terrorisa à la fois, par des concessions ingénieusement calculées et par une rigueur sans défaillance.
Inspiré et peut-être trahi par l'habile et intrigant abbé Bernier, Stofflet demanda à traiter et eut avec Hoche, le 2t frimaire an IV (12 décembre 1795), une conférence qui n'aboutit à aucun résultat. Il reprit bientôt les armes. Surpris à la ferme de la Saugrenière, où l'abbé Bernier l'avait décidé à se rendre pour y conférer avec d'autres chefs royalistes, il tomba aux mains des républicains après avoir été grièvement blessé au front en voulant se défendre, fut emmené à Angers, traduit devant une commission militaire et fusillé le 6 ventôse an IV (25 février 1796).
Charette eut le même sort. Il luttait encore avec une énergie désespérée ; mais il n'avait plus qu'une poignée d'hommes. Cerné par les républicains, il fut fait prisonnier en mars 1796, après avoir reçu trois blessures. On le fit juger à Nantes par une commission militaire. Condamné à mort après un long interrogatoire, où il montra le plus courageux sang-froid, disant : c J*ai combattu et je meurs pour ma patrie, pour ma religion et mon roi », il fut exécuté le 9 germinal an IV
(29 mars 1796). D*Autichamp lui succéda dans le commandenient de rinsurrection, mais il n'y avait plus d'armée vendéenne, et d'Âuticharap dut se soumettre au bout de quelques semaines, ainsi que Scépeaux et Sapinaud. Les colonnes mobiles du général Travot, parcourant en tout sens le pays, assurèrent le triomphe de la République, et la continuation de la politique à la fois humaine et sévère de Hoche prépara la pacification (les esprits. La chouannerie bretonne ne cessa pas aussi vite : elle s'étendit même à la Normandie sous la conduite d'un chef habile, le comte de Frotté. Mais c'est seulement en Tan VII, lors des échecs diplomatiques et militaires du Directoire, que celte chouannerie deviendra un instant redoutable.
État de ropinion et des partis au début du Directoire. — La France était toujours en guerre avec l'Autriche et l'Angleterre. Les glorieux traités de Bâie, en sauvant son indépendance, en annonçant sa grandeur future, n^avaient pas mis fin au ruineux effort militaire entrepris depuis trois ans, avec une continuelle perte de sang et d'argent, et on n'en voyait pas le terme. La Terreur avait cessé : il restait une fièvre, un malaise physique et moral, un dégoût de la politique, une défiance des hommes. L'élite des Français dirigeants ayant presque toute disparu par l'échafaud, le peuple ne voyait plus aucune grande figure sur laquelle il pût lire le sens de sa destinée, n'entendait plus aucune grande voix qui le guidât à l'action. L'organisation jacobine, abolie par la Constitution de Tan m, n'était plus là pour coordonner ses pensées et ses mouvements vers un but. Il oscillait, il s'inquiétait, il ne comprenait pas. Pourquoi la Révolution ne prenait-elle jamais fin? Pourquoi tant de misères, après tant de victoires à l'intérieur et à l'extérieur? Pourquoi cette chute perpétuelle des assignats? Pourquoi cette difficulté de vivre? La question des subsistances, la question financière, voilà les essentiels et presque uniques objets des préoccupations de la France au début de la période directoriale et pendant presque toute cette période, voilà les deux éléments principaux de l'histoire du Directoire, et il en sera question en détail dans le chapitre relatif à l'histoire économique. On peut dire que la France était lasse, et qu'il lui
tardait de se rasseoir enfin dans la paix et dans le bien-èlre, non pas dans la paix anarchique et misérable de l'ancien régime, mais dans la paix légale, fraternelle, libre et riche que lui avait promise la Révolution. Cetle Révolution, elle entendait bien en maintenir toutes les conquêtes politiques et sociales, même la République. Ce qui le prouve, c'est que les royalistes des Conseils ne se risquent pas alors à demander le rétablissement de la monarchie. Mais la majorité ne veut plus de la République terroriste, jacobine. Les plaies causées par la Terreur sont encore récentes et cuisantes, et quiconque parle d'y remédier est populaire. Les déclamations anti-terroristes plaisent, de' quelque bouche qu'elles viennent, royaliste ou républicaine, et elles abondent, uniformes et convenues, à la tribune et dans les journaux.
' Parmi les partis, le plus impopulaire est donc le parti qu'on appelle alors terroriste, jacobin, anarchiste. C'est celui des ex- Montagnards, des hommes de l'an II, des républicains démocrates, hostiles au régime censitaire de l'an III et partisans (plus ou moins avoués) de la Constitution de 1193. La mauvaise situation économique de la France les incline en partie vers un socialisme communiste, soit par tactique, soit par conviction. Ils n'ont guère d'orateurs aux Conseils, mais ils publient des journaux, dont le plus célèbre est le Journal des hommes libres, où ils dénoncent infatigablement les progrès du royalisme, les effets ou le renouvellement de la Terreur blanche, où ils accusent le Directoire d'incapacité ou de trahison. Ils ont, dans le couvent de Sainte-Geneviève, un club, dit du Pantltéon, où ils parlent le langage des ex-Jacobins, sans oser reconstituer formellement l'ancienne société mère. On peut dire qu'ils ne forment qu'une minorité parisienne, et n'ont plus d'action sur la France.
La nation n'attribue pas au royalisme la Terreur blanche; elle n'a pas conscience de cotte Terreur : elle n'y voit que des actes isolés de brigandage. Elle sait vaguement que Louis XVIII intrigue à l'extérieur, qu'il répand des proclamations, mais elle compte sur l'armée pour la garantir du retour des Bourbons. Les royalistes de l'intérieur, masqués en républicains.
sont de plusieurs sortes : agents du prétendant, qui conspirent en secret; journalistes et députés afTectant de vouloir modérer la Révolution sans la détruire, et leurs principales gazettes s'appellent la Quotidienne, V Éclair ou Courrier univei^sel, le Véridique, le Miroir. Deux tendances se devinent plutôt qu'elles ne se montrent : Tune purement royaliste, désirant le retour de Louis XVIII avec Tancien régime purgé de ses abus; l'autre monarchiste constitutionnelle, avec Louis XVIII, s'il accepte la Constitution de 1791, ou sinon avec le duc de Chartres. Comme le dira Jean de Bry dans son rapport du 10 ventôse an V, il y a les partisans « des Capets de Blankenbourg », c'est-à-dire de Louis XVIII et de l'ancien régime; il y a les partisans < des Capets d'Hambourg », c'est-à-dire du fils aine de Philippe-Egalité. Ceux-là forment la faction des aristocrates; ceux-ci, la faction orléaniste. Ceux des membres des deux Conseils qui sont les complices ou les dupes de ces factions, les modérés, formeront bientôt, au nombre d'environ quatrevingts, un club célèbre, la Société de Clichy, à laquelle s'adjoindront beaucoup de mécontents étrangers au Corps législatif. Politiques et conjurés de salon, l'opinion populaire les ignore ou les méprise. Mais ils agitent le pays par les prêtres réfractaires.
Le parti gouvernemental ou constitutionnel, placé entre les royalistes et les Jacobins, voudrait suivre une politique libérale, pacifique. Il tend à gouverner pour la « bourgeoisie », pour les citoyens privilégiés qui ont seuls le droit de participer à la vie politique du pays. Il s'efforce de faire l'essai dans la République d'un régime à la fois libéral et censitaire, analogue à celui que la Constituante et la Législative ont tenté jadis dans la monarchie. L'opinion populaire ne le soutient pas, ne le comprend pas, le rend responsable de tout ce qui arrive de malencontreux, soit dans l'ordre économique, soit dans la guerre et la diplomatie.
Ces partis mènent une vie factice, semblent en dehors de la conscience nationale, qui ne les écoute ni ne leur répond, comme si la politique n'intéressait plus la France, comme si la nation n'était plus passionnée pour des idées, mais pour des besoins.
Conspiration de Babeuf; affaire du camp de Grenelle.
— Haine à la royauté et à la Constitution de 1793 : celle formule de serment rendue obligatoire pour tous les fonctionnaires semble avoir résumé la politique du Directoire et celle des deux Conseils. Mais la majorité girondine et modérée du Corps législatif affecte d'être plus inquiète du péril de gauche que du péril de droite. Si elle se résigne à éliminer de son sein quelques royalistes avérés, si elle accorde au Directoire le droit de pourvoir aux places vacantes dans les administrations et dans les tribunaux, elle ressent à Tégard de ce Directoire, composé de régicides, une méfiance qui se manifesta par les précautions dont elle entoura la gestion financière du gouvernement. Et le Directoire, pour dissiper cette méfiance, fit fermer le club démocratique du Panthéon, qui réunissait 4000 adhérents, et persécuta les ex-Jacobins, en même temps que, pour se donner un air d'impartialité, il interdisait d'insignifiants conciliabules modérés ou royalistes. Aussitôt les républicains avancés s'armèrent contre le pouvoir exécutif, qui ne fut plus pour eux, dit Thibaudeau, « qu'une royauté déguisée, composée de cinq tyrans ». Une conspiration fut ourdie, dont Babeuf, Darthé, Buonarolli et les communistes formèrent le noyau. Le bonheur commun, la suppression de la propriété particulière, la communauté des biens, tel était le programme de Babeuf. Des hommes politiques non communistes, comme Drouet, Antonelle, Vadicr, Amar, Choudieu, Robert Lindet, et quelques autres, s'associèrent à lui, non pour faire triompher tout son programme, mais pour renverser le Directoire et peut-être rétablir la Constitution de 1793. On forma un directoire secret, on arrêta un <K manifeste insurrecteur », plutôt politique que communiste, car il y était dit « que, sauf les biens des émigrés et des royalistes, toutes les propriétés seraient mises sous la sauvegarde du peuple ». Un traître, Grisel, découvrit la conspiration, que le Directoire dénonça aux Conseils le 21 floréal an IV, en même temps qu'il annonça l'arrestation des conjurés. Les Conseils votèrent l'expulsion de Paris de tous les ex-conventionnels non réélus, et les conjurés furent traduits devant la haute cour de Vendôme. Drouet s'évada, par la complicité de Barras, qui
avait un pied dans chaque camp. Le procès fut très long, dura près d*un an, et passionna Topinion. Babeuf et son ami Darthé furent condamnés à mort et guillotinés (8 prairial an V-25 mai 1797); Buonarotti, Germain et autres, furent condamnés, a la déportation. Les accusés non « communistes » furent acquittés. Le système babouviste ' ne fut point populaire alors, et il n*eut, dans Topinion générale, d^autre efTel que de discréditer les républicains qui avaient paru s'y associer.
Après l'arrestation de Babeuf, il y eut à Paris un mouvement insurrectionnel émané des ex-Jacobins, et qui échoua devant TindifTérence de Topinion. Le 23 fructidor an lY (9 septembre 1796), un attroupement d'environ 600 hommes armés se forma à Yaugirard et essaya de soulever les troupes du camp de Grenelle, aux cris de Vive la Constitution de 1793! A bas les Conseils et les nouveaux tyrans! Reçus à coups de fusil, arrêtés au nombre de 133 et traduits devant un conseil militaire, ils furent impitoyablement traités. On n'en acquitta que 46. Les autres furent condamnés à la déportation, ou à la détention, ou enfin (au nombre de 25) à la mort : parmi ces derniers se trouvaient les ex-conventionnels Huguet, Javogues et Cusset.
Conspiration royaliste. — Tout encourageait donc les royalistes : les républicains ardents étaient traqués sans merci, ou se compromettaient par des échauffourées avortées; si les Conseils excluaient quelques agents de Louis XYIII de leur sein, si même ils établissaient une fête anniversaire de la mort de Louis XYI, qui fut célébrée régulièrement et avec éclat, ils refusaient de poursuivre les auteurs de la Terreur blanche, et prenaient au sérieux les protestations patriotiques et républicaines des partisans du prétendant, dont les agences secrètes fonctionnaient plus activement que jamais. A la fin de janvier 1797 (pluviôse an Y), le Directoire découvrit et dénonça une conspiration royaliste, dont les chefs étaient Duverne de Presle, La Yille-Heurnois, l'abbé Brotier. Ils avaient essayé de débaucher deux officiers, Malo, commandant du 21' régiment de dragons, et Ramel, commandant des grenadiers du Corps légis-
I. Voir le chapitre xiv, V Économie politique de 1789 à 1199,
latif, qui, feignant d'abord de se prêter à leur vue, les livrèrent. On trouva dans leurs papiers un « plan d'exécution », une proclamation et des instructions de Louis XYIII. Traduits devant un conseil de guerre, ils ne subirent pas la peine capitale, comme l'aurait voulu le Directoire, et la malveillance répandit que ce procès n'était qu'une manœuvre policière en vue d'influencer les électeurs, qui allaient renouveler le tiers du Corps législatif et dont on craignait un vote royaliste.
Élections de Tan V. — C'est en effet le péril royaliste qui préoccupait maintenant le Directoire. Il interdit l'accès des assemblées électorales à toutes les personnes prévenues d'émigration, obtint des Conseils une loi exigeant des électeurs le serment de haine à la royauté et à l'anarchie que prèlaîent les fonctionnaires, se fit donner des fonds secrets « pour assurer le calme des élections », et inaugura la candidature officielle en désignant les candidats qu'il préférait et en les faisant soutenir par ses commissaires. Mais, en dirigeant lui-même le mouvement anti-terroriste contre tous les républicains avancés, il avait compromis l'idée républicaine, et c'est en vain que, par son jeu de bascule habituel, il s'efforça de ramener l'opinion à gauche. Des conventionnels sortants, onze seulement furent réélus. Paris nomma des royalistes ou des ultra-modérés. Dans les départements, les généraux Willot et Pichegru, l'agent du prétendant, Imbert Colomès, le catholique militant Camille Jordan, les ennemis les plus acharnés du Directoire, triomphèrent sans peine, et c'est ainsi que la majorité des Conseils, tout en gardant des formes républicaines, se trouva réellement « royalisée ». Il y avait aussi à renouveler un des Directeurs : c'est Le Tourneur qui sortit (30 floréal an V); il fut remplacé par l'ambassadeur de la République en Suisse, Barthélémy, dont les opinions étaient plutôt celles d'un monarchiste à la mode de 1791 et qui était le candidat du club royaliste de la rue de
Clichv.
Coup d'État du 18 fiructldor an V. — Aussitôt la majorité du Corps législatif ainsi renouvelé commença contre le Directoire une guerre de tracasseries, soit au sujet des dépenses, surtout militaires, où il v avait eu en effet des malversations et
des abus, soit au sujet de sa politique religieuse, qu'elle contrecarra par diverses mesures favorables aux prêtres réfractaires et en rapportant les lois du 3 brumaire an lY et 14 frimaire an V, en tant qu'elles excluaient des fonctions publiques les émigrés radiés, leurs parents, les insurgés de vendémiaire, etc. On affichait toujours dans les Conseils un républicanisme légal, on célébrait l'anniversaire du iO août, on lançait l'anathème à la royauté, tout en affectant de rire de ceux qui en craignaient le retour, tout en calomniant à la tribune la mémoire de Robespierre et de Saint-Just, en restant impassible au récit des assassinats commis par les partisans de Louis XYIII, et en réservant toute sa pilié pour des émigrés naufragés à Calais et que le Directoire dut faire rembarquer. En réalité une conspiration royaliste s'était organisée non seulement dans les salons, où intriguaient les émigrés rentrés et les ex-nobles, et dans un coin du boulevard, qu'on appelait le Petit Coblentz, où paradaient les Incroyables; mais aussi, et c'était plus grave, dans le Corps législatif . Les généraux-députés PichegruetWillot étaient les chefs de cette conspiration, chefs hésitants, retenus par les obstacles constitutionnels et par Tétatde l'opinion, qui semblait toujours aussi hostile à la royauté qu'à la Terreur. Cependant on semblait vouloir, par de quotidiennes tracasseries, réduire le Directoire à l'impossibilité de gouverner, et le Directoire paraissait d'autant plus incapable de résister à ces attaques qu'on le voyait divisé en deux groupes : 1*^ Carnot, qui ne croyait pas au péril royaliste, ne voulait opposer aux factieux que les lois, et Barthélémy, qui suivait Carnot; 2<» Barras, La Reveliière-Lépeaux, Reubell, qui voyaient le danger et songeaient à le prévenir par un coup d'État, surtout Barras, homme actif, perspicace et sans scrupule. C'est au général Hoche que Barras s'adressa d'abord pour réduire les Conseils par la force. En thermidor an V, une partie de l'armée de Sambre-et-Meuse, sous prétexte d'aller renforcer celle des côtes de l'Océan, s'approcha fort près du cercle constitutionnel tracé autour de Paris et que les armées ne devaient pas franchir. Ce mouvement, dénoncé aux Cinq-Cents, fut désavoué et avorta. Mais la majorité du Directoire ne renonça pas à l'idée d'un coup d'Etat
HXSTOIIIB OinCRALK. VIII. 25
militaire, et les diverses armées envoyèrent des adresses menaçantes contre les royalistes, surtout l'armée dltalie, commandée par Bonaparte, lequel s*associa pleinement au projet directorial et envoya à Paris, pour en être Tagent, son lieutenant Augereau, qui fut nommé commandant de la 17*' division militaire. Les ministres douteux avaient été révoqués et remplacés en messidor an V. Tallevrand a maintenant les affaires étrangères, à la place de Delacroix; François (de Neufchâteau), rintérieur, à la place de Bénézech ; Piéville-le-Peley, la marine, à la place de ïruguet; Schérer, la guerre, à la place de Pétiet'. Les ex-Jacobins s'étaient réconciliés avec le Directoire contre
les Conseils, et Tidée d*un coup d*Etat était approuvée, non seulement par les républicains ardents, mais par des modérés comme Bailleul, par des libéraux comme Benjamin Constant, ami de M"" de Staël. Presque tous les patriotes étaient d'avis que, sans un nouveau 31 mai, la République était perdue, la monarchie restaurée. Les royalistes et les modérés des deux Conseils préparaient de leur côté un nouveau 9 thermidor contre ceux qu'ils appelaient les triumvirs, et auxquels ils reprochaient aussi leur politique extérieure, leurs visées de gigantesques agrandissements territoriaux, qui retardaient, disait-on, la conclusion de la paix définitive avec l'Autriche. Ces mécontents avaient des généraux, Pichegru, Willot, mais sans autres soldats que la petite garde du Corps législatif. C'est pour s'en procurer qu'ils obtinrent le vote d'une loi qui, en réorganisant la garde nationale dans un esprit anti-républicain, leur donnait des moyens de résistance ou d'attaque (13 fructidor). Le Directoire se décida alors à agir. Les conjurés l'ap* prirent : ils obsédèrent Carnot de leurs sollicitations, lui promettant au nom du roi les plus hautes récompenses. Carnot refusa fièrement : il voulait rester neutre entre les belligérants. ' Le n fructidor, les chefs de la majorité des Cinq-Cents décidèrent de faire voler le lendemain la mise en accusation de Barras, Reubell et La Revellière. En cas de résistance de ces trois directeurs, Pichegru et Willot marcheraient sur le Luxembourg
i. Le Directoire avait d'abord un nommé Hoche ministre de la guerre. Mais il n'avait pas l*àge légal, et celle nomination fut bientôt rapportée.
avec la garde du Corps législatif et d'anciens insurgés de vendémiaire. A huit heures du soir, les trois directeurs menacés se constituèrent « en séance permanente » sans convoquer Garnot et Barthélémy. Ils avaient déjà épuré les membres des 12 municipalités parisiennes, plusieurs administrations départementales, ajouté aux pouvoirs de Bonaparte le commandement de Tarmée des Alpes, mandé à Paris le général Moreau, dont les sentiments étaient douteux. Les barrières de Paris furent fermées, le canon d^alarme fut tiré, et le général Augereau alla occuper les locaux où siégeaient les deux Conseils. Une partie des députés de la majorité essaya de s'y réunir néanmoins : Augereau dispersa les uns, fit prisonniers les autres. Le directeur Barthélémy fut arrêté. Carnot, averti, s'échappa. Des affiches, placardées dans Paris, annoncèrent qu'on fusillerait à Tinstant < tout individu qui se permettrait de rappeler la royauté, la constitution de 1793, ou d'Orléans ». Une proclamation directoriale annonça la découverte d'une conspiration en faveur de Louis XVIII et publia des pièces relatives à l'entente secrète du général Pichegru avec le prétendant.
Le 18 fructidor, à neuf heures du matin, en vertu d'un arrêté du Directoire, ceux des membres des deux Conseils qui avaient été laissés libres se réunirent, les Cinq-Cents à TOdéon, les Anciens à l'Ecole de santé (aujourd'hui Ecole de nwdecine). Les Cinq-Cents nommèrent une commission de cinq membres, pour assurer le salut public et la conservation de la constitution de Tan m, reçurent des communications du Directoire sur le complot royaliste, discutèrent et votèrent, dans une séance permanente qui dura du 18 au 21, diverses mesures extraordinaires, que les Anciens, après quelques hésitations, se décidèrent à confirmer, et qui peuvent se résumer ainsi : Les opérations des assemblées électorales des 49 départements qui avaient nommé le plus de royalistes furent déclarées nulles; 65 citoyens furent condamnés à la déportation, entre autres Boissy d'Anglas, Bourdon (de l'Oise), Dumolard, Henry-Larivière, Imbert-Coloraès, Camille Jordan, Pastoret, Pichegru, Quatremère de Quincy, Saladin, Siniéon, Vaublanc, Willot, membres des Cinq-Cents; Barbé-Marbois, Portalis, Rovère,
Tronçon-Dùcoudrày, membres des Anciens ; Carnot et Barthélémy, membres du Directoire; Charles Cochon, ex-ministre; Suard, journaliste; Ramel, commandant de la garde du Corps législatif. (Ceux d'entre eux qui ne réussirent pas à s'évader furent transportés à la Guyane.) La peine de mort fut décrétée contre les émigrés rentrés. On investit le Directoire du droit de déporter les prêtres qui troubleraient la tranquillité publique. On abrogea une loi du 1 fructidor qui rappelait les prêtres déportés, la loi réorganisant la garde nationale et les diverses lois contre les clubs. Les journaux furent placés pour un an sous la: surveillance de la police, qui reçut le droit de les supprimer, et un. grand nombre de journalistes furent condamnés à la déportation, qu'on appela la guillotine sèche. Cependant il y eut bientôt du sang versé, et des commissions militaires, inî^tituées dans 32 villes, prononcèrent jenviron 160 condaraiiations à mort. — Le coup d'État du 18 fructidor an V fut complété par Tabjonction au Directoire de Merlin (de Douai) et de François (de Neufchâteau), en remplacement de Carnot et de Barthélémy.
//. — Conséquences du i8 fructidor.
Le lendemain du coup d'État. — Le coup d'État du 18 fructidor fut accueilli par la masse de la nation avec une sorte d'indifférence. On en comprit mal les causes, on en sut mal les incidents, on n'en prévit pas les conséquences. Les partis extrêmes, républicains, démocrates et royalistes, — partis en minorité dans le pays, -— furent les seuls à se passionner, à s'agiter. Les clubs politiques se rouvrirent, et les ex-Jacobins firent entendre, rue du Bac et au faubourg Saint- Antoine, le langage ardent de 1793. Le Directoire dut d'abord s'appuyer sur eux, les laisser parler, écrire, agir, non seulement contre les partisans de Louis XVIII et les prêtres réfractairesy mais encore contre les modérés, contre la politique d'équilibre et d'opportunité qui au fond n'avait jamais cessé
d'être celle du gouvernement. Les royalistes tentèrent en province plusieurs prises d'armes. Dans le Gard, une insurrection, dirigée par Allier, s*empara du Pont-Saint-Esprit. A Carpentras, à Tarascon, aux environs de Lyon, dans TOuest, il y eut des émeutes, des rassemblements armés. Il fallut recourir à la force pour rétablir Tordre; le sang coula : mais les royalistes, que l'opinion ne soutenait pas, furent aisément vaincus. Le Directoire mit en état de siège Lyon, Montpellier, Périgueux, Limoges et beaucoup d'autres villes, où les agents du prétendant avaient excité des troubles. Il supprima ou réduisit au silence la presse royaliste. S'il prévint ainsi une guerre civile, il ne put réussir à empêcher l'extension du brigandage politique, les arrestations et pillages de diligences, les attentats des chauffeurs dans les campagnes, les intrigues des prêtres réfractaires. La France resta dans un état de malaise et de trouble. Mais elle gardait, malgré ses misères, l'unité et la force d'àme d'une nation consciente d'elle-même, ardente à vivre et surtout fîère de sa situation en Europe. La paix avec l'Autriche, signée peu après le coup d'Etat, fut accueillie avec une exaltation patriotique, et d'autre part la sincérité et l'unanimité de la douleur nationale à l'occasion de la mort de Hoche attesta la vitalité de la France révolutionnaire.
Politique du Directoire. — Fort de ses succès à Tintérieur et à l'extérieur, le Directoire prit l'attitude d'un Comité de salut public, procéda à des épurations administratives et judiciaires, et parut vouloir gouverner révolutionnairement. L'idée vint même alors, mais fut écartée, d'ajourner indéfiniment le Corps législatif. Celui-ci borna presque uniquement son activité à fixer le budget de l'an VI, à créer de nouvelles ressources financières par des expédients divers \ Les Cinq-Cents, renonçant pour un instant à intervenir dans la politique générale par leur initiative législative, laissèrent le Directoire gouverner en maître et frapper les royalistes et le clergé opposant. Cette énergie révolutionnaire du Directoire ne dura pas. Il s'effraya lui-même de sa propre dictature, et, dès le commcn-