‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 27 sur 166 · Voir ci-dessous, chap. xiv, V Économie politique · texte numérisé non relu

Voir ci-dessous, chap. xiv, V Économie politique

cernent de Tan YI, s*inquiéta des progrès que faisaient à Paris et dans les grandes villes ces Jacobins auxquels il avait dû recourir pour faire le coup d*Etat. Les adeptes du suffrage universel et de la démocratie, ou, comme on disait alors, de régaliléy ne pouvaient rester longtemps les auxiliaires de ceux qui étaient chargés de faire fonctionner la constitution censitaire de Tan III. D'autre part cette constitution n'avait-elle pas été faussée, déconsidérée, déclarée impraticable par le récent coup de force contre le Corps législatif? Le parti constitutionnel s'était lui-même frappé à mort dans la journée du 18 fructidor, et, entre les royalistes et les Jacobins, il n'existait plus d'opinion, de force morale quelconque, où le Directoire pût s'appuyer pour vivre normalement. Affaibli par la fausseté de sa situation, il s'affaiblissait encore lui-même par les vices et les désordres de Barras, par un entourage d'intrigants et d'agioteurs, par des fautes et des contradictions où ses adversaires affectaient de voir et de signaler une « pourriture morale ». A la fois débile et violent, sans haine et sans générosité, il assurait sa vie au jour le jour en frappant ses adversaires, non d'après une vue politique d'ensemble, mais selon qu'il les voyait plus dangereux ou plus importuns. Délivré du péril royaliste, il se tourna tout entier, sans mesure, sans réflexion, contre le péril jacobin, et ces républicains sur lesquels on vient de le voir s'appuyer, il les injurie maintenant, frappe leurs journaux, ferme ou entrave leurs clubs, redoute et tâche d'influencer les élections de l'an VI, qu'il prévoit jacobines.

Bonaparte à Paris. — Le véritable péril alors n'était pas le péril jacobin; c'était le péril militaire, conséquence de la journée du 18 fructidor, qui s'était faite par l'armée, par Augereau, lieutenant de Bonaparte. Et Bonaparte était devenu, depuis la mort de Hoche, le héros de la France, et il occupait déjà toutes les imaginations. Venu à Paris après avoir échangé à Rastatt les ratifications du traité de Campo-Formio, il fut reçu par le Directoire, le 20 frimaire an VI (10 décembre 1797), en une audience publique si pompeuse, si théâtrale, qu'elle parut l'apothéose du général, dont le gouvernement avait cependant déjà plus d'une raison de suspecter le civisme. Bonaparte parla

en soMat, mais il parla aussi en homme politique, et, après avoir fait l'éloge de la Révolution et exalté les victoires républicaines, il se permit de dire : c Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois organiques^ TEuropo entière deviendra libre. » Les Directeurs n'osèrent pas prolester contre cette censure indirecte, mais factieuse, de la constitution de Tan III : ils donnèrent publiquement l'accolade à Bonaparte et consacrèrent ainsi sa popularité, qui devint inquiétante : banquets, médailles en son honneur, poésies et chants, flagorneries des gazettes, ce fut un élan général d'adoration et d adulation, d'autant plus redoutable à la liberté qu'il était généralement sincère. Désigné pour commander l'armée qui devait faire une descente en Angleterre, Bonaparte restait à Paris et, d'accord avec Siéyès, s'y faisait un parti déjà audacieux, où on parlait de rendre au Corps législatif son ancienne autorité et de faire un 9 thermidor contre le gouvernement. On assure que c'est en partie pour se débarrasser d'un rival qui était déjà presque un maitre que le Directoire décida l'expédition d'Egypte. Quant à Siéyès, on l'éloigna en lui confiant le poste d'ambassadeur à Berlin.

Élections de Fan VI; caup d'État du 22 floréal. — Comme l'avait craint le Directoire, les élections de l'an VI, pour le renouvellement du tiers du Corps législatif, furent ou plutôt parurent en majorité favorables aux républicains démocrates. Elles se firent tumultueusement, irrégulièrement, et il y eut dans beaucoup d'assemblées électorales des scissions^ à la suite desquelles chaque parti nomma sa députation. Le Directoire dénonça ces irrégularités aux Cinq-Cents, dans un message du 13 Qoréal : mais il dénonça surtout les tendances des élus, qu'il appelait anarchistes. « Sous le nom à' anarchistes, disait-il, le Directoire n'entend point confondre ces républicains énergiques, amants plutôt qu'amis de la liberté et de la Constitution de l'an III, qui savent soumettre à la loi le sentiment impérieux de la liberté ; mais, par ce mot, il entend ces hommes couverts de sang et de rapines, prêchant le bonheur commun pour s'enrichir sur la ruine de tous, ne parlant d'égalité que pour être despotes, capables de toutes les bassesses et de tous

les crimes, soupirant après leurs anciens pouvoirs ; ces hommes enfin qui, au 8 thermidor, étaient les agents de Robespierre et occupaient les places dans toute la République, et qui depuis le 9 thermidor ont figuré dans toutes les machinations, qui étaient lesaffidés de Babeuf et les conspirateurs du camp de Grenelle. » Le Directoire terminait en demandant aux députés de prendre « des mesures aussi efficaces » qu*au 18 fructidor, et « de ne transiger pas plus avec Babeuf qu'avec les partisans d un fantôme de roi ». Sur le rapport de Bailleul, les Cinq-Cents adoptèrent une résolution par laquelle, révoquant en partie les « validations » de députés déjà faites, ils déclaraient nulles les élections d*un grand nombre de départements, en approuvaient d'autres, et, quant aux assemblées électorales qui s'étaient scindées en deux, admettaient les députés élus par celles de ces fractions d'assemblées qui parurent, non pas avoir opéré le plus régulièrement, mais avoir émis les votes les plus hostiles aux Jacobins. C'est ainsi qu'une soixantaine de républicains démocrates, entre autres Barère et Antonelle, furent privés arbitrairement de leur mandat. Ces mesures, transformées en loi par les Anciens (22 floréal), furent un véritcd)le coup d'Etat contre l'opposition de gauche. — Le 20 floréal, le sort ayant éliminé François (de Neufchàteau) du Directoire, Treilhard fui élu à sa place.

Impuissance et déconsidération du Directoire. — Le coup d'Etat du 22 floréal n'avait pas éliminé du Corps législatif tous les nouveaux élus, et l'esprit de la majorité des deux Conseils se trouva sensiblement changé. Il se manifesta une opposition très vive au Directoire, surtout dans les questions de finances, opposition dont le but était de tirer le Corps législatif de l'état de subordination où l'avait placé le coup d'Etat du i8 fructidor. On rendit le gouvernement responsable des eflfrayants progrès de l'immoralité publique et des malversations de toute sorte que les plus indulgents ne pouvaient s'empêcher de signaler dans l'administration, surtout militaire. Ce n'étaient plus les royalistes, suspects d'injustice, c'étaient d'ardents républicains, comme Génissieu, qui dénonçaient aux Cinq-Cents (19 thermidor an VI) une « faction qui menace la

liberté par le renversement de la fortune publique et la démoralisation de la société ». Le rapporteur d*une commission des Cinq-Cents chargée de faire une enquête à cet égard poussa ce cri d* alarme (2 fructidor an VI) : « Il n'existe aucune partie de Tadministration publique où Timmoralité et la corruption n'ait pénétré.... Une plus longue indulgence vous rendrait complices de ces hommes que la voix publique accuse. Ils seront frappés du haut de leurs chars somptueux, et précipités dans le néant du mépris public, ces hommes dont la fortune colossale atteste les moyens infâmes et criminels qu'ils ont employés à l'acquérir. » Sans doute le rapporteur afTeclait d'attribuer ces désordres à la « bureaucratie », et non au Directoire lui-même. Mais l'opinion était moins indulgente : c'est à Barras, cet indolent et ce roué, qu'elle attribuait les vols des fournisseurs, les scandales de l'agiotage; elle les attribuait aussi à l'honnête Reubell, qui payait ainsi pour les agents prévaricateurs dont il avait la faiblesse de s'entourer, et sur qui retombaient l'impopularité de son protégé, le ministre de la guerre Schérer, et les accusations formulées de toutes paris contre son parent Rapinat, commissaire du Directoire en Suisse. C'est des salons du Directoire que semblait sortir toute celte corruption étalée par de récents et cyniques enrichis, qui avaient spéculé sur les biens nationaux, sur les assignats, sur les fournitures des armées. Ils étalaient un luxe grossier, et le ridicule odieux de leurs orgies est attesté par les témoignages des contemporains, que Bûchez et Roux résumaient ainsi en 1838 : « Ces gens.... prirent de l'ancien régime tout ce qu'il avait eu de ridicule ou de corrompu, et ils y ajoutèrent : ils remirent à la mode, outre le parler des anciens marquis, les bals, les mascarades, les jours gras, et jusqu'à la promenade de Longchamps. Les femmes, qui imitent toujours et qui exagèrent tout, les femmes furent sans pudeur comme eux; elles se costumèrent comme les filles de Sparte; elles allaient dans les salons à peine couvertes d'une seule robe de gaze. » C'est dans la période de la demi-dictature du Directoire qui suivit le 18 fructidor que ces mauvaises mœurs firent le plus de scandale, et c'est alors que le Directoire fut véritablement déconsidéré.

Élections de Fan Vn. — Les élections pour Iç renoavcllement du Corps législatif en Tan VII parurent à peu près normales, en ce sens qu'il n'y eut dans les assemblées électorales qu'un très petit nombre de < scissions >, et que la vérifîcation des pouvoirs se (it dans un esprit de légalité. Mais elles furent très défavorables au Directoire, en ce sens que les électeurs choisirent presque partout des députés convaincus que les dilapidations étaient Tœuvre du Directoire et qu'il y avait un système d'improbité gouvernementale et administrative à changer radicalement. Reubell étant sorti du Directoire par le sort, le Corps législatif le remplaça par Siéyès, notoirement hostile à la politique directoriale et à qui on attribuait un plan de réforme constitutionnelle. Quand le nouveau tiers vint prendre séance, le Directoire avait perdu jusqu'au reste de prestige que lui avait laissé la continuation de nos succès diplomatiques et militaires. En effet Jourdan, vaincu, avait repassé le Rhin, et nos plénipotentiaires venaient d'être assassinés à Rastatt. Ces événements militaires et diplomatiques changèrent la situation intérieure; et la majorité du Corps législatif, avec la complicité active de Siéyès et grâce à l'indécision peu loyale de Barras, put s'atlaquer à la majorité du Directoire.

Coup d'État du 30 prairial an vn. — Le 17 prairial, le Conseil des Cinq-Cents invita le Directoire à lui faire connaître la cause de nos désastres et les moyens qu'il proposait pour y remédier. Le Directoire garda le silence. Le 28, il fut sommé de répondre, et les Cinq-Cents se mirent en permanence jusqu'à cette réponse. Enfin le Directoire se décida à faire un message, où il parlait des « causes » des désastres, de manière à se justifier lui-même et à accuser le Corps législatif, mais ajournait l'exposé des « moyens » d'y remédier. Le Corps législatif avait commencé les hostilités en annulant, sous des prétextes constitutionnels, l'élection du directeur ïreilhard, quoique faite depuis un an, et en remplaçant Treilhard par Gohier, républicain probe et indépendant. Le 30 prairial, aux Cinq-Cents, Boulay (de la Meurthe) déclara qu'il fallait « frapper un grand coup » pour forcer Merlin (de Douai) et La Revellière-Lépeaux à donner leur démission. Il reprochait à celui-là d'avoir c mis en vigueur le

machiavélisme le plus rétréci et le plus dégoûtant », et à celui-ci « d*attaquer la liberté des consciences » pour favoriser la tkéophilanthropie \ Les Cinq-Cents nommèrent aussitôt, pour examiner cette motion, une commission dont le même Boulay (de la Meurthe) fut rapporteur. Son rapport, fait séance tenante, dénonça vaguement « des actes arbitraires et des détentions illégales », et la conclusion en fut qu'il fallait faire un message au Directoire à ce sujet. Celte conclusion adoptée, les Cinq- Cents votèrent, sur la motion de Français (de Nantes), la résolution suivante, que les Anciens convertirent aussitôt en loi : « Toute autorité, tout individu qui attenterait à la sûreté et à la liberté du Corps législatif ou de quelqu'un de ses membres, en en donnant ordre ou en Texécutant, est mis hors la loi. » Merlin (de Douai) et La Réveil ière-Lépeaux n'osèrent pas résister à cette pression, envoyèrent leur démission et furent aussitôt remplacés par le général Moulins et par Tex-conventionnel Roger Ducos. On remarquera que Barras, jadis dénoncé comme formant avec Merlin et La Revellière un triumvirat, put rester en fonctions. Est-il vrai, comme on Tassure, qu'il s'était traîtreusement réconcilié avec la majorité du Corps législatif en lui dénonçant les projets de résistance des directeurs menacés et en faisant ainsi avorter ces projets? Dans les Mémoires que Rousselin de Saint-Albin rédigea sur les notes posthumes de Barras, on voit que celui-ci décida ses deux collègues à démissionner en leur disant qu'il suivrait aussitôt leur exemple; on voit aussi qu'il négocia avec les meneurs du Corps législatif. Il sentait que les échecs militaires et diplomatiques du Directoire lui avaient ôté la force de tenter un nouveau 18 fructidor, et, au dernier moment, en abandonnant ses collègues, il rendit possible la victoire du Corps législatif sur le Directoire. On appelle cette victoire le coup d'État du 30 prairial an VII, bien que ce coup d'État n'ait consisté qu'en une pression purement morale et assurément légale. Mais dès lors la constitution de l'an III, irrémédiablement faussée, sembla condamnée à disparaître bientôt, et Siéyès, aidé du

l. Sur la Ihéophilantliropic, voir ci-dfssoiis, le chapitre x, ^Église et la Hétolution,

faible Roger Ducos, prépara la réalisation de ses plans mystérieux.

///• — Réapparition de la Terreur.

Mesures violentes après le 30 prairial. — C'est le péril extérieur, ce sont nos défaites en Allemagne et en Italie qui avaient amené le conseil des Cinq-Cents à prendre, dans sa séance du 30 prairial, Tattitude d'une Convention. La continuation du péril extérieur, la marche victorieuse de Souvorof, la menace d'une invasion de la France, tandis que notre meilleur général est en Orient avec l'élite de l'armée, provoquèrent bientôt, à l'intérieur, un retour aux formes de la Terreur. Le besoin se fit sentir, comme en 1792 et en 1793, d'une forte et presque dictatoriale centralisation du gouvernement. C'est pour rétablir l'unité dans le Directoire que les Cinq-Cents avaient forcé La Revellière-Lépeaux et Merlin (de Douai) à donner leur démission. Sans doute, ce ne fut là qu'une velléité, une illusion. Barras a l'air d'un chef de gouvernement; mais il ne dirige plus rien et s'arxnihile en se faisant à la fois le complice de tous les partis*; Roger Ducos ne compte pas; Gohier est médiocre, Moulins n'est qu'honnête ; Siéyès, dégoûté de la démocratie, rêve une république dont il sera le grand électeur. Le ministère, entre prairial an VII et brumaire an VIII, est à l'image du Directoire, c'est-à-dire impuissant et divisé : Fouché, à la police, se prépare à toutes les trahisons ; aux relations extérieures, Reinhard n'est que l'agent de son prédécesseur Talleyrand; Dubois-Crancé, qui remplacera bientôt Bernadotte à la guerre, et Robert Lindet, ministre des finances, n'ont plus toute leur clairvoyante énergie. Mais ces noms républicains, Dubois- Crancé, Lindet, Fouché, semblent rappeler et restaurer les formes révolutionnaires, et telle est l'exaltation patriotique, à l'approche de Souvorof, que les divergences s'efTacenl un

1. Il existe des lettres patentes de Louis XVIII, où « Paul, vicomte de Barras -, est nommé agent du roi en France. Barras, dans ses A/émoire*, cite et avou2 ce-* lettres, ainsi que ses négociations avec le prétendant. Mais il ajoute que c'élaii là une comédie concertée avec le Directoire, lequel fui tenu au courant de loiil.

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