IV. — Chute du Directoire
Bonaparte revient d*Ëgypte. — Le 21 vendémiaire an VII (i3 octobre 1799), on apprit à Paris que Bonaparte, revenant d'Egypte, avait débarqué le 16, près de Fréjus. Ce fut une explosion d*allégresse dans les théâtres, dans les cafés, dans la rue. L'ex-conventionnel Baudin étant alors mort subitement, on répandit que c'était de joie. Républicains et royalistes, dans leurs journaux, saluèrent ce retour avec espérance. L'ardent démocrate Briot (du Doubs), aux Cinq-Cents, prédit en style lyrique les services que Tépée du vainqueur d'Aboukir allait rendre à la République. Cependant Bonaparte faisait un voyage triomphal. « La foule était telle, dit le Moniteur, même sur les routes, que les voitures avaient peine à avancer. Tous les endroits par lesquels il est passé, depuis Fréjus jusqu'à Paris, étaient illuminés le soir. » A Lyon, ce fut du délire : on improvisa une pièce de théâtre en son honneur. Personne ne voyait en lui le général déserteur de son armée. Le Directoire avait probablement prévu et peut-être provoqué ce retour; mais il ne s'était pas attendu à cette redoutable explosion de popularité. Il accueillit Bonaparte d'assez bonne grâce, et ne lui fit pas de reproches. Le général se montra modeste : il flatta, séduisit tout le monde, sauf Jourdan et Bernadotte, donna un sabreàMoreau, Gt croire à l'Institut que l'expédition d'Egypte n'avait été faite que dans l'intérêt de la science. Les esprits les plus distingués de ce temps-là, Berthollet, Monge, Laplace, Chaptal, Cabanis, Marie-Joseph Chénier, les savants, les poètes et les penseurs, sont convaincus que ce jeune général, géomètre et philosophe, va fonder la République de leurs rêves. Il se pose en citoyen plutôt qu'en soldat, adopte un costume à demi civil, redingote avec un cimeterre turc. « Il a adopté les cheveux courts, dit un journal. Le climat sous lequel il a vécu plus d'une année a donné plus de ton à sa figure, qui était naturellement pâle. » Pour la première fois depuis 1789, les gazettes sont remplies d'anecdotes élogieuses sur un homme, dont on relate les mots, les démarches, comme on ne l'^v^k fait ni pour Mirabeau ni
Histoihe oÊNéRALK. Vni. ^
pour Robespierre. Et ce n*est point « réclame » payée ou concertée : c'est TefFusion d*une curiosité sympathique, d*un amour universel. Hoche avait été admiré. Bonaparte fut admiré et aimé. Jusque dans les défiances de quelques républicains clairvoyants, qui prévoient déjà un Cromwell, il y a de Tamour. La France s'identifie dès lors en ce héros, qui sait vaincre et parler, et qui dépasse de toute la tète ses contemporains, d'autant plus que la guillotine a depuis longtemps supprimé ses rivaux possibles, l'élite pensante ou agissante de la génération d'alors. Le niveau mortel passé sur la nation a fait de Bonaparte, déjà si grand, un géant : on ne voit plus que lui.
Bonaparte et Siéyès — Il n'est guère douteux que Bonaparte ne soit revenu d'Egypte avec des rêves d'ambition factieuse et qu'il ne fût déjà, comme disait un de ses frères, € aussi machinateur que général ». Il avait appris le péril extérieur et intérieur que courait la France, et il comptait apparaître en sauveur. Quand il débarqua, il apprit au contraire que la France était sauvée, que Masséna avait battu Souvorof à Zurich, que Brune, vainqueur des Anglais en Hollande, avait forcé le duc d'York à capituler et à se rembarquer. Force lui fut donc de jouir d'abord avec modestie et innocemment de sa popularité, d'attendre, de louvoyer, de se concerter avec Siéyès. Celui-ci disait qu'il lui fallait une épée pour réaliser ses mystérieux et compliqués projets de constitution. Il l'eût voulue, celle épée,
« moins longue > que celle de Bonaparte : il eût préféré l'épée
de Moreau. Mais Moreau se déroba. Après le retour d'Egypte, Bonaparte était le seul général à qui Siéyès pût s'adresser. Le « vieux renard » espérait bien jouer le « jeune héros t. Et cependant il craignait à demi ce qui arriva. Causant alors avec Joseph Bonaparte et Cabanis de son projet de faire Napoléon Bonaparte consul, avec lui-même et un troisième, il leur dit : « Je veux marcher avec le général Bonaparte, parce que de tous les militaires, c'est encore le plus civil. Cependant je sais ce qui m'attend : après le succès, le général, laissant en arrière ses deux collègues, fera le mouvement que je fais. > Passant alors entre ses deux interlocuteurs en les repoussant en arrière de ses deux bras étendus, il se trouva tout à coup au milieu du