I. Voir, ci-dessous. le chapitre Angfetert'e
La conférence fut rompue, el )e désappointement fut aussi vif à Londres qu'à Paris. Le Directoire ayait eu le tort d'adresser à TAngleterre une sommation trop impérieuse; mais il ayait raison de ne point laisser dépouiller ses alliées, TEspjigne et la Hollande.
Destruction de la flotte hollandaise à Gamperdoiiim (1797). — Pendant les conférences de Lille, une nouvelle attaque contre TAngleterre se préparait dans les ports hollandais. La Hollande n'avait pu défendre contre les Anglais ses plus belles colonies, le Gap, Geylan, les Moluques. Le parti démocratique, élevé au pouvoir depuis la constitution de la République batave, comptait sur l'appui de la France pour les reconquérir. Il voulait aussi, par une offensive virile, relever de sa décadence la ci-devant reine des mers. Un grand armement fut préparé dans les eaux du Texel. L'escadre se composait de 16 vaisseaux de ligne et de 10 frégates, sous les ordres de l'amiral de Winter; l'armée de débarquement, de 15000 hommes, commandés par Daendels. Le Directoire songeait à adjoindre 5000 Français, avec Hoche pour diriger toutes les opérations. Hoche se rendit en secret de Coblentz à La Haye où il rencontra Wolf Tone et quelques autres Irlandais-Unis. Il avait le plus vif désir de battre les Anglais : « Ma fortune me menàt-elie avec mon armée aux portes de Vienne, comme je l'espère, écrivait-il à Hédouville, je la quitterais encore pour aller à Dublin et de là à Londres. » Il ajoutait que le Directoire ne devait faire la paix avec l'Angleterre « qu'à des conditions qui mettraient fin au pouvoir qu'elle s'arrogeait sur le commerce du monde et à sa prétention de dicler des lois à toutes les puissances maritimes ». Cependant Hoche comprit que les Hollandais voulaient se réserver à eux seuls l'honneur de l'expédition. Il se sacrifia et retourna à son armée de Sambreet-Meuse. Wolf Tone alla l'y rejoindre; il le trouva mourant. (19 sept. 1797.) La flotte hollandaise, longtemps retenue par des vents contraires, put enfin sortir du Texel. Elle se heurta à la flotte anglaise de l'amiral Duncan, à la hauteur de Camperdown, en face de Wyck-am-Sée. (H oct. 1797.) Les Anglais renouvelèrent la manœuvre du cap Saint-Vincent; ils coupèrent
la ligne eûnemie et prirent 7 vaisseaux. C'était la troisième tentative de descente à laquelle TÂngleterre échappait.
Descente de Hambert en Irlande. — La mort de Hoche fut un coup fatal pour Tlrlande. En vain la révolte des Irlandais-Unis avait commencé; lord Cornwallis la réprimait avec vigueur. Le Directoire restreignait ses armements. Il nomma bien Bonaparte, au lendemain de la paix de Campo-Formio, commandant en chef de Tarmée d'Angleterre. Bonaparte, dans sa correspondance publique et dans ses proclamations, fit grand bruit de ses préparatifs; il joua fort habilement la comédie de < Tarmée d^Angleterre ». Mais, en secret, il multipliait les objections sur les difficultés de Tentreprise; déjà il suggérait Tidée d'enlever le Hanovre ou de partir pour TEgypte; il avait dans les yeux le mirage de TOrient. D*un côté étaient toutes les chances pour la patrie et tous les risques pour le général : Hoche avait prêché la descente en Irlande. De Tautre étaient toutes les chances heureuses pour l'avenir d*un despote et tous les risques pour la France : Bonaparte fit décréter l'expédition d'Egypte. La révolte de l'Irlande ne fut appuyée que par une petite diversion. Humbert devait emmener 1000 hommes de Rochefort; Hardy, 3000 hommes de Brest; Kilmaine, en réserve, devait leur envoyer un renfort de 9000 hommes. Mais tout était désorganisé par les préparatifs de l'expédition d'Egypte : Bonaparte prenait tout, hommes, matériel, argent. Humbert arriva seul.
Killala, Gastlebar, Ballinamuck (1798). — Étrange et noble figure, que celle de ce paysan illettré, qui débuta dans la vie comme « marchand de peaux de cabris », débitant de fromages et maquignon, qui s'éleva très vite, par sa valeur et ses exploits dans la guerre de Vendée, au grade de général de brigade et qui fît trembler l'Angleterre pendant quelques semaines! Brave, humain, attaché de toute son âme à la République et, plus tard, exilé pour ce seul crime par Bonaparte, tel était Humbert, le digne héros du Lion amoureux. Avec 1036 hommes montés sur trois frégates, il part de l'île d'Aix le 6 août 1798, sans savoir qui le suivra. Arborant le pavillon anglais en vue des côtes d'Irlande, il débarque sans encombre à Killala, enlève pour son
début révoque anglican et ses invités qui croyaient saluer en lui un compatriote, et achève avec ses officiers le souper préparé pour de plus nobles hôtes. L*év6que, resté prisonnier dans son propre château, a publié de cette invasion un journal curieux, où il ne tarit pas d*éloges sur la bonne grâce, Thonnëteté et le bel entrain des Français. Bientôt cette poignée de braves est aux prises à Gastlebar avec Tarmée royale de lord Gornwallis. Mais les Anglais, pris de panique, s*enfuient à toutes jambes. Ce sont les courses de Castlebar. Malheureusement les Irlandais n*avaient plus de chefs, plus de direction. Leur révolte avait été noyée dans le sang. Il vint seulement au camp français un petit nombre de paysans misérables qui ne songeaient qu*à Tavantage d'être bien habillés et bien nourris. Les Français méprisaient de tels auxiliaires; ceux-ci reprochaient aux Français de ne pas tolérer le pillage ni les représailles du fanatisme catholique. Aucun secours ne venait de France. L'expédition étail fatalement condamnée à un échec. Le 8 septembre 1798, les Anglais, en forces, enveloppèrent Tavant-garde française à Ballinamuck. Humbert essaya en vain de faire la trouée; il dut se rendre avec 844 hommes. Ce fut parmi les vainqueurs à qui aurait Thonneur de faire un prisonnier français ; mais il n*y en eut pas même pour chaque officier anglais. Les Français, emmenés à Dublin, furent bien traités et échangés au bout de peu de temps. Au contraire, sur 1500 Irlandais qui s'étaient rendus, 500 furent massacrés et les autres dispersés. L'expédition partie de Brest, et conduite par le général Hardy et le chef de division navale Bompard, ne put même pas débarquer. Elle fut attaquée dans la baie de Donegal par la flotte très supérieure en nombre du commodore Warren. Le Hoche^ sur lequel élail monté l'état-major, se sacrifia. Des bataillons de la 53* brigade formèrent le carré sur le pont de ce pauvre vieux vaisseau désemparé et en firent un champ de bataille de Sarabre-et- Meuse. L'amiral Bompard, le général Hardy, l'adjudant général Smith furent pris : le Hoche sombra. Smith, c'est-à-dire Wolf Tone, fut jugé et n'échappa à la pendaison que par le suicide. Sa dernière pensée fut pour la France, à qui il recommanda sa famille.
Hoche et Wolf Tone disparus, Tlrlande était abandonnée, TAngleterre était sauvée. La fastueuse expédition de Bonaparte ne pouvait pas porter grand dommage.
Expédition d'Egypte : Malte (1798). — Il est hors de doute en eiTet que l'idée d*aller attaquer l'Angleterre en Egypte et dans Tlnde présentait un caractère u topique. L'isthme de Suez n'était pas percé. Une fois en Egypte, Bonaparte ne put envoyer dans l'Inde à Tippou-Sahib que des encouragements et non des secours effectifs. Il est plus vrai de soutenir que la possession de l'Egypte eût été pour la France la meilleure part de l'héritage de l'empire ottoman et le gage le plus précieux de sa suprématie maritime dans la Méditerranée. Ace titre seulement, ia conquête de l'Egypte pouvait inspirer quelque ombrage à l'Angleterre, qui était déjà maîtresse de Gilbraltar. En réalité, Bonaparte voulait se faire donner de nouveau un grand commandement. Il prétendait que les grands noms ne se font qu'en Orient c où vivent 600 millions d'hommes ». Le Directoire n'était pas dupe des raisons alléguées par Bonaparte. Mais il commençait à le considérer comme dangereux; il n'était pas fâché de l'éloigner de France, peut-être avec l'espoir secret qu'il n'y pourrait revenir. L'expédition d'Egypte procède donc d'un double calcul égoïste : de la part de Bonaparte, qui ne songe qu'à sa fortune, et de la part du Directoire, qui croit garantir sa sécurité. C'est pour cela que les capitaines les plus éprouvés et les meilleurs soldats allaient être compromis sur une terre lointaine!
On peut s'étonner que le secret ait pu être gardé : c'est qu'il n*était connu que d'un très petit nombre d'intéressés. Les décrets conférant à Bonaparte les pouvoirs les plus étendus portaient qu'il devait former à Toulon « l'aile gauche de l'armée d'Anglelerre ». 11 avait été déjà si souvent question, sous Louis XIV, et sous Louis XV, de jeter en Angleterre l'escadre de Toulon, de concert avec celles de l'Océan et de la Manche, que la nouvelle n'était pas faite pour surprendre. D'autre part, des bruits vagues couraient d'un départ vers l'Orient; la curiosité était excitée vaguement. Lorsqu'on demandait, au café Gorazza et dans les réunions politiques à la mode, où irait l'expédition de Toulon? « En Orient, était-il répondu, à Constantinople ou dans l'Inde,
lllftTOinE GÉXÉRALE. VIII. «-vl
pour enlever aux Anglais l'indigo, le sucre, le colon. • Les directeurs, Talleyrand, Monge, Tancien professeur de Bonaparte, le général Gaffarelli, chargé de la préparation, étaient à peu près seuls dans le secret. — 600 embarcations, 10000 marins, 35 000 soldats, vétérans pour la plupart de Tarmée dllalie, se réunirent à Toulon. Bonaparte emmenait avec lui les meilleurs généraux, non seulement ses anciens compagnons dltalie, Berthier, Murât, Lannes, Davout, Marmont, Duroc, Bessiëres, Priant, Belliard, mais encore deux des chefs de Tarmée du Rhin les plus justement populaires, Kléber et Desaix, ainsi que son frère Louis et son beau-fils Eugène de Beauharnais, qui se formèrent à ses côtés. Brueys et Villeneuve dirigeaient la flotte, Desgenettes et Larrey le service des hôpitaux, Poussielgue le service financier. Les savants les plus illustres le suivaient pour inventorier toutes les richesses artistiques de la vieille Egypte, ou pour mettre en valeur toutes les ressources de son sol rajeuni. Avant de quitter la France, Bonaparte avait opéré une rafle profitable aux dépens des trésors de Berne et de Rome : « En m'envoyant à Rome, écrivait Berthier à Bonaparte, vous me nommez le trésorier de Texpédilion d'Angleterre. Je tâcherai de bien remplir la caisse. » Et il avait tenu parole. Ainsi Bonaparte avait réuni tous les éléments de succès.
La guerre était populaire en France, parce qu'on s'attendait à une attaque directe contre les Anglais *. Le départ eut lieu le 19 mai 1798. Le secret du vrai but de l'expédition ne fut dévoilé qu'en pleine mer. Il fallait en effet déjouer la surveillance de l'escadre anglaise de la Méditerranée sous les ordres de Nelson. La flotte française se dirigea sur Malte. L'antique et glorieuse
1. On a de nombreuses chansons populaires à ce propos. Voici un couplet de Tune d'elles :
Soldats, le bal va se rouvrir D*y figurer lous nos Français
Et vous aimez la danse. Seront parbleu bien aises;
L'Allemande vient de finir, Car s'ils n'aiment pas les Anglais,
Mais l'Anglaise commence. Us aiment les Anglaises.
Mais lorsqu'on sut l'attaque détournée en Egypte, la satire se donna libre carrière :
Que de talents jetés à l'eau. Ce guerrier vaut son pesant d'or:
Et que de fortunes perdues! En France personne n'en doute:
Que de gens courent au tombeau. Mais il vaudrait bien mieux enoor.
Pour porter Bona|>arte aux nues! S'il valait tout ce qu'il nous coûto.
milice des Chevaliers vivait dans les loisirs d'une oisiveté dorée. Quelques-uns voulurent se défendre. Mais le grand mattre Hompesch avait été gagné à Tavance par la promesse d'une rente de 300000 francs. Il ouvrit la porte. GafTarelli prétendait qu'on n'aurait pas pu la forcer. Yaubois fut laissé à Malte avec une faible garnison.
Alexandrie, CihebreXss, les Pyramides. — Après avoir échappé comme par miracle aux croisières anglaises, l'armée put débarquer à Alexandrie (30 juin). L'Egypte était sous la domination nominale de la Turquie. En fait, la caste militaire des Mamelouks était maîtresse du pays. Ils opprimaient durement les fellahs égyptiens, cultivateurs du sol, et les cheikhs arabes, descendants des anciens maîtres de la contrée. Ils réduisaient à néant l'autorité des fonctionnaires turcs chargés de représenter le sultan. Bonaparte, en attaquant l'Egypte, prétendait seulement l'arracher aux Mamelouks, sans porter atteinte à l'autorité de la Porte. C'était une subtilité assez difficile à faire accepter à Gonstantinople ; car l'Egypte aux mains des Français devait être bien plus complètement indépendante qu'aux mains des Mamelouks. Le seul ambassadeur français qui eût pu faire accepter du sultan cette situation délicate, Aubert- Dubayet, venait de mourir^ Bonaparte continuait à se dire « le bon ami des Turcs » ; il se présentait comme le protecteur des Arabes et le libérateur des fellahs; il promettait de respecter leurs coutumes, d'honorer leur religion, de les aider à remettre en valeur toutes les richesses du sol. Alexandrie tomba, presque sans coup férir, entre les mains des Français. Pour gagner le Caire, il fallut faire, à travers le désert de Damanhour, une marche longue et pénible. On vit des soldats, épuisés de chaleur et de fatigue, égarés par la fièvre, se donner la mort sous les yeux du général en chef en s'écriant : « Voilà ton ouvrage ! » Murât, Lannes et quelques autres généraux étaient très abattus : la fièvre du désert terrassait leur courage. Au contraire l'énergie de Bonaparte et de Kléber ne se démentit pas un instant. Un jour, des soldats épuisés refusaient de porter des