Voir ci-dessus, p
io2 LE DIRECTOIRE EXECITIF
camarades blessés : « Vous êtes des lâches, leur crie Kléber; être soldat, c'est, quand on a faim, ne pas manger; quand on a soif, ne pas boire; quand on ne peut plus se porter soi-même, porter ses camarades blessés. Misérables, reprenez vos blessés ! » Et ils les reprirent. Enfln la troupe rejoignit la flottille française qui remontait le Nil, et put se ravitailler. Deux rencontres sans importance eurent lieu à Ramanieh et à Ghebreïss. Dans la seconde, Bonaparte rangea pour la première fois ses troupes en carrés, afin de faire face de tous côtés aux attaques d'une cavalerie impétueuse et insaisissable.
Enfin Ton arriva en vue du Caire. A Thorizon, du côté du désert se dressaient les Pyramides, vieilles « de quarante siècles *. C*estlà que se livra, contre les deux principaux chefs des Mamelouks, Ibrahim-Beg et Mourad-Beg la bataille décisive. Les furieuses attaques de leur cavalerie se brisèrent contre les murs inébranlables de nos carrés. La mitraille décima ces brillants cavaliers. Les Français n'eurent qu'une trentaine de moris, et les Mamelouks plus de 2000. Beaucoup se noyèrent dans le Nil (21 juillet 1798). Les soldats repêchèrent les cadavres avec leur baïonnette tordue, pour leur prendre les pièces d'or dont les ceintures étaient pleines. « L'armée, dit Bonaparte, commença dès lors à se réconcilier avec l'Egypte. » Ibrahini- Beg s'enfuit à Belbeïs sur la roule de Syrie et Mourad vers la Haute-Egypte.
Désastre naval d'Aboukir (1798). — Nelson avait cherché partout, sur les mers, l'expédition française. Au moment du départ de Toulon une effroyable tempête lui avait causé de fortes avaries. Il reçut de Cadix un renfort de H vaisseaux. Apprenant la prise de Malte, il y courut : les Français étaient partis, mais dans quelle direction? Le consul anglais de Livourne conjecturait une attaque sur l'Egypte. Nelson fil foroe de voiles vers la rive égyptienne; il arriva trop tôt; les deux flottes s'étaient croisées le 22 juin, mais à trop grande distance pour se voir. Nelson repartit pour Candie et ne trouva rien. Puis pour la Sicile : rien encore. La cour de Naples voulait garder la neutralité; mais Emma Hamilton obtint qu'il pourrait se ravitailler et Nelson renouvela sa provision d'eau
à la fontaine d*Aréthuse. Il écrivait à son chef, Tamiral Jerwis, qu*il trouverait bien les Français, c fussent-ils frétés vers les antipodes, pourvu qu'ils fussent au-dessus de Feau ». Parti de Syracuse le 25 juillet, il arriva le 28 à Coron où on lui apprit que la flotte française avait été vue naviguant vers le sud-est. Enfin, le 1*' août, les deux escadres furent en présence dans la rade d'Aboukir. Brueys se croyait inattaquable, protégé suffisamment, à ce qu'il croyait, par les batteries de la côte, aux deux extrémités de sa ligne de bataille. Il connaissait mal les sondages. Il avait la conviction que sa ligne no pouvait être tournée à cause du manque de fond. Le tiers de ses équipages était à terre. Mais Nelson avait vu la flotte française tourner sur ses ancres; donc il pouvait passer entre elle et la côte et la cerner. Son mouvement fut encore favorisé par Brueys, qui mit à l'arrière le gros de ses forces, sous les ordres de Villeneuve. Les Français avaient 11 000 hommes et 1196 canons, les Anglais 8000 et 1012 canons. Le nombre des vaisseaux de ligne était égal, 13 contre 13. Nelson, décidé à risquer* sa pairie ou sa place à Westminster », attaqua dès le soir même avec son impétuosité ordinaire ; il jeta une partie de ses vaisseaux entre la côte et la ligne française. A la droite, Villeneuve, avec 5 vaisseaux et 2 frégates, resta immobile, sans pouvoir prendre part à l'action. Le reste de l'escadre fut pris entre deux feux. Au bout de deux heures, la victoire se décida pour les Anglais. Brueys, frappé de quatre blessures, mourut à son poste sur le pont, en face de l'ennemi vainqueur. Nelson reçut dans la tète un éclat de mitraille. Détachée de l'os, la peau du front retombait sur son seul œil valide. On le crut mort; mais il continua de donner ses ordres avec le plus grand calme. A dix heures du soir, le vaisseau amiral français YOrient sauta : son commandant, Casabianca, mortellement blessé, et son fils, un héroïque enfant de dix ans, liés ensemble à un mât, se laissèrent engloutir, plutôt que de chercher asile sur une chaloupe anglaise. Dupetit-Thouars, sur le Tonnanty ayant eu les deux jambes emportées, faisait encore jurer à son équipage de ne point amener son pavillon. Villeneuve put s'enfuir avec 2 vaisseaux et 2 frégates. Les autres furent pris ou coulés
(l**^ et 2 août 1798). € Ce n'est pas une victoire, s*écriait Nelson, c'est une conquête! » Et cependant, faute de frégat^Sy il ne put ni donner la chasse à Villeneuve, ni détruire dans le port d'Alexandrie les provisions de guerre et les transports qui s'y étaient réfugiés. Nelson reçut du sultan une aigrette de diamants détachée d'un de ses turbans; de Paul P% son portrait dans un cadre enrichi de diamants ; des autres souverains de la coalition, d'autres présents et témoignages flatteurs. Le roi Geoi^e III lui assigna une pension de 2000 livres, avec le titre de baron du Nil. « Il avait remporté, disaient les Anglais, la plus grande bataille navale dont on eût gardé le souvenir. »
Insurreotioii du Caire; soumission de la Haute- Egypte. — Désormais l'armée française était captive dans sa nouvelle conquête. Déjà l'Angleterre avait persuadé à la Turquie de déclarer la guerre à la France. Tandis que Bonaparte allait aider Kléber à soumettre le Delta, une insurrection éclata au Caire : les privilèges accordés aux juifs et aux chrétiens, l'autorisation de la vente du vin, l'impôt de l'enregistrement pour le renouvellement des concessions temporaires avaient profondément irrité les musulmans. Le général Dupuy, commandant militaire du Caire, fut tué. Bonaparte eut grand' peine à rentrer dans la ville. La superstition interdit aux musulmans de se battre après le coucher du soleil : Bonaparte profita de la nuit pour organiser solidement la défense. Le lendemain, un orage subitement déchaîné acheva de frapper de stupeur les révoltés. Ils réclamèrent Y aman. Bonaparte fut impitoyable pour les chefs; mais il pardonna à ce qui restait d'insurgés; SOOO environ avaient été tués. Cependant Desaix, lancé à la poursuite de Mourad-Beg l'avait défait à Sédiman. La Haute-Egypte était soumise et organisée par cet admirable capitaine que les Arabes nommaient « le sultan juste ». Nos colonnes atteignaient les cataractes de Syène et allaient graver sur les temples de l'Ile de Philœ le souvenir de leurs glorieux exploits.
Expédition de Bonaparte en Syrie. — L'Egypte semblait pacifiée. Mads deux armées turques s'apprêtaient à en chasser les Français. L'une devait être transportée de Rhodes à Aboukir sous la protection d'une flotte anglaise; l'autre devait
gagner TEgypte par l'Asie Mineure et la Syrie. Bonaparte aimait mieux attaquer que se laisser attaquer. D'ailleurs la conquête engendre la conquête. La Syrie est comme le vestibule de l'Egypte, et la possession de cette contrée aurait assuré aux Français la disposition des grandes forêts du Liban et des excellents ports de la côte, c'est-à-dire de tout ce qui manque à l'Egypte. Bonaparte partit pour la Syrie. Il enleva au pas de course El-Arish, Gaza, Jaffa, où 3000 prisonniers furent massacrés. C'étaient des malheureux qu'on avait laissés libres sur parole, à condition de ne point servir, et qu'on avait retrouvés parmi les défenseurs de Jaffa. « Jamais la guerre ne m'a paru si hideuse », écrivait à ce propos Bonaparte au Directoire. Etait-il bien sincère, et n'aurait-il pas mieux fait de pardonner? L'objectif de Bonaparte était la prise de Saint-Jean-d'Acre. Par malheur, les canons qu'il fit expédier par mer, pour hâter le siège de la place, tombèrent entre les mains des Anglais, qui s'en servirent contre nos troupes. Un émigré, ancien camarade de Bonaparte i Brienne, le comte de Phélipeaux, dirigeait l'artillerie. Djezzar- Pacha commandait la garnison turque et le commodore anglais Sidney-Smith ne cessait de ravitailler la place par mer et d'animer de sa haine tous les ennemis des Français. Bientôt une armée turque de secours, sous les ordres d'Abdallah, s'approcha pour délivrer Saint-Jean-d'Acre. De brillants combats furent livrés à Tibériade, à Nazareth et au Mont-Thabor; Kléber, Murai, Junot s'y distinguèrent par une bravoure restée légendaire. Les Turcs furent repoussés (avril 1799). Mais en vain deux assauts furent donnés à Saint-Jean-d'Acre. Dans les derniers jours, n'ayant plus de boulets, Bonaparte était forcé de faire ramasser par les soldats ceux que lui envoyait Sidney- Smith. n les payait à raison de deux pour un franc. Un soldat lui en rapporta en un seul jour pour 80 francs. Il fallait lever le siège : « Cet homme m'a fait manquer ma fortune, s'écriait avec amertume Bonaparte, en parlant de Sidney-Smith ; et cette bicoque m'a seule empêché d'entrer dans les Indes et de porter un coup mortel aux Anglais. »
Victoire d'Aboukir (1799). — Au retour, l'armée fut en proie à la peste, qui déjà avait commencé de faire ses ravages
i Jaffa. Les malades étaient abandonnés de tous, sauf des médecins. Bonaparte visita Thôpital des pestiférés, s'entretint longuement avec un moribond, la main posée sur la nuque du malade. Cet acte de tranquille courage frappa de honte tous ceux qui désertaient leur devoir. Désormais les médecins trouvèrent les auxiliaires dont ils avaient besoin. Desgenettes, le chef du service de santé, se prodigua; mais il ne s*est pas inoculé le mal, comme le prétend une fausse légende. « J'en serais mort, disait-il souvent, comme ces deux médecins anglais qui, sur la foi de ce bruit très répandu, ont voulu imiter mon exemple. » La retraite fut lamentable. La route était jonchée de malades et de mourants. Quelques mutineries se produisirent. Cependant il fallait combattre de nouveau; mais tout valait mieux que ces longues marches à travers un désert brûlant. L'armée turque de Rhodes, forte de 18000 hommes, avait débarqué. Bonaparte se porta sur Alexandrie pour rallier Marmont : dans la seconde bataille d'Aboukir (25 juillet 1799), les Turcs qui ne voulurent ou ne purent se rembarquer furent jetés à la mer.
Le gouvernement français en Egypte. — Dès le lendemain de la victoire des Pyramides, Bonaparte avait travaillé activement à la réorganisation de l'Egypte. Il eut l'habileté de se poser en protecteur de l'Islam et des fellahs pour s'attacher les musulmans et les travailleurs du sol. On le vit, le jour de la fête du Nil, se rendre en costume oriental à la grande mosquée du Caire, et, assis parmi les cheikhs, réciter avec eux les litanies musulmanes. Les Arabes l'appelaient >l/i\&ouna6er(/2. Un de ses généraux, Menou, pourmieuxgagner les indigènes, se fit musulman, épousa une musulmane qu'il traita avec les mêmes égardsqu'une Française, ce qui produisit un grand effet sur toutes les femmes égyptiennes. La justice, les impôts, l'administration, tout fut remanié en peu de temps. Les délégués indigènes des quatorze provinces de l'Egypte furent consultés sur les réformes à effectuer. Des divans, ou administrations municipales, furent créés dans les principales villes. Le mirij ou impôt foncier, fut exigé comme par le passé ; mais il fut mieux réparti et levé sans violence. Bonaparte était a la recherche de tous les travaux
utiles. Il fit relever les traces de Tancien canal des Pharaons qui unissait le Nil à la mer Rouge, et il proposa d ouvrir un canal direct de Suez à la Méditerranée. Des études trop hâtives et des nivellements mal faits par les ingénieurs empêchèrent de donner suite à ce projet fécond. Des industries nouvelles furent créées. Plus tard quand Méhémet-Ali voulut rendre à TEgypte une vie nouvelle, il n*eut guère qu*à reprendre les projets déjà ébauchés par Bonaparte.
Llnstitut d'Egypte. — Le 21 aott 1798, Bonaparte avait fondé rinstitut d*Egypte, comprenant 48 membres divisés en quatre sections. Les savants, comme Jomard et ChampoUion, les artistes, comme le dessinateur et archéologue Denon, le peintre Redouté, TarchitecteLepère, étudièrent les admirables ruines de la vieille Egypte, dessinèrent les colosses de pierre, les sphinx, les obélisques et proposèrent d*ingénieuses restaurations des temples et des palais. Jomard arriva à déchtiTrer certains hiéroglyphes numériques. Mais la lecture de ces mystérieux caractères ne fut complétée que plus tard, grâce à la fameuse pierre trilingue de Rosette rapportée par ChampoUion (1829). Les géomètres Monge, Fourrier procédèrent aux relèvements géodésiques. Les chimistes et naturalistes, BerthoUet, Geoffroy Saint- Hilaire, Dolomieu, étudièrent le climat, la constitution du sol et les curieux phénomènes de Tinondation. Les mécaniciens Hassenfratz et surtout Conté, véritable Protée qui, selon le mot de Monge, « avait dans la tète toutes les sciences et dans la main tous les arts », fondirent des canons, installèrent des tanneries de maroquin et des tréfileries d*or, fabriquèrent pour la troupe des costumes de coton blanc, et frappèrent au balancier les para^ d*Egypte. Desgenettes, Larrey présidaient aux mesures d'hygiène, obtenaient que Teau pénétrât dans les rues étroites du Caire, que les immondices fussent enlevées, qu'un lazaret fût établi sur le Nil, pour arrêter au passage les maladies rapportées de La Mecque par la grande caravane annuelle. Les écrivains Arnaud et Parceval-Grandmaison présidaient â la rédaction de la Décade Ègypiienney journal littéraire et scientifique, et du Courrier dCÉgypie, gazette politique, que l'imprimeur Marcel publiait à jours fixes. Ce fut comme la résurrection
d'un monde à peine soupçonné. Grâce à Texpédition d^Égypte, la France n'a pas cessé d'être à la tète des éludes d'égyptologie. C'est même le résultat le plus durable de la campagne.
Départ de Bonaparte (1799). — Cependant une gazette, transmise à Bonaparte avec une lettre de son frère Joseph par le Grec Bourbaki, lui apprit les coups d'Etat de floréal et de prairial et les succès de la deuxième coalition. Bonaparte reçut aussi de Sidney-Smith, à la suite d'un diner où il avait été question de l'échange des prisonniers, des papiers publics et des lettres qui mirent fin à ses dernières hésitations. Il oublia bien vite ses rêves de domination en Orient. Il comprit qu'une plus ample carrière s'ouvrait pour lui en France. Il n'hésita pas à quitter ses compagnons d'armes. Sans ordre précis du Directoire, il abandonna l'armée qu'il était chargé de conduire, emmenant avec lui Berthier, Lannes, Murât, Marmont, Duroc, Bessières, Andréossy, Bourrienne, Monge, BerthoUet, Denon, Parce val-Grandmaison, Eugène de Beauharnais (22 août 1799). Il laissa le commandement à Kléber, mais sans oser lui avouer son départ, et en lui communiquant par écrit seulement ses instructions. Il se rendait parfaitement compte que les jours de l'occupation française étaient comptés. Il ne voulait pas signer la capitulation qui rendrait l'Egypte.
///. — La deuxième coalition (ijgS—ijgg).
Avènement de Paul V en Russie (1796). — Au
moment où, pour la première fois depuis les Croisades, une armée française allait combattre en Orient, l'armée russe, par une sorte de choc en retour, intervint d'une façon active dans les querelles de l'Europe occidentale. Le 17 novembre 1796 ^nouveau style), le tsar Paul Y' avait succédé à sa mère la grande Catherine *. Il était arrivé à l'âge de quarante-deux ans sans jamais avoir été mêlé au gouvernement, éloigné des armées