‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 74 sur 166 · I. Voir ci-dessus, t. Vil, p · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessus, t. Vil, p

jours, pour samuser ou pour se marier. Il lui manqua aussi, malgré son labeur incessant, pour connaître TEurope. « Il savait TAngleterre, cela lui suffisait » (Â. Sorel). Il savait surtout la Chambre des Communes, qu*il avait constamment, trop constamment devant les yeux, car sa volonté de fer, qui habituellement maniait si bien cette assemblée, n*a jamais osé la braver.

Si prééminent qu*il fût, ses collègues ne disparaissent pas â côté de lui. Même pendant les dix premières années de son ministère, il introduisit dans leur liste des noms nouveaux pour en expulser des noms célèbres et encombrants. Avec lord Thurlow, chancelier établi depuis longtemps, et qui, confiant dans TafTection du roi, affectait à Tégard de son chef une indépendance parfois insolente, il patienta tant qu*il put, mais finit par mettre à sa place Tancien opposant Wedderburne, devenu lord Loughborough. Prisant par-dessus tout les capacités commerciales et maritimes, il voulut s'attacher un autre ami du roi, Jenkinson, fit de lui un lord Hawkesbury, un ministre du commerce, enfin un comte de Livcrpool. Lord Caermarthen était un utile ministre des affaires étrangères, mais Pitt lui prépara dans Grenville, plus tard lord Grenville, un succèsseur bien connu. Son favori était l'Ecossais Dundas, excellent mais non irréprochable administrateur de la marine, qui deviendra un jour lord Melville, et sous ce titre ne sera pas heureux. Du reste le ministre, dédaignant pour lui-même pairie et jarretière aussi bien que fortune, peuplait la Chambre des Lords de ses préférés, aussi rapidement que George III luimême. On le crayonnait au milieu d'un pullulement de champignons coiffés d'une couronne de pair.

Les sentiments du roi à son égard paraissent avoir été assez complexes. Doublement reconnaissant envers Pitt, d abord pour la victoire électorale de 1784, victoire de la couronne et de Topinion publique sur l'opposition parlementaire, plus tard pour son atlitude dans les débats sur la régence, il trouvait assez souvent sa domination pesante. Mais beaucoup d'années s'écoulèrent sans qu'il songeât à s'en affranchir. Le ministre était aussi respectueux que ferme. D'accord, le roi et le

ministre étaient absolus (Ërskine May). Ainsi arriva-t-il que William Pitt, après ses débuts whigs, réunit sous ses ordres les principaux éléments des deux grands partis, et finalement devint le chef et le fondateur d'un torysme nouveau.

État désastreux des finances en 1784. — Un financier de première force tel que le jeune ministre était indispensable au lendemain de la guerre d'Amérique qui laissait après elle, avec le démembrement, la ruine. Non seulement la dette fondée avait doublé, huit millions sterling de rente à payer chaque année au lieu de quatre, mais lord North, harcelé par les besoins imprévus, avait, par divers expédients, porté la dette flottante à plus de 33 millions. Le commerce découragé laissait tomber le trois pour cent à 56. Grâce à toutes sortes d'abus, les impôts rendaient mal. Les membres du parlement jouissant de la franchise postale, l'un d'eux recevait, disait-on, trois cents livres par an d'une grande maison de commerce pour afl'ranchir toute sa correspondance; il est certain que de ce chef le Trésor subissait un gros déchet annuel. La contrebande était devenue une institution; elle employait, disait-on, sur terre et sur mer, matelots ou complices, quarante mille personnes, et réduisait le produit des douanes à néant. Un ancien trésorier de la marine détenait depuis quarante ans des

fonds appartenant à l'Etat. Résultat de tout ce désordre : un déficit tel qu'il s'agissait de trouver dix millions de livres sterling pour faire face aux services nécessaires et aux engagements d'honneur pris pour l'année courante.

Réformes de Pitt. — Le ministre se mit à la rude besogne avec autant d'activité que de courage. Il furetait « dans les IVous et les coins » à la recherche des abus, comme le lui reprochait l'injuste ironie de Sheridan. Ni traitements abusifs ni sinécures ne trouvaient grâce, au moins dans la mesure du possible. Les membres du parlement n'eurent plus la franchise que pour leurs lettres personnelles. Les contrebandiers se virent pourchasser, et les bateaux à forme spéciale dont ils se servaient furent interdits par une loi. Seulement Pitt, partisan d'Adam Smith, comprenait qu'une vaste contrebande prouve l'exagération des droits. Il s'appliqua donc à les réduire : ce

qu'on introduisait frauduleusement, c'était surtout le thé, devenu objet de première nécessité pour les Anglais même pauvres, parce qu'il subissait un droit de plus de 100 pour 100. Ce droit fut abaissé des neuf dixièmes, et personne n'^ut plus d'intérêt à se faire complice des fraudeurs. Il fallait retrouver le revenu perdu par cet énorme dégrèvement : Pitt, réformiste à tendances égalitaires, proposa d'augmenter la taxe sur les fenêtres et d'en exempter les pauvres. Fox déclara qu'on ne pouvait sans injustice faire payer sous prétexte de fenêtres un impôt sur le thé à des personnes qui n'en consommaient pas. La mesure n'en fut pas moins adoptée, et donna dès 1785 de bons résultats que Fox reconnut loyalement.

Plus urgentes encore se présentaient ces deux opérations : emprunt immédiat, consolidation de la dette flottante. Pour l'emprunt de six millions sterling, Pitt adopta une grande réforme : au lieu des trafics louches qui avaient accompagné les emprunts précédents, les compagnies qui s'organisèrent durent déposer leurs propositions cachetées. On préféra la plus avantageuse, et le ministre put dire que ni lui ni ses amis n'avaient touché un shelling. La consolidation créa une charge annuelle et permanente de plus : encore 1 200 000 livres sterling à payer, en vue desquelles il fallut établir des taxes somptuaires sur les voitures, les chevaux, la parfumerie, etc. La caricature prend l'habitude, qu'elle conservera longtemps, de dessiner le ministre en collecteur de taxes, ou en piqueur qui excite la meute de Vexcise à dévorer John Bull. Ces critiques ne deviendront justes que beaucoup plus tard. Le progrès qui produisit le plus d'effet, malgré la dose de chimère qui s'y mêlait, et que révélera l'avenir, est relatif au sinking fiund, au fond d'amortissement. Depuis sa création en 1716 il avait peu agi, pendant que la guerre agissait beaucoup en sens contraire. Aussi la commission des comptes disait-elle : < La dette publique est devenue si considérable que les têtes les plus habiles et les cœurs les plus généreux doivent réunir leurs efforts... sans ajournement ni palliatifs. » Sur la proposition de Pitt et de Grenville, on institua une dotation annuelle et inaliénable d'un million sterling, dont les revenus devaient grossir sans cesse le

fond d'amortissement. On calculait qu'en vingt-huit ans d'une paix profonde on aurait racheté un capital fabuleux. Vingthuit ans : Waterloo et la dette la plus énorme de l'histoire universelle! Mais le présent était beau, et Pitt, dans son discours du 18 mars 1786, montrait les fruits de son administration de deux ans : les dépenses réduites de 18 millions à 14 et demi; le revenu porté de 12 millions et demi à 15 et demi. « Il est impossible, concluait-il, que les nations qui nous entourent n'aient pas une haute idée de nos ressources et de notre énergie... A Dieu ne plaise que je veuille m'attribuer le moindre mérite! Cependant je suis glorieux de penser que mon nom sera inscrit sur celle colonne qui va être élevée à la foi publique et à la prospérité nationale. »

Échec de la réforme parlementaire (1785). — L'orateur tout-puissant venait pourtant de subir une grave défaite, qui l'avait abattu un instant. Fidèle aux projets de son père et aux siens, il voulait corriger les abus électoraux, et répartir plus largement, comme plus éîjuitablement, le droit de suffrage. Il proposait donc que 72 sièges, pouvus jusque-là par les électeurs dérisoires de 36 bonrr/s pourris, fussent répartis entre les comtés et la capitale. Aux élections des comtés, alors les plus sincères, participeraient les copyholdei*s aussi bien que les frecholders (expressions féodales que traduiront imparfaitement les mots de propriétaires et de fermiers). De plus, comme il fallait faire quelque chose pour les jeunes cités populeuses, on leur aurait attribué les huit sièges abandonnés par quatre autres petits bourgs déchus. Enfin dix corporations auraient cédé leurs droits exclusifs à l'ensemble de leurs concitoyens. Au total une centaine de sièges mieux remplis, et près de cent mille électeurs de plus.

Cet excellent projet présentait un fâcheux défaut, regardé par son auteur même comme un mal nécessaire : une indemnité d'un million sterling pour calmer les intérêts lésés. Comme dit Erskine May, on aurait assuré la pureté électorale au moyen des instruments de la corruption. Cette précaution fit perdre au bill de réforme plus de partisans qu'elle ne lui en donna. Beaucoup d'amis du ministre votèrent aussi contre lui, ou par

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égoïsme, ou parce qu'ils trouvaient que Pitt lui-même. Fox et Burke avaient relativement assaini les mœurs électorales, et que les abus atténués ne réclamaient pas un remède immédiat. La question dormit quelques années ; quand elle se réveillera, il sera trop tard.

Libéralisme économique & l'extériem* et & Tintérieur : traité de coimnerce de 1786-87. — William Pitt est, dit Lecky, le premier chef de gouvernement qui ait fait du système commercial du pays le principal objet de sa politique. Il venait à point lors du prodigieux développement industriel que nous aurons bientôt à esquisser. Autant par fidélité aux principes d'Adam Smith que pour « faire rembourser indirectement à la France par TAngleterre une partie des dépenses de la guerre d'Amérique » (A. Sorel), un peu aussi pour éteindre la contrebande des vins, eaux-de-vie et batistes françaises, il conclut le traité de commerce prévu par la paix de Versailles. Ce document, signé par un opposant converti, Eden, le futur lord Auckland, conjointement avec M. de Vei^ennes ', est attaqué par Fox dans un langage diamétralement opposé à celui qu'il tiendra plus tard : « La France est notre ennemie mortelle... Le traité est tout à son avantage... Malgré la mobilité de son caractère national, elle a eu constamment, depuis plus d*un siècle, une seule idée, celle de s'agrandir. Il me parait dangereux pour notre pays de trop se lier avec elle. » Le ministre et le marquis de Lansdowne répondaient sagement : « Nous ouvrons un marché de huit millions d'habitants, on nous en ouvre un de vingt-quatre millions... Sol, climat, productions, la France possède tout. L'Angleterre n'est pas favorisée de la nature, mais elle jouit, grâce à Dieu, à son heureuse constitution et à ses lois, d'une énergie, d'une hardiesse d'entreprise et d'une industrie qui lui tiennent lieu de tout... Au lieu d'être faites par la nature pour l'inimitié constante, les deux nations sont faites pour l'amitié, et toutes deux sacrifient leur intérêt réel à la jalousie politique. » Des relations d'affaires continuelles rendront la guerre impossible, ou si par malheur elle éclate, l'Angleterre ne se sera pas affaiblie en s'cnrichissant.

i. Voir ci-dessus, t. Vil, p. (m8.

Tout le monde fut bientôt de Tavis de Pitt; et il put se consoler des difficultés que Tégoïsme mercantile, irlandais ou anglais, avait opposées à son projet d'unir étroitement le commerce des deux îles. En Angleterre même, après avoir consulté les principaux négociants et industriels, il remédiait à Texcessive complication des droits, supprimant toutes les taxes de douane, d'excisé et de timbre, et les remplaçant sur chaque article par un droit unique. On formerait avec ces produits un fonds dit consolidé, affecté au service de la dette publique. Ce ne fut pas un petit travail. Pitt soumit aux Communes et soutint devant elles plus de trois mille résolutions. Il trouva sa récompense dans ces nobles paroles de Burke, son adversaire, appuyé d'ailleurs par Fox : « La mesure proposée est si nécessaire, si avantageuse, elle a été développée avec une netteté si remarquable, que nous ne pouvons nous contenter d'un assentiment tacite. Je trouve plus digne de moi et de mes amis de me lever, de rendre justice au talent du Premier lord de la trésorerie, et de le remercier en leur nom et au nom du pays. »

Questions coloniales et humanitaires : l'Inde et la traite des noirs. — Le ministre se trouvait aussi d'accord avec Fox, lorsque ce rival trouvait cette formule de génie : « Le seul moyen de conserver avantageusement des colonies éloignées est de les mettre en état de se gouverner elles-mêmes » ; enseignement donné par la dernière guerre, et que l'on sut mettre en pratique. Dès 1785, le Nouveau-Brunswick reçut des institutions représentatives, et Ton travailla à une réorganisation du Canada qui devait être terminée six ans plus tard : deux provinces, correspondant aux deux races anglaise et française, furent politiquement émancipées, pour qu'elles ne fussent pas tentées, ou de regretter la France ou de s'annexer aux Etats- Unis. Mais aucune de ces contrées conservées par l'Angleterre ne convenait pour les établissements pénitenciers dont la nécessité s'imposait doublement, parce qu'on avait perdu ceux d'Amérique, et parce que le mouvement de réforme pénitentiaire que nous esquisserons plus loin réclamait la fondation de colonies où les détenus pussent se régénérer par le travail rural au lieu de croupir dans les prisons de la métropole.

Histoire générale. VUI. 41

En Australie, la Nouvelle-Galles du Sud remplit cet office depuis 1788.

Ainsi se rencontraient les réformes coloniales et les réformes humanitaires : on en eut bientôt deux exemples plus importants encore.

On exposera plus loin Thistoire de Warren Hastings et le système gouvernemental de William Pilt à propos de llndoustan \

Cependant le fléau de la traite des noirs n*avait cessé de grandir depuis la paix de 1783. On évaluait à 75000 le nombre des esclaves transportés chaque année au delà des mers, et le port de Liverpool figurait dans ce chifl*re pour plus de moitié. Ce qui s*aggravait aussi, par suite de cette augmentation numérique, c*étaient les horreurs de la traversée. Le quaker Clarkson, avec ce sens pratique des réformistes anglais, pubUa un dessin, presque une simple figure de géométrie, représentant les malheureux nègres entassés dans un entrepont; et cela produisit plus d*effet que le reste de son volume, point de départ de la littérature abolitionniste. Un ami intime de Pitt, Wilberforce, représentant principal de la philanthropie évangélique dans la Chambre des communes, fut encouragé par le ministre à présenter un bill pour Tabolition de la traite (1787). C'était le début d'une tenace campagne de vingt ans. Trop d*intérèts s'opposaient à une suppression immédiate et radicale. Dès 1788 pourtant un premier pas fut fait dans cette voie : Tacte qui porte le nom de Dolben réformait au moins les abus de la traversée, et laissait espérer mieux.

Le prince de Galles et les débats sur la régence (1788). — Une très grave question constitutionnelle surgit au milieu de ces travaux de réforme, et pendant une session les relégua au second plan. Geoi^e III perdit une première fois la raison, et sa vie même parut en danger. Le prince de Galles se crut à la veille de devenir George IV, trente-deux ans avant Tépoque où il devait réellement monter sur le trône. Tout au moins exercerait-il la régence pour le roi incapable. Or il s'agis-

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