I. Voir ci-dessus, p. 2iO
cembre, montra un poignard fabriqué, disait-il, par les jacobins de Birmingham, et prononça ces paroles de rupture morale : « Préservons notre esprit des principes et nos cœurs des poignards français. » Une nouvelle ère commence. Disons ce que fut la société anglaise pendant les vingt ou trente années qui la précèdent.
État économique de la société anglaise. — La prospérité générale des finances et du commerce a déjà été démontrée; mais il faut Tanalyser, et démêler les éléments de misère qu^elle renfermait. Une étape décisive venait de s^accomplir dans la transformation qui, d'un pays essentiellement agricole, faisait un pays essentiellement manufacturier. L'agriculture en profitait, mais la classe agricole, ou une bonne partie de cette classe,, en souffrait. Les progrès scientifiques de l'exploitation rurale anglaise, pour Therbe, pour le bétail, pour les récoltes, exigeaient des capitaux et par suite décourageaient le petit fermier. En même temps, celui-ci, par suite de la concentration de l'industrie dans les fabriques, perdait la petite industrie qui était la moitié de son gagne-pain. Par un mouvement inverse à celui qui allait diviser en France la propriété, les domaines s'agrandissaient tout en perfectionnant leurs moyens de culture, entouraient de clôtures des espaces autrefois communs, et la réalité n'inspirait que trop à Goldsmith son Deserted village. D'autre part, l'accroissement rapide d'une population ouvrière qui ne produisait plus de blé, mais qui en consommait, diminuait rapidement, puis supprimait l'exportation des céréales. La question des grains allait devenir, jusqu'en 1846, la grande question intérieure : nous la retrouverons dans toute son acuité en 1815. Dès maintenant, la grande propriété a ses intérêts spéciaux, contraires à ceux de la masse, au moment où la réaction politique va rendre le gouvernement britannique plus tory que jamais.
L'industrie cotonnière marchait d'un train fabuleux. Elle occupait 40 000 personnes vers 1760, 80000 en 1785; elle en occupera 830000 en 1830. Inventions successives : en 1764, la spinning-jenny de Hargreaves; en 1769, les rouleaux de Wyall; puis la mule de Crompton ; en 1785, le cylindre imprimant, et le
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power-looni de Cartwright. En 1790, on remplace Teau par la vapeur. Mais les découvertes de Watt et des autres inventeurs sont mal vues, parce qu'on les accuse de diminuer le nombre et le gain des ouvriers. Les excès des « briseurs de machines » commencent; on les signalera encore et surtout dans les premières années de notre siècle. Les poteries de Wedgwood, dès 1785, font vivre 15 ou 20 000 personnes. La production du fer sextuple pendant la seconde moitié du siècle; elle doublera encore de 179G à 1806. La condition de tels changements était que le transport du charbon fût facilité. L'aristocratie comprit aussi bien ses devoirs envers Tindustrie qu'envers l'agriculture : c'est le duc de Bridgewater qui fit exécuter par Brindley un canal de sept milles de long entre Manchester et les mines de houille qui alimentaient ses fabriques.
Comme le remarque M. Lecky, ces nouvelles ruches des villes grandissantes ont enrichi et fortifié l'Angleterre; mais non sans produire 1' « esclavage blanc » des enfants et des femmes, dont le sort ne touchera que plus lard le législateur. Pour le moment c'est l'âge d'or de Tindividualisme économique, c'està-dire, non seulement des théoriciens libéraux tels qu'Adam Smith, mais aussi des gros fabricants, et l'âge de fer des faibles qui travaillent à leur merci. Pour l'avenir, une nouvelle Angleterre politique se prépare, moins conservatrice que l'Angleterre rurale, et décidée à obtenir des réformes.
État intellectuel et moral. — Cette génération, si distinguée dans la vie politique, montre un goût marqué pour la nature et la simplicité dans l'art. On aime les voyages et les paysages, malgré l'imperfection des routes et des voitures. On goûte notre Rousseau et notre Bernardin de Saint-Pierre. On encourage les poètes de la nature et de la vie simple, Thompson, Gray et Goldsmith, Crabbe, Cowper, Burns. La diversité des conditions ue s'étale plus dans le costume. Les habits tendent à s'égaliser, comme chez nous, dans les teintes sombres et modestes. Les étoffes de coton y contribuent pour les femmes, même pour les hommes; la Révolution française y contribue aussi ; et, le pli une fois pris, les réactions politiques n'y pourront rien : le règne du parapluie a succédé au règne de l'épée.
Pour la première fois, l'Angleterre a de grands peintres nationaux, les excellents portraitistes Reynolds, Gainsborough, qui ne sont pas sans rapports avec les hommes de théâtre, Goldsmith, Foote, Sheridan. La curiosité scientifique se généralise, grâce à Buffon et aux autres grands ouvrages français. On lit beaucoup, on loue des livres, on en écrit pour les femmes et les enfants. On aime à retrouver la poésie du passé dans ses restes authentiques, et aussi dans les fabrications des Chatterton et des Macpherson. Mais le genre le plus nouveau, c'est encore le journal : le Morning Chronicle commence en 1169, le Morning Post en 1772. L'année 1788 voit fonder le Times, le plus puissant de tous ces organes, ainsi que le Courrier du soir.
Brillant tableau, qui ne va pas sans ombres, mais grand et vrai progrès moral ; on ne cherche plus à ignorer l'existence des ténèbres, on tâche d'y porter le flambeau. 11 est vrai que les philanthropes n'obtiennent pas encore la revision des lois pénales; Burke et Bentham seuls s'en préoccupent sérieusement, l'un avec son cœur, l'autre avec son calcul social. L'absurdité des peines arrivait à son comble parce que Ton conservait certains vieux articles du moyen âge, alors que les sommes prévues par ces articles étaient devenues minimes. C'est ainsi que celui qui volait plus de douze pence dans une poche était pendu, tandis que celui qui avait attenté aux jours de son père n'était pas condamné à mort. En douze ans (1771-1783), pas moins de 467 personnes sont exécutées à Londres. En attendant que l'Angleterre ose se débarrasser de cette honteuse barbarie, le philanthrope chrétien Howard visite les prisons britanniques, les prisons continentales, et, dans sa patrie comme partout, jette les bases de la future réforme pénitentiaire. Un principe tout ditîérent, celui de l'intérêt bien entendu, conduit au même résultat Jeremy Bentham, le fondateur de la morale utilitaire : il construit le plan d'une prison « panoptique »,que réalisera assez exactement notre Mazas.
Le mouvement wesleyen * est dans toute sa force; il produit beaucoup d'établissements charitables, les Ecoles du dimanche,