‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 8 sur 166 · Le cahier du clergé ne fut signé que le 18 au soir · texte numérisé non relu

Le cahier du clergé ne fut signé que le 18 au soir

Fabbé Sieyès. En quelques circonscriptions elles furent plus tardives encore. Celles du Dauphiné, au contraire, étaient faites depuis le commencement de Tannée.

La convocation, acte du pouvoir judiciaire, rentrait dans les attributions du vieux Maupeou, chancelier inamovible. Mais les sceaux lui avaient été ôtés; ils étaient aux mains de Barentiu, qui en conséquence présida à la convocation.

Les brochures. — « Il ne faut point juger des demandes du Tiers par les observations de quelques auteurs plus ou moins instruits des droits de Thomme. » Cette remarque de Sieyès est pleinement justifiée par Tétude des écrits auxquels la convocation donna lieu. On peut citer des pamphlets violents : La passion, la mort et la résurrection du peuple \ VAvis aux députés des villes et communes aux Etats de Bretagne; VAvis aux Parisiens. Sylvain Maréchal, Babœuf avaient parlé de bouleverser la société. Néanmoins Bertrand de Moleville a pu dire qu'aucun plan sérieux de révolution n'existait avant la réunion des Etats généraux. Jugeant la république aristocratique impossible ailleurs que dans un petit pays, Rousseau avait énei^iquement réprouvé la folie de vouloir porter la moindre atteinte à la vieille monarchie. Un écrivain dont l'autorité était très grande, Mably, avait enseigné dans les Entretiens de Phocion que toute réforme demande à être conduite avec une extrême circonspection, que le gouvernement mixte est le meilleur de tous. Célébrant les républiqucsanliques, il expliquait cependant que TEgypte, malgré le despotisme, était heureuse et regardée par les philosophes comme le berceau de la sagesse. Dans son Traité des droits et des devoirs du citoyen^ il disait que la raison consulte les temps, les circonstances et ne se permet jamais de courir après une chimère, qu'il convenait de chercher dans l'histoire de France les fautes des anciens Etats généraux et, c à l'exemple des marins qui dressent des cartes pour la navigation, de faire des cartes politiques pour marquer les écueils », que l'histoire étrangère devait être également consultée et fournirait aussi des lumières utiles. Il craignait les réformes brusques, demandait de l'indulgence pour les vieux abus, montrait que le Tiers ne gagnerait rien à une soudaine abolition des privilèges, voulait

qu*au lieu d*enleyer aux grands leurs prérogatives on leur en fît espérer de plus flatteuses encore.

En écrivant la Vie de Turgot, Condorcet vencdt d'établir que lorsqu'on change les lois il faut éviter : l"" tout ce qui peut troubler la tranquillité publique; 2** tout ce qui produirait des secousses trop vives dans Tétat d'un grand nombre de citoyens; 3® tout ce qui heurterait de front des préjugés ou des usages généralement reçus. Le même bon sens se retrouve dans la plupart des ouvrages politiques publiés à la fin de Tannée 1788 et au commencement de l'année 1789. Dans les États généraux convoqués par Louis XVI ^ Target disait : « Changez avec la précaution de la crainte, avec la circonspection de la prudence... Il y a dans le mal même, lorsqu'il est l'ouvrage du temps, une sorte d'harmonie qui ne se retrouve pas toujours dans le bien lorsqu'il est subitement l'ouvrage des hommes... Les distinctions sont bonnes dans les monarchies. Les rangs sont indispensables. Ce n*est que l'égalité d'influence que la nation doit demander, i»

« A Dieu ne plaise, s'écriait Gaultier de Biauzat dans ses DoléanceSy que je provoque jamais l'anéantissement arbitraire des privilèges si indispensables dans les gouvernements où il y a nécessairement des distinctions dans les personnes. Je professe que, dans l'état actuel des choses, il est convenable, il est même nécessaire à certains égards, de maintenir dans toute leur intégrité les prérogatives du clergé, de la noblesse. » Dans la Pétition des citoyens domiciliés à Paris y qui fut adoptée en décembre 1788 par les Six-Corps de la ville et couverte de signatures, Guillotin approuvait les citoyens qui n'élevaient pas de < prétentions injustes ou ridicules contre leurs concitoyens des ordres du clergé et de la noblesse, mais au contraire leur donnaient l'exemple de la modération et des égards ». Une parole violente qui eut un grand retentissement fut prononcée contre la noblesse héréditaire; elle sortait de la bouche d'un noble, le comte d'Antraigues.

Le vote par tête n'était pas absolument exigé par tous les écrivains libéraux. La Suite de Vavis aux bo7is Normands, la Consultation épistolaire le préconisaient, mais admettaient des

concessions à l'opinion adverse. Servan et d'autres publicistes

42 LA FRANCE EN i789

proposaient même le voie par ordre en certains cas. Redoutant des dissensions, YOrateur aux Étals généraux (Carra?) conjurait tous les citoyens de ne faire qu'un corps et qu'une âme, c car le despotisme ne règne que par la division ».

Presque tous les défenseurs du Tiers prétendaient ne demander rien de contraire aux vieilles traditions. Les Doléances de Biauzat, les Nouvelles observations de Mounier sont en majeure partie des dissertations historiques. Biauzat dit que tout système nouveau serait dangereux, qu' « il ne s*agit pas de changer, mais de rétablir ». Mounier démontre que le vote par tête, loin d'être une innovation sans précédent, se conciliait parfaitement avec les anciens usages. — D'autres, pour trouver des arguments, remontaient aux petits-fils de Gharlemagne, citaient les Capitulaires. Le Mémoire pour le peuple français s'appuie sur le vieux texte : Lex fit consensu populi et constitutione régis. L'écrit éloquent qui fit regarder d'Antraigues comme « le plus ardent zélateur de la cause populaire » et qui, après avoir excité pendant plusieurs mois une admiration universelle S a été beaucoup trop oublié, le Mémoire sur les États généraux, est une histoire de la monarchie depuis les temps les plus reculés. D'Antraigues n'hésiterait pas à invoquer le droit naturel à défaut d'autres arguments, mais il découvre dans le passé des titres suffisants pour fonder la liberté.

Sieyès, àpeu près seul, néglige l'histoire. Sa fameuse brochure Qu est-ce que le Tiers-Etat 1 est, il le dit lui-même, le raisonnement d'un philosophe, non d'un homme d'État. Il y soutient que peu importe le nombre de députés accordés au Tiers, que le débat sur la façon de voter est oiseux, qu'il ne doit pas y avoir d'ordres distincts dans une assemblée nationale; mais en même temps il prévoit que sa bonne logique ne sera adoptée par personne, et que le Tiers, qui « devrait être tout », se contentera d' « être quelque chose ». Aussi, bientôt après, renonçant à sa métaphysique audacieuse, parlant cette fois, non plus en théoricien épris de principes rigoureux, mais en poli-

i. D'Éprémesnil, qui n'était pas encore réconcilié avec le despotisme, écrivit à d'Antraigues ; « J'ai dévoré votre beau mémoire; rien ne m'a fait autant de plaisir depuis le Contrat social, »

tique, il donna un projet de Délibérations à prendre par les Assemblées de bailliages^ qui eut une fortune singulière : publié au moment où beaucoup de monde quittait Paris pour aller dans les provinces prendre part aux opérations de la convocation, réimprimé à la suite des Instructions données par le duc d^Orléans à ses agents, très largement répandu et lu de tous côtés, il parait avoir exercé une influence considérable; mais plus tard il fut confondu tantôt avec les Instructions qu*il accompagnait, tantôt avec le précédent écrit de Sieyès. De là vient, sans doute, qu'il est très mal connu : on ignore généralement que le plan de Thomme le plus enclin aux abstractions est combiné avec beaucoup de modération, et même, en quelques-unes de ses parties, avec une sorte de timidité : « Il ne faut pas trop réclamer les meilleurs principes » ; les Etats, dans leur première session, doivent se borner aux soins véritablement pressants, aux opérations qui intéressent également les trois ordres. Si le Tiers commençait par attaquer les privilégiés, il c risquerait de plonger la France dans une situation affreuse ». Il songera donc d'abord aux besoins d'intérêt général, il combattra, d accord avec la Noblesse et le Clergé, Tennemi commun, c'est-à-dire Tillimitalion du pouvoir absolu. L*impôt et les peines seront immédiatement égalisés, mais on fera bien d'ajourner, pour les mieux étudier, la question des privilèges personnels, celle des privilèges provinciaux, et même celle des droits féodaux. Beugnot a prétendu que, dans beaucoup de bailliages, les paysans, excités par ces Délibérations, les copièrent religieusement; il ne les avait sans doute jamais regardées : elles ne pouvaient ni servir de modèle pour la rédaction des cahiers, ni échauITer les esprits.

La rédarCtion des Cahiers. — Les assemblées provoquées par les règlements royaux ne devaient pas se borner à désigner des députés : elles avaient à fournir des Cahiers contenant leurs doléances et leurs vœux *.

1. En un petit nombre de cas, les élus des bailliages ne devaient se réunir que pour choisir entre eux les députés aux États généraux, comme en Lorraine et dans les circonscriptions formées en Bretagne et en Provence par la réunion de plusieurs «énéchaussées ; quelques-unes de ces circonscriptions firent cependant un Cahier.

On en demandait un à chaque paroisse, aux plus petites corporations : le nombre en fut très considérable, il a peut-être dépassé cinquante mille. « Ces Cahiers, dédaignés, oubliés peut-être par la génération présente, seront interrogés dans Tavenir et respectés comme le monument historique le plus instructif, le plus honorable pour les Français. » Cette prédiction faite sous TEmpire par un conventionnel obscur est en train de s'accomplir. Pourtant, les Cahiers publiés n'ont pas encore été convenablement étudiés; on en parle beaucoup, on ne les connaît guère, et malheureusement on ne met pas assez de zèle à rechercher les autres, à les placer en lumière et en sûreté.

Assurément, tous n*ont pas la même importance ni la même valeur; à côté de Cahiers de bailliage qui n*ont que quelques < lignes, il en est, comme celui du Tiers de Nemours, qui rempliraient un gros volume. Parfois, surtout dans les paroisses rurales, le Cahier est Tœuvre de quelque électeur lettré qui Ta fait adopter plus ou moins aveuglément. Il arrive encore que la rédaction finale exprime seulement les vœux de la minorité des comparants : beaucoup de Cahiers du clergé se ressentent des manœuvres par lesquelles Tévêque a séduit ou intimidé les curés. Le Tiers des villes ne fait pas toujours aux campagnes une place suffisante; en de rares endroits, au contraire, ce sont les campagnes qui paraissent ne pas avoir laissé assez de place à la ville. On peut ajouter que tous les Cahiers ne sont pas des œuvres entièrement originales, que çà et là les rédacteurs ont copié les modèles qu'ils avaient sous la main ^ Mais à côté de ces lignes banales, que de pages sincères, émues, vivantes, dans lesquelles nous entendons vraiment la voix de la vieille France! Il se trouve des communautés où aucun effort de rédaction n'a été fait : le dire de chaque comparant est reproduit mot à mot, avec toute sa naïveté.

En général, dans les Cahiers des bailliages et des sénéchaussées, la constitution passe avant tout; le Dauphiné ne demande pas autre chose à ses députés. La Noblesse, lors même qu'elle fait profession de détester les novateurs, la réclame

1. 11 n'est pas rare qu'un Cahier rie bailliage reproduise en grande partie celui de la ville où le bailliage avait son siège; on n'avait souvent rien de mieux à faire.

avec insistance et énergie; très souvent, le Clergé la déclare indispensable. On défend aux Etats généraux d*accorder aucun subside ou impôt avant qu'elle soit votée, sanctionnée, promulguée, c avec toutes les précautions qui peuvent en garantir Texécution et la durée », ajoute la noblesse du Quercy. La rédaction du « Contrat national », comme Tappelle la noblesse de Caen, est le seul acte rigoureusement imposé aux députés de plusieurs circonscriptions, le seul pour lequel la noblesse du Ponthieu n*admet pas de concession ni de condescendance. La noblesse de Mantes et Meulan songe à une « déclaration des droits de Tbomme». Les Cahiers des communautés ne s'élèvent pas tous à ces hauteurs; beaucoup sont rédigés par des hommes qui ne regardent guère au delà de leur village et du petit horizon dans lequel ils végètent.

Esprit des Cahiers. — Dissemblables par Torigine, par la forme, par Timportance, par les sujets traités, les Cahiers de 89 n*en ont pas moins, à quelques exceptions près, qui sont principalement le fait du haut clergé, une inspiration commune; ces pays si peu unis, ces peuples si divers, si divisés, ces hommes de toutes conditions, nobles ou roturiers, riches ou pauvres, aspirent au même but, poussent un même cri : la liberté I I

Pas un d'entre eux ne l'oubliera. Ceux qui, par la suite, prendront parti contre la Révolution, pourront bien dire que Tannée 1789 n'avait pas été Tan I de la liberté, mais ils ne nieront jamais, ils rappelleront au contraire avec ironie ou amertume qu'à l'ouverture des Etats généraux on pouvait croire qu'elle mériterait ce nom. Mounier reprochera aux constituants de n'avoir pas fondé cette liberté que le pays attendait d'eux. « Par art ou par sagesse », le parti populaire se présenta d'abord en disant : « Nous voulons la liberté. > Des millions de voix répétèrent : « Nous la voulons. » a Voilà, selon Malouet, toute la force, toute la magie de la Révolution. »

Depuis, on a imaginé autre chose : les Français n'étant pas faits pour la liberté, ne se sont pas souciés d'elle, ils n'ont en aucun temps eu de passion que pour l'égalité. L'étude des Cahiers dissipera cette erreur. Quand le Tiers, dans les assemblées de bailliage s'explique sur la future constitution, il ne

parlé pas autrement que la Noblesse ; dans les Cahiers de ces deux ordres et dans une grande partie de ceux du Clergé, le plan et les moyens proposés sont identiques : les articles fondamentaux à inscrire en tète de la constitution ont pour but d*assurer d*abord le retour périodique des Etats généraux et leur droit de voter Timpôt, garantie essentielle, primordiale, contre le despotisme; ensuite, la participation des Etats au pouvoir législatif, la liberté individuelle, l'abolition de la censure S celle des commissions judiciaires et des tribunaux d'exception.

Ces demandes se retrouvent dans des milliers de Cahiers primitifs. Le comte Beugnot s*est moqué de ceux de la Champagne parcp qu'elles y sont amalgamées à des vœux plus humbles '/Ailleurs, elles sont absentes : les habitants des campagnes ne sentent pas tous le prix d'une constitution ; ils ne s'occupent pas des lettres de cachet; ils n'en suivent pas moins la voie où les devancent les classes plus aisées et plus éclairées, ils obéissent à la même inspiration. Les privilèges, les exactions dont ils se plaignent, les tiennent dans une véritable servitude, et en les maudissant, ils songent bien moins à abaisser autrui qu'à s'affranchir eux-mêmes, ^chapper à des charges arbitraires, iniques, aux vexations qui aggravent celles qui sont justifiées; pouvoir enclore, sarcler, défendre son champ, récolter en temps utile; avoir un chat que les gardes du seigneur ne tueront pas, un chien auquel ils ne couperont pas les jarrets; allumer du feu, sans payer comme àDraguignan ou à Ploërmel; écraser son grain et cuire son pain chez soi; vendre son vin sans attendre que le seigneur ait vendu le sien, — tout cela n'a rien de commun avec la jalousie, tout cela se résume en ces mots : être moins esclave.

C'est plus tard, quand l'aristocratie fit alliance avec la monarchie absolue, quand l'entière abolition des privilèges

1. Les Cahiers parlent souvent de la liberté • indéfinie • de la presse, mais . à charge par l'imprimeur ou l'auteur de répondre personnellement de tout ce qui serait contraire à la religion dominante, à rhonnêleté publique, à l'honneur des citoyens... » En réalité, il ne s'agit que de supprimer la censure.

2. Le contraste qui divertissait Beugnot ne se voit pas seulement dans des Cahiers du Tiers; dans celui du clergé du Forez, par exemple, un article sur la liberté individuelle vient à la suite d'un article sur le curage des étangs

sembla nécessaire pour fonder la liberté, que Tëre de Tégalité commença. Il n*est pas vrai qu*en 89 les Français n*aspirassent qu*à voir toutes les tètes courbées sous un niveau commun. La Noblesse et le Tiers parlent quelquefois d'abolir Tordre du Clergé ; Tidée d'affecter une partie des biens ecclésiastiques aux services publics, comme Tavait fait le chancelier de Tllôpital en 1563, est adoptée presque partout, depuis les montagnes de la Provence jusqu'à la pointe de la Bretagne; mais le Tiers ne s'attaque pas à la Noblesse : il n'y a pas chez lui ombre d'esprit égali taire ^

Il n'y a pas non plus grande audace ni impatience vive. Ses € plaintes et doléances » sont d'ordinaire < très humbles, très respectueuses ». Il recommande, se permet de proposer, supplie plus qu'il n'exige. On entend çà et là quelques mots hardis ou pressants : une commune du bailliage d'Auxerre demande < un coup d'autorité pour anéantir » les usurpations des pri^légiés. Mais les paroles de ce genre sont extrêmement raresZr « Tous les mandats sans exception laissaient au gouvernement monarchique sa stabilité, au roi un pouvoir suffisant. La propriété, la religion et toute la partie essentielle des anciennes institutions étaient respectées. On en signalait les abus, on en voulait la réformation, mais non le renversement. »|iL'opinion générale était que les nations ne doivent rien faire par secousse. Tout acte, même utile, dont l'exécution est trop rapide renferme des dangers... « Il vaut mieux retarder pour quelque temps l'avantage que pourrait produire une vérité qu'on n'oubliera pas, que ; s'exposer aux inconvénients d'une illusion. » Le roi et les privilégiés venaient de prendre des engagements qui encourageaient à suivre le conseil dicté par la modération et la prudence. Le règlement du 24 janvier et la lettre royale qui l'accompagnait excitaient partout une émotion extraordinaire. Dès leur publication, la foi monarchique avait repris une ferveur

1. Cerlains articles lus isolément prennent un caractère qu'ils n'ont pas en réalité; par exemple, il y a des électeurs qui parlent d*élire les magistrats : estce à dire qu'ils soient imbus d'un système démocratique? 11 s'en faut de beaucoup. Voyez ce qui suit dans le Cahier de Bourbon-Lancy : la moitié seulement de ces magistrats sera prise dans le Tiers-État; un tiers des sièges sera pour la Noblesse et un sixième pour le Clergé.

qui touchait au délire. La convocation était célébrée comme un acte de magnanimité inouïe, de générosité incomparable. Les peuples infortunés, qui « n'osaient plus compter sur un soulagement à leurs maux », qui perdaient « jusqu'à Tespérance », accueillent Tacte imposé par le déficit du Trésor avec des effusions d'enthousiasme et d'amour presque aussi absurdes que touchantes : « Le roi nous donne la liberté de nous plaindre l Précieux bienfait! Que de grâces nous devons rendre au monarque dont la tendre sollicitude vient interroger ses sujets! Il nous tire du néant où nous ensevelissait notre pauvreté pour nous élever jusqu'au degré de nous faire entendre de son auguste personne... Etant notre roi, il s'abaisse au point de nous servir de père! » D'un bout à l'autre du royaume, prêtres, nobles, roturiers sont émus jusqu'aux larmes. Tant de bonté les jette dans « l'extase ».

Déjà rapprochés les uns des autres avant la convocation par le malheur commun, les enfants d'un prince si adorable sont à présent unis par les liens de la reconnaissance. Plus que jamais « le roi est le ralliement des Français ». S'il restait entre eux quelque inimitié, elle s'évanouirait dès l'instant où les privilégiés déclarent qu'ils sont prêts à renoncer à leurs immunités en matière d'impôt. Que de plus ils ne repoussent pas absolument le vote par tête; qu'ils l'admettent en certains cas, comme le fait une grande partie de la Noblesse S le Tiers ne leur en demandait pas davantage. Il n'enviera plus au premier ordre que le privilège d'offrir à l'Eternel des vœux pour la conservation de l'auguste monarque, au second que celui de veiller sans cesse à la défense du pays. Il se fait c un devoir de respecter, honorer, chérir » ses supérieurs. Le comte de Lally- Tollendal disait le 17 mars à la noblesse de Dourdan : c Ils vous

1. L'examen de documents dont la plupart sont encore inédits, permettra seul dédire dans quelle mesure la Noblesse admettait le vote par tête; outre les procès-verbaux des assemblées où les Cahiers furent rédigés, il faudra interroger ceux des assemblées auxquelles, après la réunion des ordres, les députés qui se disaient obligés par leur mandat à ne voter que par ordre, demandèrent de nouveaux pouvoirs. Mais dès à présent on peut affirmer que la grande majorité de la Noblesse n'avait pas proscrit le vote par tète comme l'ont fait croire les actes de ses représentants en mai et en juin. Elle avait voulu seulement maintenir en principe une forme de vote qu'elle considérait comme la garantie de son existence, et non pas l'imposer toujours ni en toute matière.

trompent ceux qui vous disent que, les privilèges pécuniaires détruits, le Tiers voudra abolir vos honneurs, envahir vos propriétés... Lisez ses déclarations; voyez comme il proteste de sa vénération pour les prérogatives, pour le rang de la Noblesse... Tout nous rapproche, tout nous ^oit. » Ainsi s'établissait Tentente cordiale, Talliance civique dont le comte d'Antraigues avait salué 1* c aurore enchanteresse » dans le Vivarais en décembre 1788, et dont le Dauphiné avait donné un modèle admiré par toute la France. A Vesoul, à Montfort-rAmaury, à Bourg-en-Bresse, à Bayonne, dans les Marches communes de Poitou et Bretagne, en quelques autres endroits encore, les trois ordres firent un Cahier commun. S'ils n'en eurent pas un à Saint-Pierre-le-Moutier, ce fut par la faute du clergé. A Riom, les différences d'opinion entre la Noblesse et le Tiers < n'étaient pas embarrassantes », mais on regrettait l'isolement du Clergé, < entêté » de sa théologie ^ A Péronne, l'accord fut complet entre la Noblesse et le Tiers; il l'aurait été à Chàteauneuf-en- Thimerais sans le gibier et les pigeons. A Château-Thierry, les petites difficultés qui empêchèrent de consigner tous les vœux dans un même écrit, étaient « sur les formes, en rien sur les choses ». En Berry, la Noblesse pensait que les Cahiers pouvaient être regardés comme n'en formant qu'un seul dicté par le même esprit. A Draguignan, les trois ordres étaient unanimes sur tous les points essentiels.

Malgré l'attachement de certaines provinces à leurs anciennes constitutions, elles « reconnaîtront sans doute avec plaisir l'empire de la raison universelle, disait la noblesse de Bar-sur-Seine. Que ne doit-on pas attendre des ordres qui ont renoncé à des privilèges dont ils étaient en possession depuis si longtemps? Que ne doit-on pas espérer de la sagesse et de la modération de l'ordre qui a si noblement rendu hommage à la générosité des deux autres? » Les noms de frères et d'amis, « prononcés avec l'attendrissement de la joie et du patriotisme », retentissaient à Château-Thierry. « L'enthousiasme de la liberté échauffant les cœurs » rendait faciles les plus grands sacrifices; les Agénois,

i. Ce ne sont pas les seuls endroits où le clergé fut moins libéral que les nobles. Le Tiers de Chalais lui reproche d'imiter trop lentement leur exemple.

HtSTOIRC OÉNtlkALK. VIII* 4

les paroisses d*Auxerre, y consentaient d'avance. Les provinces qui à l*encontre du despotisme faisaient valoir avec le plus d*énergie leurs anciennes franchises, celles-là mêmes qui tenaient à s'isoler de la France asservie, ne demandaient qu'à se fondre dans une patrie libre. Dans Tarticle où, protestant contre Tédit de Louis XIII, la Navarre rappelait à ses rois leur serment de ne jamais l'annexer ou incorporer à un pays étranger, elle déclarait que le jour où la France aurait une bonne constitution, les deux royaumes seraient unis à jamais. Les peuples échappent au découragement, semblent < oublier tous leurs maux... Ces maux ne paraissent plus rien... On ne sera plus réduit à dire : < Si le roi savait? » Le roi saura... L'industrie, la probité, l'économie, la pitié, l'honneur, la concorde régneront... Nous arrivons dans une terre qui présente l'image du paradis... Les Français auront une patrie commune... Qu'il est beau, ce moment auguste! Voici l'instant fortuné où la raison et l'humanité reprenant leurs droits, amènent la liberté, le siècle d'or désiré depuis si longtemps. » La chimère de l'abbé de Saint-Pierre cesse d'être une chimère, la régénération du monde s'opérera sans coûter aux âmes sensibles d'autres larmes que des larmes de joie et de tendresse. L'heureuse paix annoncée depuis dix-huit siècles par le vieux cantique de Noël va commencer enfin, puisque tous les hommes sont de bonne volonté.

La plupart des ouvrages à consulter pour Tétat de la France sont indiqués soit aux chapitres VU, XU et XIII du tome VU, soit aux chapitres qui suivent celui-ci. Nous nous bornerons à recommander une source qui, après les Cahiers, est peut-être la plus précieuse de toutes : les papiers des Comités de la Constituante, aux Archives nationales ; il semble que ceux du Comité ecclésiastique permettent de répondre à de grosses questions qui sans eux resteraient probablement insolubles. — Le Recueil des actes relatifs à la convocatiorty par A. Brette, fait partie de la Collection de documents inédits publiés par le Ministère de Tlnstruction publique. Les tomes I et II ont paru. Les introductions et les notes sont d'un secours précieux non seulement pour Tétude de la convocation, mais aussi pour celle de la France en 89. Le Procés-verbal de rassemblée de notables tenue à Versailles en Tannée 1788 (Paris, Imprimerie royale, 1789, in-4), jette beaucoup de jour sur certains détails de la Convocation. — Les principales brochures sont indiquées et analysées dans

la section YII de Hntroduction au Moniteurj mais quelques-unes de ces analyses sont peu fidèles. Des omissions graves ont été commises : les Délibérations de Sieyès sont passées sous silence, ainsi que la Pétition des domiciliés t qu*on trouvera dans les Élections de Paris, de Chassln. La Société de rhistoire de la Révolution a réimprimé en 1789 : Qu'est-ce que le Tters- État? avec ï Essai sur les privil/iges, — Pour les Cahiers^ la collection la plus importante est dans la l'^ série des Archives parlementaires ; la fin du tome I et les cinq suivants reproduisent environ les trois quarts des cahiers de bailliages et un certain nombre de cahiers de paroisses. Malheureusement cette publication, faite sans soin, sans ombre de critique, peut souvent induire en erreur. La table des matières, qui forme le tome YII, est très fautive. Outre les Archives et les textes indiqués aux pages 51-60 du tome VI du Catalogue de rhistoire de France de la Bibliothèque Nationale, on a : 1<* Cahiers de bailliages : Nivernais (LAbot, Nevers, 1866); Quercy (Ck>mbarieu, Cahors, 1889) ; Yivarais (Vasohalde, Paris, 1889). Le Cahier des griefs de la Navarre est dans le Tableau de la constitution du royaume de Navan^e imprimé par ordre des Etats de Navarre avec un discours du syndic Polverel (in-8, Paris, 1789). Le British Muséum a plusieurs Cahiers qui nous font défaut, celui du clergé de Rennes, celui du tiers de Rouen (à la place duquel les Arch. parL donnent par inadvertance le cahier de la ville) ; 2^ Cahiers de paroisses : Alençon (publiés par Duval, Alençon, 1887) ; Autun (De Charmasse, Autun, 1895, contient, outre les cahiers de paroisses, d'importants cahiers de bailliages omis dans les Arch. parlem.); Auxerre (Demay, Auxerre, 1886); Agenois (Mondenard, Villeneuve-sur-Lot, 1889); Artois (Loriquet, Arras, i891); Béarn, Pays de Soûle (Bulletin de la Société des Sciences, lettres et arts de Pau, 2° série, t. XVÏ, XVÏÏ, XXI, Pau, 1887-88, 1892); Castres (I«a Jonquière, Paris, 1867); Draguignan (Mireur, Draguignan, 1889); Limousin, Archives révolutionnaires de la Creuse (Guéret, 1873, 1889-93); Archives historiques du Limousin (Limoges, 1889-93); Bulletin de la Société des Lettres de la Corrèze, Tulle, 1888); Maine (Bêliez et I>uchexiii2i, Paris, 1881-93); Somme (Typographie Jeunet, Amiens, 1888); Versailles (Thénard, Versailles, 1889). — Les analyses de Cahiers essayées, soit au siècle dernier, soit de nos jours, ne doivent être consultées qu'avec la plas grande défiance.

Page 1