‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 3)Chapitre 91 sur 166 · I. Voir ci-dessiis, l. VII, p. 089 et siiiv · texte numérisé non relu

I. Voir ci-dessiis, l. VII, p. 089 et siiiv

jour OÙ il devint roi, il ne savait plus vouloir. Ce fut une sorte de Louis XVI, plus gauche, plus mou, plus borné encore, un roi automate, une proie toute prête pour les intrigants, et avec tout cela un si excellent homme que les Espagnols n*ont pas le courage de lui en vouloir de tout le mal qu'il leur a fait par son ignorance et son apathie.

La reine Marie-Louise. — Marie-Louise de Parme ne manquait ni de grâce ni d'esprit. Elle régna véritablement sous le nom de son mari, mais elle ne se servit jamais de ses talents que pour satisfaire ses vices, et toute son activité s'usa en misérables intrigues, où elle finit par perdre sa couronne, après y avoir depuis longtemps perdu son honneur. Ses débauches sont restées fameuses, et furent poussées à un tel excès qu'on doit la considérer comme une malade. Avec Charles IV et Louise de Parme, TEspagne fut gouvernée par un semi-imbécile et une nymphomane.

Florldablanca. — Cependant les premières années du règne se passèrent paisiblement. Charles IV avait gardé les ministres de son père. Le comte de Floridablanca, le chef du parti des robins (la golilla), continua à gouverner la monarchie et parut jouir pendant longtemps de l'entière confiance du roi et de la reine. Les Cortès de Castille, convoquées sui> vaut l'usage, en septembre 1789, pour prêter serment de fidélité au nouveau prince, se montrèrent très dociles. Composées de soixante-seize députés et présidées par Campomanès, président du Conseil de Castille, elles s'amusèrent à discuter le retrait de la Pragmatique de 1714, qui établissait en Espagne une sorte de loi suiique. Quand ce fut fait, Floridablanca congédia l'assemblée, en recommandant bien à ses membres de garder le secret des délibérations.

Désormais libre de souci, Floridablanca tourna toute son attention du côté de la France, dont l'agitation l'effrayait. Son libéralisme, qui n'avait jamais été excessif, ne tint pas devant les audaces de la Constituante; il ne songea qu'à préserver l'Espagne de la contagion révolutionnaire; toutes les réformes furent suspendues, les principes libéraux bannis de l'administration et de l'enseignement, et le mouvement intellectuel,

provoqué au prix de tant de peines, un moment enrayé.

Cependant un incident diplomatique faillit rapprocher TEspagne de la France. Les Anglais avaient occupé Tile Nootka sur la côte de Californie; TEspagne protesla contre Toccupation anglaise et réclama Tappui de la France. Louis XYI donna Tordre d*armer quinze vaisseaux, et TAngleterre consentit à la paix (1790) K

Aussitôt Floridablanca reprit sa politique réactionnaire. Il avait une telle horreur des idées françaises que les émigrés eux-mêmes lui parurent des gens dangereux. Au mois de juillet 1191, un édit royal soumit les étrangers résidant en Espagne à la surveillance la plus étroite et la plus humiliante. Ils devaient prêter serment de fidélité au roi d*Espagne et à la foi catholique, renoncer à tous leurs privilèges et à la protection de leurs consuls, se soumettre en tout et pour tout aux lois espagnoles; toute résistance était punie des galères ou de Texil et de la confiscation des biens. L^édit était conçu en termes généraux : il était en réalité dirigé contre les 13 000 Français établis dans la Péninsule. Eux seuls furent inquiétés et molestés. Floridablanca, qui ne les avait jamais aimés, saisit avec empressement Toccasion de les persécuter en attendant qu*il pût les expulser du royaume. Il songeait à isoler TEspagne de la France, à la défendre contre la propagande « jacobine » par un cordon sanitaire, à garder entre la France et l'Europe une stricte neutralité. Ces sentiments répondaient si bien à ceux du roi, que Floridablanca eût tenu tête pendant longtemps au parti arafjionais, dirigé par Aranda, Léréna et Campomanès, s'il n'avait attiré sur lui la colère de la reine en dévoilant courageusement ses désordres au roi. Charles IV eut un accès de fureur terrible, accabla la reine d'injures et d'invectives; mais, dès le lendemain, il renvoya son ministre, plaça à la tête des affaires le comte d'Aranda, et fit entrer au Conseil un jeune homme de vingtcinq ans, don Manuel Godoy, que chacun à la cour savait être Tamant de la reine.

\, Voir ci-dessus, p. 328.

Aranda. — De tous les Espagnols, Aranda était peut-être le plus favorable aux idées françaises. Il avait habité Paris pendant sept ans, et avait introduit la franc-maçonnerie en Espagne. Il semble s^ètre surtout préoccupé d'éviter un conflit avec la France, mais il n'eut pas le temps de faire prévaloir sa politique. Suspect au clergé à cause de ses tendances philosophiques, peu aimé du roi à cause de la brusquerie de son caractère, il fut relevé de ses fonctions dès le mois d'août 1792. Il conserva seulement le titre honoriGquë de président du Conseil d'État. Manuel Godoy, créé duc d'Alcudia, fut porté au pouvoir par la faveur de la reine et l'aveugle confiance du roi.

Godoy. — Godoy, qui allait gouverner l'Espagne jusqu'à la fin du règne de Charles lY, est un de ces favoris sans mérite dont l'histoire d'Espagne offre de si nombreux exemples. Second fils d'un pauvre hidalgo de Badajoz, il était entré aux gardes du corps, où servait déjà son frère aîné, don Luis. La reine, qui avait déjà distingué Luis, ne tarda pas à remarquer Manuel ; ses traits réguliers et sa belle prestance faisaient de lui un très séduisant officier. Peu instruit et médiocrement intelligent, fat et présomptueux, Godoy ne semble pas s'être étonné de sa prodigieuse fortune. Sa vanité lui fit accepter comme une grâce d'en haut une faveur dont il connaissait cependant l'origine peu honorable. Par une inconséquence extraordinaire, il voua naïvement une très sincère afTection à ce roi qu'il outrageait, à celte reine qu'il ne pouvait estimer , et donna son cœur à une troisième personne, dona Josepha Tudo, comtesse de Castillo-Fiel, qui fut la véritable passion de sa vie. Dans l'âme affective et amorale de Godoy, tous ces sentiments opposés se sont conciliés et fondus, et les trois personnes qui ont le plus vécu avec lui n'ont été ni plus conscientes ni plus logiques. Il a pu sans hypocrisie aimer la reine, assister Charles IV jusqu'à ses derniers moments, persuader dona Josepha de son inaltérable fidélité, et s'illusionner lui-même au point d'en appeler sérieusement des jugements de ses ennemis à la justice de Dieu.

Les écrivains espagnols se montrent en général indulgents pour Godoy, dont la romanesque histoire les fascine; ils ont

L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL 7â9

raison, car Godoy est Espagnol de la tète aux pieds; il est bien un produit naturel de Tindolence, de la vanité et de la superstition nationales, mais il ne représente que les mauvais cotés du caractère castillan ; on chercherait en vain chez lui le brillant coui*age, la magnanimité, la noblesse qui rachètent tous les défauts. Et le malheur a voulu que Godoy exerçât le pouvoir précisément en des temps si troublés et si difflciles qu'un homme de génie eût eu peine lui-même à bien gouverner.

Ija guerre contre la France ^ — Dès son arrivée aux affaires, Godoy ne songea qu*à se maintenir à tout prix au poste où il venait de monter. Ce fut son idée fixe : on peut presque dire qu'il n'en eut jamais d'autre. Il n'avait aucun désir de s'engager dans une guerre avec la France, et disait cyniquement « qu'il avait grande envie de s'arranger avec les Jacobins pourvu que sa sécurité fût assurée ». Il eût voulu seulement sauver * la tête de Louis XVI. Le ministre d'Espagne à Paris, Ocariz, reçut l'ordre de négocier avec la Convention : il offrit de reconnaître la République, il proposa la médiation de l'Espagne auprès des puissances coalisées, il alla jusqu'à promettre des otages qui répondraient de la conduite ultérieure de Louis XVI interné en Espagne. Les Jacobins ne voulurent rien écouter, s'indignèrent de voir c le tyran de Castille » intervenir en faveur de son parent, votèrent la mort du roi et déclarèrent la guerre à l'Espagne, le 7 mars 1793. Godoy ne se décida à la guerre que le 4 avril. Il y était contraint par une formidable explosion du sentiment public : l'Espagne était une grande Vendée qui s'enflamma très vite aux discours de ses prêtres et de nos émigrés, et qui vit une guerre sainte dans la lutle contre la France apostate et régicide. L'enthousiasme fut prodigieux. Tandis que les dons patriotiques n'atteignaient en France que la somme dérisoire de 5 millions de livres, l'Espagne donna au roi dans le premier élan 73 millions. Les grands et les riches off'rirent de l'argent, les provinces et les villes des régiments et des bataillons, les paysans des denrées, le clergé quelque argent et des prières. Le fanatisme populaire se signala dans certaines

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